batelier ne consentit à nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier,
tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient signalés récemment par
de nombreux et héroïques exploits, et on nous classait, non sans motif,
dans cette catégorie.
Quand vint le soir, je me décidai, par rage contre ma malechance et
contre le monde entier, à une entreprise assez téméraire. A la tombée de
la nuit, je la mis à exécution.
* * * * *
La nuit, Charko et moi nous approchâmes doucement du port de la douane,
auprès duquel étaient trois chaloupes retenues par des chaînes à des
anneaux fixés dans le mur de pierre du quai. Il faisait noir, il y avait
du vent, les chaloupes s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient... Il me
fut facile d’arracher l’anneau d’une des chaloupes en balançant la
chaîne.
Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq archines, se promenait une
sentinelle de la douane en sifflant entre ses dents. Quand elle
s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail; précaution inutile,
car on ne pouvait supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au cou,
risquant à chaque instant d’être emporté par une vague. Et, en outre,
les chaînes tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour rien.
Charko s’était déjà étendu au fond de la chaloupe et me chuchotait
quelque chose que je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues.
Enfin, je tenais l’anneau... Une vague s’empara de notre embarcation et,
d’un seul coup, la rejeta à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais
à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe. Puis j’y montai. Nous
ôtâmes les deux planches--des mâts et, les ayant fixées aux tolets en
guise de rames, nous partîmes...
Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en délire, et Charko, assis
au gouvernail, disparaissait par moments, sombrant avec la proue dans
les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et, criant, tombait presque
sur moi. Je lui conseillai de s’attacher les jambes à la banquette,--ce
qu’il fut obligé de faire lui-même,--et de ne pas crier, s’il ne voulait
pas que la sentinelle l’entendît. Il se tut aussitôt. Je voyais une
tache blanche à la place de son visage. Il tenait toujours le
gouvernail. Nous n’avions pas le temps de changer de rôles et nous ne
nous décidions pas à quitter nos places respectives dans le bateau. Je
lui criais ce qu’il devait faire et lui, me comprenant vite, agissait
avec la sûreté d’un vieux marin. Les planches qui servaient de rames
m’étaient de peu de secours et ne faisaient que me déchirer les mains.
Le vent soufflait dans la proue et je ne me préoccupai pas de savoir où
nous étions emportés, m’efforçant seulement de tenir en travers du
détroit. Cela était facile à exécuter parce que les feux de Kertch se
voyaient nettement. Les vagues venaient nous regarder par-dessus le bord
et rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus nous allions au
large et plus les vagues devenaient fortes et bruyantes. C’était un
effroyable rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme... Et le
bateau était entraîné toujours plus vite; on ne pouvait que très
difficilement garder la direction voulue. Nous disparaissions dans des
abîmes et nous élevions sur des montagnes d’eau. La nuit était toujours
plus noire et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous,
disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur. Il semblait que cette
masse d’eau furieuse n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf
les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre du bateau. Elles
arrachèrent bruyamment une des planches que je tenais; moi-même, je
jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords des deux mains.
Charko faisait entendre un mugissement sauvage chaque fois que nous
sautions en l’air. Je me sentais pitoyable et faible dans ce noir,
entouré de l’élément en furie et abasourdi par sa clameur. Je regardai
avec une tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais était
effroyable dans sa monotonie: partout, seulement des vagues avec des
crêtes blanchâtres, qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour
de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à des vagues. Je ne
comprenais qu’une chose: tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu
être encore infiniment plus fort et plus terrifiant, et j’étais blessé
de ce que cette force se retînt et ne voulût pas se déployer. La mort
était inévitable. Mais il était indispensable de masquer cette loi
impassible et qui nivelle tout; autrement, elle aurait été trop dure et
trop brutale. Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un marais, je
choisirais le feu; c’est plus convenable.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Mettons une voile! cria Charko.
--Où est la voile? demandai-je.
--Mon paletot...
--Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.
Charko remua en silence à la proue.
--Tiens!
