De l'honneur aux États-Unis et dans les sociétés démocratiques[5].
[Note 5: Le mot _honneur_ n'est pas toujours pris dans le
même sens en français.
1º Il signifie d'abord l'estime, la gloire, la considération
qu'on obtient de ses semblables: c'est dans ce sens qu'on dit
_conquérir de l'honneur_;
2º Honneur signifie encore l'ensemble des règles, à l'aide
desquelles on obtient cette gloire, cette estime et cette
considération. C'est ainsi qu'on dit _qu'un homme s'est
toujours conformé strictement aux lois de l'honneur_; _qu'il
a forfait à l'honneur_. En écrivant le présent chapitre, j'ai
toujours pris le mot _honneur_ dans ce dernier sens.]
Il semble que les hommes se servent de deux méthodes fort distinctes
dans le jugement public qu'ils portent des actions de leurs
semblables: tantôt ils les jugent suivant les simples notions du juste
et de l'injuste, qui sont répandues sur toute la terre; tantôt ils les
apprécient à l'aide de notions très-particulières qui n'appartiennent
qu'à un pays et à une époque. Souvent il arrive que ces deux règles
diffèrent; quelquefois elles se combattent; mais jamais elles ne se
confondent entièrement, ni ne se détruisent.
L'honneur, dans le temps de son plus grand pouvoir, régit la volonté
plus que la croyance, et les hommes, alors même qu'ils se soumettent
sans hésitation et sans murmure à ses commandements, sentent encore,
par une sorte d'instinct obscur, mais puissant, qu'il existe une loi
plus générale, plus ancienne et plus sainte, à laquelle ils
désobéissent quelquefois sans cesser de la connaître. Il y a des
actions qui ont été jugées à la fois honnêtes et déshonorantes. Le
refus d'un duel a souvent été dans ce cas.
Je crois qu'on peut expliquer ces phénomènes autrement que par le
caprice de certains individus et de certains peuples, ainsi qu'on l'a
fait jusqu'ici.
Le genre humain éprouve des besoins permanents et généraux, qui ont
fait naître des lois morales à l'inobservation desquelles tous les
hommes ont naturellement attaché, en tous lieux et en tous temps,
l'idée du blâme et de la honte. Ils ont appelé _faire mal_ s'y
soustraire, _faire bien_ s'y soumettre.
Il s'établit de plus, dans le sein de la vaste association humaine,
des associations plus restreintes, qu'on nomme des peuples, et, au
milieu de ces derniers, d'autres plus petites encore, qu'on appelle
des classes ou des castes.
Chacune de ces associations forme comme une espèce particulière dans
le genre humain; et, bien qu'elle ne diffère point essentiellement de
la masse des hommes, elle s'en tient quelque peu à part, et éprouve
des besoins qui lui sont propres. Ce sont ces besoins spéciaux qui
modifient en quelque façon et dans certains pays la manière
d'envisager les actions humaines, et l'estime qu'il convient d'en
faire.
L'intérêt général et permanent du genre humain est que les hommes ne
se tuent point les uns les autres; mais il peut se faire que l'intérêt
particulier et momentané d'un peuple ou d'une classe soit, dans
certains cas, d'excuser et même d'honorer l'homicide.
L'honneur n'est autre chose que cette règle particulière fondée sur un
état particulier, à l'aide de laquelle un peuple ou une classe
distribue le blâme ou la louange.
Il n'y a rien de plus improductif pour l'esprit humain qu'une idée
abstraite. Je me hâte donc de courir vers les faits. Un exemple va
mettre en lumière ma pensée.
Je choisirai l'espèce d'honneur le plus extraordinaire qui ait jamais
paru dans le monde, et celui que nous connaissons le mieux: l'honneur
aristocratique né au sein de la société féodale. Je l'expliquerai à
l'aide de ce qui précède, et j'expliquerai ce qui précède par lui.
