VIII. La délivrance.

Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du

naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa

bonté pour Paul.

«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon

frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as

raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et

papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il

te regarde.»

PAUL.--Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur

chérie, puisque nous avons le même père.

MARGUERITE.--Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort,

ne t'aimait pas?

PAUL.--Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon

père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et

mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon

père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je

n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours

avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se

souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que

j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me

donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je

n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant

moi.

MARGUERITE.--Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui

a l'air si bon?

PAUL.--Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt

notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les

sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu

juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et

qu'il aimait comme il t'aime.

MARGUERITE.--Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas

resté avec vous?

PAUL.--Tu sauras cela ce soir.

MARGUERITE.--Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta

soeur.

PAUL, _l'embrassant et riant.--_Une petite soeur que j'aime

bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la

patience.

Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.

Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien

longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les

gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils

se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la

veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les

genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras.

«J'en suis resté hier, dit Paul, au moment où mon père appelait le

Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les

sauvages s'étaient déjà mis au travail; ils commençaient à couper

lentement et péniblement de jeunes arbres avec des pierres

tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon père et le Normand

arrivèrent à eux, les écartèrent, brandirent leurs haches et

abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restèrent

d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils

coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux

leur roi et le chef ami qui était chez eux en visite. Mon père et

le Normand continuèrent leur travail. À chaque arbre qui tombait,

les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie

coupée, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration

visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres

nécessaires furent coupés, taillés et prêts à être enfoncés en

terre, mon père et le Normand firent signe aux sauvages de les

aider à les transporter. Tous s'élancèrent vers les arbres qui, en

cinq minutes, furent enlevés et portés ou traînés en triomphe à

travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirèrent

les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte;

ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres

furent apportés sur l'emplacement où devait être bâtie la hutte,

mon père et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et

enfoncèrent en terre les pieux épointés par un bout. Ils eurent

bientôt fini et ils se mirent à faire la couverture avec les bouts

des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posèrent

en travers sur les murs formés par les arbres. Ils relièrent

ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les

attachèrent de place en place aux arbres qui formaient les murs.

Ensuite ils bouchèrent avec de la mousse, des feuilles et de la

terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette

besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider

et furent enchantés d'avoir réussi. Il ne s'agissait plus que de

faire une porte. Mon père alla couper quelques branches longues et

minces et se mit à les entrelacer comme on fait pour une _claie.

_Quand il en eut attaché avec des lianes une quantité suffisante,

lui et le Normand tirèrent leurs couteaux de leurs poches et se

mirent à tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils

avaient laissée. Ils l'attachèrent ensuite aux murs, comme on

attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'étaient tenus

assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir

leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison,

ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de

véritables enfants.

» Le roi s'approcha de mon père, lui frotta l'oreille de la

sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette

maison. Mon père le comprit, le prit par la main, le fit entrer

dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se posséda pas

de joie, ressortit et commença avec ses sujets une ronde autour de

la maison. Il fit signe à mon père que cette nuit la maison

servirait à ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le

lendemain. Mon père lui expliqua, par signes aussi, que le

lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les

enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait

d'un oeil triste et envieux, lorsque tout à coup son visage prit

un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui répondit:

_Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand,

frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air

inquiet. «Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-là.

Le sauvage me déplaît; au diable lui et son oreille!--Tu vas

le mettre en colère, mon Normand, rends-lui son frottement

d'oreille.» En frottant son oreille contre celle du sauvage:

«Tiens, diable rouge, la voilà mon oreille de chrétien, qui vaut

mieux que ton oreille de païen.» Le chef parut aussi joyeux que

l'avait été le roi, et donna un ordre qu'exécuta un sauvage; il

reparut avec le lien de l'amitié; le chef fit à son bras et à

celui du Normand la même cérémonie qu'avait faite le roi à mon

père.

» Mon père serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes

petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi

embrasser le Normand qui allait les repousser avec colère, lorsque

je lui dis: «Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils

m'aiment.» Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure

changer d'expression à ces paroles et me regarder d'un air

attendri en embrassant les sauvageons du bout des lèvres. Pendant

ce temps, on avait apporté le repas du soir. Tout le monde s'assit

par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes

amis sauvages me placèrent entre eux deux, en face de mon père,

qui était entre le roi et le Normand, lié au bras du chef. Après

le souper, que je mangeai de bon appétit, le chef délia le

Normand, qui fut obligé de passer à son cou la moitié du lien, et

chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des têtes

apparaître par les trous qui servaient d'entrée aux huttes.

» Avant d'entrer dans notre maison, nous vîmes tous les sauvages à

l'entrée de leur hutte, nous regardant avec curiosité, mais en

silence. Nous rentrâmes, le Normand ferma la porte. «Il nous

faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si

l'on est en sûreté avec ces diables rouges.» Mon père sourit, lui

promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'étendis entre lui

et le Normand; je ne tardai pas à m'endormir. Mon père et le

Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre

jours, s'endormirent aussi.

