Pourquoi les grandes révolutions deviendront rares.
Un peuple qui a vécu pendant des siècles sous le régime des castes et
des classes ne parvient à un état social démocratique qu'à travers une
longue suite de transformations plus ou moins pénibles, à l'aide de
violents efforts, et après de nombreuses vicissitudes, durant
lesquelles les biens, les opinions et le pouvoir changent rapidement
de place.
Alors même que cette grande révolution est terminée, l'on voit encore
subsister pendant longtemps les habitudes révolutionnaires créées par
elles, et de profondes agitations lui succèdent.
Comme tout ceci se passe au moment où les conditions s'égalisent, on
en conclut qu'il existe un rapport caché et un lien secret entre
l'égalité même et les révolutions, de telle sorte que l'une ne saurait
exister sans que les autres ne naissent.
Sur ce point, le raisonnement semble d'accord avec l'expérience.
Chez un peuple où les rangs sont à peu près égaux, aucun lien apparent
ne réunit les hommes et ne les tient fermes à leur place. Nul d'entre
eux n'a le droit permanent, ni le pouvoir de commander, et nul n'a
pour condition d'obéir; mais chacun, se trouvant pourvu de quelques
lumières et de quelques ressources, peut choisir sa voie, et marcher à
part de tous ses semblables.
Les mêmes causes qui rendent les citoyens indépendants les uns des
autres, les poussent chaque jour vers de nouveaux et inquiets désirs,
et les aiguillonnent sans cesse.
Il semble donc naturel de croire que, dans une société démocratique,
les idées, les choses et les hommes doivent éternellement changer de
formes et de places et que les siècles démocratiques seront des temps
de transformations rapides et incessantes.
Cela est-il en effet? l'égalité des conditions porte-t-elle les hommes
d'une manière habituelle et permanente vers les révolutions?
contient-elle quelque principe perturbateur qui empêche la société de
s'asseoir et dispose les citoyens à renouveler sans cesse leurs lois,
leurs doctrines et leurs moeurs? Je ne le crois point. Le sujet est
important; je prie le lecteur de me bien suivre.
Presque toutes les révolutions qui ont changé la face des peuples ont
été faites pour consacrer ou pour détruire l'inégalité. Écartez les
causes secondaires qui ont produit les grandes agitations des hommes,
vous en arriverez presque toujours à l'inégalité. Ce sont les pauvres
qui ont voulu ravir les biens des riches, ou les riches qui ont essayé
d'enchaîner les pauvres. Si donc vous pouvez fonder un état de société
où chacun ait quelque chose à garder, et peu à prendre, vous aurez
beaucoup fait pour la paix du monde.
Je n'ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se
rencontre toujours des citoyens très-pauvres, et des citoyens
très-riches; mais les pauvres, au lieu d'y former l'immense majorité
de la nation comme cela arrive toujours dans les sociétés
aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachés
les uns aux autres par les liens d'une misère irrémédiable et
héréditaire.
Les riches, de leur côté, sont clairsemés et impuissants; ils n'ont
point de priviléges qui attirent les regards; leur richesse même
n'étant plus incorporée à la terre, et représentée par elle, est
insaisissable et comme invisible. De même qu'il n'y a plus de races de
pauvres, il n'y a plus de races de riches; ceux-ci sortent chaque jour
du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc
point une classe à part, qu'on puisse aisément définir et dépouiller;
et, tenant d'ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs
concitoyens, le peuple ne saurait guère les frapper sans s'atteindre
lui-même. Entre ces deux extrémités des sociétés démocratiques, se
trouve une multitude innombrable d'hommes presque pareils, qui, sans
être précisément ni riches ni pauvres, possèdent assez de biens pour
désirer l'ordre, et n'en ont pas assez pour exciter l'envie.
Ceux-là sont naturellement ennemis des mouvements violents; leur
immobilité maintient en repos tout ce qui se trouve au-dessus et
au-dessous d'eux, et assure le corps social dans son assiette.
