Pourquoi on trouve aux États-Unis tant d'ambitieux et si peu de
grandes ambitions.
La première chose qui frappe aux États-Unis, c'est la multitude
innombrable de ceux qui cherchent à sortir de leur condition
originaire; et la seconde, c'est le petit nombre de grandes ambitions
qui se font remarquer au milieu de ce mouvement universel de
l'ambition. Il n'y a pas d'Américains qui ne se montrent dévorés du
désir de s'élever; mais on n'en voit presque point qui paraissent
nourrir de très-vastes espérances, ni tendre fort haut. Tous veulent
acquérir sans cesse des biens, de la réputation, du pouvoir; peu
envisagent en grand toutes ces choses. Et cela surprend au premier
abord. Puisqu'on n'aperçoit rien, ni dans les moeurs, ni dans les lois
de l'Amérique, qui doive y borner les désirs, et les empêcher de
prendre de tous côtés leur essor.
Il semble difficile d'attribuer à l'égalité des conditions ce
singulier état de choses; car au moment où cette même égalité s'est
établie parmi nous, elle y a fait éclore aussitôt des ambitions
presque sans limites. Je crois cependant que c'est principalement dans
l'état social et les moeurs démocratiques des Américains qu'on doit
chercher la cause de ce qui précède.
Toute révolution grandit l'ambition des hommes. Cela est surtout vrai
de la révolution qui renverse une aristocratie.
Les anciennes barrières qui séparaient la foule de la renommée et du
pouvoir, venant à s'abaisser tout à coup, il se fait un mouvement
d'ascension impétueux et universel vers ces grandeurs longtemps
enviées, et dont la jouissance est enfin permise. Dans cette première
exaltation du triomphe, rien ne semble impossible à personne.
Non-seulement les désirs n'ont pas de bornes, mais le pouvoir de les
satisfaire n'en a presque point. Au milieu de ce renouvellement
général et soudain des coutumes et des lois, dans cette vaste
confusion de tous les hommes et de toutes les règles, les citoyens
s'élèvent et tombent avec une rapidité inouie, et la puissance passe
si vite de mains en mains, que nul ne doit désespérer de la saisir à
son tour.
Il faut bien se souvenir d'ailleurs que les gens qui détruisent une
aristocratie ont vécu sous ses lois; ils ont vu ses splendeurs, et ils
se sont laissé pénétrer, sans le savoir, par les sentiments et les
idées qu'elle avait conçus. Au moment donc où une aristocratie se
dissout, son esprit flotte encore sur la masse, et l'on conserve ses
instincts, longtemps après qu'on l'a vaincue.
Les ambitions se montrent donc toujours fort grandes, tant que dure la
révolution démocratique; il en sera de même quelque temps encore après
qu'elle est finie.
Le souvenir des événements extraordinaires dont ils ont été témoins ne
s'efface point en un jour de la mémoire des hommes. Les passions que
la révolution avait suggérées ne disparaissent point avec elle. Le
sentiment de l'instabilité se perpétue au milieu de l'ordre. L'idée de
la facilité du succès survit aux étranges vicissitudes qui l'avaient
fait naître. Les désirs demeurent très-vastes alors que les moyens de
les satisfaire diminuent chaque jour. Le goût des grandes fortunes
subsiste, bien que les grandes fortunes deviennent rares, et l'on voit
s'allumer de toutes parts des ambitions disproportionnées et
malheureuses, qui brûlent en secret et sans fruit le coeur qui les
contient.
Peu à peu cependant les dernières traces de la lutte s'effacent; les
restes de l'aristocratie achèvent de disparaître. On oublie les grands
événements qui ont accompagné sa chute; le repos succède à la guerre,
l'empire de la règle renaît au sein du monde nouveau; les désirs s'y
proportionnent aux moyens; les besoins, les idées et les sentiments
s'enchaînent; les hommes achèvent de se niveler; la société
démocratique est enfin assise.
Si nous considérons un peuple démocratique parvenu à cet état
permanent et normal, il nous présentera un spectacle tout différent de
celui que nous venons de contempler, et nous pourrons juger sans peine
que, si l'ambition devient grande tandis que les conditions
s'égalisent, elle perd ce caractère quand elles sont égales.
Comme les grandes fortunes sont partagées, et que la science s'est
répandue, nul n'est absolument privé de lumières ni de biens; les
priviléges et les incapacités de classes étant abolies, et les hommes
ayant brisé pour jamais les liens qui les tenaient immobiles, l'idée
du progrès s'offre à l'esprit de chacun d'eux; l'envie de s'élever
naît à la fois dans tous les coeurs; chaque homme veut sortir de sa
place. L'ambition est le sentiment universel.
Mais si l'égalité des conditions donne à tous les citoyens quelques
ressources, elle empêche qu'aucun d'entre eux n'ait des ressources
très-étendues; ce qui renferme nécessairement les désirs dans des
limites assez étroites. Chez les peuples démocratiques, l'ambition est
donc ardente et continue, mais elle ne saurait viser habituellement
très-haut; et la vie s'y passe d'ordinaire à convoiter avec ardeur de
petits objets qu'on voit à sa portée.
