CHAPITRE XXI.

Pourquoi les grandes révolutions deviendront rares.

Un peuple qui a vécu pendant des siècles sous le régime des castes et

des classes ne parvient à un état social démocratique qu'à travers une

longue suite de transformations plus ou moins pénibles, à l'aide de

violents efforts, et après de nombreuses vicissitudes, durant

lesquelles les biens, les opinions et le pouvoir changent rapidement

de place.

Alors même que cette grande révolution est terminée, l'on voit encore

subsister pendant longtemps les habitudes révolutionnaires créées par

elles, et de profondes agitations lui succèdent.

Comme tout ceci se passe au moment où les conditions s'égalisent, on

en conclut qu'il existe un rapport caché et un lien secret entre

l'égalité même et les révolutions, de telle sorte que l'une ne saurait

exister sans que les autres ne naissent.

Sur ce point, le raisonnement semble d'accord avec l'expérience.

Chez un peuple où les rangs sont à peu près égaux, aucun lien apparent

ne réunit les hommes et ne les tient fermes à leur place. Nul d'entre

eux n'a le droit permanent, ni le pouvoir de commander, et nul n'a

pour condition d'obéir; mais chacun, se trouvant pourvu de quelques

lumières et de quelques ressources, peut choisir sa voie, et marcher à

part de tous ses semblables.

Les mêmes causes qui rendent les citoyens indépendants les uns des

autres, les poussent chaque jour vers de nouveaux et inquiets désirs,

et les aiguillonnent sans cesse.

Il semble donc naturel de croire que, dans une société démocratique,

les idées, les choses et les hommes doivent éternellement changer de

formes et de places et que les siècles démocratiques seront des temps

de transformations rapides et incessantes.

Cela est-il en effet? l'égalité des conditions porte-t-elle les hommes

d'une manière habituelle et permanente vers les révolutions?

contient-elle quelque principe perturbateur qui empêche la société de

s'asseoir et dispose les citoyens à renouveler sans cesse leurs lois,

leurs doctrines et leurs moeurs? Je ne le crois point. Le sujet est

important; je prie le lecteur de me bien suivre.

Presque toutes les révolutions qui ont changé la face des peuples ont

été faites pour consacrer ou pour détruire l'inégalité. Écartez les

causes secondaires qui ont produit les grandes agitations des hommes,

vous en arriverez presque toujours à l'inégalité. Ce sont les pauvres

qui ont voulu ravir les biens des riches, ou les riches qui ont essayé

d'enchaîner les pauvres. Si donc vous pouvez fonder un état de société

où chacun ait quelque chose à garder, et peu à prendre, vous aurez

beaucoup fait pour la paix du monde.

Je n'ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se

rencontre toujours des citoyens très-pauvres, et des citoyens

très-riches; mais les pauvres, au lieu d'y former l'immense majorité

de la nation comme cela arrive toujours dans les sociétés

aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachés

les uns aux autres par les liens d'une misère irrémédiable et

héréditaire.

Les riches, de leur côté, sont clairsemés et impuissants; ils n'ont

point de priviléges qui attirent les regards; leur richesse même

n'étant plus incorporée à la terre, et représentée par elle, est

insaisissable et comme invisible. De même qu'il n'y a plus de races de

pauvres, il n'y a plus de races de riches; ceux-ci sortent chaque jour

du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc

point une classe à part, qu'on puisse aisément définir et dépouiller;

et, tenant d'ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs

concitoyens, le peuple ne saurait guère les frapper sans s'atteindre

lui-même. Entre ces deux extrémités des sociétés démocratiques, se

trouve une multitude innombrable d'hommes presque pareils, qui, sans

être précisément ni riches ni pauvres, possèdent assez de biens pour

désirer l'ordre, et n'en ont pas assez pour exciter l'envie.

Ceux-là sont naturellement ennemis des mouvements violents; leur

immobilité maintient en repos tout ce qui se trouve au-dessus et

au-dessous d'eux, et assure le corps social dans son assiette.