Ce n'est pas que ceux-là mêmes soient satisfaits de leur fortune
présente, ni qu'ils ressentent de l'horreur naturelle pour une
révolution dont ils partageraient les dépouilles sans en éprouver les
maux; ils désirent au contraire, avec une ardeur sans égale, de
s'enrichir; mais l'embarras est de savoir sur qui prendre. Le même
état social qui leur suggère sans cesse des désirs, renferme ces
désirs dans des limites nécessaires. Il donne aux hommes plus de
liberté de changer et moins d'intérêt au changement.
Non-seulement les hommes des démocraties ne désirent pas naturellement
les révolutions, mais ils les craignent.
Il n'y a pas de révolution qui ne menace plus ou moins la propriété
acquise. La plupart de ceux qui habitent les pays démocratiques sont
propriétaires; ils n'ont pas seulement des propriétés, ils vivent dans
la condition où les hommes attachent à leur propriété le plus de prix.
Si l'on considère attentivement chacune des classes dont la société se
compose, il est facile de voir qu'il n'y en a point chez lesquelles
les passions que la propriété fait naître soient plus âpres et plus
tenaces que chez les classes moyennes.
Souvent les pauvres ne se soucient guère de ce qu'ils possèdent, parce
qu'ils souffrent beaucoup plus de ce qui leur manque qu'ils ne
jouissent du peu qu'ils ont. Les riches ont beaucoup d'autres passions
à satisfaire que celle des richesses, et d'ailleurs le long et pénible
usage d'une grande fortune finit quelquefois par les rendre comme
insensibles à ses douceurs.
Mais les hommes qui vivent dans une aisance également éloignée de
l'opulence et de la misère mettent à leurs biens un prix immense.
Comme ils sont encore fort voisins de la pauvreté, ils voient de près
ses rigueurs, et ils les redoutent; entre elle et eux il n'y a rien
qu'un petit patrimoine sur lequel ils fixent aussitôt leurs craintes
et leurs espérances. À chaque instant ils s'y intéressent davantage
par les soucis constants qu'il leur donne, et ils s'y attachent par
les efforts journaliers qu'ils font pour l'augmenter. L'idée d'en
céder la moindre partie leur est insupportable, et ils considèrent sa
perte entière comme le dernier des malheurs. Or, c'est le nombre de
ces petits propriétaires ardents et inquiets que l'égalité des
conditions accroît sans cesse.
Ainsi, dans les sociétés démocratiques, la majorité des citoyens ne
voit pas clairement ce qu'elle pourrait gagner à une révolution, et
elle sent à chaque instant, et de mille manières, ce qu'elle pourrait
y perdre.
J'ai dit, dans un autre endroit de cet ouvrage, comment l'égalité des
conditions poussait naturellement les hommes vers les carrières
industrielles et commerçantes, et comment elle accroissait et
diversifiait la propriété foncière; j'ai fait voir enfin comment elle
inspirait à chaque homme un désir ardent et constant d'augmenter son
bien-être. Il n'y a rien de plus contraire aux passions
révolutionnaires que toutes ces choses.
Il peut se faire que par son résultat final une révolution serve
l'industrie et le commerce; mais son premier effet sera presque
toujours de ruiner les industriels et les commerçants, parce qu'elle
ne peut manquer de changer tout d'abord l'état général de la
consommation, et de renverser momentanément la proportion qui existait
entre la reproduction et les besoins.
Je ne sache rien d'ailleurs de plus opposé aux moeurs révolutionnaires
que les moeurs commerciales. Le commerce est naturellement ennemi de
toutes les passions violentes. Il aime les tempéraments, se plaît dans
les compromis, fuit avec grand soin la colère. Il est patient, souple,
insinuant, et il n'a recours aux moyens extrêmes que quand la plus
absolue nécessité l'y oblige. Le commerce rend les hommes indépendants
les uns des autres; il leur donne une haute idée de leur valeur
individuelle; il les porte à vouloir faire leurs propres affaires, et
leur apprend à y réussir; il les dispose donc à la liberté, mais il
les éloigne des révolutions.