Je n'ai point à rechercher ici quand et comment l'aristocratie du
moyen-âge était née, pourquoi elle s'était si profondément séparée du
reste de la nation, ce qui avait fondé et affermi son pouvoir. Je la
trouve debout, et je cherche à comprendre pourquoi elle considérait la
plupart des actions humaines sous un jour si particulier.
Ce qui me frappe d'abord, c'est que, dans le monde féodal, les actions
n'étaient point toujours louées ni blâmées en raison de leur valeur
intrinsèque; mais qu'il arrivait quelquefois de les priser uniquement
par rapport à celui qui en était l'auteur ou l'objet; ce qui répugne à
la conscience générale du genre humain. Certains actes étaient donc
indifférents de la part d'un roturier, qui déshonoraient un noble;
d'autres changeaient de caractère suivant que la personne qui en
souffrait appartenait à l'aristocratie ou vivait hors d'elle.
Quand ces différentes opinions ont pris naissance, la noblesse formait
un corps à part au milieu du peuple, qu'elle dominait des hauteurs
inaccessibles où elle s'était retirée. Pour maintenir cette position
particulière qui faisait sa force, elle n'avait pas seulement besoin
de priviléges politiques: il lui fallait des vertus et des vices à son
usage.
Que telle vertu ou tel vice appartînt à la noblesse plutôt qu'à la
roture; que telle action fût indifférente quand elle avait un vilain
pour objet, ou condamnable quand il s'agissait d'un noble, voilà ce
qui était souvent arbitraire; mais qu'on attachât de l'honneur ou de
la honte aux actions d'un homme suivant sa condition, c'est ce qui
résultait de la constitution même d'une société aristocratique. Cela
s'est vu, en effet, dans tous les pays qui ont eu une aristocratie.
Tant qu'il en reste un seul vestige, ces singularités se retrouvent:
débaucher une fille de couleur nuit à peine à la réputation d'un
Américain; l'épouser le déshonore.
Dans certains cas, l'honneur féodal prescrivait la vengeance et
flétrissait le pardon des injures; dans d'autres, il commandait
impérieusement aux hommes de se vaincre, il ordonnait l'oubli de
soi-même. Il ne faisait point une loi de l'humanité, ni de la douceur;
mais il vantait la générosité; il prisait la libéralité plus que la
bienfaisance, il permettait qu'on s'enrichît par le jeu, par la
guerre, mais non par le travail; il préférait de grands crimes à de
petits gains. La cupidité le révoltait moins que l'avarice, la
violence lui agréait souvent, tandis que l'astuce et la trahison lui
paraissaient toujours méprisables.
Ces notions bizarres n'étaient pas nées du caprice seul de ceux qui
les avaient conçues.
Une classe qui est parvenue à se mettre à la tête et au-dessus de
toutes les autres, et qui fait de constants efforts pour se maintenir
à ce rang suprême, doit particulièrement honorer les vertus qui ont de
la grandeur et de l'éclat et qui peuvent se combiner aisément avec
l'orgueil et l'amour du pouvoir. Elle ne craint pas de déranger
l'ordre naturel de la conscience, pour placer ces vertus-là avant
toutes les autres. On conçoit même qu'elle élève volontiers certains
vices audacieux et brillants, au-dessus des vertus paisibles et
modestes. Elle y est en quelque sorte contrainte par sa condition.
En avant de toutes les vertus, et à la place d'un grand nombre d'entre
elles, les nobles du moyen âge mettaient le courage militaire.
C'était encore là une opinion singulière qui naissait forcément de la
singularité de l'état social.
L'aristocratie féodale était née par la guerre et pour la guerre; elle
avait trouvé dans les armes son pouvoir et elle le maintenait par les
armes; rien ne lui était donc plus nécessaire que le courage
militaire; et il était naturel qu'elle le glorifiât par-dessus tout le
reste. Tout ce qui le manifestait au dehors, fût-ce même aux dépens de
la raison et de l'humanité, était donc approuvé et souvent commandé
par elle. La fantaisie des hommes ne se retrouvait que dans le détail.