Ce n'est pas que ceux-là mêmes soient satisfaits de leur fortune

présente, ni qu'ils ressentent de l'horreur naturelle pour une

révolution dont ils partageraient les dépouilles sans en éprouver les

maux; ils désirent au contraire, avec une ardeur sans égale, de

s'enrichir; mais l'embarras est de savoir sur qui prendre. Le même

état social qui leur suggère sans cesse des désirs, renferme ces

désirs dans des limites nécessaires. Il donne aux hommes plus de

liberté de changer et moins d'intérêt au changement.

Non-seulement les hommes des démocraties ne désirent pas naturellement

les révolutions, mais ils les craignent.

Il n'y a pas de révolution qui ne menace plus ou moins la propriété

acquise. La plupart de ceux qui habitent les pays démocratiques sont

propriétaires; ils n'ont pas seulement des propriétés, ils vivent dans

la condition où les hommes attachent à leur propriété le plus de prix.

Si l'on considère attentivement chacune des classes dont la société se

compose, il est facile de voir qu'il n'y en a point chez lesquelles

les passions que la propriété fait naître soient plus âpres et plus

tenaces que chez les classes moyennes.

Souvent les pauvres ne se soucient guère de ce qu'ils possèdent, parce

qu'ils souffrent beaucoup plus de ce qui leur manque qu'ils ne

jouissent du peu qu'ils ont. Les riches ont beaucoup d'autres passions

à satisfaire que celle des richesses, et d'ailleurs le long et pénible

usage d'une grande fortune finit quelquefois par les rendre comme

insensibles à ses douceurs.

Mais les hommes qui vivent dans une aisance également éloignée de

l'opulence et de la misère mettent à leurs biens un prix immense.

Comme ils sont encore fort voisins de la pauvreté, ils voient de près

ses rigueurs, et ils les redoutent; entre elle et eux il n'y a rien

qu'un petit patrimoine sur lequel ils fixent aussitôt leurs craintes

et leurs espérances. À chaque instant ils s'y intéressent davantage

par les soucis constants qu'il leur donne, et ils s'y attachent par

les efforts journaliers qu'ils font pour l'augmenter. L'idée d'en

céder la moindre partie leur est insupportable, et ils considèrent sa

perte entière comme le dernier des malheurs. Or, c'est le nombre de

ces petits propriétaires ardents et inquiets que l'égalité des

conditions accroît sans cesse.

Ainsi, dans les sociétés démocratiques, la majorité des citoyens ne

voit pas clairement ce qu'elle pourrait gagner à une révolution, et

elle sent à chaque instant, et de mille manières, ce qu'elle pourrait

y perdre.

J'ai dit, dans un autre endroit de cet ouvrage, comment l'égalité des

conditions poussait naturellement les hommes vers les carrières

industrielles et commerçantes, et comment elle accroissait et

diversifiait la propriété foncière; j'ai fait voir enfin comment elle

inspirait à chaque homme un désir ardent et constant d'augmenter son

bien-être. Il n'y a rien de plus contraire aux passions

révolutionnaires que toutes ces choses.

Il peut se faire que par son résultat final une révolution serve

l'industrie et le commerce; mais son premier effet sera presque

toujours de ruiner les industriels et les commerçants, parce qu'elle

ne peut manquer de changer tout d'abord l'état général de la

consommation, et de renverser momentanément la proportion qui existait

entre la reproduction et les besoins.

Je ne sache rien d'ailleurs de plus opposé aux moeurs révolutionnaires

que les moeurs commerciales. Le commerce est naturellement ennemi de

toutes les passions violentes. Il aime les tempéraments, se plaît dans

les compromis, fuit avec grand soin la colère. Il est patient, souple,

insinuant, et il n'a recours aux moyens extrêmes que quand la plus

absolue nécessité l'y oblige. Le commerce rend les hommes indépendants

les uns des autres; il leur donne une haute idée de leur valeur

individuelle; il les porte à vouloir faire leurs propres affaires, et

leur apprend à y réussir; il les dispose donc à la liberté, mais il

les éloigne des révolutions.