Dans une révolution, les possesseurs de biens mobiliers ont plus à
craindre que tous les autres; car, d'une part, leur propriété est
souvent aisée à saisir, et, de l'autre, elle peut à tout moment
disparaître complétement; ce qu'ont moins à redouter les propriétaires
fonciers qui, en perdant le revenu de leurs terres, espèrent du moins
garder, à travers les vicissitudes, la terre elle-même. Aussi voit-on
que les uns sont bien plus effrayés que les autres à l'aspect des
mouvements révolutionnaires.
Les peuples sont donc moins disposés aux révolutions à mesure que,
chez eux, les biens mobiliers se multiplient et se diversifient, et
que le nombre de ceux qui les possèdent, devient plus grand.
Quelle que soit d'ailleurs la profession qu'embrassent les hommes, et
le genre de biens dont ils jouissent, un trait leur est commun à tous.
Nul n'est pleinement satisfait de sa fortune présente, et tous
s'efforcent chaque jour, par mille moyens divers, de l'augmenter.
Considérez chacun d'entre eux à une époque quelconque de sa vie, et
vous le verrez préoccupé de quelques plans nouveaux dont l'objet est
d'accroître son aisance; ne lui parlez pas des intérêts et des droits
du genre humain; cette petite entreprise domestique absorbe pour le
moment toutes ses pensées, et lui fait souhaiter de remettre les
agitations publiques à un autre temps.
Cela ne les empêche pas seulement de faire des révolutions, mais les
détourne de le vouloir. Les violentes passions politiques ont peu de
prise sur des hommes qui ont ainsi attaché toute leur âme à la
poursuite du bien-être. L'ardeur qu'ils mettent aux petites affaires
les calme sur les grandes.
Il s'élève, il est vrai, de temps à autre, dans les sociétés
démocratiques, des citoyens entreprenants et ambitieux, dont les
immenses désirs ne peuvent se satisfaire en suivant la route commune.
Ceux-ci aiment les révolutions et les appellent; mais ils ont
grand'peine à les faire naître, si des événements extraordinaires ne
viennent à leur aide.
On ne lutte point avec avantage contre l'esprit de son siècle et de
son pays; et un homme, quelque puissant qu'on le suppose, fait
difficilement partager à ses contemporains des sentiments et des idées
que l'ensemble de leurs désirs et de leurs sentiments repousse. Il ne
faut donc pas croire que quand une fois l'égalité des conditions,
devenue un fait ancien et incontesté, a imprimé aux moeurs son
caractère, les hommes se laissent aisément précipiter dans les hasards
à la suite d'un chef imprudent ou d'un hardi novateur.
Ce n'est pas qu'ils lui résistent d'une manière ouverte, à l'aide de
combinaisons savantes, ou même par un dessein prémédité de résister.
Ils ne le combattent point avec énergie, ils lui applaudissent même
quelquefois, mais ils ne le suivent point. À sa fougue, ils opposent
en secret leur inertie; à ses instincts révolutionnaires, leurs
intérêts conservateurs; leurs goûts casaniers à ses passions
aventureuses; leur bon sens aux écarts de son génie; à sa poésie, leur
prose. Il les soulève un moment avec mille efforts, et bientôt ils lui
échappent, et comme entraînés par leur propre poids, ils retombent. Il
s'épuise à vouloir animer cette foule indifférente et distraite, et il
se voit enfin réduit à l'impuissance, non qu'il soit vaincu, mais
parce qu'il est seul.
Je ne prétends point que les hommes qui vivent dans les sociétés
démocratiques soient naturellement immobiles; je pense, au contraire,
qu'il règne au sein d'une pareille société un mouvement éternel, et
que personne n'y connaît le repos; mais je crois que les hommes s'y
agitent entre de certaines limites qu'ils ne dépassent guère. Ils
varient, altèrent ou renouvellent chaque jour les choses secondaires;
ils ont grand soin de ne pas toucher aux principales. Ils aiment le
changement; mais ils redoutent les révolutions.