Qu'un homme regardât comme une injure énorme de recevoir un coup sur
la joue et fût obligé de tuer dans un combat singulier celui qui
l'avait ainsi légèrement frappé, voilà l'arbitraire; mais qu'un noble
ne pût recevoir paisiblement une injure, et fût déshonoré s'il se
laissait frapper sans combattre, ceci ressortait des principes mêmes
et des besoins d'une aristocratie militaire.
Il était donc vrai, jusqu'à un certain point, de dire que l'honneur
avait des allures capricieuses; mais les caprices de l'honneur étaient
toujours renfermés dans de certaines limites nécessaires. Cette règle
particulière, appelée par nos pères l'honneur, est si loin de me
paraître une loi arbitraire, que je m'engagerais sans peine à
rattacher à un petit nombre de besoins fixes et invariables des
sociétés féodales ses prescriptions les plus incohérentes et les plus
bizarres.
Si je suivais l'honneur féodal dans le champ de la politique, je
n'aurais pas plus de peine à y expliquer ses démarches.
L'état social et les institutions politiques du moyen-âge étaient tels
que le pouvoir national n'y gouvernait jamais directement les
citoyens. Celui-ci n'existait pour ainsi dire pas à leurs yeux; chacun
ne connaissait qu'un certain homme auquel il était obligé d'obéir.
C'est par celui-là que, sans le savoir, on tenait à tous les autres.
Dans les sociétés féodales, tout l'ordre public roulait donc sur le
sentiment de fidélité à la personne même du seigneur. Cela détruit, on
tombait aussitôt dans l'anarchie.
La fidélité au chef politique était d'ailleurs un sentiment dont tous
les membres de l'aristocratie apercevaient chaque jour le prix, car
chacun d'eux était à la fois seigneur et vassal, et avait à commander
aussi bien qu'à obéir.
Rester fidèle à son seigneur, se sacrifier pour lui au besoin,
partager sa fortune bonne ou mauvaise, l'aider dans ses entreprises
quelles qu'elles fussent, telles furent les premières prescriptions de
l'honneur féodal en matière politique. La trahison du vassal fut
condamnée par l'opinion, avec une rigueur extraordinaire. On créa un
nom particulièrement infamant pour elle, on l'appela _félonie_.
On ne trouve au contraire, dans le moyen-âge, que peu de traces d'une
passion qui a fait la vie des sociétés antiques. Je veux parler du
patriotisme. Le nom même du patriotisme n'est point ancien dans notre
idiome[6].
[Note 6: Le mot _patrie_ lui-même ne se rencontre dans les
auteurs français qu'à partir du seizième siècle.]
Les institutions féodales dérobaient la patrie aux regards; elles en
rendaient l'amour moins nécessaire. Elles faisaient oublier la nation
en passionnant pour un homme. Aussi, ne voit-on pas que l'honneur
féodal ait jamais fait une loi étroite de rester fidèle à son pays.
Ce n'est pas que l'amour de la patrie n'existât point dans le coeur de
nos pères; mais il n'y formait qu'une sorte d'instinct faible et
obscur, qui est devenu plus clair et plus fort, à mesure qu'on a
détruit les classes et centralisé le pouvoir.
Ceci se voit bien par les jugements contraires que portent les peuples
d'Europe sur les différents faits de leur histoire, suivant la
génération qui les juge. Ce qui déshonorait principalement le
connétable de Bourbon aux yeux de ses contemporains, c'est qu'il
portait les armes contre son roi; ce qui le déshonore le plus à nos
yeux, c'est qu'il faisait la guerre à son pays. Nous le flétrissons
autant que nos ayeux, mais par d'autres raisons.
J'ai choisi pour éclaircir ma pensée, l'honneur féodal, parce que
l'honneur féodal a des traits plus marqués et mieux connus qu'aucun
autre; j'aurais pu prendre mon exemple ailleurs, je serais arrivé au
même but par un autre chemin.