Il me jeta son paletot. Rampant au fond du bateau, j’arrachai à grand
peine encore une planche, je l’enfilai dans la manche du solide
vêtement, je la mis contre la banquette, la retenant avec mes pieds.
J’avais à peine saisi l’autre manche et une basque qu’il se passa
quelque chose d’inattendu... Nous sautâmes étrangement haut, puis nous
précipitâmes en bas et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une
main, l’autre main agriffée à la corde qui entourait extérieurement le
bateau. Les vagues volaient avec bruit par-dessus ma tête et j’avalai
l’eau amère et salée. Elle me remplissait les oreilles, le nez, la
bouche... Cramponné solidement à la corde, je sortais de l’eau et m’y
replongeais, heurtant de la tête contre les planches, et, ayant jeté le
vêtement sur la quille du bateau, je m’efforçai de sauter dessus. Un de
mes nombreux efforts réussit, j’enfourchai le bateau et j’aperçus
aussitôt Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau, cramponné aux
cordes que je venais de lâcher. Il se trouva qu’elles faisaient le tour
de la chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés aux bords.
--Tu vis! lui criai-je.
A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et retomba, lui aussi, sur la
chaloupe. Je le reçus et nous nous trouvâmes face à face l’un avec
l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds sur les cordes comme
dans des étriers; mais, ce n’était guère sûr: la première vague pouvait
me faire quitter ma selle. Charko s’agriffa à mes genoux; il me heurtait
la poitrine avec sa tête. Il tremblait de tout son corps et je sentais
remuer sa mâchoire. Il fallait agir. La quille était glissante comme si
elle avait été récemment graissée. Je dis à Charko de descendre dans
l’eau et de se tenir aux cordes d’un côté, tandis que je ferais la même
chose de l’autre. En guise de réponse, il se mit à me frapper la
poitrine avec sa tête. Les vagues, dans leurs danses sauvages, sautaient
par-dessus nous et nous nous tenions à peine; la corde me coupait
affreusement un pied. A perte de vue naissaient d’immenses montagnes
d’eau qui disparaissaient aussitôt avec fracas.
Je répétai mon ordre à Charko, mais plus impérieusement cette fois. Il
ne fit que me frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y avait
pas de temps à perdre. J’arrachai de moi, l’un après l’autre, ses deux
bras et le poussai dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher les
cordes avec ses mains. Et ici se passa une chose qui m’effraya
par-dessus tout dans cette nuit terrible.
--Tu me noies? chuchota Charko, et il me regarda en face.
Cela était vraiment effrayant! Effrayante était sa question, plus
effrayante encore son intonation, dans laquelle il y avait une timide
résignation, une timide demande de merci, et le dernier soupir d’un être
qui a perdu tout espoir d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants
encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé mortellement pâle.
Je lui criai:
--Tiens-toi plus fort! Et je descendis dans l’eau moi-même en me tenant
à la corde. Je me heurtai du pied à quelque chose, et, au premier
instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre. Mais ensuite je
compris. En moi s’alluma une sensation ardente; j’étais ivre et je me
sentais fort comme jamais...
--La terre! m’écriai-je.
Peut-être que les grands navigateurs qui découvrent de nouvelles terres
crient ce mot à cette vue avec plus d’enthousiasme que moi, mais je
doute qu’ils puissent crier plus fort. Charko mugit et nous nous jetâmes
à l’eau. Mais notre ardeur baissa rapidement; l’eau nous venait encore à
la poitrine et, nulle part, on ne voyait d’indice de la rive. Les vagues
étaient plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement
par-dessus nous. Heureusement, je n’avais pas lâché la chaloupe. Charko
et moi, nous nous portâmes des deux côtés et, nous tenant aux cordes de
sauvetage, nous nous avançâmes avec précaution sans savoir où,
conduisant le bateau que nous avions remis dans sa position normale.