Quoique les Américains modifient ou abrogent sans cesse quelques-unes
de leurs lois, ils sont bien loin de faire voir des passions
révolutionnaires. Il est facile de découvrir, à la promptitude avec
laquelle ils s'arrêtent et se calment lorsque l'agitation publique
commence à devenir menaçante et au moment même où les passions
semblent le plus excitées, qu'ils redoutent une révolution comme le
plus grand des malheurs, et que chacun d'entre eux est résolu
intérieurement à faire de grands sacrifices pour l'éviter. Il n'y a
pas de pays au monde où le sentiment de la propriété se montre plus
actif et plus inquiet qu'aux États-Unis, et où la majorité témoigne
moins de penchants pour les doctrines qui menacent d'altérer d'une
manière quelconque la constitution des biens.
J'ai souvent remarqué que les théories qui sont révolutionnaires de
leur nature, en ce qu'elles ne peuvent se réaliser que par un
changement complet et quelquefois subit dans l'état de la propriété et
des personnes, sont infiniment moins en faveur aux États-Unis que dans
les grandes monarchies de l'Europe. Si quelques hommes les professent,
la masse les repousse avec une sorte d'horreur instinctive.
Je ne crains pas de dire que la plupart des maximes qu'on a coutume
d'appeler démocratiques en France seraient proscrites par la
démocratie des États-Unis. Cela se comprend aisément. En Amérique on a
des idées et des passions démocratiques; en Europe nous avons encore
des passions et des idées révolutionnaires.
Si l'Amérique éprouve jamais de grandes révolutions, elles seront
amenées par la présence des noirs sur le sol des États-Unis;
c'est-à-dire que ce ne sera pas l'égalité des conditions, mais au
contraire leur inégalité qui les fera naître.
Lorsque les conditions sont égales, chacun s'isole volontiers en
soi-même et oublie le public. Si les législateurs des peuples
démocratiques ne cherchaient point à corriger cette funeste tendance
ou la favorisaient, dans la pensée qu'elle détourne les citoyens des
passions politiques et les écarte ainsi des révolutions, il se
pourrait qu'ils finissent eux-mêmes par produire le mal qu'ils veulent
éviter, et qu'il arrivât un moment où les passions désordonnées de
quelques hommes, s'aidant de l'égoïsme inintelligent et de la
pusillanimité du plus grand nombre, finissent par contraindre le corps
social à subir d'étranges vicissitudes.
Dans les sociétés démocratiques, il n'y a guère que de petites
minorités qui désirent les révolutions; mais les minorités peuvent
quelquefois les faire.
Je ne dis donc point que les nations démocratiques soient à l'abri des
révolutions, je dis seulement que l'état social de ces nations ne les
y porte pas, mais plutôt les en éloigne. Les peuples démocratiques,
livrés à eux-mêmes, ne s'engagent point aisément dans les grandes
aventures; ils ne sont entraînés vers les révolutions qu'à leur insu;
ils les subissent quelquefois; mais ils ne les font pas. Et j'ajoute
que quand on leur a permis d'acquérir des lumières et de
l'expérience, ils ne les laissent pas faire.
Je sais bien qu'en cette matière les institutions publiques
elles-mêmes peuvent beaucoup; elles favorisent ou contraignent les
instincts qui naissent de l'état social. Je ne soutiens donc pas, je
le répète, qu'un peuple soit à l'abri des révolutions par cela seul
que, dans son sein, les conditions sont égales; mais je crois que,
quelles que soient les institutions d'un pareil peuple, les grandes
révolutions y seront toujours infiniment moins violentes et plus rares
qu'on ne le suppose; et j'entrevois aisément tel état politique qui,
venant à se combiner avec l'égalité, rendrait la société plus
stationnaire qu'elle ne l'a jamais été dans notre occident.
Ce que je viens de dire des faits s'applique en partie aux idées.
Deux choses étonnent aux États-Unis; la grande mobilité de la plupart
des actions humaines, et la fixité singulière de certains principes.
Les hommes remuent sans cesse, l'esprit humain semble presque
immobile.