Quoique nous connaissions moins bien les Romains que nos ancêtres,
nous savons cependant qu'il existait chez eux, en fait de gloire et de
déshonneur, des opinions particulières qui ne découlaient pas
seulement des notions générales du bien et du mal. Beaucoup d'actions
humaines y étaient considérées sous un jour différent, suivant qu'il
s'agissait d'un citoyen ou d'un étranger, d'un homme libre ou d'un
esclave; on y glorifiait certains vices, on y avait élevé certaines
vertus par-delà toutes les autres.
«Or, était en ce temps-là, dit Plutarque dans la vie de Coriolan, la
prouesse honorée et prisée à Rome, par dessus toutes les autres
vertus. De quoi fait foi de ce que l'on la nommait _virtus_; du nom
même de la vertu, en attribuant le nom du commun genre à une espèce
particulière. Tellement que vertu en latin était autant à dire comme
vaillance.» Qui ne reconnaît là le besoin particulier de cette
association singulière qui s'était formée pour la conquête du monde?
Chaque nation prêtera à des observations analogues; car, ainsi que je
l'ai dit plus haut, toutes les fois que les hommes se rassemblent en
société particulière, il s'établit aussitôt parmi eux un honneur,
c'est-à-dire un ensemble d'opinions qui leur est propre sur ce qu'on
doit louer ou blâmer; et ces règles particulières ont toujours leur
source dans les habitudes spéciales et les intérêts spéciaux de
l'association.
Cela s'applique dans une certaine mesure, aux sociétés démocratiques
comme aux autres. Nous allons en retrouver la preuve chez les
Américains[7].
[Note 7: Je parle ici des Américains qui habitent les pays où
l'esclavage n'existe pas. Ce sont les seuls qui puissent
présenter l'image complète d'une société démocratique.]
On rencontre encore éparses parmi les opinions des Américains,
quelques notions détachées de l'ancien honneur aristocratique de
l'Europe. Ces opinions traditionnelles sont en très-petit nombre;
elles ont peu de racine et peu de pouvoir. C'est une religion dont on
laisse subsister quelques uns des temples, mais à laquelle on ne croit
plus.
Au milieu de ces notions à demi effacées d'un honneur exotique,
apparaissent quelques opinions nouvelles qui constituent ce qu'on
pourrait appeler de nos jours, l'honneur américain.
J'ai montré comment les Américains étaient poussés incessamment vers
le commerce et l'industrie. Leur origine, leur état social, les
institutions politiques, le lieu même qu'ils habitent les entraîne
irrésistiblement vers ce côté. Ils forment donc, quant à présent, une
association presque exclusivement industrielle et commerçante, placée
au sein d'un pays nouveau et immense qu'elle a pour principal objet
d'exploiter. Tel est le trait caractéristique qui, de nos jours,
distingue le plus particulièrement le peuple américain de tous les
autres.
Toutes les vertus paisibles qui tendent à donner une allure régulière
au corps social et à favoriser le négoce, doivent donc être
spécialement honorées chez ce peuple; et l'on ne saurait les négliger,
sans tomber dans le mépris public.
Toutes les vertus turbulentes qui jettent souvent de l'éclat, mais
plus souvent encore du trouble dans la société, occupent au contraire
dans l'opinion de ce même peuple un rang subalterne. On peut les
négliger sans perdre l'estime de ses concitoyens, et on s'exposerait
peut-être à la perdre en les acquérant.
Les Américains ne font pas un classement moins arbitraire parmi les
vices.
Il y a certains penchants condamnables aux yeux de la raison générale,
et de la conscience universelle du genre humain, qui se trouvent être
d'accord avec les besoins particuliers et momentanés de l'association
américaine; et elle ne les réprouve que faiblement, quelquefois elle
les loue; je citerai particulièrement l'amour des richesses et les
penchants secondaires qui s'y rattachent. Pour défricher, féconder,
transformer ce vaste continent inhabité, qui est son domaine, il faut
à l'Américain l'appui journalier d'une passion énergique; cette
passion ne saurait être que l'amour des richesses; la passion des
richesses n'est donc point flétrie en Amérique, et pourvu qu'elle ne
dépasse pas les limites que l'ordre public lui assigne, on l'honore.
