Pourquoi les peuples démocratiques désirent naturellement la paix,
et les armées démocratiques naturellement la guerre.
Les mêmes intérêts, les mêmes craintes, les mêmes passions qui
écartent les peuples démocratiques des révolutions les éloignent de la
guerre: l'esprit militaire et l'esprit révolutionnaire s'affaiblissent
en même temps et par les mêmes causes.
Le nombre toujours croissant des propriétaires amis de la paix, le
développement de la richesse mobilière que la guerre dévore si
rapidement, cette mansuétude des moeurs, cette mollesse de coeur,
cette disposition à la pitié que l'égalité inspire, cette froideur de
raison qui rend peu sensible aux poétiques et violentes émotions qui
naissent parmi les armes, toutes ces causes s'unissent pour éteindre
l'esprit militaire.
Je crois qu'on peut admettre comme règle générale et constante que,
chez les peuples civilisés, les passions guerrières deviendront plus
rares et moins vives, à mesure que les conditions seront plus égales.
La guerre cependant est un accident auquel tous les peuples sont
sujets, les peuples démocratiques aussi bien que les autres. Quel que
soit le goût que ces nations aient pour la paix, il faut bien qu'elles
se tiennent prêtes à repousser la guerre ou, en d'autres termes,
qu'elles aient une armée.
La fortune qui a fait des choses si particulières en faveur des
habitants des États-Unis, les a placés au milieu d'un désert où ils
n'ont, pour ainsi dire, pas de voisins. Quelques milliers de soldats
leur suffisent, mais ceci est américain et point démocratique.
L'égalité des conditions, et les moeurs ainsi que les institutions qui
en dérivent, ne soustraient pas un peuple démocratique à l'obligation
d'entretenir des armées, et ses armées exercent toujours une
très-grande influence sur son sort. Il importe donc singulièrement de
rechercher quels sont les instincts naturels de ceux qui les
composent.
Chez les peuples aristocratiques, chez ceux surtout où la naissance
règle seule le rang, l'inégalité se retrouve dans l'armée comme dans
la nation; l'officier est le noble, le soldat est le serf. L'un est
nécessairement appelé à commander, l'autre à obéir. Dans les armées
aristocratiques, l'ambition du soldat a donc des bornes très-étroites.
Celle des officiers n'est pas non plus illimitée.
Un corps aristocratique ne fait pas seulement partie d'une hiérarchie;
il contient toujours une hiérarchie dans son sein; les membres qui la
composent sont placés les uns au-dessous des autres, d'une certaine
manière qui ne varie point. Celui-ci est appelé naturellement par la
naissance à commander un régiment, et celui-là une compagnie; arrivés
à ces termes extrêmes de leurs espérances, ils s'arrêtent d'eux-mêmes
et se tiennent pour satisfaits de leur sort.
Il y a d'ailleurs une grande cause qui, dans les aristocraties,
attiédit le désir de l'avancement chez l'officier.
Chez les peuples aristocratiques, l'officier, indépendamment de son
rang dans l'armée, occupe encore un rang élevé dans la société; le
premier n'est presque toujours à ses yeux qu'un accessoire du second;
le noble, en embrassant la carrière des armes, obéit moins encore à
l'ambition qu'à une sorte de devoir que sa naissance lui impose. Il
entre dans l'armée afin d'y employer honorablement les années oisives
de sa jeunesse, et de pouvoir en rapporter dans ses foyers et parmi
ses pareils quelques souvenirs honorables de la vie militaire; mais
son principal objet n'est point d'y acquérir des biens, de la
considération et du pouvoir; car il possède ces avantages par
lui-même, et en jouit sans sortir de chez lui.
Dans les armées démocratiques, tous les soldats peuvent devenir
officiers, ce qui généralise le désir de l'avancement, et étend les
limites de l'ambition militaire presque à l'infini.
De son côté, l'officier ne voit rien qui l'arrête naturellement et
forcément à un grade plutôt qu'à un autre, et chaque grade a un prix
immense à ses yeux, parce que son rang dans la société dépend presque
toujours de son rang dans l'armée.
