CHAPITRE XVII.

Comment l'aspect de la société, aux États-Unis, est tout à la fois

agité et monotone[TN-D].

Il semble que rien ne soit plus propre à exciter et à nourrir la

curiosité que l'aspect des États-Unis. Les fortunes, les idées, les

lois y varient sans cesse. On dirait que l'immobile nature elle-même

est mobile, tant elle se transforme chaque jour sous la main de

l'homme.

À la longue cependant la vue de cette société si agitée paraît

monotone, et, après avoir contemplé quelque temps ce tableau si

mouvant, le spectateur s'ennuie.

Chez les peuples aristocratiques, chaque homme est à peu près fixe

dans sa sphère; mais les hommes sont prodigieusement dissemblables;

ils ont des passions, des idées, des habitudes et des goûts

essentiellement divers. Rien n'y remue, tout y diffère.

Dans les démocraties, au contraire, tous les hommes sont semblables et

font des choses à peu près semblables. Ils sont sujets, il est vrai, à

de grandes et continuelles vicissitudes; mais, comme les mêmes succès

et les mêmes revers reviennent continuellement, le nom des acteurs

seul est différent, la pièce est la même. L'aspect de la société

américaine est agité, parce que les hommes et les choses changent

constamment; et il est monotone, parce que tous les changements sont

pareils.

Les hommes qui vivent dans les temps démocratiques ont beaucoup de

passions; mais la plupart de leurs passions aboutissent à l'amour des

richesses, ou en sortent. Cela ne vient pas de ce que leurs âmes sont

plus petites, mais de ce que l'importance de l'argent est alors

réellement plus grande.

Quand les citoyens sont tous indépendants et indifférents, ce n'est

qu'en payant qu'on peut obtenir le concours de chacun d'eux; ce qui

multiplie à l'infini l'usage de la richesse, et en accroît le prix.

Le prestige qui s'attachait aux choses anciennes ayant disparu, la

naissance, l'état, la profession ne distinguent plus les hommes, ou

les distinguent à peine; il ne reste plus guère que l'argent qui crée

des différences très-visibles entre eux, et qui puisse en mettre

quelques uns hors de pair. La distinction qui naît de la richesse

s'augmente de la disparition et de la diminution de toutes les autres.

Chez les peuples aristocratiques, l'argent ne mène qu'à quelques

points seulement de la vaste circonférence des désirs; dans les

démocraties, il semble qu'il conduise à tous.

On retrouve donc d'ordinaire l'amour des richesses, comme principal ou

accessoire, au fond des actions des Américains; ce qui donne à toutes

leurs passions un air de famille, et ne tarde point à en rendre

fatigant le tableau.

Ce retour perpétuel de la même passion est monotone; les procédés

particuliers que cette passion emploie pour se satisfaire le sont

également.

Dans une démocratie constituée et paisible, comme celle des

États-Unis, où l'on ne peut s'enrichir ni par la guerre, ni par les

emplois publics, ni par les confiscations politiques, l'amour des

richesses dirige principalement les hommes vers l'industrie. Or,

l'industrie, qui amène souvent de si grands désordres et de si grands

désastres, ne saurait cependant prospérer qu'à l'aide d'habitudes

très-régulières et par une longue succession de petits actes

très-uniformes. Les habitudes sont d'autant plus régulières et les

actes plus uniformes que la passion est plus vive. On peut dire que

c'est la violence même de leurs désirs qui rend les Américains si

méthodiques. Elle trouble leur âme, mais elle range leur vie.

Ce que je dis de l'Amérique s'applique du reste à presque tous les

hommes de nos jours. La variété disparaît du sein de l'espèce humaine;

les mêmes manières d'agir, de penser et de sentir se retrouvent dans

tous les coins du monde. Cela ne vient pas seulement de ce que tous

les peuples se pratiquent davantage et se copient plus fidèlement,

mais de ce qu'en chaque pays les hommes s'écartant de plus en plus des

idées et des sentiments particuliers à une caste, à une profession, à

une famille, arrivent simultanément à ce qui tient de plus près à la

constitution de l'homme, qui est partout la même. Ils deviennent ainsi

semblables, quoiqu'ils ne se soient pas imités. Ils sont comme des

voyageurs répandus dans une grande forêt dont tous les chemins

aboutissent à un même point. Si tous aperçoivent à la fois le point

central et dirigent de ce côté leurs pas, ils se rapprochent

insensiblement les uns des autres, sans se chercher, sans

s'apercevoir et sans se connaître, et ils seront enfin surpris en se

voyant réunis dans le même lieu. Tous les peuples qui prennent pour

objet de leurs études et de leur imitation, non tel homme, mais

l'homme lui-même, finiront par se rencontrer dans les mêmes moeurs,

comme ces voyageurs au rond-point.

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 34 / 76 题