L'Américain appelle noble et estimable ambition, ce que nos pères du
moyen-âge nommaient cupidité servile; de même qu'il donne le nom de
fureur aveugle et barbare à l'ardeur conquérante et à l'humeur
guerrière qui les jetaient chaque jour dans de nouveaux combats.
Aux États-Unis, les fortunes se détruisent et se relèvent sans peine.
Le pays est sans bornes et plein de ressources inépuisables. Le peuple
a tous les besoins et tous les appétits d'un être qui croît, et
quelques efforts qu'il fasse, il est toujours environné de plus de biens
qu'il n'en peut saisir. Ce qui est à craindre chez un pareil peuple,
ce n'est pas la ruine de quelques individus, bientôt réparée, c'est
l'inactivité et la mollesse de tous. L'audace dans les entreprises
industrielles, est la première cause de ses progrès rapides, de sa
force, de sa grandeur. L'industrie est pour lui comme une vaste
loterie où un petit nombre d'hommes perdent, chaque jour, mais où
l'État gagne sans cesse; un semblable peuple doit donc voir avec
faveur et honorer l'audace en matière d'industrie. Or, toute
entreprise audacieuse compromet la fortune de celui qui s'y livre et
la fortune de tous ceux qui se fient à lui. Les Américains, qui font
de la témérité commerciale une sorte de vertu, ne sauraient, en aucun
cas, flétrir les téméraires.
De là vient qu'on montre, aux États-Unis, une indulgence si singulière
pour le commerçant qui fait faillite: l'honneur de celui-ci ne souffre
point d'un pareil accident. En cela, les Américains diffèrent, non
seulement des peuples européens, mais de toutes les nations
commerçantes de nos jours; aussi ne ressemblent-ils, par leur position
et leurs besoins, à aucune d'elles.
En Amérique, on traite avec une sévérité inconnue dans le reste du
monde tous les vices qui sont de nature à altérer la pureté des moeurs
et à détruire l'union conjugale. Cela contraste étrangement, au
premier abord, avec la tolérance qu'on y montre sur d'autres points.
On est surpris de rencontrer chez le même peuple une morale si
relâchée et si austère.
Ces choses ne sont pas aussi incohérentes qu'on le suppose. L'opinion
publique, aux États-Unis, ne réprime que mollement l'amour des
richesses, qui sert à la grandeur industrielle et à la prospérité de
la nation; et elle condamne particulièrement les mauvaises moeurs, qui
distraient l'esprit humain de la recherche du bien-être, et troublent
l'ordre intérieur de la famille, si nécessaire au succès des affaires.
Pour être estimés de leurs semblables, les Américains sont donc
contraints de se plier à des habitudes régulières. C'est en ce sens
qu'on peut dire qu'ils mettent leur honneur à être chastes.
L'honneur américain s'accorde avec l'ancien honneur de l'Europe sur un
point. Il met le courage à la tête des vertus, et en fait pour l'homme
la plus grande des nécessités morales; mais il n'envisage pas le
courage sous le même aspect.
Aux États-Unis, la valeur guerrière est peu prisée; le courage qu'on
connaît le mieux et qu'on estime le plus, est celui qui fait braver
les fureurs de l'océan pour arriver plus tôt au port, supporter sans
se plaindre les misères du désert, et la solitude, plus cruelle que
toutes les misères; le courage qui rend presque insensible au
renversement subit d'une fortune péniblement acquise, et suggère
aussitôt de nouveaux efforts pour en construire une nouvelle. Le
courage de cette espèce est principalement nécessaire au maintien et à
la prospérité de l'association américaine, et il est particulièrement
honoré et glorifié par elle. On ne saurait s'en montrer privé, sans
déshonneur.
Je trouve un dernier trait: il achèvera de mettre en relief l'idée de
ce chapitre.
