Quelle est, dans les armées démocratiques, la classe la plus
guerrière et la plus révolutionnaire.
Il est de l'essence d'une armée démocratique d'être très-nombreuse,
relativement au peuple qui la fournit; j'en dirai plus loin les
raisons.
D'une autre part, les hommes qui vivent dans les temps démocratiques
ne choisissent guère la carrière militaire.
Les peuples démocratiques sont donc bientôt amenés à renoncer au
recrutement volontaire, pour avoir recours à l'enrôlement forcé. La
nécessité de leur condition les oblige à prendre ce dernier moyen, et
l'on peut aisément prédire que tous l'adopteront.
Le service militaire étant forcé, la charge s'en partage
indistinctement et également sur tous les citoyens. Cela ressort
encore nécessairement de la condition de ces peuples et de leurs
idées. Le gouvernement y peut à peu près ce qu'il veut, pourvu qu'il
s'adresse à tout le monde à la fois; c'est l'inégalité du poids et non
le poids qui fait d'ordinaire qu'on lui résiste.
Or, le service militaire étant commun à tous les citoyens, il en
résulte évidemment que chacun d'eux ne reste qu'un petit nombre
d'années sous les drapeaux.
Ainsi, il est dans la nature des choses que le soldat ne soit qu'en
passant dans l'armée, tandis que chez la plupart des nations
aristocratiques l'état militaire est un métier que le soldat prend, ou
qui lui est imposé pour toute la vie.
Ceci a de grandes conséquences. Parmi les soldats qui composent une
armée démocratique, quelques-uns s'attachent à la vie militaire, mais
le plus grand nombre amenés ainsi malgré eux sous le drapeau, et
toujours prêts à retourner dans leurs foyers, ne se considèrent pas
comme sérieusement engagés dans la carrière militaire, et ne songent
qu'à en sortir.
Ceux-ci ne contractent pas les besoins et ne partagent jamais qu'à
moitié les passions que cette carrière fait naître. Ils se plient à
leurs devoirs militaires, mais leur âme reste attachée aux intérêts
et aux désirs qui la remplissaient dans la vie civile. Ils ne
prennent donc pas l'esprit de l'armée; ils apportent plutôt au sein de
l'armée l'esprit de la société et l'y conservent. Chez les peuples
démocratiques, ce sont les simples soldats qui restent le plus
citoyens; c'est sur eux que les habitudes nationales gardent le plus
de prise, et l'opinion publique le plus de pouvoir. C'est par les
soldats qu'on peut surtout se flatter de faire pénétrer dans une armée
démocratique l'amour de la liberté, et le respect des droits qu'on a
su inspirer au peuple lui-même. Le contraire arrive chez les nations
aristocratiques où les soldats finissent par n'avoir plus rien de
commun avec leurs concitoyens, et par vivre au milieu d'eux comme des
étrangers, et souvent comme des ennemis.
Dans les armées aristocratiques, l'élément conservateur est
l'officier, parce que l'officier seul a gardé des liens étroits avec
la société civile, et ne quitte jamais la volonté de venir tôt ou tard
y reprendre sa place; dans les armées démocratiques, c'est le soldat,
et pour des causes toutes semblables.
Il arrive souvent, au contraire, que dans ces mêmes armées
démocratiques, l'officier contracte des goûts et des désirs
entièrement à part de ceux de la nation. Cela se comprend.
Chez les peuples démocratiques, l'homme qui devient officier rompt
tous les liens qui l'attachaient à la vie civile; il en sort pour
toujours, et il n'a aucun intérêt à y rentrer. Sa véritable patrie,
c'est l'armée, puisqu'il n'est rien que par le rang qu'il y occupe; il
suit donc la fortune de l'armée, grandit ou s'abaisse avec elle, et
c'est vers elle seule qu'il dirige désormais ses espérances.
L'officier ayant des besoins fort distincts de ceux du pays, il peut
se faire qu'il désire ardemment la guerre, ou travaille à une
révolution dans le moment même où la nation aspire le plus à la
stabilité et à la paix.