Charko marmottait quelque chose et riait. Je regardai, soucieux, à
l’entour. Il faisait sombre. Derrière nous et à notre droite, le bruit
des vagues était plus fort; devant et à notre gauche, il était plus
faible: nous nous dirigeâmes à gauche. Le terrain était ferme,
sablonneux, mais inégal. Par moments, nous ne touchions plus le fond et
nagions des jambes et d’un bras, tenant le bateau de l’autre; d’autres
fois, nous n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits profonds,
Charko gémissait et je tremblais de terreur. Et, tout à coup,--oh!
salut,--devant nous brillèrent des feux.
Charko hurla de toute sa force; mais moi, je me souvenais parfaitement
que le bateau appartenait aux douaniers et je le rappelai à Charko. Il
se tut; mais, au bout de quelques minutes, retentirent ses sanglots. Je
ne pus le tranquilliser: je n’avais pas de quoi le faire.
L’eau diminuait toujours; nous en avions jusqu’au genou, puis jusqu’à la
cheville, puis plus du tout. Charko et moi traînions toujours le bateau;
enfin, la force nous manqua, et nous l’abandonnâmes. Une espèce de tronc
noir nous barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes sur nos
pieds nus dans une herbe épineuse. C’était douloureux et inhospitalier
de la part de la terre; mais nous n’y prîmes pas garde et courûmes vers
le feu. Il était à une verste de nous et ses flammes joyeuses semblaient
nous rire comme pour l’accueil; l’ombre bougeait sinistrement autour
d’elles.
* * * * *
... Trois énormes chiens chevelus sortirent de l’obscurité et se
jetèrent sur nous. Charko, qui tout le temps avait sangloté
convulsivement, poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai
contre les chiens le paletot mouillé et me baissai, cherchant une pierre
ou un bâton. Il n’y avait rien: l’herbe seulement me piquait les doigts.
Les chiens nous attaquaient avec ensemble. Je sifflai de toute ma force,
deux doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et j’entendis les
pas d’hommes qui arrivaient en courant.
En quelques instants, nous fûmes près du feu, dans un cercle de quatre
hommes en vêtements de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils se
taisaient, nous regardaient fixement et avec méfiance, et écoutaient mon
récit.
Deux d’entre eux étaient assis à terre et fumaient, soufflant d’énormes
bouffées; un autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut bonnet de
cosak, se tenait derrière nous, appuyé sur un bâton dont le gros pommeau
n’était qu’une racine tronquée; le quatrième, jeune gars blond, aidait à
se dévêtir Charko qui pleurait. Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs
solides bâtons. A quelque distance de nous, la terre était couverte sur
une grande étendue, d’une épaisse couche grise et floconneuse qui
ressemblait à de la neige printanière à peine fondante. Seulement, après
avoir longtemps et attentivement regardé, on arrivait à distinguer des
brebis tassées les unes contre les autres. Il y en avait quelques
dizaines de milliers, serrées par le sommeil et l’obscurité de la nuit
en une masse qui recouvrait la steppe. Par moments, elles bêlaient
craintivement.
Je faisais sécher le paletot au feu et je disais aux hommes la vérité,
leur racontant par quel moyen j’avais obtenu le bateau.
--Où est-il, ce bateau? me demanda un sévère et blanc vieillard qui ne
me quittait pas des yeux.
Je le lui dis.
--Va voir, Mikhal.
Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son bâton sur l’épaule et marcha
vers la rive.
Le paletot était sec. Charko voulut le mettre sur son corps nu, mais le
vieillard lui dit:
--Attends. Commence par courir pour te réchauffer le sang. Cours autour
du feu. Va!
Au premier abord, Charko ne comprit pas; puis, tout à coup, il sauta de
sa place et, nu, commença une danse d’une sauvagerie extrême. Il volait
comme une balle par-dessus le feu, tourbillonnait sur place, frappait la
terre de ses pieds, criait de toute sa force et agitait ses bras.
C’était un spectacle à mourir de rire. Deux des hommes se roulaient à
terre, riant à gorge déployée, tandis que le vieux, la face impassible
et sérieuse, essayait de battre des mains en mesure pour accompagner la
danse de Charko, mais n’y réussissait pas; il suivait attentivement,
balançait la tête, remuait les moustaches et criait d’une voix profonde:
--Haïe-ha! C’est ça, c’est ça! Haïe-ha! Boutz, boutz!