Dans une société démocratique, comme celle des États-Unis, où les
fortunes sont petites et mal assurées, tout le monde travaille et le
travail mène à tout. Cela a retourné le point d'honneur et l'a dirigé
contre l'oisiveté.
J'ai rencontré quelquefois en Amérique des gens riches, jeunes,
ennemis par tempérament de tout effort pénible, et qui étaient forcés
de prendre une profession. Leur nature et leur fortune leur
permettaient de rester oisifs; l'opinion publique le leur défendait
impérieusement, et il lui fallait obéir. J'ai souvent vu au contraire
chez les nations européennes où l'aristocratie lutte encore contre le
torrent qui l'entraîne, j'ai vu, dis-je, des hommes que leurs besoins
et leurs désirs aiguillonnaient sans cesse demeurer dans l'oisiveté
pour ne point perdre l'estime de leurs égaux, et se soumettre plus
aisément à l'ennui et à la gêne qu'au travail.
Qui n'aperçoit dans ces deux obligations si contraires, deux règles
différentes qui pourtant l'une et l'autre émanent de l'honneur.
Ce que nos pères ont appelé par excellence l'honneur, n'était, à vrai
dire, qu'une de ses formes. Ils ont donné un nom générique à ce qui
n'était qu'une espèce. L'honneur se retrouve donc dans les siècles
démocratiques comme dans les temps d'aristocratie. Mais il ne sera pas
difficile de montrer que dans ceux-là il présente une autre
physionomie.
Non seulement ses prescriptions sont différentes, nous allons voir
qu'elles sont moins nombreuses et moins claires et qu'on suit plus
mollement ses lois.
Une caste est toujours dans une situation bien plus particulière qu'un
peuple. Il n'y a rien de plus exceptionnel dans le monde qu'une petite
société toujours composée des mêmes familles, comme l'aristocratie du
moyen âge par exemple, et dont l'objet est de concentrer et de retenir
exclusivement et héréditairement dans son sein, la lumière, la
richesse et le pouvoir.
Or, plus la position d'une société est exceptionnelle, plus ses
besoins spéciaux sont en grand nombre, et plus les notions de son
honneur, qui correspondent à ses besoins, s'accroissent.
Les prescriptions de l'honneur seront donc toujours moins nombreuses
chez un peuple qui n'est point partagé en castes, que chez un autre.
S'il vient à s'établir des nations où il soit même difficile de
retrouver des classes, l'honneur s'y bornera à un petit nombre de
préceptes, et ces préceptes s'éloigneront de moins en moins des lois
morales adoptées par le commun de l'humanité.
Ainsi, les prescriptions de l'honneur seront moins bizarres et moins
nombreuses, chez une nation démocratique que dans une aristocratie.
Elles seront aussi plus obscures; cela résulte nécessairement de ce
qui précède.
Les traits caractéristiques de l'honneur, étant en plus petit nombre,
et moins singuliers, il doit souvent être difficile de les discerner.
Il y a d'autres raisons encore.
Chez les nations aristocratiques du moyen âge, les générations se
succédaient en vain les unes aux autres; chaque famille y était comme
un homme immortel, et perpétuellement immobile; les idées n'y
variaient guère plus que les conditions.
Chaque homme y avait donc toujours devant les yeux les mêmes objets,
qu'il envisageait du même point de vue; son oeil pénétrait peu à peu
dans les moindres détails, et sa perception ne pouvait manquer, à la
longue, de devenir claire et distincte. Ainsi non seulement les hommes
des temps féodaux avaient des opinions fort extraordinaires qui
constituaient leur honneur; mais chacune de ces opinions se peignait
dans leur esprit sous une forme nette et précise.
Il ne saurait jamais en être de même dans un pays comme l'Amérique, où
tous les citoyens remuent; où la société, se modifiant elle-même tous
les jours, change ses opinions avec ses besoins. Dans un pareil pays,
on entrevoit la règle de l'honneur; on a rarement le loisir de la
considérer fixement.
La société fût-elle immobile, il serait encore difficile d'y arrêter
le sens qu'on doit donner au mot honneur.