Lorsqu'une opinion s'est une fois étendue sur le sol américain et y a
pris racine, on dirait que nul pouvoir sur la terre n'est en état de
l'extirper. Aux États-Unis, les doctrines générales en matières de
religion, de philosophie, de morale et même de politique, ne varient
point, ou du moins elles ne se modifient qu'après un travail caché et
souvent insensible; les plus grossiers préjugés eux-mêmes ne
s'effacent qu'avec une lenteur inconcevable au milieu de ces
frottements mille fois répétés des choses et des hommes.
J'entends dire qu'il est dans la nature et dans les habitudes des
démocraties de changer à tout moment de sentiments et de pensée. Cela
peut être vrai de petites nations démocratiques, comme celles de
l'antiquité qu'on réunissait tout entières sur une place publique et
qu'on agitait ensuite au gré d'un orateur. Je n'ai rien vu de
semblable dans le sein du grand peuple démocratique qui occupe les
rivages opposés de notre Océan. Ce qui m'a frappé aux États-Unis,
c'est la peine qu'on éprouve à désabuser la majorité d'une idée
qu'elle a conçue et de la détacher d'un homme qu'elle adopte. Les
écrits ni les discours ne sauraient guère y réussir; l'expérience
seule en vient à bout; quelquefois encore faut-il qu'elle se répète.
Cela étonne au premier abord; un examen plus attentif l'explique.
Je ne crois pas qu'il soit aussi facile qu'on l'imagine de déraciner
les préjugés d'un peuple démocratique; de changer ses croyances; de
substituer de nouveaux principes religieux, philosophiques,
politiques et moraux, à ceux qui s'y sont une fois établis, en un
mot, d'y faire de grandes et fréquentes révolutions dans les
intelligences. Ce n'est pas que l'esprit humain y soit oisif; il
s'agite sans cesse; mais il s'exerce plutôt à varier à l'infini les
conséquences des principes connus et à en découvrir de nouvelles, qu'à
chercher de nouveaux principes. Il tourne avec agilité sur lui-même
plutôt qu'il ne s'élance en avant par un effort rapide et direct; il
étend peu à peu sa sphère par de petits mouvements continus et
précipités; il ne la déplace point tout à coup.
Des hommes égaux en droits, en éducation, en fortune et, pour tout
dire en un mot, de condition pareille, ont nécessairement des besoins,
des habitudes et des goûts peu dissemblables. Comme ils aperçoivent
les objets sous le même aspect, leur esprit incline naturellement vers
des idées analogues, et, quoique chacun d'eux puisse s'écarter de ses
contemporains et se faire des croyances à lui, ils finissent par se
retrouver tous, sans le savoir et sans le vouloir, dans un certain
nombre d'opinions communes.
Plus je considère attentivement les effets de l'égalité sur
l'intelligence, et plus je me persuade que l'anarchie intellectuelle
dont nous sommes témoins n'est pas, ainsi que plusieurs le supposent,
l'état naturel des peuples démocratiques. Je crois qu'il faut plutôt
la considérer comme un accident particulier à leur jeunesse, et
qu'elle ne se montre qu'à cette époque de passage où les hommes ont
déjà brisé les antiques liens qui les attachaient les uns aux autres,
et diffèrent encore prodigieusement par l'origine, l'éducation et les
moeurs; de telle sorte que, ayant conservé des idées, des instincts et
des goûts fort divers, rien ne les empêche plus de les produire. Les
principales opinions des hommes deviennent semblables à mesure que les
conditions se ressemblent. Tel me paraît être le fait général et
permanent; le reste est fortuit et passager.
Je crois qu'il arrivera rarement que, dans le sein d'une société
démocratique, un homme vienne à concevoir, d'un seul coup, un système
d'idées fort éloignées de celui qu'ont adopté ses contemporains; et,
si un pareil novateur se présentait, j'imagine qu'il aurait d'abord
grand'peine à se faire écouter, et plus encore à se faire croire.
