X. Histoires de revenants.

Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et

voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur

son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et

fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui

adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur

langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme

toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'y était pas

mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un

oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et

repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et

lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il

paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser

quand on se sépara pour aller se coucher.

Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus

possible; mais ce n'était pas chose facile, parce que tous les

enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient

presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient

rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne

l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses

pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur

proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte

avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette

proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'oeuvre sous sa

direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces

jours-là c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours

heureux quand ils se trouvaient en présence de leur père; tous les

autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui

partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une

gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon,

qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit

par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bonté.

Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour

Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire

plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des

éloges.

Un soir que Paul avait beaucoup vanté un petit meuble que venait

de terminer Léon, celui-ci, touché de la générosité de Paul, alla

à lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement,

et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait

toutes les sympathies: «Merci, Léon, merci.» Ces seuls mots, dits

si simplement, achevèrent de fondre le coeur de Léon qui se jeta

dans les bras de Paul en disant: «Paul, sois mon ami comme tu es

celui de mes frères, cousins et amis. Je rougis de ma conduite

envers toi. Oui, je suis honteux de moi-même; j'ai été jaloux de

toi; je t'ai détesté; je me suis conduit comme un mauvais coeur;

j'ai détesté ton excellent père. Toi qui lui dis tout, dis-lui

combien je suis repentant et honteux; dis-lui que je t'aimerai

autant que je te détestais, que je tâcherai de t'imiter autant que

j'ai cherché à te dénigrer; dis-lui que je le respecterai, que je

l'aimerai tant qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu

le lui diras, et toi-même tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?»

PAUL.--Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela

ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as dû éprouver en

voyant un étranger prendre, pour ainsi dire de force, l'amitié et

les soins de ta famille et de tes amis! Puis l'intérêt que

j'excitais parce que j'étais le cousin de Sophie, parce que je

venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prêtée à mon

récit; tout cela t'a ennuyé, et tu as cru que je prenais chez les

tiens une place qui ne m'appartenait pas.

LÉON.--Tu expliques tout avec ta bonté accoutumée, Paul; j'en

suis reconnaissant, je t'en remercie.

JACQUES.--Mais pourquoi ça n'a-t-il pas fait le même effet sur

nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni

Marguerite, ni moi, nous n'avons pensé ce que tu dis là.

PAUL, _embarrassé.--_Parce que... parce que tout le monde ne

pense pas de même, mon petit frère; et puis, vous êtes tous plus

jeunes que Léon, et alors...

JACQUES.--Alors quoi? Je ne comprends pas du tout.

PAUL.--Eh bien! alors... vous êtes tous trop bons pour moi;

voilà tout.

SOPHIE, _riant.--_Ha! ha! ha! voilà une explication qui

n'explique rien du tout, mon pauvre Paul. Les sauvages ne t'ont

pas appris à faire comprendre tes idées.

LÉON.--Non, mais son bon coeur lui fait comprendre qu'il est

doux de rendre le bien pour le mal, et son bon exemple me fait

comprendre à moi la générosité de son explication.

Paul allait répondre, lorsqu'ils entendirent des cris d'effroi du

côté du château; ils y coururent tous et trouvèrent leurs parents

rassemblés autour d'une femme de chambre sans connaissance; près

d'elle, une jeune ouvrière se tordait dans une attaque de nerfs,

criant et répétant: «Je le vois, je le vois. Au secours! il va

m'emporter! il est tout blanc! ses yeux sont comme des flammes! Au

secours! au secours!

--Qu'est-ce donc, mon père? demanda Paul avec empressement;

pourquoi cette femme crie-t-elle comme si elle était entourée

d'ennemis?»

M. DE ROSBOURG.--C'est quelque imbécile qui a voulu faire peur à

ces femmes, et qui leur a apparu déguisé en fantôme. Nous allons

faire une battue, ces messieurs et moi. Viens avec nous, Paul; tu

as de bonnes jambes, tu nous aideras à faire la chasse au fantôme.

--Est-ce que tu n'auras pas peur? lui dit tout bas Marguerite.

PAUL, _riant.--_Peur d'un fantôme?

MARGUERITE.--Non, mais d'un homme, d'un voleur peut-être?

PAUL.--Je ne crains pas un homme, ma petite soeur; pas même

deux, ni trois. Mon père m'a appris la boxe et la savate; avec

cela on se défend bien et l'on attaque sans crainte.

Et Paul courut en avant de ces messieurs; ils disparurent bientôt

dans l'obscurité. Les domestiques avaient emporté la femme de

chambre évanouie, l'ouvrière en convulsions; Mme de Fleurville et

ses soeurs les avaient suivies pour leur porter secours.

Mme de Rosbourg, que sa tendresse pour son mari rendait un peu

craintive, était restée sur le perron avec les enfants.

On n'entendait rien, à peine quelques pas dans le sable des

allées, lorsque tout à coup un éclat de voix retentit, suivi de

cris, de courses précipitées; puis on n'entendit plus rien.

Les enfants étaient inquiets; Marguerite se rapprocha de sa mère.

MARGUERITE.--Maman, papa et Paul ne courent aucun danger, n'est-ce pas?

MADAME DE ROSBOURG, _avec vivacité.--_Non, non, certainement

non.

MARGUERITE.--Mais alors, pourquoi votre main tremble-t-elle,

maman, c'est comme si vous aviez peur?

--Ma main ne tremble pas, dit Mme de Rosbourg en retirant sa main

de celle de Marguerite.

Marguerite ne dit rien, mais elle resta certaine d'avoir senti la

main de sa mère trembler dans la sienne. Quelques instants après

on entendit un bruit de pas, de rires comprimés, et l'on vit

apparaître Paul traînant un fantôme prisonnier, que M. de Rosbourg

poussait par derrière avec quelques coups de genou et de pied.

«Voici le fantôme, dit-il. Il était caché dans la haie, mais nous

l'avons aperçu; nous avons crié trop tôt, il a détalé; Paul a

bondi par-dessus la haie, l'a serré de près et l'a arrêté; le

coquin criait grâce et allait se débarrasser de son costume quand

nous l'avons rejoint. Nous l'avons forcé à garder son drap pour

vous en donner le spectacle. Il ne voulait pas trop avancer, mais

Paul l'a traîné, moi aidant par derrière. Halte là! À présent, ôte

ton drap, coquin, que nous reconnaissions ton nom à ton visage.»

Et, comme le fantôme hésitait, M. de Rosbourg, malgré sa

résistance, lui écarta les bras et arracha le drap qui couvrait

toute sa personne. On reconnut avec surprise un ancien garçon

meunier de Léonard.

«Pourquoi as-tu fait peur à ces femmes? demanda M. de Rosbourg.

Réponds, ou je te fais jeter dans la prison de la ville.

--Grâce! mon bon monsieur! Grâce! s'écria le garçon tremblant. Je

ne recommencerai pas, je vous le promets.

--Cela ne me dit pas pourquoi tu as fait peur à ces deux femmes,

reprit M. de Rosbourg. Parle, coquin, et nettement, qu'on te

comprenne!»

LE GARÇON.--Mon bon monsieur, je voulais emprunter quelques

légumes au jardin de Relmot, et ces dames étaient sur mon chemin.

M. DE ROSBOURG.--C'est-à-dire que tu voulais voler les légumes

des pauvres Relmot, et que tu as fait peur à ces femmes pour t'en

débarrasser, pour faire peur aussi aux voisins et les empêcher de

mettre le nez aux fenêtres.

LE GARÇON.--Grâce, mon bon monsieur, grâce!

Les vacances · 第 17 / 26 题