Chez les peuples démocratiques, il arrive souvent que l'officier n'a
de bien que sa paie, et ne peut attendre de considération que de ses
honneurs militaires. Toutes les fois qu'il change de fonctions, il
change donc de fortune, et il est en quelque sorte un autre homme. Ce
qui était l'accessoire de l'existence dans les armées aristocratiques,
est ainsi devenu le principal, le tout, l'existence elle-même.
Sous l'ancienne monarchie française, on ne donnait aux officiers que
leur titre de noblesse. De nos jours, on ne leur donne que leur titre
militaire. Ce petit changement des formes du langage suffit pour
indiquer qu'une grande révolution s'est opérée dans la constitution de
la société et dans celle de l'armée.
Au sein des armées démocratiques, le désir d'avancer est presque
universel; il est ardent, tenace, continuel; il s'accroît de tous les
autres désirs, et ne s'éteint qu'avec la vie. Or il est facile de voir
que de toutes les armées du monde, celles où l'avancement doit être le
plus lent en temps de paix sont les armées démocratiques. Le nombre
des grades étant naturellement limité, le nombre des concurrents
presque innombrable, et la loi inflexible de l'égalité pesant sur
tous, nul ne saurait faire de progrès rapides, et beaucoup ne peuvent
bouger de place. Ainsi le besoin d'avancer y est plus grand, et la
facilité d'avancer moindre qu'ailleurs.
Tous les ambitieux que contient une armée démocratique souhaitent donc
la guerre avec véhémence, parce que la guerre vide les places et
permet enfin de violer ce droit de l'ancienneté, qui est le seul
privilége naturel à la démocratie.
Nous arrivons ainsi à cette conséquence singulière que, de toutes les
armées, celles qui désirent le plus ardemment la guerre sont les
armées démocratiques, et que, parmi les peuples, ceux qui aiment le
plus la paix sont les peuples démocratiques; et ce qui achève de
rendre la chose extraordinaire, c'est que l'égalité produit à la fois
ces effets contraires.
Les citoyens, étant égaux, conçoivent chaque jour le désir et
découvrent la possibilité de changer leur condition et d'accroître
leur bien-être; cela les dispose à aimer la paix, qui fait prospérer
l'industrie et permet à chacun de pousser tranquillement à bout ses
petites entreprises; et, d'un autre côté, cette même égalité, en
augmentant le prix des honneurs militaires aux yeux de ceux qui
suivent la carrière des armes, et en rendant les honneurs accessibles
à tous, fait rêver aux soldats les champs de bataille. Des deux parts,
l'inquiétude du coeur est la même, le goût des jouissances est aussi
insatiable, l'ambition égale; le moyen de la satisfaire est seul
différent.
Ces dispositions opposées de la nation et de l'armée font courir aux
sociétés démocratiques de grands dangers.
Lorsque l'esprit militaire abandonne un peuple, la carrière militaire
cesse aussitôt d'être honorée, et les hommes de guerre tombent au
dernier rang des fonctionnaires publics. On les estime peu et on ne
les comprend plus. Il arrive alors le contraire de ce qui se voit dans
les siècles aristocratiques. Ce ne sont plus les principaux citoyens
qui entrent dans l'armée, mais les moindres. On ne se livre à
l'ambition militaire que quand nulle autre n'est permise. Ceci forme
un cercle vicieux d'où on a de la peine à sortir. L'élite de la nation
évite la carrière militaire, parce que cette carrière n'est pas
honorée; et elle n'est point honorée, parce que l'élite de la nation
n'y entre plus.
Il ne faut donc pas s'étonner si les armées démocratiques se montrent
souvent inquiètes, grondantes et mal satisfaites de leur sort, quoique
la condition physique y soit d'ordinaire beaucoup plus douce et la
discipline moins rigide que dans toutes les autres. Le soldat se sent
dans une position inférieure, et son orgueil blessé achève de lui
donner le goût de la guerre qui le rend nécessaire, ou l'amour des
révolutions durant lesquelles il espère conquérir, les armes à la
main, l'influence politique et la considération individuelle qu'on lui
conteste.