Dans une révolution, les possesseurs de biens mobiliers ont plus à

craindre que tous les autres; car, d'une part, leur propriété est

souvent aisée à saisir, et, de l'autre, elle peut à tout moment

disparaître complétement; ce qu'ont moins à redouter les propriétaires

fonciers qui, en perdant le revenu de leurs terres, espèrent du moins

garder, à travers les vicissitudes, la terre elle-même. Aussi voit-on

que les uns sont bien plus effrayés que les autres à l'aspect des

mouvements révolutionnaires.

Les peuples sont donc moins disposés aux révolutions à mesure que,

chez eux, les biens mobiliers se multiplient et se diversifient, et

que le nombre de ceux qui les possèdent, devient plus grand.

Quelle que soit d'ailleurs la profession qu'embrassent les hommes, et

le genre de biens dont ils jouissent, un trait leur est commun à tous.

Nul n'est pleinement satisfait de sa fortune présente, et tous

s'efforcent chaque jour, par mille moyens divers, de l'augmenter.

Considérez chacun d'entre eux à une époque quelconque de sa vie, et

vous le verrez préoccupé de quelques plans nouveaux dont l'objet est

d'accroître son aisance; ne lui parlez pas des intérêts et des droits

du genre humain; cette petite entreprise domestique absorbe pour le

moment toutes ses pensées, et lui fait souhaiter de remettre les

agitations publiques à un autre temps.

Cela ne les empêche pas seulement de faire des révolutions, mais les

détourne de le vouloir. Les violentes passions politiques ont peu de

prise sur des hommes qui ont ainsi attaché toute leur âme à la

poursuite du bien-être. L'ardeur qu'ils mettent aux petites affaires

les calme sur les grandes.

Il s'élève, il est vrai, de temps à autre, dans les sociétés

démocratiques, des citoyens entreprenants et ambitieux, dont les

immenses désirs ne peuvent se satisfaire en suivant la route commune.

Ceux-ci aiment les révolutions et les appellent; mais ils ont

grand'peine à les faire naître, si des événements extraordinaires ne

viennent à leur aide.

On ne lutte point avec avantage contre l'esprit de son siècle et de

son pays; et un homme, quelque puissant qu'on le suppose, fait

difficilement partager à ses contemporains des sentiments et des idées

que l'ensemble de leurs désirs et de leurs sentiments repousse. Il ne

faut donc pas croire que quand une fois l'égalité des conditions,

devenue un fait ancien et incontesté, a imprimé aux moeurs son

caractère, les hommes se laissent aisément précipiter dans les hasards

à la suite d'un chef imprudent ou d'un hardi novateur.

Ce n'est pas qu'ils lui résistent d'une manière ouverte, à l'aide de

combinaisons savantes, ou même par un dessein prémédité de résister.

Ils ne le combattent point avec énergie, ils lui applaudissent même

quelquefois, mais ils ne le suivent point. À sa fougue, ils opposent

en secret leur inertie; à ses instincts révolutionnaires, leurs

intérêts conservateurs; leurs goûts casaniers à ses passions

aventureuses; leur bon sens aux écarts de son génie; à sa poésie, leur

prose. Il les soulève un moment avec mille efforts, et bientôt ils lui

échappent, et comme entraînés par leur propre poids, ils retombent. Il

s'épuise à vouloir animer cette foule indifférente et distraite, et il

se voit enfin réduit à l'impuissance, non qu'il soit vaincu, mais

parce qu'il est seul.

Je ne prétends point que les hommes qui vivent dans les sociétés

démocratiques soient naturellement immobiles; je pense, au contraire,

qu'il règne au sein d'une pareille société un mouvement éternel, et

que personne n'y connaît le repos; mais je crois que les hommes s'y

agitent entre de certaines limites qu'ils ne dépassent guère. Ils

varient, altèrent ou renouvellent chaque jour les choses secondaires;

ils ont grand soin de ne pas toucher aux principales. Ils aiment le

changement; mais ils redoutent les révolutions.

