Comment l'aspect de la société, aux États-Unis, est tout à la fois
agité et monotone[TN-D].
Il semble que rien ne soit plus propre à exciter et à nourrir la
curiosité que l'aspect des États-Unis. Les fortunes, les idées, les
lois y varient sans cesse. On dirait que l'immobile nature elle-même
est mobile, tant elle se transforme chaque jour sous la main de
l'homme.
À la longue cependant la vue de cette société si agitée paraît
monotone, et, après avoir contemplé quelque temps ce tableau si
mouvant, le spectateur s'ennuie.
Chez les peuples aristocratiques, chaque homme est à peu près fixe
dans sa sphère; mais les hommes sont prodigieusement dissemblables;
ils ont des passions, des idées, des habitudes et des goûts
essentiellement divers. Rien n'y remue, tout y diffère.
Dans les démocraties, au contraire, tous les hommes sont semblables et
font des choses à peu près semblables. Ils sont sujets, il est vrai, à
de grandes et continuelles vicissitudes; mais, comme les mêmes succès
et les mêmes revers reviennent continuellement, le nom des acteurs
seul est différent, la pièce est la même. L'aspect de la société
américaine est agité, parce que les hommes et les choses changent
constamment; et il est monotone, parce que tous les changements sont
pareils.
Les hommes qui vivent dans les temps démocratiques ont beaucoup de
passions; mais la plupart de leurs passions aboutissent à l'amour des
richesses, ou en sortent. Cela ne vient pas de ce que leurs âmes sont
plus petites, mais de ce que l'importance de l'argent est alors
réellement plus grande.
Quand les citoyens sont tous indépendants et indifférents, ce n'est
qu'en payant qu'on peut obtenir le concours de chacun d'eux; ce qui
multiplie à l'infini l'usage de la richesse, et en accroît le prix.
Le prestige qui s'attachait aux choses anciennes ayant disparu, la
naissance, l'état, la profession ne distinguent plus les hommes, ou
les distinguent à peine; il ne reste plus guère que l'argent qui crée
des différences très-visibles entre eux, et qui puisse en mettre
quelques uns hors de pair. La distinction qui naît de la richesse
s'augmente de la disparition et de la diminution de toutes les autres.
Chez les peuples aristocratiques, l'argent ne mène qu'à quelques
points seulement de la vaste circonférence des désirs; dans les
démocraties, il semble qu'il conduise à tous.
On retrouve donc d'ordinaire l'amour des richesses, comme principal ou
accessoire, au fond des actions des Américains; ce qui donne à toutes
leurs passions un air de famille, et ne tarde point à en rendre
fatigant le tableau.
Ce retour perpétuel de la même passion est monotone; les procédés
particuliers que cette passion emploie pour se satisfaire le sont
également.
Dans une démocratie constituée et paisible, comme celle des
États-Unis, où l'on ne peut s'enrichir ni par la guerre, ni par les
emplois publics, ni par les confiscations politiques, l'amour des
richesses dirige principalement les hommes vers l'industrie. Or,
l'industrie, qui amène souvent de si grands désordres et de si grands
désastres, ne saurait cependant prospérer qu'à l'aide d'habitudes
très-régulières et par une longue succession de petits actes
très-uniformes. Les habitudes sont d'autant plus régulières et les
actes plus uniformes que la passion est plus vive. On peut dire que
c'est la violence même de leurs désirs qui rend les Américains si
méthodiques. Elle trouble leur âme, mais elle range leur vie.
Ce que je dis de l'Amérique s'applique du reste à presque tous les
hommes de nos jours. La variété disparaît du sein de l'espèce humaine;
les mêmes manières d'agir, de penser et de sentir se retrouvent dans
tous les coins du monde. Cela ne vient pas seulement de ce que tous
les peuples se pratiquent davantage et se copient plus fidèlement,
mais de ce qu'en chaque pays les hommes s'écartant de plus en plus des
idées et des sentiments particuliers à une caste, à une profession, à
une famille, arrivent simultanément à ce qui tient de plus près à la
constitution de l'homme, qui est partout la même. Ils deviennent ainsi
semblables, quoiqu'ils ne se soient pas imités. Ils sont comme des
voyageurs répandus dans une grande forêt dont tous les chemins
aboutissent à un même point. Si tous aperçoivent à la fois le point
central et dirigent de ce côté leurs pas, ils se rapprochent
insensiblement les uns des autres, sans se chercher, sans
s'apercevoir et sans se connaître, et ils seront enfin surpris en se
voyant réunis dans le même lieu. Tous les peuples qui prennent pour
objet de leurs études et de leur imitation, non tel homme, mais
l'homme lui-même, finiront par se rencontrer dans les mêmes moeurs,
comme ces voyageurs au rond-point.