Éclairé par le feu, Charko se tordait comme un serpent, prenait les
poses les plus variées, sautait sur un pied, tapait rapidement la terre,
et son corps brillant se couvrait de larges gouttes de sueur. Le feu
faisait paraître ces gouttes rouges comme du sang.
Maintenant, les trois hommes frappaient des mains en mesure, tandis que,
tremblant de froid, je me disais que notre aventure aurait mis en joie
un admirateur de Cooper ou de Jules Verne; il y avait naufrage,
indigènes hospitaliers et danses de sauvages autour du feu... Songeant
ainsi, je me demandais avec inquiétude ce que serait l’épisode, le plus
intéressant de l’aventure, c’est-à-dire la fin.
Charko était déjà assis par terre, enroulé dans le paletot, et mangeait,
en me regardant de ses yeux noirs où brillait quelque chose qui
provoquait en moi une sensation pénible. Ses vêtements séchaient,
suspendus à des bâtons fichés en terre autour du feu. On me donna aussi
du pain et du lard salé.
Mikhal revint et s’assit en silence auprès du vieillard.
--Eh! bien? demanda le vieillard.
--Il y a un bateau par là! répondit brièvement Mikhal.
--Il ne sera pas emporté?
--Non.
Tous se turent et se mirent de nouveau à m’examiner.
--Eh! bien, demanda Mikhal sans s’adresser à personne en particulier,
faut-il les conduire chez l’atamane? ou bien directement aux douaniers?
«Voilà la fin!» pensai-je. Personne ne répondit à Mikhal. Charko
mangeait et se taisait.
--On pourrait les conduire chez l’atamane... ou chez les douaniers. L’un
est bien et l’autre aussi, dit après un silence le vieillard.
--S’ils ont volé une chose du gouvernement, il faut les punir...
--Attends, grand-père... commençai-je.
Mais il ne fit aucune attention à moi.
--Il ne faut pas voler! Oui... et si l’on ne les punit pas, ils feront
encore pire.
Le vieux parlait avec une indifférence révoltante et, quand il eut fini,
ses camarades hochèrent la tête en silence.
--Voilà! Tu as volé et tu dois pâtir maintenant puisque te voilà pris.
Mikhal! Cette chose, le bateau, est là?
--Mais oui, il est là.
--Eh! bien... l’eau ne l’emportera pas?
--Non, elle ne l’emportera pas.
--Eh! bien, il n’a qu’à rester. Demain, les bateliers iront à Kertch et
emmèneront le bateau. Pourquoi ne prendraient-ils pas un bateau vide?
Hé? C’est bon. Et maintenant, vous autres, les amis déguenillés,
voilà!... Vous n’avez pas peur, tous les deux? Non? Encore une
demi-verste et vous étiez en pleine mer. Qu’auriez-vous fait au large?
Dites? Vous seriez allés au fond, comme deux cognées... oui! Vous vous
seriez noyés et voilà tout!
Le vieillard se tut et se mit à me regarder avec un sourire narquois
dans sa moustache.
--Pourquoi te tais-tu, gamin? me demanda-t-il.
J’en avais assez de ses digressions que, sans comprendre, je prenais
pour des moqueries sur notre compte.
--Je l’écoute, répondis-je d’un ton assez fâché.
--Et alors? demanda le vieux.
--Mais rien.
--Pourquoi me nargues-tu? Est-ce bien de narguer les plus vieux que toi?
Je me tus, convenant qu’effectivement ce n’était pas bien.
--Veux-tu encore manger? poursuivit-il.
--Non.
--Alors, ne mange pas! Puisque tu ne veux pas manger. Et, pour la route,
prendrais-tu du pain?
Je tressaillis de joie, mais n’en laissai rien voir.
--Pour la route j’en prendrais... répondis-je tranquillement.