Toutefois il y a des causes qui tempèrent en lui l'humeur guerrière et
inquiète. Si l'ambition est universelle et continue chez les peuples
démocratiques, nous avons vu qu'elle y est rarement grande. L'homme
qui, sorti des classes secondaires de la nation, est parvenu à travers
les rangs inférieurs de l'armée jusqu'au grade d'officier, a déjà fait
un pas immense. Il a pris pied dans une sphère supérieure à celle
qu'il occupait au sein de la société civile, et il y a acquis des
droits que la plupart des nations démocratiques considéreront toujours
comme inaliénables[9]. Il s'arrête volontiers après ce grand effort,
et songe à jouir de sa conquête. La crainte de compromettre ce qu'il
possède amollit déjà dans son coeur l'envie d'acquérir ce qu'il n'a
pas. Après avoir franchi le premier et le plus grand obstacle qui
arrêtait ses progrès, il se résigne avec moins d'impatience à la
lenteur de sa marche. Cet attiédissement de l'ambition s'accroît à
mesure que, s'élevant davantage en grade, il trouve plus à perdre dans
les hasards. Si je ne me trompe, la partie la moins guerrière comme la
moins révolutionnaire d'une armée démocratique sera toujours la tête.
[Note 9: La position de l'officier est, en effet, bien plus
assurée chez les peuples démocratiques que chez les autres.
Moins l'officier est par lui-même, plus le grade a
comparativement de prix, et plus le législateur trouve juste
et nécessaire d'en assurer la jouissance.]
Ce que je viens de dire de l'officier et du soldat n'est point
applicable à une classe nombreuse qui, dans toutes les armées, occupe
entre eux la place intermédiaire; je veux parler des sous-officiers.
Cette classe des sous-officiers qui, avant le siècle présent, n'avait
point encore paru dans l'histoire, est appelée désormais, je pense, à
y jouer un rôle.
De même que l'officier, le sous-officier a rompu dans sa pensée tous
les liens qui l'attachaient à la société civile; de même que lui, il a
fait de l'état militaire sa carrière, et, plus que lui peut-être, il a
dirigé de ce seul côté tous ses désirs; mais il n'a pas encore
atteint comme l'officier un point élevé et solide où il lui soit
loisible de s'arrêter et de respirer à l'aise, en attendant qu'il
puisse monter plus haut.
Par la nature même de ses fonctions qui ne saurait changer, le
sous-officier est condamné à mener une existence obscure, étroite,
malaisée et précaire. Il ne voit encore de l'état militaire que les
périls. Il n'en connaît que les privations et l'obéissance, plus
difficiles à supporter que les périls. Il souffre d'autant plus de ses
misères présentes, qu'il sait que la constitution de la société et
celle de l'armée lui permettent de s'en affranchir; d'un jour à
l'autre, en effet, il peut devenir officier. Il commande alors, il a
des honneurs, de l'indépendance, des droits, des jouissances;
non-seulement cet objet de ses espérances lui paraît immense, mais
avant que de le saisir, il n'est jamais sûr de l'atteindre. Son grade
n'a rien d'irrévocable; il est livré chaque jour tout entier à
l'arbitraire de ses chefs; les besoins de la discipline exigent
impérieusement qu'il en soit ainsi. Une faute légère, un caprice,
peuvent toujours lui faire perdre, en un moment, le fruit de plusieurs
années de travaux et d'efforts. Jusqu'à ce qu'il soit arrivé au grade
qu'il convoite, il n'a donc rien fait. Là seulement il semble entrer
dans la carrière. Chez un homme ainsi aiguillonné sans cesse par sa
jeunesse, ses besoins, ses passions, l'esprit de son temps, ses
espérances et ses craintes, il ne peut manquer de s'allumer une
ambition désespérée.
Le sous-officier veut donc la guerre, il la veut toujours et à tout
prix, et si on lui refuse la guerre, il désire les révolutions qui
suspendent l'autorité des règles et au milieu desquelles il espère, à
la faveur de la confusion et des passions politiques, chasser son
officier et en prendre la place; et il n'est pas impossible qu'il les
fasse naître, parce qu'il exerce une grande influence sur les soldats
par la communauté d'origine et d'habitudes, bien qu'il en diffère
beaucoup par les passions et les désirs.
On aurait tort de croire que ces dispositions diverses de l'officier,
du sous-officier et du soldat, tinssent à un temps ou à un pays. Elles
se feront voir à toutes les époques et chez toutes les nations
démocratiques.
Dans toute armée démocratique, ce sera toujours le sous-officier qui
représentera le moins l'esprit pacifique et régulier du pays, et le
soldat qui le représentera le mieux. Le soldat apportera dans la
carrière militaire la force ou la faiblesse des moeurs nationales; il
y fera voir l'image fidèle de la nation. Si elle est ignorante et
faible, il se laissera entraîner au désordre par ses chefs, à son
insu ou malgré lui. Si elle est éclairée et énergique, il les
retiendra lui-même dans l'ordre.