en profusion les mets préférés des Géorgiens, et puis le prince
conduisit ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le prince sauta
sur le meilleur et se mit à caracoler dans la plaine. C’était un cheval
ardent! Les invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince repart
une seconde fois, quand tout à coup surgit dans la plaine un paysan sur
un cheval blanc, qui dépasse le prince, qui le dépasse et... rit avec
orgueil. Le prince eut honte devant ses invités!... Il fronça
terriblement les sourcils, appela d’un geste le paysan et, quand
celui-ci se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha la tête,
braqua son revolver dans l’oreille du cheval et le tua. Ensuite, il alla
déclarer aux autorités ce qu’il avait fait. On le condamna aux travaux
forcés.
Charko semble plaindre le prince. J’essaye de lui faire comprendre que
cet homme n’est pas digne de compassion, mais il me répond d’un air
sermonneur:
--Il y a peu de princes et beaucoup de paysans. On ne doit pas condamner
un prince pour un paysan. Qu’est-ce qu’un paysan? Voici!--Et Charko me
montre une motte de terre.--Tandis qu’un prince est comme une étoile!
Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte, il montre les dents
comme un loup et son visage devient pointu.
--Tais-toi, Maxime! Tu ne connais pas la vie du Caucase, me crie-t-il.
Mes arguments sont vains contre sa simplicité et ce qui me paraît clair
lui semble drôle. Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand, à
grand’peine, je le mettais au pied du mur par des preuves évidentes de
la justesse supérieure de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me
disait:
--Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je dis la vérité. Tout le monde
fait ainsi: c’est donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es
seul à dire: «Ceci est faux», tandis que des milliers de gens disent:
«Ceci est juste»?
Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait lui opposer non des
paroles mais des faits, puisqu’il était homme à croire que la vie, dans
sa forme présente, était juste et réglée. Je me taisais et lui,
triomphait, tant il avait de confiance dans sa parfaite connaissance de
la vie, et mon silence lui permettait de renchérir sur ses récits de
l’existence caucasienne, pleine de sauvage beauté, de feu et
d’originalité. Ces récits m’intéressaient et m’entraînaient et, en même
temps, me révoltaient par leur cruauté, leur servilité envers la
richesse et la force, par l’absence de ce qu’on appelle la morale
obligatoire pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander à Charko
s’il connaissait l’enseignement du Christ.
--Certainement! répondit-il en haussant les épaules. Mais, quand je
l’eus bien interrogé, il se trouva qu’il ne savait que ceci: «Il avait
existé un certain Jésus qui s’était révolté contre les lois des Juifs,
et les Juifs le mirent en croix à cause de cela. Mais il était Dieu et
ne mourut pas sur la croix; il s’éleva au ciel et donna aux hommes
d’autres lois.»
--Lesquelles? demandai-je.
Charko me regarda avec un étonnement moqueur et dit:
--Tu es chrétien? Bon! moi aussi. Sur terre, presque tous sont
chrétiens. Alors, que demandes-tu? Tu vois comment tout le monde fait...
C’est ça, la loi du Christ!
Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie de Jésus. Il écouta, au
commencement, avec attention, puis peu à peu se détacha et finit par
bâiller.
Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je m’adressai de nouveau à son
esprit. Je lui parlai des avantages qu’on peut tirer de la charité, de
la science, de la justice,--je parlai des avantages et seulement des
avantages!
--Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il n’y a pas à la lui
apprendre; même aveugle, il trouvera son chemin! me répondit
paresseusement le prince Charko.
Il savait se demeurer fidèle à lui-même; cela provoquait mon respect.
Mais il était sauvage, cruel, et je sentais, par instants, qu’une
étincelle de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais pourtant
pas l’espoir de trouver un point de contact entre nous, un terrain sur
lequel nous pourrions nous rencontrer et nous comprendre.
Je me mis à lui parler plus simplement, je m’efforçai de me rapprocher
de lui. Il remarqua mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa
supériorité, prit un ton de plus en plus hautain avec moi. Je souffrais,
voyant mes arguments se briser en poussière contre le mur de pierre de
sa conception de la vie.
Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions des montagnes de la
Crimée. Depuis deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon. Elles
étaient bleues et semblaient de légères bandes de nuages. Je les
admirais de loin et rêvais de la côte de Crimée.
Mais le prince chantait des chansons géorgiennes et était sombre. Nous
avions dépensé tout notre argent et la possibilité d’en gagner ne se
présentait nulle part. Nous nous hâtions vers Théodocie, où l’on avait
commencé des travaux pour la construction d’un port.
Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait et qu’avec l’argent
gagné nous irions par mer jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup
d’amis et me trouverait facilement une place de... portier ou gardien.
Il me tapait sur l’épaule, d’un air protecteur, et me disait, en faisant
claquer sa langue:
--Je t’arrangerai une belle existence! Tsé, tsé! Tu boiras du vin,
autant que tu en voudras. Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras.
Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse Géorgienne, tsé, tsé,
tsé! Elle te fera de bons plats, te donnera des enfants, beaucoup
d’enfants, tsé, tsé!
Ce «tsé, tsé!» m’avait étonné au début, puis commença à m’agacer, enfin
me mit dans une fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler les
cochons; au Caucase, il exprime l’admiration, le regret, le plaisir, la
douleur.
Charko avait bien usé son élégant costume, et ses souliers étaient
ouverts en plus d’un endroit. Nous avions vendu le chapeau et la canne à
Kherson. Le chapeau avait été remplacé par une vieille casquette
d’employé de gare.
Quand il la mit pour la première fois, bien sur l’oreille, il me
demanda:
--Est-ce que cela me va? Est-ce joli?
* * * * *
Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé par Simphérople et nous
nous dirigions sur Yalta. J’étais dans un muet ravissement de la beauté
de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous côtés par la mer. Le
prince soupirait, gémissait, et, jetant autour de lui des regards
navrés, essayait de remplir son estomac vide avec d’étranges fruits.
L’expérience n’était pas toujours heureuse et il me disait avec un
humour méchant:
--Si cela me retourne à l’envers, comment irai-je plus loin? Hein? dis?
La possibilité de travailler ne se présentait pas et, n’ayant pas le sou
pour acheter du pain, nous faisions notre nourriture de fruits et
d’espérances en l’avenir. Et le prince Charko commençait déjà à me
reprocher ma paresse et mon manque d’initiative. Il devenait pénible;
mais, ce qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il faisait de
son extraordinaire appétit. Il se trouvait que, ayant déjeuné à midi
«d’un petit agneau» arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à
deux heures, manger sans effort pour son dîner trois assiettes de soupe,
une marmite entière de mouton au riz, une énorme quantité de viande,
toutes sortes de mets caucasiens, et boire, par-dessus le marché, sans
mesure. Il me parlait, des jours entiers, de ses goûts et de ses
connaissances en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer sa langue,
les yeux ardents, les dents aiguës et grinçantes, aspirant et avalant
avec bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment de ses lèvres
éloquentes. Alors, il m’inspirait un dégoût que j’avais peine à lui
cacher.
Un jour, aux environs de Yalta, je me louai pour émonder un jardin
fruitier; je pris d’avance la paye de ma journée et j’achetai, pour tout
cet argent, de la viande et du pain. Quand j’eus apporté mon emplette,
le jardinier m’appela et je le rejoignis, ayant laissé les provisions à
Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte de mal de tête. Au
bout d’une heure, je revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait rien
exagéré de son appétit. Il ne restait pas une miette de ce que j’avais
acheté. Ce n’était pas une action de bon camarade; mais je me tus,--pour
mon malheur, comme la suite le prouva.
Charko nota mon silence et l’exploita à sa manière. A partir de cette
époque, il se produisit quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je
travaillais, et lui, refusant sous différents prétextes le travail,
mangeait, dormait et me houspillait. Je ne suis pas un disciple de
Tolstoï. Il me semblait ridicule et triste de voir ce robuste garçon me
regarder avec avidité, quand, las après la besogne, je le rejoignais
dans un coin d’ombre. Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste
encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de moi parce que je
travaillais. Il se moquait parce que lui-même avait appris à mendier et
que j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement, quand il
avait mendié, il se gênait devant moi; mais, plus tard, quand nous
approchâmes d’un village tatare, il fit ses préparatifs sous mes yeux.