Ce qui détourne surtout les hommes des démocraties de la grande
ambition, ce n'est pas la petitesse de leur fortune, mais le violent
effort qu'ils font tous les jours pour l'améliorer. Ils contraignent
leur âme à employer toutes ses forces pour faire des choses médiocres:
ce qui ne peut manquer de borner bientôt sa vue, et de circonscrire
son pouvoir. Ils pourraient être beaucoup plus pauvres et rester plus
grands.
Le petit nombre d'opulents citoyens qui se trouvent au sein d'une
démocratie ne fait point exception à cette règle. Un homme qui s'élève
par degrés vers la richesse et le pouvoir, contracte, dans ce long
travail, des habitudes de prudence et de retenue dont il ne peut
ensuite se départir. On n'élargit pas graduellement son âme comme sa
maison.
Une remarque analogue est applicable aux fils de ce même homme.
Ceux-ci sont nés, il est vrai, dans une position élevée; mais leurs
parents ont été humbles; ils ont grandi au milieu de sentiments et
d'idées auxquels, plus tard, il leur est difficile de se soustraire;
et il est à croire qu'ils hériteront en même temps des instincts de
leur père et de ses biens.
Il peut arriver, au contraire, que le plus pauvre rejeton d'une
aristocratie puissante fasse voir une ambition vaste, parce que les
opinions traditionnelles de sa race et l'esprit général de sa caste le
soutiennent encore quelque temps au-dessus de sa fortune.
Ce qui empêche aussi que les hommes des temps démocratiques ne se
livrent aisément à l'ambition des grandes choses, c'est le temps
qu'ils prévoient devoir s'écouler avant qu'ils ne soient en état de
les entreprendre. «C'est un grand avantage que la qualité, a dit
Pascal, qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, comme
un autre pourrait l'être à cinquante; ce sont trente ans de gagnés
sans peine.» Ces trente ans-là manquent d'ordinaire aux ambitieux des
démocraties. L'égalité, qui laisse à chacun la faculté d'arriver à
tout, empêche qu'on ne grandisse vite.
Dans une société démocratique, comme ailleurs, il n'y a qu'un certain
nombre de grandes fortunes à faire; et les carrières qui y mènent
étant ouvertes indistinctement à chaque citoyen, il faut bien que les
progrès de tous se ralentissent. Comme les candidats paraissent à peu
près pareils, et qu'il est difficile de faire entre eux un choix sans
violer le principe de l'égalité, qui est la loi suprême des sociétés
démocratiques, la première idée qui se présente est de les faire tous
marcher du même pas, et de les soumettre tous aux mêmes épreuves.
À mesure donc que les hommes deviennent plus semblables, et que le
principe de l'égalité pénètre plus paisiblement et plus profondément
dans les institutions et dans les moeurs, les règles de l'avancement
deviennent plus inflexibles; l'avancement, plus lent; la difficulté de
parvenir vite à un certain degré de grandeur s'accroît.
Par haine du privilége et par embarras du choix, on en vient à
contraindre tous les hommes, quelle que soit leur taille, à passer au
travers d'une même filière; et on les soumet tous indistinctement à
une multitude de petits exercices préliminaires, au milieu desquels
leur jeunesse se perd, et leur imagination s'éteint; de telle sorte
qu'ils désespèrent de pouvoir jamais jouir pleinement des biens qu'on
leur offre; et quand ils arrivent enfin à pouvoir faire des choses
extraordinaires, ils en ont perdu le goût.
À la Chine, où l'égalité des conditions est très-grande et
très-ancienne, un homme ne passe d'une fonction publique à une autre,
qu'après s'être soumis à un concours. Cette épreuve se rencontre à
chaque pas de sa carrière, et l'idée en est si bien entrée dans les
moeurs, que je me souviens d'avoir lu un roman chinois où le héros,
après beaucoup de vicissitudes, touche enfin le coeur de sa maîtresse
en passant un bon examen. De grandes ambitions respirent mal à l'aise
dans une semblable atmosphère.
Ce que je dis de la politique s'étend à toutes choses; l'égalité
produit partout les mêmes effets; là où la loi ne se charge pas de
régler et de retarder le mouvement des hommes, la concurrence y
suffit.
Dans une société démocratique bien assise, les grandes et rapides
élévations sont donc rares; elles forment des exceptions à la commune
règle. C'est leur singularité qui fait oublier leur petit nombre.
Les hommes des démocraties finissent par entrevoir toutes ces choses;
ils s'aperçoivent à la longue que le législateur ouvre devant eux un
champ sans limites, dans lequel tous peuvent aisément faire quelques
pas, mais que nul ne peut se flatter de parcourir vite. Entre eux et
le vaste et final objet de leurs désirs, ils voient une multitude de
petites barrières intermédiaires, qu'il leur faut franchir avec
lenteur; cette vue fatigue d'avance leur ambition et la rebute. Ils
renoncent donc à ces lointaines et douteuses espérances, pour
chercher près d'eux des jouissances moins hautes et plus faciles. La
loi ne borne pas leur horizon, mais ils le resserrent eux-mêmes.