Au moyen âge, chaque classe ayant son honneur, la même opinion n'était
jamais admise à la fois par un très-grand nombre d'hommes; ce qui
permettait de lui donner une forme arrêtée et précise; d'autant plus
que tous ceux qui l'admettaient, ayant tous une position parfaitement
identique et fort exceptionnelle, trouvaient une disposition naturelle
à s'entendre sur les prescriptions d'une loi qui n'était faite que
pour eux seuls.
L'honneur devenait ainsi un code complet et détaillé, où tout était
prévu et ordonné à l'avance, et qui présentait une règle fixe et
toujours visible aux actions humaines. Chez une nation démocratique
comme le peuple américain, où les rangs sont confondus, et où la
société entière ne forme qu'une masse unique, dont tous les éléments
sont analogues, sans être entièrement semblables, on ne saurait jamais
s'entendre à l'avance exactement sur ce qui est permis et défendu par
l'honneur.
Il existe bien, au sein de ce peuple, de certains besoins nationaux
qui font naître des opinions communes, en matière d'honneur; mais de
semblables opinions ne se présentent jamais en même temps, de la même
manière, et avec une égale force à l'esprit de tous les citoyens; la
loi de l'honneur existe, mais elle manque souvent d'interprètes.
La confusion est bien plus grande encore dans un pays démocratique
comme le nôtre où les différentes classes qui composaient l'ancienne
société, venant à se mêler sans avoir pu encore se confondre,
importent, chaque jour, dans le sein les unes des autres, les notions
diverses et souvent contraires de leur honneur; où chaque homme,
suivant ses caprices, abandonne une partie des opinions de ses pères
et retient l'autre; de telle sorte, qu'au milieu de tant de mesures
arbitraires, il ne saurait jamais s'établir une commune règle. Il est
presque impossible alors de dire à l'avance quelles actions seront
honorées, ou flétries. Ce sont des temps misérables; mais ils ne
durent point.
Chez les nations démocratiques, l'honneur étant mal défini, est
nécessairement moins puissant; car il est difficile d'appliquer avec
certitude et fermeté une loi qui est imparfaitement connue. L'opinion
publique, qui est l'interprète naturel et souverain de la loi de
l'honneur, ne voyant pas distinctement de quel côté il convient de
faire pencher le blâme ou la louange, ne prononce qu'en hésitant son
arrêt. Quelquefois il lui arrive de se contredire; souvent elle se
tient immobile, et laisse faire.
La faiblesse relative de l'honneur dans les démocraties tient encore à
plusieurs autres causes.
Dans les pays aristocratiques, le même honneur n'est jamais admis que
par un certain nombre d'hommes, souvent restreint et toujours séparé
du reste de leurs semblables. L'honneur se mêle donc aisément et se
confond, dans l'esprit de ceux-là, avec l'idée de tout ce qui les
distingue. Il leur apparaît comme le trait distinctif de leur
physionomie; ils en appliquent les différentes règles avec toute
l'ardeur de l'intérêt personnel, et ils mettent, si je puis m'exprimer
ainsi, de la passion à lui obéir.
Cette vérité se manifeste bien clairement quand on lit les coutumiers
du moyen-âge, à l'article des duels judiciaires. On y voit que les
nobles étaient tenus, dans leurs querelles, de se servir de la lance
et de l'épée, tandis que les vilains usaient entre eux du bâton,
«attendu, ajoutent les coutumes, _que les vilains n'ont pas
d'honneur_.» Cela ne voulait pas dire, ainsi qu'on se l'imagine de nos
jours, que ces hommes fussent méprisables; cela signifiait seulement
que leurs actions n'étaient pas jugées d'après les mêmes règles que
celles de l'aristocratie.
Ce qui étonne, au premier abord, c'est que quand l'honneur règne avec
cette pleine puissance, ses prescriptions sont en général fort
étranges; de telle sorte qu'on semble lui mieux obéir à mesure qu'il
paraît s'écarter davantage de la raison; d'où il est quelquefois
arrivé de conclure que l'honneur était fort, à cause même de son
extravagance.