Lorsque les conditions sont presque pareilles, un homme ne se laisse
pas aisément persuader par un autre. Comme tous se voient de
très-près; qu'ils ont appris ensemble les mêmes choses et mènent la
même vie, ils ne sont pas naturellement disposés à prendre l'un
d'entre eux pour guide, et à le suivre aveuglément: on ne croit guère
sur parole son semblable ou son égal.
Ce n'est pas seulement la confiance dans les lumières de certains
individus qui s'affaiblit chez les nations démocratiques, ainsi que je
l'ai dit ailleurs, l'idée générale de la supériorité intellectuelle
qu'un homme quelconque peut acquérir sur tous les autres ne tarde pas
à s'obscurcir.
À mesure que les hommes se ressemblent davantage, le dogme de
l'égalité des intelligences s'insinue peu à peu dans leurs croyances,
et il devient plus difficile à un novateur, quel qu'il soit,
d'acquérir et d'exercer un grand pouvoir sur l'esprit d'un peuple.
Dans de pareilles sociétés, les soudaines révolutions intellectuelles
sont donc rares; car, si l'on jette les yeux sur l'histoire du monde,
l'on voit que c'est bien moins la force d'un raisonnement que
l'autorité d'un nom qui a produit les grandes et rapides mutations des
opinions humaines.
Remarquez d'ailleurs que comme les hommes qui vivent dans les sociétés
démocratiques ne sont attachés par aucun lien les uns aux autres, il
faut convaincre chacun d'eux. Tandis que, dans les sociétés
aristocratiques, c'est assez de pouvoir agir sur l'esprit de quelques
uns; tous les autres suivent. Si Luther avait vécu dans un siècle
d'égalité, et qu'il n'eût point eu pour auditeurs des seigneurs et des
princes, il aurait peut-être trouvé plus de difficulté à changer la
face de l'Europe.
Ce n'est pas que les hommes des démocraties soient naturellement fort
convaincus de la certitude de leurs opinions, et très-fermes dans
leurs croyances; ils ont souvent des doutes que personne, à leurs
yeux, ne peut résoudre. Il arrive quelquefois dans ce temps-là que
l'esprit humain changerait volontiers de place; mais, comme rien ne le
pousse puissamment ni ne le dirige, il oscille sur lui-même et ne se
meut pas[8].
[Note 8: Si je recherche quel est l'état de société le plus
favorable aux grandes révolutions de l'intelligence, je
trouve qu'il se rencontre quelque part entre l'égalité
complète de tous les citoyens et la séparation absolue des
classes.
Sous le régime des castes, les générations se succèdent sans
que les hommes changent de place; les uns n'attendent rien de
plus, et les autres n'espèrent rien de mieux. L'imagination
s'endort au milieu de ce silence et de cette immobilité
universelle, et l'idée même du mouvement ne s'offre plus à
l'esprit humain.
Quand les classes ont été abolies et que les conditions sont
devenues presque égales, tous les hommes s'agitent sans
cesse, mais chacun d'eux est isolé, indépendant et faible. Ce
dernier état diffère prodigieusement du premier; cependant il
lui est analogue en un point. Les grandes révolutions de
l'esprit humain y sont fort rares.
Mais entre ces deux extrémités de l'histoire des peuples, se
rencontre un âge intermédiaire, époque glorieuse et troublée,
où les conditions ne sont plus assez fixes pour que
l'intelligence sommeille, et où elles sont assez inégales
pour que les hommes exercent un très-grand pouvoir sur
l'esprit les uns des autres, et que quelques uns puissent
modifier les croyances de tous. C'est alors que les puissants
réformateurs s'élèvent, et que de nouvelles idées changent
tout à coup la face du monde.]
Lorsqu'on a acquis la confiance d'un peuple démocratique, c'est
encore une grande affaire que d'obtenir son attention. Il est
très-difficile de se faire écouter des hommes qui vivent dans les
démocraties, lorsqu'on ne les entretient point d'eux-mêmes. Ils
n'écoutent pas les choses qu'on leur dit, parce qu'ils sont toujours
fort préoccupés des choses qu'ils font.