La composition des armées démocratiques rend ce dernier péril fort à
craindre.
Dans la société démocratique, presque tous les citoyens ont des
propriétés à conserver; mais les armées démocratiques sont conduites,
en général, par des prolétaires. La plupart d'entre eux ont peu à
perdre dans les troubles civils. La masse de la nation y craint
naturellement beaucoup plus les révolutions que dans les siècles
d'aristocratie; mais les chefs de l'armée les redoutent bien moins.
De plus, comme chez les peuples démocratiques, ainsi que je l'ai dit
ci-devant, les citoyens les plus riches, les plus instruits, les plus
capables n'entrent guère dans la carrière militaire, il arrive que
l'armée, dans son ensemble, finit par faire une petite nation à part,
où l'intelligence est moins étendue, et les habitudes plus grossières
que dans la grande. Or, cette petite nation incivilisée possède les
armes, et seule elle sait s'en servir.
Ce qui accroît, en effet, le péril que l'esprit militaire et turbulent
de l'armée fait courir aux peuples démocratiques, c'est l'humeur
pacifique des citoyens; il n'y a rien de si dangereux qu'une armée au
sein d'une nation qui n'est pas guerrière; l'amour excessif de tous
les citoyens pour la tranquillité y met chaque jour la constitution à
la merci des soldats.
On peut donc dire d'une manière générale que si les peuples
démocratiques sont naturellement portés vers la paix par leurs
intérêts et leurs instincts, ils sont sans cesse attirés vers la
guerre et les révolutions par leurs armées.
Les révolutions militaires, qui ne sont presque jamais à craindre dans
les aristocraties, sont toujours à redouter chez les nations
démocratiques. Ces périls doivent être rangés parmi les plus
redoutables de tous ceux que renferme leur avenir; il faut que
l'attention des hommes d'état s'applique sans relâche à y trouver un
remède.
Lorsqu'une nation se sent intérieurement travaillée par l'ambition
inquiète de son armée, la première pensée qui se présente, c'est de
donner à cette ambition incommode la guerre pour objet.
Je ne veux point médire de la guerre; la guerre agrandit presque
toujours la pensée d'un peuple et lui élève le coeur. Il y a des cas
où seule elle peut arrêter le développement excessif de certains
penchants que fait naturellement naître l'égalité, et où il faut la
considérer comme nécessaire à certaines maladies invétérées auxquelles
les sociétés démocratiques sont sujettes.
La guerre a de grands avantages; mais il ne faut pas se flatter
qu'elle diminue le péril qui vient d'être signalé. Elle ne fait que le
suspendre, et il revient plus terrible après elle; car l'armée souffre
bien plus impatiemment la paix après avoir goûté de la guerre. La
guerre ne serait un remède que pour un peuple qui voudrait toujours la
gloire.
Je prévois que tous les princes guerriers qui s'élèveront au sein des
grandes nations démocratiques trouveront qu'il leur est plus facile de
vaincre avec leur armée que de la faire vivre en paix après la
victoire. Il y a deux choses qu'un peuple démocratique aura toujours
beaucoup de peine à faire: commencer la guerre et la finir.
Si d'ailleurs la guerre a des avantages particuliers pour les peuples
démocratiques, d'un autre côté elle leur fait courir de certains
périls que n'ont point à en redouter, au même degré, les
aristocraties. Je n'en citerai que deux.
Si la guerre satisfait l'armée, elle gêne et souvent désespère cette
foule innombrable de citoyens dont les petites passions ont, tous les
jours, besoin de la paix pour se satisfaire. Elle risque donc de faire
naître sous une autre forme le désordre qu'elle doit prévenir.
Il n'y a pas de longue guerre qui dans un pays démocratique ne mette
en grand hasard la liberté. Ce n'est pas qu'il faille craindre
précisément d'y voir, après chaque victoire, les généraux vainqueurs
s'emparer par la force du souverain pouvoir, à la manière de Sylla et
de César. Le péril est d'une autre sorte. La guerre ne livre pas
toujours les peuples démocratiques au gouvernement militaire; mais
elle ne peut manquer d'accroître immensément, chez ces peuples, les
attributions du gouvernement civil; elle centralise presque forcément
dans les mains de celui-ci la direction de tous les hommes et l'usage
de toutes les choses. Si elle ne conduit pas tout à coup au despotisme
par la violence, elle y amène doucement par les habitudes.