Ces deux choses ont, en effet, la même origine; mais elles ne
découlent pas l'une de l'autre.
L'honneur est bizarre en proportion de ce qu'il représente des besoins
plus particuliers et ressentis par un plus petit nombre d'hommes; et
c'est parce qu'il représente des besoins de cette espèce qu'il est
puissant. L'honneur n'est donc pas puissant parce qu'il est bizarre;
mais il est bizarre et puissant par la même cause.
Je ferai une autre remarque.
Chez les peuples aristocratiques, tous les rangs diffèrent, mais tous
les rangs sont fixes; chacun occupe dans sa sphère un lieu dont il ne
peut sortir, et où il vit au milieu d'autres hommes attachés autour de
lui de la même manière. Chez ces nations, nul ne peut donc espérer ou
craindre de n'être pas vu; il ne se rencontre pas d'homme si bas placé
qui n'ait son théâtre, et qui doive échapper, par son obscurité, au
blâme ou à la louange.
Dans les États démocratiques, au contraire, où tous les citoyens sont
confondus dans la même foule et s'y agitent sans cesse, l'opinion
publique n'a point de prise; son objet disparaît à chaque instant, et
lui échappe. L'honneur y sera donc toujours moins impérieux et moins
pressant; car l'honneur n'agit qu'en vue du public, différent en cela
de la simple vertu, qui vit sur elle-même et se satisfait de son
témoignage.
Si le lecteur a bien saisi tout ce qui précède, il a dû comprendre
qu'il existe, entre l'inégalité des conditions et ce que nous avons
appelé l'honneur, un rapport étroit et nécessaire qui, si je ne me
trompe, n'avait point été encore clairement indiqué. Je dois donc
faire un dernier effort pour le bien mettre en lumière.
Une nation se place à part dans le genre humain. Indépendamment de
certains besoins généraux inhérents à l'espèce humaine, elle a ses
intérêts et ses besoins particuliers. Il s'établit aussitôt dans son
sein, en matière de blâme et de louange, de certaines opinions qui lui
sont propres et que ses citoyens appellent l'honneur.
Dans le sein de cette même nation, il vient à s'établir une caste qui,
se séparant à son tour de toutes les autres classes, contracte des
besoins particuliers, et ceux-ci, à leur tour, font naître des
opinions spéciales. L'honneur de cette caste, composé bizarre des
notions particulières de la nation, et des notions plus particulières
encore de la caste, s'éloignera, autant qu'on puisse l'imaginer, des
simples et générales opinions des hommes. Nous avons atteint le point
extrême, redescendons.
Les rangs se mêlent, les priviléges sont abolis. Les hommes qui
composent la nation étant redevenus semblables et égaux, leurs
intérêts et leurs besoins se confondent, et l'on voit s'évanouir
successivement toutes les notions singulières que chaque caste
appelait l'honneur; l'honneur ne découle plus que des besoins
particuliers de la nation elle-même; il représente son individualité
parmi les peuples.
S'il était permis enfin de supposer que toutes les races se
confondissent, et que tous les peuples du monde en vinssent à ce point
d'avoir les mêmes intérêts, les mêmes besoins, et de ne plus se
distinguer les uns des autres par aucun trait caractéristique, on
cesserait entièrement d'attribuer une valeur conventionnelle aux
actions humaines; tous les envisageraient sous le même jour; les
besoins généraux de l'humanité, que la conscience révèle à chaque
homme, seraient la commune mesure. Alors, on ne rencontrerait plus
dans ce monde que les simples et générales notions du bien et du mal,
auxquelles s'attacheraient, par un lien naturel et nécessaire, les
idées de louange ou de blâme.
Ainsi, pour renfermer enfin dans une seule formule toute ma pensée, ce
sont les dissemblances et les inégalités des hommes qui ont créé
l'honneur; il s'affaiblit à mesure que ces différences s'effacent, et
il disparaîtrait avec elles.