Il se rencontre, en effet, peu d'oisifs chez les nations
démocratiques. La vie s'y passe au milieu du mouvement et du bruit, et
les hommes y sont si employés à agir, qu'il leur reste peu de temps
pour penser. Ce que je veux remarquer surtout, c'est que non seulement
ils sont occupés, mais que leurs occupations les passionnent. Ils sont
perpétuellement en action, et chacune de leurs actions absorbe leur
âme: le feu qu'ils mettent aux affaires les empêche de s'enflammer
pour les idées.
Je pense qu'il est fort malaisé d'exciter l'enthousiasme d'un peuple
démocratique pour une théorie quelconque qui n'ait pas un rapport
visible, direct et immédiat avec la pratique journalière de sa vie. Un
pareil peuple n'abandonne donc pas aisément ses anciennes croyances.
Car c'est l'enthousiasme qui précipite l'esprit humain hors des routes
frayées, et qui fait les grandes révolutions intellectuelles comme les
grandes révolutions politiques.
Ainsi, les peuples démocratiques n'ont ni le loisir ni le goût d'aller
à la recherche d'opinions nouvelles. Lors même qu'ils viennent à
douter de celles qu'ils possèdent, ils les conservent néanmoins, parce
qu'il leur faudrait trop de temps et d'examen pour en changer; ils les
gardent, non comme certaines, mais comme établies.
Il y a d'autres raisons encore et de plus puissantes qui s'opposent à
ce qu'un grand changement s'opère aisément dans les doctrines d'un
peuple démocratique. Je l'ai déjà indiqué au commencement de ce livre.
Si, dans le sein d'un peuple semblable, les influences individuelles
sont faibles et presque nulles, le pouvoir exercé par la masse sur
l'esprit de chaque individu est très-grand. J'en ai donné ailleurs les
raisons. Ce que je veux dire en ce moment, c'est qu'on aurait tort de
croire que cela dépendît uniquement de la forme du gouvernement, et
que la majorité dût y perdre son empire intellectuel avec son pouvoir
politique.
Dans les aristocraties, les hommes ont souvent une grandeur et une
force qui leur sont propres. Lorsqu'ils se trouvent en contradiction
avec le plus grand nombre de leurs semblables, ils se retirent en
eux-mêmes, s'y soutiennent et s'y consolent. Il n'en est pas de même
parmi les peuples démocratiques. Chez eux, la faveur publique semble
aussi nécessaire que l'air que l'on respire, et c'est, pour ainsi
dire, ne pas vivre que d'être en désaccord avec la masse. Celle-ci n'a
pas besoin d'employer les lois pour plier ceux qui ne pensent pas
comme elle. Il lui suffit de les désapprouver. Le sentiment de leur
isolement et de leur impuissance les accable aussitôt et les
désespère.
Toutes les fois que les conditions sont égales, l'opinion générale
pèse d'un poids immense sur l'esprit de chaque individu; elle
l'enveloppe, le dirige et l'opprime: cela tient à la constitution même
de la société bien plus qu'à ses lois politiques. À mesure que tous
les hommes se ressemblent davantage, chacun se sent de plus en plus
faible en face de tous. Ne découvrant rien qui l'élève fort au-dessus
d'eux et qui l'en distingue, il se défie de lui-même, dès qu'ils le
combattent; non seulement il doute de ses forces, mais il en vient à
douter de son droit, et il est bien près de reconnaître qu'il a tort,
quand le plus grand nombre l'affirme. La majorité n'a pas besoin de le
contraindre; elle le convainc.
De quelque manière qu'on organise les pouvoirs d'une société
démocratique et qu'on les pondère, il sera donc toujours
très-difficile d'y croire ce que rejette la masse, et d'y professer ce
qu'elle condamne.
Ceci favorise merveilleusement la stabilité des croyances.