Tous ceux qui cherchent à détruire la liberté dans le sein d'une
nation démocratique doivent savoir que le plus sûr et le plus court
moyen d'y parvenir est la guerre. C'est là le premier axiome de la
science.
Un remède semble s'offrir de lui-même, lorsque l'ambition des
officiers et des soldats devient à craindre, c'est d'accroître le
nombre des places à donner, en augmentant l'armée. Ceci soulage le mal
présent, mais engage d'autant plus l'avenir.
Augmenter l'armée peut produire un effet durable dans une société
aristocratique, parce que, dans ces sociétés, l'ambition militaire est
limitée à une seule espèce d'hommes, et s'arrête, pour chaque homme, à
une certaine borne; de telle sorte qu'on peut arriver à contenter à
peu près tous ceux qui la ressentent.
Mais chez un peuple démocratique on ne gagne rien à accroître l'armée,
parce que le nombre des ambitieux s'y accroît toujours exactement dans
le même rapport que l'armée elle-même. Ceux dont vous avez exaucé les
voeux en créant de nouveaux emplois sont aussitôt remplacés par une
foule nouvelle que vous ne pouvez satisfaire, et les premiers
eux-mêmes recommencent bientôt à se plaindre; car la même agitation
d'esprit qui règne parmi les citoyens d'une démocratie se fait voir
dans l'armée; ce qu'on y veut, ce n'est pas de gagner un certain
grade, mais d'avancer toujours. Si les désirs ne sont pas très-vastes,
ils renaissent sans cesse. Un peuple démocratique qui augmente son
armée ne fait donc qu'adoucir, pour un moment, l'ambition des gens de
guerre; mais bientôt elle devient plus redoutable, parce que ceux qui
la ressentent sont plus nombreux.
Je pense, pour ma part, qu'un esprit inquiet et turbulent est un mal
inhérent à la constitution même des armées démocratiques, et qu'on
doit renoncer à le guérir. Il ne faut pas que les législateurs des
démocraties se flattent de trouver une organisation militaire qui ait
par elle-même la force de calmer et de contenir les gens de guerre;
ils s'épuiseraient en vains efforts avant d'y atteindre.
Ce n'est pas dans l'armée qu'on peut rencontrer le remède aux vices de
l'armée, mais dans le pays.
Les peuples démocratiques craignent naturellement le trouble et le
despotisme. Il s'agit seulement de faire de ces instincts des goûts
réfléchis, intelligents, et stables. Lorsque les citoyens ont enfin
appris à faire un paisible et utile usage de la liberté et ont senti
ses bienfaits; quand ils ont contracté un amour viril de l'ordre, et
se sont pliés volontairement à la règle, ces mêmes citoyens, en
entrant dans la carrière des armes, y apportent, à leur insu et comme
malgré eux, ces habitudes et ces moeurs. L'esprit général de la nation
pénétrant dans l'esprit particulier de l'armée, tempère les opinions
et les désirs que l'état militaire fait naître; ou, par la force toute
puissante de l'opinion publique, il les comprime. Ayez des citoyens
éclairés, réglés, fermes et libres, et vous aurez des soldats
disciplinés et obéissants.
Toute loi qui, en réprimant l'esprit turbulent de l'armée, tendrait à
diminuer, dans le sein de la nation, l'esprit de liberté civile et à y
obscurcir l'idée du droit et des droits, irait donc contre son objet.
Elle favoriserait l'établissement de la tyrannie militaire, beaucoup
plus qu'elle ne lui nuirait.
Après tout, et quoi qu'on fasse, une grande armée, au sein d'un
peuple démocratique, sera toujours un grand péril; et le moyen le plus
efficace de diminuer ce péril, sera de réduire l'armée: mais c'est un
remède dont il n'est pas donné à tous les peuples de pouvoir user.