Quoique les Américains modifient ou abrogent sans cesse quelques-unes

de leurs lois, ils sont bien loin de faire voir des passions

révolutionnaires. Il est facile de découvrir, à la promptitude avec

laquelle ils s'arrêtent et se calment lorsque l'agitation publique

commence à devenir menaçante et au moment même où les passions

semblent le plus excitées, qu'ils redoutent une révolution comme le

plus grand des malheurs, et que chacun d'entre eux est résolu

intérieurement à faire de grands sacrifices pour l'éviter. Il n'y a

pas de pays au monde où le sentiment de la propriété se montre plus

actif et plus inquiet qu'aux États-Unis, et où la majorité témoigne

moins de penchants pour les doctrines qui menacent d'altérer d'une

manière quelconque la constitution des biens.

J'ai souvent remarqué que les théories qui sont révolutionnaires de

leur nature, en ce qu'elles ne peuvent se réaliser que par un

changement complet et quelquefois subit dans l'état de la propriété et

des personnes, sont infiniment moins en faveur aux États-Unis que dans

les grandes monarchies de l'Europe. Si quelques hommes les professent,

la masse les repousse avec une sorte d'horreur instinctive.

Je ne crains pas de dire que la plupart des maximes qu'on a coutume

d'appeler démocratiques en France seraient proscrites par la

démocratie des États-Unis. Cela se comprend aisément. En Amérique on a

des idées et des passions démocratiques; en Europe nous avons encore

des passions et des idées révolutionnaires.

Si l'Amérique éprouve jamais de grandes révolutions, elles seront

amenées par la présence des noirs sur le sol des États-Unis;

c'est-à-dire que ce ne sera pas l'égalité des conditions, mais au

contraire leur inégalité qui les fera naître.

Lorsque les conditions sont égales, chacun s'isole volontiers en

soi-même et oublie le public. Si les législateurs des peuples

démocratiques ne cherchaient point à corriger cette funeste tendance

ou la favorisaient, dans la pensée qu'elle détourne les citoyens des

passions politiques et les écarte ainsi des révolutions, il se

pourrait qu'ils finissent eux-mêmes par produire le mal qu'ils veulent

éviter, et qu'il arrivât un moment où les passions désordonnées de

quelques hommes, s'aidant de l'égoïsme inintelligent et de la

pusillanimité du plus grand nombre, finissent par contraindre le corps

social à subir d'étranges vicissitudes.

Dans les sociétés démocratiques, il n'y a guère que de petites

minorités qui désirent les révolutions; mais les minorités peuvent

quelquefois les faire.

Je ne dis donc point que les nations démocratiques soient à l'abri des

révolutions, je dis seulement que l'état social de ces nations ne les

y porte pas, mais plutôt les en éloigne. Les peuples démocratiques,

livrés à eux-mêmes, ne s'engagent point aisément dans les grandes

aventures; ils ne sont entraînés vers les révolutions qu'à leur insu;

ils les subissent quelquefois; mais ils ne les font pas. Et j'ajoute

que quand on leur a permis d'acquérir des lumières et de

l'expérience, ils ne les laissent pas faire.

Je sais bien qu'en cette matière les institutions publiques

elles-mêmes peuvent beaucoup; elles favorisent ou contraignent les

instincts qui naissent de l'état social. Je ne soutiens donc pas, je

le répète, qu'un peuple soit à l'abri des révolutions par cela seul

que, dans son sein, les conditions sont égales; mais je crois que,

quelles que soient les institutions d'un pareil peuple, les grandes

révolutions y seront toujours infiniment moins violentes et plus rares

qu'on ne le suppose; et j'entrevois aisément tel état politique qui,

venant à se combiner avec l'égalité, rendrait la société plus

stationnaire qu'elle ne l'a jamais été dans notre occident.

Ce que je viens de dire des faits s'applique en partie aux idées.

Deux choses étonnent aux États-Unis; la grande mobilité de la plupart

des actions humaines, et la fixité singulière de certains principes.

Les hommes remuent sans cesse, l'esprit humain semble presque

immobile.