» Le lendemain, mon père et le Normand firent une seconde chambre

à la maison où nous avions passé la nuit, comme ils l'avaient

promis au roi, puis ils bâtirent une autre cabane pour nous-mêmes.

Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit

apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient

son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptées, des

coquilles travaillées, des flèches, des arcs et des massues. Mon

père tailla quelques chevilles qu'il enfonça dans des intervalles

des arbres, et il suspendit à ces clous de bois les armes et les

autres trésors du roi, qui fut si enchanté de cet arrangement,

qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient

comprendre comment ces chevilles tenaient; mon père en fit une

devant eux et l'enfonça dans une fente, à leur grande surprise et

joie. J'aidais mon père et le Normand à préparer les chevilles, à

couper les liens avec mon couteau, à chercher la mousse et la

terre pour boucher les trous.

» Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la

première, et, malgré les désirs du roi clairement exprimés, mon

père voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues

années que nous avons passées près de ces sauvages. Les jours

suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa

toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un

charmant effet.

» Je vous ai dit que le chef ami qui était en visite chez le roi

avait _lié amitié _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand

y avait de la répugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour

obéir à son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on

s'était laissé lier au bras d'un homme, on s'engageait à être son

ami, à le protéger et à le défendre contre tous les dangers. Et

quand, après avoir coupé le lien, on le mettait à son cou, on

s'engageait à ne jamais se quitter, à se suivre partout. Quelques

jours après son arrivée, le chef s'apprêta à retourner dans son

île; quatre à cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On

fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut lié au bras de

mon père, le Normand à celui du chef, et moi à ceux des petits

sauvages. Nous étions loin de penser que cette cérémonie, que mon

père avait accomplie comme un jeu et sans en connaître les

conséquences, nous séparait de notre brave Normand. Après le

repas, les chefs coupèrent les liens et les passèrent à leur cou,

de même que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le

Normand voulut revenir près de mon père, mais le chef lui passa le

bras dans le sien et l'entraîna doucement et amicalement vers la

mer. Le roi en fit autant pour mon père, et nous allâmes tous voir

partir le chef et ses sauvages. Après le dernier adieu du chef, le

Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand

donna une secousse, mais le chef ne lâcha pas prise. Au même

instant, deux ou trois cents sauvages se précipitèrent sur lui, le

jetèrent à terre, le garrottèrent et l'emportèrent dans le canot

du chef. Mon père voulut s'élancer à son secours, mais en moins

d'une seconde, lui aussi fut jeté à terre, lié et emporté. «Mon

pauvre Normand!» criait mon père. Le Normand ne répondait pas; les

sauvages l'avaient bâillonné. «Paul, mon enfant, cria enfin mon

père, ne me quitte pas. Reste là, près de moi, que je te voie au

moins en sûreté.» J'accourus près de lui; on voulut me repousser,

mais les petits sauvages parlèrent d'un air fâché, se mirent près

de moi et me firent rester avec mon père. Je pleurais; ils

essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en

un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire

cesser leurs consolations. Les sauvages emportèrent mon père dans

sa maison. Le roi vint se mettre à genoux près de lui en faisant

des gestes suppliants et en témoignant son amitié d'une manière si

touchante que mon père fut attendri et qu'il regarda enfin le roi

en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un

saut de joie et délia une des mains de mon père en le regardant

fixement. Rassuré par l'immobilité de mon père, il délia l'autre

main, puis les jambes. Voyant que mon père ne se sauvait pas, il

ne chercha plus à contenir sa joie, et la témoigna d'une façon si

bruyante, que mon père, ennuyé de cette gaieté, le prit par le

bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant

un sourire et un signe de tête amical. Il ferma la porte, et nous

nous trouvâmes seuls.

» À partir de ce jour, mon père et moi nous passions une partie de

notre temps au bord de la mer dans l'espérance d'apercevoir un

vaisseau à son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas

notre temps: mon père abattait des arbres, les préparait et les

reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous

embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne

pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait,

j'apprenais à lire les lettres qu'il me traçait sur le sable. Il

eut la patience de m'apprendre à lire et à écrire de cette façon.

Quand je sus lire, je traçais à mon tour les lettres que je

connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon père eut la

patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des

histoires, des cartes de géographie.»

Il y eut encore une petite interruption, après laquelle Paul

continua son récit:

«Nous sommes restés ainsi cinq longues années à attendre un

vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand.

L'année qui suivit celle de son enlèvement, le chef revint voir le

roi; mon père parlait déjà bien son langage; il lui demanda où

était notre ami. Le chef répondit d'un air triste qu'il était

perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme

celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste,

silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de

sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait

plus retrouvé, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il

était noyé ou mort de faim et de soif. Nous fûmes bien attristés

de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui

donner mon père, mais le roi le refusa avec colère. Le chef se

fâcha; ils commencèrent à s'injurier; enfin le chef s'écria: «Eh

bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me

prêter.» Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tête

de mon père; je devinai son mouvement et, m'élançant à son bras,

je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lança par terre

avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu

le temps de voir mon père lui fendre la tête d'un coup de hache.

Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon père m'a raconté qu'il y

avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui

furent tous massacrés; mon père fit des choses admirables de

courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes

tués. Moi, on m'avait emporté dans notre cabane. Après le combat,

mon père accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de

son couteau; je revins à moi, à la grande surprise du chef. Je fus

malade bien longtemps, et jamais mon père ne me quitta. Quand je

m'éveillais, quand j'appelais, il était toujours là, me parlant de

sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dévouée.

C'est à lui après Dieu que je dois la vie, très certainement. Je

me rétablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de

remettre ma veste et mon pantalon. Mon père me fit une espèce de

blouse ou grande chemise, avec une étoffe de coton que fabriquent

ces sauvages; c'était très commode et pas si chaud que mes anciens

habits. Mon père s'habilla de même, gardant son uniforme pour les

jours de fêtes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous

avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous

passions nos couteaux, et mon père sa hache. Nous avions enfoncé

dans le sable, au bord de la mer, une espèce de mât au haut duquel

mon père avait attaché un drapeau fait avec des feuilles de

palmier de différentes couleurs. Le drapeau, surmonté d'un

mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer

qu'il y avait de malheureux naufragés qui attendaient leur

délivrance. Un jour, heureux jour! nous entendîmes un bruit

extraordinaire sur le rivage. Mon père écouta, un coup de canon

retentit à nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est

impossible. Nous courûmes au rivage, où mon père agita son

drapeau; un beau vaisseau était à deux cents pas de nous. Quand on

nous aperçut, on mit un canot à la mer, une vingtaine d'hommes

débarquèrent; c'était un vaisseau français, _l'Invincible,

_commandé par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirés par le

bruit, étaient accourus en foule sur le rivage. Dès que le canot

fut à portée de la voix, mon père cria d'aborder. On fit force de

rames, les hommes de l'équipage sautèrent à terre; mon père se

jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des

larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots

son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui

demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps à perdre.

L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin

d'eau et de vivres frais. Mon père leur promit bon accueil, de

l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restèrent à

terre et dépêchèrent le canot vers le vaisseau pour prendre les

ordres du capitaine. Peu d'instants après, nous vîmes le capitaine

lui-même monter dans la chaloupe et venir à nous. Il descendit à

terre, salua amicalement mon père qui le prit sous le bras, et,

tout en causant, nous nous dirigeâmes vers le village; nous

rencontrâmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau

merveilleux dont lui avaient déjà parlé ses sujets. Il frotta son

oreille à celle du capitaine, auquel mon père expliqua que c'était

un signe d'amitié. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi

examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de

sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient,

gambadaient. On arriva au village. Mon père fit voir sa maison,

que le capitaine admira très sincèrement; c'était vraiment

merveilleux que mon père eût pu faire, avec une simple hache et un

couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous

les meubles, les ustensiles de ménage qu'il avait fabriqués, et

tout ce qu'il a appris aux sauvages.

» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la

nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau

fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de

fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la

France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal;

j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux

partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.»

SOPHIE.--Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui

t'aimaient tant?

PAUL.--Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années

avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient

plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des

chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils

ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et

pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai

quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure.

» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le

capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi

parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce

qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à

cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et

inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler

et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit

part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour

le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata

en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester.

Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les

autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à

hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens

prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père,

qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et

peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un

jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres

instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au

roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère

le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient

distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu

leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener

coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent

leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu

des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui

demander.

» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils

poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de

mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne

pas l'abandonner.

» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes

inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous

montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint

radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française,

entouré de Français.»

--Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant

vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me

touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu

nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment

attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas

oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre

raconter.

--Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose,

cela ne vaut pas la peine d'être raconté.

M. DE ROSBOURG.--Ah! tu appelles peu de chose les deux plus

grands dangers que j'aie courus.

MARGUERITE.--Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.

PAUL.--C'est d'abord qu'un jour mon père a été piqué par un

serpent et que les sauvages l'ont guéri; et puis que mon pauvre

père a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore

guéri.

M. DE ROSBOURG.--Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon

Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauvé du

désespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me

remercies, c'est toi qui prétends me devoir de la reconnaissance!

Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les

tiens.

En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et réunit dans un

seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite.

Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg, à son tour, saisit Paul

dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit:

«Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mère? Oui, je suis

ta mère reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu

es déjà celui de mon mari.»

Quand l'émotion générale fut calmée, que Paul eut été embrassé par

tous, les parents s'aperçurent qu'il était bien tard et que

l'heure du coucher était passée depuis longtemps.

Les vacances · 第 15 / 26 题