Lorsqu'une opinion a pris pied chez un peuple démocratique et s'est
établie dans l'esprit du plus grand nombre, elle subsiste ensuite
d'elle-même et se perpétue sans efforts, parce que personne ne
l'attaque. Ceux qui l'avaient d'abord repoussée comme fausse,
finissent par la recevoir comme générale, et ceux qui continuent à la
combattre au fond de leur coeur, n'en font rien voir; ils ont bien
soin de ne point s'engager dans une lutte dangereuse et inutile.
Il est vrai que quand la majorité d'un peuple démocratique change
d'opinion, elle peut opérer à son gré d'étranges et subites
révolutions dans le monde des intelligences; mais il est
très-difficile que son opinion change, et presque aussi difficile de
constater qu'elle est changée.
Il arrive quelquefois que le temps, les événements, ou l'effort
individuel et solitaire des intelligences, finissent par ébranler ou
par détruire peu à peu une croyance, sans qu'il en paraisse rien au
dehors. On ne la combat point ouvertement. On ne se réunit point pour
lui faire la guerre. Ses sectateurs la quittent un à un et sans bruit;
mais chaque jour quelques uns l'abandonnent, jusqu'à ce qu'enfin elle
n'est plus partagée que par le petit nombre.
En cet état elle règne encore.
Comme ses ennemis continuent à se taire, ou ne se communiquent qu'à la
dérobée leurs pensées, ils sont eux-mêmes longtemps sans pouvoir
s'assurer qu'une grande révolution s'est accomplie, et dans le doute
ils demeurent immobiles. Ils observent et se taisent. La majorité ne
croit plus; mais elle a encore l'air de croire, et ce vain fantôme
d'une opinion publique suffit pour glacer les novateurs, et les tenir
dans le silence et le respect.
Nous vivons à une époque qui a vu les plus rapides changements
s'opérer dans l'esprit des hommes. Cependant il se pourrait faire que
bientôt les principales opinions humaines soient plus stables qu'elles
ne l'ont été dans les siècles précédents de notre histoire; ce temps
n'est pas venu, mais peut-être il approche.
À mesure que j'examine de plus près les besoins et les instincts
naturels des peuples démocratiques, je me persuade que, si jamais
l'égalité s'établit d'une manière générale et permanente dans le
monde, les grandes révolutions intellectuelles et politiques
deviendront bien plus difficiles et plus rares qu'on ne le suppose.
Parce que les hommes des démocraties paraissent toujours émus,
incertains, haletants, prêts à changer de volonté et de place, on se
figure qu'ils vont abolir tout à coup leurs lois, adopter de
nouvelles croyances et prendre de nouvelles moeurs. On ne songe point
que si l'égalité porte les hommes au changement, elle leur suggère des
intérêts et des goûts qui ont besoin de la stabilité pour se
satisfaire; elle les pousse, et, en même temps, elle les arrête, elle
les aiguillonne et les attache à la terre; elle enflamme leurs désirs
et limite leurs forces.
C'est ce qui ne se découvre pas d'abord: les passions qui écartent les
citoyens les uns des autres dans une démocratie se manifestent
d'elles-mêmes. Mais on n'aperçoit pas du premier coup d'oeil la force
cachée qui les retient et les rassemble.
Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m'environnent? Ce que je
redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les
révolutions.
Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement
dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s'y agiter sans
repos, on peut appréhender qu'ils ne finissent par devenir comme
inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui
troublent les peuples, mais qui les développent, et les renouvellent.
Quand je vois la propriété devenir si mobile, et l'amour de la
propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m'empêcher de craindre
que les hommes n'arrivent à ce point, de regarder toute théorie
nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux;
tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et
qu'ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu'on les entraîne.
Je tremble, je le confesse, qu'ils ne se laissent enfin si bien
posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l'intérêt
de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et
qu'ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée, que de
faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser.
On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face,
et moi j'ai peur qu'elles ne finissent par être trop invariablement
fixées dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes
moeurs, de telle sorte que le genre humain s'arrête et se borne; que
l'esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire
d'idées nouvelles; que l'homme s'épuise en petits mouvements
solitaires et stériles; et que, tout en se remuant sans cesse,
l'humanité n'avance plus.