CHAPITRE XXIII.

Quelle est, dans les armées démocratiques, la classe la plus

guerrière et la plus révolutionnaire.

Il est de l'essence d'une armée démocratique d'être très-nombreuse,

relativement au peuple qui la fournit; j'en dirai plus loin les

raisons.

D'une autre part, les hommes qui vivent dans les temps démocratiques

ne choisissent guère la carrière militaire.

Les peuples démocratiques sont donc bientôt amenés à renoncer au

recrutement volontaire, pour avoir recours à l'enrôlement forcé. La

nécessité de leur condition les oblige à prendre ce dernier moyen, et

l'on peut aisément prédire que tous l'adopteront.

Le service militaire étant forcé, la charge s'en partage

indistinctement et également sur tous les citoyens. Cela ressort

encore nécessairement de la condition de ces peuples et de leurs

idées. Le gouvernement y peut à peu près ce qu'il veut, pourvu qu'il

s'adresse à tout le monde à la fois; c'est l'inégalité du poids et non

le poids qui fait d'ordinaire qu'on lui résiste.

Or, le service militaire étant commun à tous les citoyens, il en

résulte évidemment que chacun d'eux ne reste qu'un petit nombre

d'années sous les drapeaux.

Ainsi, il est dans la nature des choses que le soldat ne soit qu'en

passant dans l'armée, tandis que chez la plupart des nations

aristocratiques l'état militaire est un métier que le soldat prend, ou

qui lui est imposé pour toute la vie.

Ceci a de grandes conséquences. Parmi les soldats qui composent une

armée démocratique, quelques-uns s'attachent à la vie militaire, mais

le plus grand nombre amenés ainsi malgré eux sous le drapeau, et

toujours prêts à retourner dans leurs foyers, ne se considèrent pas

comme sérieusement engagés dans la carrière militaire, et ne songent

qu'à en sortir.

Ceux-ci ne contractent pas les besoins et ne partagent jamais qu'à

moitié les passions que cette carrière fait naître. Ils se plient à

leurs devoirs militaires, mais leur âme reste attachée aux intérêts

et aux désirs qui la remplissaient dans la vie civile. Ils ne

prennent donc pas l'esprit de l'armée; ils apportent plutôt au sein de

l'armée l'esprit de la société et l'y conservent. Chez les peuples

démocratiques, ce sont les simples soldats qui restent le plus

citoyens; c'est sur eux que les habitudes nationales gardent le plus

de prise, et l'opinion publique le plus de pouvoir. C'est par les

soldats qu'on peut surtout se flatter de faire pénétrer dans une armée

démocratique l'amour de la liberté, et le respect des droits qu'on a

su inspirer au peuple lui-même. Le contraire arrive chez les nations

aristocratiques où les soldats finissent par n'avoir plus rien de

commun avec leurs concitoyens, et par vivre au milieu d'eux comme des

étrangers, et souvent comme des ennemis.

Dans les armées aristocratiques, l'élément conservateur est

l'officier, parce que l'officier seul a gardé des liens étroits avec

la société civile, et ne quitte jamais la volonté de venir tôt ou tard

y reprendre sa place; dans les armées démocratiques, c'est le soldat,

et pour des causes toutes semblables.

Il arrive souvent, au contraire, que dans ces mêmes armées

démocratiques, l'officier contracte des goûts et des désirs

entièrement à part de ceux de la nation. Cela se comprend.

Chez les peuples démocratiques, l'homme qui devient officier rompt

tous les liens qui l'attachaient à la vie civile; il en sort pour

toujours, et il n'a aucun intérêt à y rentrer. Sa véritable patrie,

c'est l'armée, puisqu'il n'est rien que par le rang qu'il y occupe; il

suit donc la fortune de l'armée, grandit ou s'abaisse avec elle, et

c'est vers elle seule qu'il dirige désormais ses espérances.

L'officier ayant des besoins fort distincts de ceux du pays, il peut

se faire qu'il désire ardemment la guerre, ou travaille à une

révolution dans le moment même où la nation aspire le plus à la

stabilité et à la paix.