--Éhé!... Donnez-leur du pain pour la route et du lard... Et peut-être y
a-t-il encore quelque chose?... Alors donnez-en aussi.
--Est-ce qu’ils s’en iront? demanda Mikhal.
Les deux autres levèrent les yeux sur le vieillard.
--Et que voulez-vous que nous fassions d’eux?
--Mais, nous voulions les conduire chez l’atamane ou chez les douaniers?
dit avec désappointement Mikhal.
Charko s’agita auprès du feu et sortit la tête, d’un air curieux, de
dessous son paletot. Il était tranquille.
--Qu’ont-ils à faire chez l’atamane? Ils n’y ont rien à faire. Plus
tard, ils iront chez lui, s’ils le veulent.
--Et comment faire avec le bateau? s’acharnait Mikhal.
--Le bateau? répéta le vieux. Eh! bien, quoi, le bateau? Il est là?
--Oui... répondit Mikhal.
--Eh! bien, qu’il y reste. Et, le matin, Ivachko le ramènera au port;
là, on le prendra et on le conduira à Kertch. Nous n’avons rien d’autre
à faire du bateau.
Je regardai attentivement le vieux; je ne pouvais discerner aucun
mouvement sur sa face flegmatique, brûlée par le soleil et tannée par le
vent, sur laquelle sautaient les ombres du feu.
--Qu’il n’arrive pas d’histoire! concéda Mikhal.
--Il ne doit pas en arriver, à moins que tu ne donnes trop de liberté à
ta langue. Et si nous les conduisons chez l’atamane, ce ne sera
qu’embarras pour nous et pour eux. Nous avons nos affaires, eux n’ont
qu’à partir. Hé! avez-vous encore loin à aller? demanda le vieux, bien
que je lui aie déjà dit où nous allions.
--A Tiflis...
--C’est loin. Tu vois, et l’atamane leur ferait encore perdre du temps.
Alors, quand arriveraient-ils? Mieux vaut qu’ils aillent leur chemin.
N’est-ce pas?
--Eh! bien, qu’ils aillent, consentirent les compagnons du vieux, quand,
après avoir fini son lent discours, serrant les lèvres, il les eut
regardés tous avec interrogation; il tordait avec ses doigts sa barbe
décolorée.
--Allons, enfants, partez; que Dieu vous accompagne!--Il agita la
main.--Et le bateau sera remis en place. N’est-ce pas?
--Merci, vieux! dis-je, en ôtant mon chapeau.
--Pourquoi merci?
--Merci, frère, merci! répétai-je avec émotion.
--Mais de quoi donc? en voilà une histoire! Je dis: «allez, que Dieu
vous accompagne,» et lui répond: «merci.» Pensais-tu que je t’enverrais
au diable, hé?
--Je l’avoue, je l’ai craint.
--Oh!... (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi enverrais-je un être
humain sur une route mauvaise? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je
marche moi-même. Peut-être, un jour, nous rencontrerons-nous; alors,
nous nous reconnaîtrons. Peut-être faudra-t-il nous entr’aider... Au
revoir!
Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs poils et nous salua. Ses
compagnons firent de même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et nous
partîmes. Charko riait de quelque chose...
* * * * *
--Qu’est-ce qui te fait rire? lui demandai-je.
J’étais enchanté du vieillard et de sa conception de la vie, enchanté du
vent frais qui précédait l’aube et qui nous soufflait à la poitrine,
enchanté que le ciel, libre de nuages, fût sur le point de s’éclairer,
le soleil de se montrer et le jour de naître.
Charko cligna de mon côté d’un air rusé et éclata de plus belle. Moi
aussi, je souris en entendant son rire gai et sain. Les deux ou trois
heures près du feu des bergers, et le bon pain avec du lard, n’avaient
laissé subsister de notre fatigante équipée qu’une légère courbature
dans les os; mais cette sensation même allait disparaître pendant la
marche.
--Pourquoi ris-tu? Tu es content d’avoir échappé? Tu vis, et même tu
n’as pas faim?