Lorsqu'une opinion s'est une fois étendue sur le sol américain et y a

pris racine, on dirait que nul pouvoir sur la terre n'est en état de

l'extirper. Aux États-Unis, les doctrines générales en matières de

religion, de philosophie, de morale et même de politique, ne varient

point, ou du moins elles ne se modifient qu'après un travail caché et

souvent insensible; les plus grossiers préjugés eux-mêmes ne

s'effacent qu'avec une lenteur inconcevable au milieu de ces

frottements mille fois répétés des choses et des hommes.

J'entends dire qu'il est dans la nature et dans les habitudes des

démocraties de changer à tout moment de sentiments et de pensée. Cela

peut être vrai de petites nations démocratiques, comme celles de

l'antiquité qu'on réunissait tout entières sur une place publique et

qu'on agitait ensuite au gré d'un orateur. Je n'ai rien vu de

semblable dans le sein du grand peuple démocratique qui occupe les

rivages opposés de notre Océan. Ce qui m'a frappé aux États-Unis,

c'est la peine qu'on éprouve à désabuser la majorité d'une idée

qu'elle a conçue et de la détacher d'un homme qu'elle adopte. Les

écrits ni les discours ne sauraient guère y réussir; l'expérience

seule en vient à bout; quelquefois encore faut-il qu'elle se répète.

Cela étonne au premier abord; un examen plus attentif l'explique.

Je ne crois pas qu'il soit aussi facile qu'on l'imagine de déraciner

les préjugés d'un peuple démocratique; de changer ses croyances; de

substituer de nouveaux principes religieux, philosophiques,

politiques et moraux, à ceux qui s'y sont une fois établis, en un

mot, d'y faire de grandes et fréquentes révolutions dans les

intelligences. Ce n'est pas que l'esprit humain y soit oisif; il

s'agite sans cesse; mais il s'exerce plutôt à varier à l'infini les

conséquences des principes connus et à en découvrir de nouvelles, qu'à

chercher de nouveaux principes. Il tourne avec agilité sur lui-même

plutôt qu'il ne s'élance en avant par un effort rapide et direct; il

étend peu à peu sa sphère par de petits mouvements continus et

précipités; il ne la déplace point tout à coup.

Des hommes égaux en droits, en éducation, en fortune et, pour tout

dire en un mot, de condition pareille, ont nécessairement des besoins,

des habitudes et des goûts peu dissemblables. Comme ils aperçoivent

les objets sous le même aspect, leur esprit incline naturellement vers

des idées analogues, et, quoique chacun d'eux puisse s'écarter de ses

contemporains et se faire des croyances à lui, ils finissent par se

retrouver tous, sans le savoir et sans le vouloir, dans un certain

nombre d'opinions communes.

Plus je considère attentivement les effets de l'égalité sur

l'intelligence, et plus je me persuade que l'anarchie intellectuelle

dont nous sommes témoins n'est pas, ainsi que plusieurs le supposent,

l'état naturel des peuples démocratiques. Je crois qu'il faut plutôt

la considérer comme un accident particulier à leur jeunesse, et

qu'elle ne se montre qu'à cette époque de passage où les hommes ont

déjà brisé les antiques liens qui les attachaient les uns aux autres,

et diffèrent encore prodigieusement par l'origine, l'éducation et les

moeurs; de telle sorte que, ayant conservé des idées, des instincts et

des goûts fort divers, rien ne les empêche plus de les produire. Les

principales opinions des hommes deviennent semblables à mesure que les

conditions se ressemblent. Tel me paraît être le fait général et

permanent; le reste est fortuit et passager.

Je crois qu'il arrivera rarement que, dans le sein d'une société

démocratique, un homme vienne à concevoir, d'un seul coup, un système

d'idées fort éloignées de celui qu'ont adopté ses contemporains; et,

si un pareil novateur se présentait, j'imagine qu'il aurait d'abord

grand'peine à se faire écouter, et plus encore à se faire croire.