Toutefois il y a des causes qui tempèrent en lui l'humeur guerrière et

inquiète. Si l'ambition est universelle et continue chez les peuples

démocratiques, nous avons vu qu'elle y est rarement grande. L'homme

qui, sorti des classes secondaires de la nation, est parvenu à travers

les rangs inférieurs de l'armée jusqu'au grade d'officier, a déjà fait

un pas immense. Il a pris pied dans une sphère supérieure à celle

qu'il occupait au sein de la société civile, et il y a acquis des

droits que la plupart des nations démocratiques considéreront toujours

comme inaliénables[9]. Il s'arrête volontiers après ce grand effort,

et songe à jouir de sa conquête. La crainte de compromettre ce qu'il

possède amollit déjà dans son coeur l'envie d'acquérir ce qu'il n'a

pas. Après avoir franchi le premier et le plus grand obstacle qui

arrêtait ses progrès, il se résigne avec moins d'impatience à la

lenteur de sa marche. Cet attiédissement de l'ambition s'accroît à

mesure que, s'élevant davantage en grade, il trouve plus à perdre dans

les hasards. Si je ne me trompe, la partie la moins guerrière comme la

moins révolutionnaire d'une armée démocratique sera toujours la tête.

[Note 9: La position de l'officier est, en effet, bien plus

assurée chez les peuples démocratiques que chez les autres.

Moins l'officier est par lui-même, plus le grade a

comparativement de prix, et plus le législateur trouve juste

et nécessaire d'en assurer la jouissance.]

Ce que je viens de dire de l'officier et du soldat n'est point

applicable à une classe nombreuse qui, dans toutes les armées, occupe

entre eux la place intermédiaire; je veux parler des sous-officiers.

Cette classe des sous-officiers qui, avant le siècle présent, n'avait

point encore paru dans l'histoire, est appelée désormais, je pense, à

y jouer un rôle.

De même que l'officier, le sous-officier a rompu dans sa pensée tous

les liens qui l'attachaient à la société civile; de même que lui, il a

fait de l'état militaire sa carrière, et, plus que lui peut-être, il a

dirigé de ce seul côté tous ses désirs; mais il n'a pas encore

atteint comme l'officier un point élevé et solide où il lui soit

loisible de s'arrêter et de respirer à l'aise, en attendant qu'il

puisse monter plus haut.

Par la nature même de ses fonctions qui ne saurait changer, le

sous-officier est condamné à mener une existence obscure, étroite,

malaisée et précaire. Il ne voit encore de l'état militaire que les

périls. Il n'en connaît que les privations et l'obéissance, plus

difficiles à supporter que les périls. Il souffre d'autant plus de ses

misères présentes, qu'il sait que la constitution de la société et

celle de l'armée lui permettent de s'en affranchir; d'un jour à

l'autre, en effet, il peut devenir officier. Il commande alors, il a

des honneurs, de l'indépendance, des droits, des jouissances;

non-seulement cet objet de ses espérances lui paraît immense, mais

avant que de le saisir, il n'est jamais sûr de l'atteindre. Son grade

n'a rien d'irrévocable; il est livré chaque jour tout entier à

l'arbitraire de ses chefs; les besoins de la discipline exigent

impérieusement qu'il en soit ainsi. Une faute légère, un caprice,

peuvent toujours lui faire perdre, en un moment, le fruit de plusieurs

années de travaux et d'efforts. Jusqu'à ce qu'il soit arrivé au grade

qu'il convoite, il n'a donc rien fait. Là seulement il semble entrer

dans la carrière. Chez un homme ainsi aiguillonné sans cesse par sa

jeunesse, ses besoins, ses passions, l'esprit de son temps, ses

espérances et ses craintes, il ne peut manquer de s'allumer une

ambition désespérée.

Le sous-officier veut donc la guerre, il la veut toujours et à tout

prix, et si on lui refuse la guerre, il désire les révolutions qui

suspendent l'autorité des règles et au milieu desquelles il espère, à

la faveur de la confusion et des passions politiques, chasser son

officier et en prendre la place; et il n'est pas impossible qu'il les

fasse naître, parce qu'il exerce une grande influence sur les soldats

par la communauté d'origine et d'habitudes, bien qu'il en diffère

beaucoup par les passions et les désirs.

On aurait tort de croire que ces dispositions diverses de l'officier,

du sous-officier et du soldat, tinssent à un temps ou à un pays. Elles

se feront voir à toutes les époques et chez toutes les nations

démocratiques.

Dans toute armée démocratique, ce sera toujours le sous-officier qui

représentera le moins l'esprit pacifique et régulier du pays, et le

soldat qui le représentera le mieux. Le soldat apportera dans la

carrière militaire la force ou la faiblesse des moeurs nationales; il

y fera voir l'image fidèle de la nation. Si elle est ignorante et

faible, il se laissera entraîner au désordre par ses chefs, à son

insu ou malgré lui. Si elle est éclairée et énergique, il les

retiendra lui-même dans l'ordre.

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 40 / 76 题