J'ai dit que les grandes ambitions étaient plus rares dans les siècles
démocratiques que dans les temps d'aristocratie; j'ajoute que, quand,
malgré ces obstacles naturels, elles viennent à naître, elles ont une
autre physionomie.
Dans les aristocraties, la carrière de l'ambition est souvent étendue;
mais ses bornes sont fixes. Dans les pays démocratiques, elle s'agite
d'ordinaire dans un champ étroit; mais vient-elle à en sortir, on
dirait qu'il n'y a plus rien qui la limite. Comme les hommes y sont
faibles, isolés et mouvants; que les précédents y ont peu d'empire, et
les lois peu de durée, la résistance aux nouveautés y est molle, et le
corps social n'y paraît jamais fort droit, ni bien ferme dans son
assiette. De sorte que, quand les ambitieux ont une fois la puissance
en main, ils croient pouvoir tout oser; et, quand elle leur échappe,
ils songent aussitôt à bouleverser l'état pour la reprendre. Cela
donne à la grande ambition politique un caractère violent et
révolutionnaire, qu'il est rare de lui voir, au même degré, dans les
sociétés aristocratiques.
Une multitude de petites ambitions fort sensées, du milieu desquelles
s'élancent de loin en loin quelques grands désirs mal réglés: tel est
d'ordinaire le tableau que présentent les nations démocratiques. Une
ambition proportionnée, modérée et vaste, ne s'y rencontre guère.
J'ai montré ailleurs par quelle force secrète l'égalité faisait
prédominer, dans le coeur humain, la passion des jouissances
matérielles, et l'amour exclusif du présent; ces différents instincts
se mêlent au sentiment de l'ambition, et le teignent, pour ainsi dire,
de leurs couleurs.
Je pense que les ambitieux des démocraties se préoccupent moins que
tous les autres des intérêts et des jugements de l'avenir: le moment
actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achèvent rapidement
beaucoup d'entreprises, plutôt qu'ils n'élèvent quelques monuments
très-durables; ils aiment le succès bien plus que la gloire. Ce qu'ils
demandent surtout des hommes, c'est l'obéissance. Ce qu'ils veulent
avant tout, c'est l'empire. Leurs moeurs sont presque toujours restées
moins hautes que leur condition; ce qui fait qu'ils transportent
très-souvent dans une fortune extraordinaire des goûts très-vulgaires,
et qu'ils semblent ne s'être élevés au souverain pouvoir que pour se
procurer plus aisément de petits et grossiers plaisirs.
Je crois que de nos jours il est fort nécessaire d'épurer, de régler
et de proportionner le sentiment de l'ambition, mais qu'il serait
très-dangereux de vouloir l'appauvrir, et le comprimer outre mesure.
Il faut tâcher de lui poser d'avance des bornes extrêmes, qu'on ne lui
permettra jamais de franchir; mais on doit se garder de trop gêner son
essor dans l'intérieur des limites permises.
J'avoue que je redoute bien moins pour les sociétés démocratiques,
l'audace que la médiocrité des désirs; ce qui me semble le plus à
craindre, c'est que, au milieu des petites occupations incessantes de
la vie privée, l'ambition ne perde son élan et sa grandeur; que les
passions humaines ne s'y apaisent, et ne s'y abaissent en même temps;
de sorte que chaque jour l'allure du corps social devienne plus
tranquille et moins haute.
Je pense donc que les chefs de ces sociétés nouvelles auraient tort de
vouloir y endormir les citoyens dans un bonheur trop uni et trop
paisible, et qu'il est bon qu'il leur donne quelquefois de difficiles
et de périlleuses affaires, afin d'y élever l'ambition, et de lui
ouvrir un théâtre.
Les moralistes se plaignent sans cesse que le vice favori de notre
époque, est l'orgueil.
Cela est vrai dans un certain sens; il n'y a personne, en effet, qui
ne croie valoir mieux que son voisin, et qui consente à obéir à son
supérieur; mais cela est très-faux dans un autre: car ce même homme,
qui ne peut supporter ni la subordination ni l'égalité, se méprise
néanmoins lui-même à ce point qu'il ne se croit fait que pour goûter
des plaisirs vulgaires. Il s'arrête volontiers dans de médiocres
désirs, sans oser aborder les hautes entreprises: il les imagine à
peine.
Loin donc de croire qu'il faille recommander à nos contemporains
l'humilité, je voudrais qu'on s'efforçât de leur donner une idée plus
vaste d'eux-mêmes et de leur espèce; l'humilité ne leur est point
saine; ce qui leur manque le plus, à mon avis, c'est de l'orgueil. Je
céderais volontiers plusieurs de nos petites vertus pour ce vice.