Lorsque les conditions sont presque pareilles, un homme ne se laisse

pas aisément persuader par un autre. Comme tous se voient de

très-près; qu'ils ont appris ensemble les mêmes choses et mènent la

même vie, ils ne sont pas naturellement disposés à prendre l'un

d'entre eux pour guide, et à le suivre aveuglément: on ne croit guère

sur parole son semblable ou son égal.

Ce n'est pas seulement la confiance dans les lumières de certains

individus qui s'affaiblit chez les nations démocratiques, ainsi que je

l'ai dit ailleurs, l'idée générale de la supériorité intellectuelle

qu'un homme quelconque peut acquérir sur tous les autres ne tarde pas

à s'obscurcir.

À mesure que les hommes se ressemblent davantage, le dogme de

l'égalité des intelligences s'insinue peu à peu dans leurs croyances,

et il devient plus difficile à un novateur, quel qu'il soit,

d'acquérir et d'exercer un grand pouvoir sur l'esprit d'un peuple.

Dans de pareilles sociétés, les soudaines révolutions intellectuelles

sont donc rares; car, si l'on jette les yeux sur l'histoire du monde,

l'on voit que c'est bien moins la force d'un raisonnement que

l'autorité d'un nom qui a produit les grandes et rapides mutations des

opinions humaines.

Remarquez d'ailleurs que comme les hommes qui vivent dans les sociétés

démocratiques ne sont attachés par aucun lien les uns aux autres, il

faut convaincre chacun d'eux. Tandis que, dans les sociétés

aristocratiques, c'est assez de pouvoir agir sur l'esprit de quelques

uns; tous les autres suivent. Si Luther avait vécu dans un siècle

d'égalité, et qu'il n'eût point eu pour auditeurs des seigneurs et des

princes, il aurait peut-être trouvé plus de difficulté à changer la

face de l'Europe.

Ce n'est pas que les hommes des démocraties soient naturellement fort

convaincus de la certitude de leurs opinions, et très-fermes dans

leurs croyances; ils ont souvent des doutes que personne, à leurs

yeux, ne peut résoudre. Il arrive quelquefois dans ce temps-là que

l'esprit humain changerait volontiers de place; mais, comme rien ne le

pousse puissamment ni ne le dirige, il oscille sur lui-même et ne se

meut pas[8].

[Note 8: Si je recherche quel est l'état de société le plus

favorable aux grandes révolutions de l'intelligence, je

trouve qu'il se rencontre quelque part entre l'égalité

complète de tous les citoyens et la séparation absolue des

classes.

Sous le régime des castes, les générations se succèdent sans

que les hommes changent de place; les uns n'attendent rien de

plus, et les autres n'espèrent rien de mieux. L'imagination

s'endort au milieu de ce silence et de cette immobilité

universelle, et l'idée même du mouvement ne s'offre plus à

l'esprit humain.

Quand les classes ont été abolies et que les conditions sont

devenues presque égales, tous les hommes s'agitent sans

cesse, mais chacun d'eux est isolé, indépendant et faible. Ce

dernier état diffère prodigieusement du premier; cependant il

lui est analogue en un point. Les grandes révolutions de

l'esprit humain y sont fort rares.

Mais entre ces deux extrémités de l'histoire des peuples, se

rencontre un âge intermédiaire, époque glorieuse et troublée,

où les conditions ne sont plus assez fixes pour que

l'intelligence sommeille, et où elles sont assez inégales

pour que les hommes exercent un très-grand pouvoir sur

l'esprit les uns des autres, et que quelques uns puissent

modifier les croyances de tous. C'est alors que les puissants

réformateurs s'élèvent, et que de nouvelles idées changent

tout à coup la face du monde.]

Lorsqu'on a acquis la confiance d'un peuple démocratique, c'est

encore une grande affaire que d'obtenir son attention. Il est

très-difficile de se faire écouter des hommes qui vivent dans les

démocraties, lorsqu'on ne les entretient point d'eux-mêmes. Ils

n'écoutent pas les choses qu'on leur dit, parce qu'ils sont toujours

fort préoccupés des choses qu'ils font.

