Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du
naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa
bonté pour Paul.
«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon
frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as
raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et
papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il
te regarde.»
PAUL.--Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur
chérie, puisque nous avons le même père.
MARGUERITE.--Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort,
ne t'aimait pas?
PAUL.--Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon
père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et
mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon
père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je
n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours
avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se
souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que
j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me
donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je
n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant
moi.
MARGUERITE.--Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui
a l'air si bon?
PAUL.--Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt
notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les
sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu
juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et
qu'il aimait comme il t'aime.
MARGUERITE.--Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas
resté avec vous?
PAUL.--Tu sauras cela ce soir.
MARGUERITE.--Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta
soeur.
PAUL, _l'embrassant et riant.--_Une petite soeur que j'aime
bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la
patience.
Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.
Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien
longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les
gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils
se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la
veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les
genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras.
«J'en suis resté hier, dit Paul, au moment où mon père appelait le
Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les
sauvages s'étaient déjà mis au travail; ils commençaient à couper
lentement et péniblement de jeunes arbres avec des pierres
tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon père et le Normand
arrivèrent à eux, les écartèrent, brandirent leurs haches et
abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restèrent
d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils
coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux
leur roi et le chef ami qui était chez eux en visite. Mon père et
le Normand continuèrent leur travail. À chaque arbre qui tombait,
les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie
coupée, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration
visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres
nécessaires furent coupés, taillés et prêts à être enfoncés en
terre, mon père et le Normand firent signe aux sauvages de les
aider à les transporter. Tous s'élancèrent vers les arbres qui, en
cinq minutes, furent enlevés et portés ou traînés en triomphe à
travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirèrent
les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte;
ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres
furent apportés sur l'emplacement où devait être bâtie la hutte,
mon père et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et
enfoncèrent en terre les pieux épointés par un bout. Ils eurent
bientôt fini et ils se mirent à faire la couverture avec les bouts
des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posèrent
en travers sur les murs formés par les arbres. Ils relièrent
ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les
attachèrent de place en place aux arbres qui formaient les murs.
Ensuite ils bouchèrent avec de la mousse, des feuilles et de la
terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette
besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider
et furent enchantés d'avoir réussi. Il ne s'agissait plus que de
faire une porte. Mon père alla couper quelques branches longues et
minces et se mit à les entrelacer comme on fait pour une _claie.
_Quand il en eut attaché avec des lianes une quantité suffisante,
lui et le Normand tirèrent leurs couteaux de leurs poches et se
mirent à tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils
avaient laissée. Ils l'attachèrent ensuite aux murs, comme on
attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'étaient tenus
assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir
leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison,
ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de
véritables enfants.
» Le roi s'approcha de mon père, lui frotta l'oreille de la
sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette
maison. Mon père le comprit, le prit par la main, le fit entrer
dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se posséda pas
de joie, ressortit et commença avec ses sujets une ronde autour de
la maison. Il fit signe à mon père que cette nuit la maison
servirait à ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le
lendemain. Mon père lui expliqua, par signes aussi, que le
lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les
enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait
d'un oeil triste et envieux, lorsque tout à coup son visage prit
un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui répondit:
_Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand,
frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air
inquiet. «Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-là.
Le sauvage me déplaît; au diable lui et son oreille!--Tu vas
le mettre en colère, mon Normand, rends-lui son frottement
d'oreille.» En frottant son oreille contre celle du sauvage:
«Tiens, diable rouge, la voilà mon oreille de chrétien, qui vaut
mieux que ton oreille de païen.» Le chef parut aussi joyeux que
l'avait été le roi, et donna un ordre qu'exécuta un sauvage; il
reparut avec le lien de l'amitié; le chef fit à son bras et à
celui du Normand la même cérémonie qu'avait faite le roi à mon
père.
» Mon père serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes
petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi
embrasser le Normand qui allait les repousser avec colère, lorsque
je lui dis: «Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils
m'aiment.» Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure
changer d'expression à ces paroles et me regarder d'un air
attendri en embrassant les sauvageons du bout des lèvres. Pendant
ce temps, on avait apporté le repas du soir. Tout le monde s'assit
par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes
amis sauvages me placèrent entre eux deux, en face de mon père,
qui était entre le roi et le Normand, lié au bras du chef. Après
le souper, que je mangeai de bon appétit, le chef délia le
Normand, qui fut obligé de passer à son cou la moitié du lien, et
chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des têtes
apparaître par les trous qui servaient d'entrée aux huttes.
» Avant d'entrer dans notre maison, nous vîmes tous les sauvages à
l'entrée de leur hutte, nous regardant avec curiosité, mais en
silence. Nous rentrâmes, le Normand ferma la porte. «Il nous
faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si
l'on est en sûreté avec ces diables rouges.» Mon père sourit, lui
promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'étendis entre lui
et le Normand; je ne tardai pas à m'endormir. Mon père et le
Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre
jours, s'endormirent aussi.
