Le lendemain, les enfants avaient rejoint M. et Mme de Rosbourg et
Marguerite. Ils trouvèrent Lecomte dans la joie, parce que
M. de Rosbourg venait de lui promettre qu'il le prendrait à son
service, que sa femme serait près de Mme de Rosbourg comme femme
de charge. Lucie devait être plus tard femme de chambre de
Marguerite.
Ils restèrent quelque temps chez Lecomte qui leur raconta comment
il s'était échappé de chez les sauvages. «Je les ai tout de même
bien attrapés, et ils n'ont rien gagné à m'avoir séparé de mon
commandant et de M. Paul. Ils croyaient que j'allais leur bâtir
des maisons. Ils me montraient toujours ma hache. «Eh bien!
qu'est-ce que vous lui voulez à ma hache? que je leur dis.
Croyez-vous pas qu'elle va travailler pour vous, cette hache? Elle ne
vous coupera pas seulement un brin d'herbe.» Et comme ils avaient
l'air de vouloir me la prendre: «Essayez donc, que je leur dis en
la brandissant autour de ma tête, et le premier qui m'approche je
le fends en deux depuis le sommet de la tête jusqu'au talon.» Ils
ont eu peur tout de même, et m'ont laissé tranquille pendant
quelques jours. Puis j'ai vu que ça se gâtait; ils me regardaient
avec des yeux, de vrais yeux de diables rouges. Si bien qu'une
nuit, pendant qu'ils dormaient, je leur ai pris un de leurs
canots, pas mal fait tout de même pour des gens qui n'ont que
leurs doigts, et me voilà parti. J'ai ramé, ramé, que j'en étais
las. J'aperçois terre à l'horizon; j'avais soif, j'avais faim; je
rame de ce côté et j'aborde; j'y trouve de l'eau, des coquillages,
des fruits. J'amarre mon canot, je bois, je mange, je fais un
somme. Je charge mon canot de fruits, d'eau que je mets dans des
noix de coco évidées, et me voilà reparti. Je suis resté trois
jours et trois nuits en mer. J'allais où le bon Dieu me portait.
Les provisions étaient finies; l'estomac commençait à tirailler et
le gosier à sécher, quand je vis encore terre. J'aborde; j'amarre,
je trouve ce qu'il faut pour vivre; arrive une tempête qui casse
mon amarre, emporte mon canot, et me voilà obligé de devenir colon
dans cette terre que je ne connaissais pas. J'y ai vécu près de
cinq ans, attendant toujours, demandant toujours du secours au bon
Dieu, et ne désespérant jamais. Rien pour me remonter le coeur,
que l'espérance de revoir mon commandant, ma femme et ma Lucie. Un
jour je bondis comme un chevreuil: j'avais aperçu une voile, elle
approchait; je hissai un lambeau de chemise, on l'aperçut, il vint
du monde; quand ils me virent, je vis bien, moi, que ce n'étaient
pas des Français, mais des Anglais. Ils m'ont pourtant ramassé,
mais ils m'ont traîné avec eux pendant six mois. Je m'ennuyais,
j'ai fait leur ouvrage, et joliment fait encore! Ils ne m'ont
seulement pas dit merci; et, quand ils m'ont débarqué au Havre,
ils ne m'ont laissé que ces méchants habits que j'avais sur le dos
quand vous m'avez trouvé dans la forêt, messieurs, mesdames, et
pas un shilling avec.»
Le soir, Sophie rappela que Paul n'avait pas entièrement terminé
l'histoire de leur délivrance. Tout le monde en ayant demandé la
fin, Paul reprit le récit interrompu la veille.
«Il ne me reste plus grand-chose à raconter. Je me retrouvai avec
bonheur sur un vaisseau français. Je reconnus beaucoup de choses
pareilles à celles que j'avais vues sur la _Sibylle. _J'avais tout
à fait oublié le goût des viandes et des différents mets français.
Je trouvai très drôle de me mettre à table, de manger avec des
fourchettes, des cuillers, de boire dans un verre. Le dîner fut
très bon; je goûtai une chose amère, que je trouvai mauvaise
d'abord, bonne ensuite. C'était de la bière. Je pris du vin, que
je trouvai excellent; mais je n'en bus que très peu parce que mon
père me dit que je serais ivre si j'en avalais beaucoup. Ce qui me
rendait plus heureux que tout cela, c'était le bonheur de mon
père: ses yeux brillaient comme je ne les avais jamais vus
briller; je suis sûr qu'il aurait voulu embrasser tous les hommes
de l'équipage.
» Le lendemain, après une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut
un lit délicieux, on nous apporta des vêtements. L'habit de mon
père était superbe, avec des galons partout; le mien était un
habillement de mousse et très joli. Après un bon déjeuner nous
retournâmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage.
Le capitaine nous avait donné une escorte nombreuse, de peur que
les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes
jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et
abattu. Au moment de se rembarquer, mon père donna au roi sa hache
et son couteau. Je donnai un couteau à chacun de mes petits amis.
Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et
deux cents couteaux, que mon père distribua aux sauvages. Il leur
donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des épingles et
des aiguilles pour les femmes.
» Ces présents causèrent une telle joie que notre départ devint
facile. La nuit était venue quand nous arrivâmes à _l'Invincible.
_Deux heures après on appareilla, c'est-à-dire qu'on se mit en
marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous étions en
pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois après,
nous arrivions au Havre, où recommencèrent les joies de mon père
qui se sentait si près de ma mère et de ma soeur. Nous partîmes
immédiatement pour Paris; nous courûmes au Ministère de la Marine,
où nous rencontrâmes M. de Traypi. Mon père repartit sur-le-champ
pour Fleurville, où M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de
peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mère. Il y
avait dix minutes à peine que nous étions arrivés, lorsque
Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon
père; j'étais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie
se précipita à mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.»