Il se rencontre, en effet, peu d'oisifs chez les nations

démocratiques. La vie s'y passe au milieu du mouvement et du bruit, et

les hommes y sont si employés à agir, qu'il leur reste peu de temps

pour penser. Ce que je veux remarquer surtout, c'est que non seulement

ils sont occupés, mais que leurs occupations les passionnent. Ils sont

perpétuellement en action, et chacune de leurs actions absorbe leur

âme: le feu qu'ils mettent aux affaires les empêche de s'enflammer

pour les idées.

Je pense qu'il est fort malaisé d'exciter l'enthousiasme d'un peuple

démocratique pour une théorie quelconque qui n'ait pas un rapport

visible, direct et immédiat avec la pratique journalière de sa vie. Un

pareil peuple n'abandonne donc pas aisément ses anciennes croyances.

Car c'est l'enthousiasme qui précipite l'esprit humain hors des routes

frayées, et qui fait les grandes révolutions intellectuelles comme les

grandes révolutions politiques.

Ainsi, les peuples démocratiques n'ont ni le loisir ni le goût d'aller

à la recherche d'opinions nouvelles. Lors même qu'ils viennent à

douter de celles qu'ils possèdent, ils les conservent néanmoins, parce

qu'il leur faudrait trop de temps et d'examen pour en changer; ils les

gardent, non comme certaines, mais comme établies.

Il y a d'autres raisons encore et de plus puissantes qui s'opposent à

ce qu'un grand changement s'opère aisément dans les doctrines d'un

peuple démocratique. Je l'ai déjà indiqué au commencement de ce livre.

Si, dans le sein d'un peuple semblable, les influences individuelles

sont faibles et presque nulles, le pouvoir exercé par la masse sur

l'esprit de chaque individu est très-grand. J'en ai donné ailleurs les

raisons. Ce que je veux dire en ce moment, c'est qu'on aurait tort de

croire que cela dépendît uniquement de la forme du gouvernement, et

que la majorité dût y perdre son empire intellectuel avec son pouvoir

politique.

Dans les aristocraties, les hommes ont souvent une grandeur et une

force qui leur sont propres. Lorsqu'ils se trouvent en contradiction

avec le plus grand nombre de leurs semblables, ils se retirent en

eux-mêmes, s'y soutiennent et s'y consolent. Il n'en est pas de même

parmi les peuples démocratiques. Chez eux, la faveur publique semble

aussi nécessaire que l'air que l'on respire, et c'est, pour ainsi

dire, ne pas vivre que d'être en désaccord avec la masse. Celle-ci n'a

pas besoin d'employer les lois pour plier ceux qui ne pensent pas

comme elle. Il lui suffit de les désapprouver. Le sentiment de leur

isolement et de leur impuissance les accable aussitôt et les

désespère.

Toutes les fois que les conditions sont égales, l'opinion générale

pèse d'un poids immense sur l'esprit de chaque individu; elle

l'enveloppe, le dirige et l'opprime: cela tient à la constitution même

de la société bien plus qu'à ses lois politiques. À mesure que tous

les hommes se ressemblent davantage, chacun se sent de plus en plus

faible en face de tous. Ne découvrant rien qui l'élève fort au-dessus

d'eux et qui l'en distingue, il se défie de lui-même, dès qu'ils le

combattent; non seulement il doute de ses forces, mais il en vient à

douter de son droit, et il est bien près de reconnaître qu'il a tort,

quand le plus grand nombre l'affirme. La majorité n'a pas besoin de le

contraindre; elle le convainc.

De quelque manière qu'on organise les pouvoirs d'une société

démocratique et qu'on les pondère, il sera donc toujours

très-difficile d'y croire ce que rejette la masse, et d'y professer ce

qu'elle condamne.

Ceci favorise merveilleusement la stabilité des croyances.