Charko secoua la tête négativement, me donna un coup de coude dans le
côté, fit une grimace, éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais
jargon.
--Tu ne comprends pas pourquoi je ris? Non? Je vais te le dire! Sais-tu
ce que j’aurais fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier?
Non, tu ne sais pas? Eh! bien, j’aurais dit: «Il voulait me noyer!» Et
j’aurais pleuré. Alors, on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en
prison: tu comprends?
J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie; mais, hélas! il eut
bientôt fait de me convaincre du sérieux de son projet. Il me le prouva
si bien et si clairement que, au lieu de me révolter de ce naïf cynisme,
j’éprouvai pour mon compagnon, et pour moi-même aussi, la plus profonde
pitié. Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un être qui vous
raconterait, avec un clair sourire et du ton le plus sincère, son
intention de vous tuer? Que faire, s’il envisage cette action comme une
charmante et spirituelle plaisanterie?
Je me mis à lui expliquer avec feu toute la monstruosité de son idée.
Mais il me répondit très simplement que je ne me mettais pas à sa place:
n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui est dangereux? Alors, j’eus
une pensée amère.
--Attends! dis-je, croyais-tu vraiment que je voulais te noyer?
--Non!... Quand tu me poussas dans l’eau, je le pensai; mais, quand
toi-même descendis dans l’eau, je ne le pensai plus.
--Dieu soit loué! m’écriai-je; merci pour cela au moins.
--Non, ne dis pas: merci! C’est moi qui te dirai: merci! Là-bas, près du
feu, tu avais froid, moi j’avais froid. Le paletot est à toi; mais, tu
ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas et tu ne pris rien
pour toi. Voilà pourquoi je te dis: merci! Tu es très bon, je le
comprends. Quand nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai. Je te
conduirai à mon père. Et je dirai à mon père: «Voici un homme. Fais-le
manger, fais-le boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes.» Voilà ce que
je dirai! Tu demeureras chez nous, tu seras jardinier, tu boiras du vin,
tu mangeras autant que tu voudras. Ah! ah! ah! Tu vivras très bien!
C’est tout simple! Mange et bois dans la même vaisselle que moi.
Il me dépeignit, longuement et en détail, les douceurs de la vie qu’il
me préparait à Tiflis. Et moi, au bruit de ses paroles, je pensais à
l’immense tristesse d’êtres qui, armés d’une morale nouvelle, de désirs
nouveaux, partent seuls en avant, se perdent dans la vie et rencontrent
sur leur route des compagnons qui leur sont étrangers et ne peuvent les
comprendre... Elle est pénible, la vie de ces êtres isolés! Le vent les
chasse contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence, bien qu’ils
ne tombent que rarement sur la bonne terre.
L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait d’or rosé.
--J’ai sommeil! dit Charko.
Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un creux, fait dans le sable sec
par le vent, non loin de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps
dans le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis à côté et regardai
la mer.
Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante activité. Les troupeaux
de vagues roulaient sur la rive et se brisaient contre le sable, qui
sifflait faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs blanches crêtes,
les premières vagues frappaient bruyamment la côte de leur poitrine,
reculaient vaincues et rencontraient d’autres vagues qui étaient venues
les soutenir. Dans une étreinte d’écume, elles revenaient ensemble sur
le bord et le battaient, désireuses d’élargir les limites de leurs vies.
Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur toute la surface de la mer,
naissaient les souples et fortes vagues, qui avançaient, avançaient
toujours, en masses serrées, unies étroitement par une même volonté. Le
soleil éclairait toujours plus brillamment leurs crêtes, et celles des
vagues lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge de sang. Pas une
goutte n’était perdue dans ce mouvement titanique de la masse d’eau, qui
paraissait acharnée à une poursuite consciente, et allait bientôt, de
ses larges coups rythmés, atteindre sa proie. La belle bravoure des
premières vagues qui sautaient avec défi sur le bord muet m’enchantait,
et il était bon de voir comme à leur suite avançait la mer, la puissante
mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
et pleine du sentiment contenu de sa force et de sa beauté.