» Le lendemain, mon père et le Normand firent une seconde chambre
à la maison où nous avions passé la nuit, comme ils l'avaient
promis au roi, puis ils bâtirent une autre cabane pour nous-mêmes.
Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit
apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient
son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptées, des
coquilles travaillées, des flèches, des arcs et des massues. Mon
père tailla quelques chevilles qu'il enfonça dans des intervalles
des arbres, et il suspendit à ces clous de bois les armes et les
autres trésors du roi, qui fut si enchanté de cet arrangement,
qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient
comprendre comment ces chevilles tenaient; mon père en fit une
devant eux et l'enfonça dans une fente, à leur grande surprise et
joie. J'aidais mon père et le Normand à préparer les chevilles, à
couper les liens avec mon couteau, à chercher la mousse et la
terre pour boucher les trous.
» Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la
première, et, malgré les désirs du roi clairement exprimés, mon
père voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues
années que nous avons passées près de ces sauvages. Les jours
suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa
toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un
charmant effet.
» Je vous ai dit que le chef ami qui était en visite chez le roi
avait _lié amitié _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand
y avait de la répugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour
obéir à son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on
s'était laissé lier au bras d'un homme, on s'engageait à être son
ami, à le protéger et à le défendre contre tous les dangers. Et
quand, après avoir coupé le lien, on le mettait à son cou, on
s'engageait à ne jamais se quitter, à se suivre partout. Quelques
jours après son arrivée, le chef s'apprêta à retourner dans son
île; quatre à cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On
fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut lié au bras de
mon père, le Normand à celui du chef, et moi à ceux des petits
sauvages. Nous étions loin de penser que cette cérémonie, que mon
père avait accomplie comme un jeu et sans en connaître les
conséquences, nous séparait de notre brave Normand. Après le
repas, les chefs coupèrent les liens et les passèrent à leur cou,
de même que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le
Normand voulut revenir près de mon père, mais le chef lui passa le
bras dans le sien et l'entraîna doucement et amicalement vers la
mer. Le roi en fit autant pour mon père, et nous allâmes tous voir
partir le chef et ses sauvages. Après le dernier adieu du chef, le
Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand
donna une secousse, mais le chef ne lâcha pas prise. Au même
instant, deux ou trois cents sauvages se précipitèrent sur lui, le
jetèrent à terre, le garrottèrent et l'emportèrent dans le canot
du chef. Mon père voulut s'élancer à son secours, mais en moins
d'une seconde, lui aussi fut jeté à terre, lié et emporté. «Mon
pauvre Normand!» criait mon père. Le Normand ne répondait pas; les
sauvages l'avaient bâillonné. «Paul, mon enfant, cria enfin mon
père, ne me quitte pas. Reste là, près de moi, que je te voie au
moins en sûreté.» J'accourus près de lui; on voulut me repousser,
mais les petits sauvages parlèrent d'un air fâché, se mirent près
de moi et me firent rester avec mon père. Je pleurais; ils
essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en
un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire
cesser leurs consolations. Les sauvages emportèrent mon père dans
sa maison. Le roi vint se mettre à genoux près de lui en faisant
des gestes suppliants et en témoignant son amitié d'une manière si
touchante que mon père fut attendri et qu'il regarda enfin le roi
en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un
saut de joie et délia une des mains de mon père en le regardant
fixement. Rassuré par l'immobilité de mon père, il délia l'autre
main, puis les jambes. Voyant que mon père ne se sauvait pas, il
ne chercha plus à contenir sa joie, et la témoigna d'une façon si
bruyante, que mon père, ennuyé de cette gaieté, le prit par le
bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant
un sourire et un signe de tête amical. Il ferma la porte, et nous
nous trouvâmes seuls.
» À partir de ce jour, mon père et moi nous passions une partie de
notre temps au bord de la mer dans l'espérance d'apercevoir un
vaisseau à son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas
notre temps: mon père abattait des arbres, les préparait et les
reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous
embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne
pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait,
j'apprenais à lire les lettres qu'il me traçait sur le sable. Il
eut la patience de m'apprendre à lire et à écrire de cette façon.
Quand je sus lire, je traçais à mon tour les lettres que je
connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon père eut la
patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des
histoires, des cartes de géographie.»
Il y eut encore une petite interruption, après laquelle Paul
continua son récit:
«Nous sommes restés ainsi cinq longues années à attendre un
vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand.
L'année qui suivit celle de son enlèvement, le chef revint voir le
roi; mon père parlait déjà bien son langage; il lui demanda où
était notre ami. Le chef répondit d'un air triste qu'il était
perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme
celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste,
silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de
sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait
plus retrouvé, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il
était noyé ou mort de faim et de soif. Nous fûmes bien attristés
de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui
donner mon père, mais le roi le refusa avec colère. Le chef se
fâcha; ils commencèrent à s'injurier; enfin le chef s'écria: «Eh
bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me
prêter.» Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tête
de mon père; je devinai son mouvement et, m'élançant à son bras,
je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lança par terre
avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu
le temps de voir mon père lui fendre la tête d'un coup de hache.
Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon père m'a raconté qu'il y
avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui
furent tous massacrés; mon père fit des choses admirables de
courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes
tués. Moi, on m'avait emporté dans notre cabane. Après le combat,
mon père accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de
son couteau; je revins à moi, à la grande surprise du chef. Je fus
malade bien longtemps, et jamais mon père ne me quitta. Quand je
m'éveillais, quand j'appelais, il était toujours là, me parlant de
sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dévouée.
C'est à lui après Dieu que je dois la vie, très certainement. Je
me rétablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de
remettre ma veste et mon pantalon. Mon père me fit une espèce de
blouse ou grande chemise, avec une étoffe de coton que fabriquent
ces sauvages; c'était très commode et pas si chaud que mes anciens
habits. Mon père s'habilla de même, gardant son uniforme pour les
jours de fêtes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous
avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous
passions nos couteaux, et mon père sa hache. Nous avions enfoncé
dans le sable, au bord de la mer, une espèce de mât au haut duquel
mon père avait attaché un drapeau fait avec des feuilles de
palmier de différentes couleurs. Le drapeau, surmonté d'un
mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer
qu'il y avait de malheureux naufragés qui attendaient leur
délivrance. Un jour, heureux jour! nous entendîmes un bruit
extraordinaire sur le rivage. Mon père écouta, un coup de canon
retentit à nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est
impossible. Nous courûmes au rivage, où mon père agita son
drapeau; un beau vaisseau était à deux cents pas de nous. Quand on
nous aperçut, on mit un canot à la mer, une vingtaine d'hommes
débarquèrent; c'était un vaisseau français, _l'Invincible,
_commandé par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirés par le
bruit, étaient accourus en foule sur le rivage. Dès que le canot
fut à portée de la voix, mon père cria d'aborder. On fit force de
rames, les hommes de l'équipage sautèrent à terre; mon père se
jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des
larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots
son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui
demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps à perdre.
L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin
d'eau et de vivres frais. Mon père leur promit bon accueil, de
l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restèrent à
terre et dépêchèrent le canot vers le vaisseau pour prendre les
ordres du capitaine. Peu d'instants après, nous vîmes le capitaine
lui-même monter dans la chaloupe et venir à nous. Il descendit à
terre, salua amicalement mon père qui le prit sous le bras, et,
tout en causant, nous nous dirigeâmes vers le village; nous
rencontrâmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau
merveilleux dont lui avaient déjà parlé ses sujets. Il frotta son
oreille à celle du capitaine, auquel mon père expliqua que c'était
un signe d'amitié. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi
examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de
sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient,
gambadaient. On arriva au village. Mon père fit voir sa maison,
que le capitaine admira très sincèrement; c'était vraiment
merveilleux que mon père eût pu faire, avec une simple hache et un
couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous
les meubles, les ustensiles de ménage qu'il avait fabriqués, et
tout ce qu'il a appris aux sauvages.
» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la
nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau
fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de
fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la
France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal;
j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux
partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.»
SOPHIE.--Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui
t'aimaient tant?
PAUL.--Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années
avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient
plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des
chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils
ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et
pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai
quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure.
» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le
capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi
parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce
qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à
cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et
inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler
et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit
part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour
le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata
en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester.
Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les
autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à
hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens
prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père,
qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et
peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un
jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres
instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au
roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère
le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient
distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu
leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener
coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent
leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu
des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui
demander.
» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils
poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de
mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne
pas l'abandonner.
» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes
inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous
montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint
radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française,
entouré de Français.»
--Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant
vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me
touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu
nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment
attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas
oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre
raconter.
--Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose,
cela ne vaut pas la peine d'être raconté.
M. DE ROSBOURG.--Ah! tu appelles peu de chose les deux plus
grands dangers que j'aie courus.
MARGUERITE.--Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.
PAUL.--C'est d'abord qu'un jour mon père a été piqué par un
serpent et que les sauvages l'ont guéri; et puis que mon pauvre
père a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore
guéri.
M. DE ROSBOURG.--Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon
Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauvé du
désespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me
remercies, c'est toi qui prétends me devoir de la reconnaissance!
Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les
tiens.
En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et réunit dans un
seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite.
Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg, à son tour, saisit Paul
dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit:
«Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mère? Oui, je suis
ta mère reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu
es déjà celui de mon mari.»
Quand l'émotion générale fut calmée, que Paul eut été embrassé par
tous, les parents s'aperçurent qu'il était bien tard et que
l'heure du coucher était passée depuis longtemps.