Lorsqu'une opinion a pris pied chez un peuple démocratique et s'est

établie dans l'esprit du plus grand nombre, elle subsiste ensuite

d'elle-même et se perpétue sans efforts, parce que personne ne

l'attaque. Ceux qui l'avaient d'abord repoussée comme fausse,

finissent par la recevoir comme générale, et ceux qui continuent à la

combattre au fond de leur coeur, n'en font rien voir; ils ont bien

soin de ne point s'engager dans une lutte dangereuse et inutile.

Il est vrai que quand la majorité d'un peuple démocratique change

d'opinion, elle peut opérer à son gré d'étranges et subites

révolutions dans le monde des intelligences; mais il est

très-difficile que son opinion change, et presque aussi difficile de

constater qu'elle est changée.

Il arrive quelquefois que le temps, les événements, ou l'effort

individuel et solitaire des intelligences, finissent par ébranler ou

par détruire peu à peu une croyance, sans qu'il en paraisse rien au

dehors. On ne la combat point ouvertement. On ne se réunit point pour

lui faire la guerre. Ses sectateurs la quittent un à un et sans bruit;

mais chaque jour quelques uns l'abandonnent, jusqu'à ce qu'enfin elle

n'est plus partagée que par le petit nombre.

En cet état elle règne encore.

Comme ses ennemis continuent à se taire, ou ne se communiquent qu'à la

dérobée leurs pensées, ils sont eux-mêmes longtemps sans pouvoir

s'assurer qu'une grande révolution s'est accomplie, et dans le doute

ils demeurent immobiles. Ils observent et se taisent. La majorité ne

croit plus; mais elle a encore l'air de croire, et ce vain fantôme

d'une opinion publique suffit pour glacer les novateurs, et les tenir

dans le silence et le respect.

Nous vivons à une époque qui a vu les plus rapides changements

s'opérer dans l'esprit des hommes. Cependant il se pourrait faire que

bientôt les principales opinions humaines soient plus stables qu'elles

ne l'ont été dans les siècles précédents de notre histoire; ce temps

n'est pas venu, mais peut-être il approche.

À mesure que j'examine de plus près les besoins et les instincts

naturels des peuples démocratiques, je me persuade que, si jamais

l'égalité s'établit d'une manière générale et permanente dans le

monde, les grandes révolutions intellectuelles et politiques

deviendront bien plus difficiles et plus rares qu'on ne le suppose.

Parce que les hommes des démocraties paraissent toujours émus,

incertains, haletants, prêts à changer de volonté et de place, on se

figure qu'ils vont abolir tout à coup leurs lois, adopter de

nouvelles croyances et prendre de nouvelles moeurs. On ne songe point

que si l'égalité porte les hommes au changement, elle leur suggère des

intérêts et des goûts qui ont besoin de la stabilité pour se

satisfaire; elle les pousse, et, en même temps, elle les arrête, elle

les aiguillonne et les attache à la terre; elle enflamme leurs désirs

et limite leurs forces.

C'est ce qui ne se découvre pas d'abord: les passions qui écartent les

citoyens les uns des autres dans une démocratie se manifestent

d'elles-mêmes. Mais on n'aperçoit pas du premier coup d'oeil la force

cachée qui les retient et les rassemble.

Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m'environnent? Ce que je

redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les

révolutions.

Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement

dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s'y agiter sans

repos, on peut appréhender qu'ils ne finissent par devenir comme

inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui

troublent les peuples, mais qui les développent, et les renouvellent.

Quand je vois la propriété devenir si mobile, et l'amour de la

propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m'empêcher de craindre

que les hommes n'arrivent à ce point, de regarder toute théorie

nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux;

tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et

qu'ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu'on les entraîne.

Je tremble, je le confesse, qu'ils ne se laissent enfin si bien

posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l'intérêt

de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et

qu'ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée, que de

faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser.

On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face,

et moi j'ai peur qu'elles ne finissent par être trop invariablement

fixées dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes

moeurs, de telle sorte que le genre humain s'arrête et se borne; que

l'esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire

d'idées nouvelles; que l'homme s'épuise en petits mouvements

solitaires et stériles; et que, tout en se remuant sans cesse,

l'humanité n'avance plus.

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 38 / 76 题