Il s’appuyait à un bâton et traînait une jambe comme si elle lui faisait
mal, sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient rien à un
garçon robuste. Je me disputai avec lui, lui démontrant la honte de son
action... Il riait.
--Je ne sais pas travailler, me répondait-il brièvement.
On lui donnait avec parcimonie. Je commençais alors à être souffrant. La
route m’était plus dure chaque jour et mes rapports avec Charko plus
intolérables. Maintenant, il exigeait avec âpreté que je l’entretinsse.
--C’est toi qui me conduis? Conduis, alors! Est-ce que je puis, moi,
faire une si longue route à pied? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis
mourir à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir, pourquoi veux-tu
me tuer? Qu’est-ce qui arrivera si je meurs? Ma mère pleurera, mon père
pleurera, mes camarades pleureront! Combien est-ce que cela fait de
larmes?
J’écoutais ces discours sans impatience. Une étrange pensée commençait à
se glisser dans mon cerveau et me faisait supporter tout cela. Parfois,
quand il dormait, je m’asseyais à côté de lui et, observant son visage
tranquille et immobile, je me répétais, comme si je commençais à deviner
quelque chose:
«Mon compagnon... mon compagnon...»
Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait parfois que Charko
ne faisait qu’user de son droit en exigeant de moi, avec tant
d’assurance et de volonté, que je lui vinsse en aide et que j’eusse soin
de lui. Dans cette exigence, il y avait du caractère, de la force. Il
m’asservissait et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque
frémissement de sa physionomie, m’efforçant de me représenter où il
s’arrêterait dans son empiètement sur une personnalité étrangère. Lui,
se sentait très bien; il chantait, dormait et se moquait de moi quand il
le voulait. Il nous arrivait de nous quitter pour un jour ou deux et
d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais de pain et d’argent,
quand j’en avais, et lui disais où il devait m’attendre. Quand nous nous
retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance et irritation, me
rencontrait joyeusement, avec triomphe, et me disait, toujours en riant:
--Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul, que tu m’avais abandonné,
ha! ha! ha!
Je lui donnais à manger, je lui parlais des beaux sites que j’avais vus
et, une fois, à propos de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de
Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.
--Hé! des vers!... Il faut des chansons, pas des vers. Je connaissais un
homme, un Géorgien, Mato Legeava, qui savait chanter des chansons!
Quelles chansons! Quand il chantait, aïe, aïe, aïe! Et fort, il chantait
très fort, comme si on lui retournait un poignard dans le gosier!... Il
a égorgé un aubergiste et a été envoyé en Sibérie.
Après chacun de mes retours, je tombais toujours plus bas dans son
opinion et il ne savait pas me le dissimuler.
Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais à peine la possibilité de
gagner un rouble ou un rouble et demi par semaine, et cela était
naturellement bien insuffisant pour deux. Les aumônes de Charko ne nous
faisaient faire aucune économie. Son estomac était un petit gouffre qui
engloutissait tout,--le raisin, les melons, le poisson salé, le pain,
les fruits secs,--et ce gouffre paraissait s’élargir avec le temps et
exiger sans cesse de plus larges offrandes.
Charko me pressait de quitter la Crimée, disant, avec raison, que
c’était déjà l’automne et que la route était encore longue. J’en
convins. En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la Crimée, et
nous partîmes pour Théodocie, dans l’espoir d’y gagner enfin l’argent
que nous n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se nourrir de
fruits et d’espoir dans l’avenir.
Pauvre avenir! A force d’être trop attendu, il perd presque tout son
charme quand il devient le présent.
Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ, nous nous arrêtâmes
pour la nuit. Je décidai Charko à suivre la grève; c’était plus long,
mais je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes un feu et nous nous
couchâmes auprès. La soirée était magnifique. La mer, d’un vert sombre,
battait contre les rochers au-dessous de nous; le ciel bleu se taisait
triomphalement au-dessus de nos têtes et, autour de nous, bruissaient
doucement les buissons et les arbres odorants. La lune se levait. Du
feuillage capricieux des tchinars, tombaient des ombres qui rampaient
sur les pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation. Ses
trilles argentins fondaient dans l’air, plein du bruit caressant et doux
des vagues; et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri nerveux
d’un insecte. Le feu brillait joyeusement et sa flamme semblait être un
grand bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi éveillait des
ombres, qui dansaient gaiement autour de nous, comme faisant parade de
leur vivacité devant les ombres lentes de la lune. Dans l’air
résonnaient parfois des sons étranges. Le large horizon d’eau était
désert, le ciel sans nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre
en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur... Enivré par la
majestueuse beauté de la nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse
harmonie de couleurs, de sons et de parfums; le timide sentiment d’une
auguste présence me remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de battre,
tant ma joie de vivre était grande.
Tout à coup, Charko éclata de rire.
--Ha! ha! ha! quelle figure bête tu as! Tout à fait un mouton, ha! ha!
ha!
Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté au-dessus de ma tête.
Mais cela était pire. Oui, c’était drôle peut-être; mais, comme c’était
humiliant! Lui, Charko, riait aux larmes; moi, je me sentais prêt à
pleurer,--pour une autre raison. Dans mon gosier, il y avait comme une
pierre; je ne pouvais parler et je le regardais avec des yeux fous, ce
qui augmentait encore son hilarité. Il se roulait par terre, se serrant
le ventre; et moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui m’avait été
fait. Cet affront était terrible, et les rares personnes qui, j’espère,
le comprendront,--parce qu’elles-mêmes ont passé par des émotions
analogues,--sentiront de nouveau peser dans leur âme cette lourdeur.
--Cesse! criai-je, furieux.
Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant s’arrêter. Le paroxysme
du rire le tenait; il gonflait les joues, roulait les yeux et éclatait
encore. Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai longtemps,
sans pensée, sans conscience, plein du poison de l’isolement et de
l’humiliation. J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais de
silencieuses déclarations d’amour, de l’amour que doit éprouver un
homme, quand il est un peu poète,--et elle, dans la personne de Charko,
avait éclaté de rire à mon exaltation! Je serais allé loin dans mon
réquisitoire contre la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si des
pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière moi.
--Ne te fâche pas! dit Charko, d’un air confus, en me touchant doucement
l’épaule. Tu priais? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi... Il parlait
du ton timide d’un enfant qui s’est mis en faute et moi, malgré toute
mon exaltation, je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure,
ridiculement tordue par le trouble et la crainte.
--Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais.--Il secouait négativement
la tête.--Je vois que tu es doux, que tu travailles... et que tu ne me
fais pas travailler. Et je me demande pourquoi... Sûrement, c’est qu’il
est bête comme un mouton...
Il disait cela pour me consoler! Pour me faire des excuses!... Alors,
naturellement, après ces consolations et ces excuses, il ne me restait
plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes passées, mais celles à
venir.
Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément, et moi je restais
assis à côté de lui et je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le plus
fort semble faible et sans défense, et Charko faisait pitié. Ses grosses
lèvres étaient entr’ouvertes et, avec ses sourcils relevés, lui
faisaient une mine enfantine de timide étonnement. Il respirait
paisiblement, mais quelquefois il s’agitait et parlait, disait, en
langue géorgienne, des phrases entières, suppliantes et pressées. Autour
de nous régnait cette tranquillité exaspérée de laquelle on attend
toujours quelque chose et qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par
sa paix absolue et la complète absence du son, cette ombre vivante du
mouvement. Le doux bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous. Nous
étions dans une espèce de creux, abrité de buissons épineux et semblable
à la gueule moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko et je
pensais: «C’est mon compagnon... Je puis l’abandonner ici, mais je ne
puis m’en aller de lui, parce que son nom est légion... C’est le
compagnon de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à la tombe.»
* * * * *
Théodocie trompa nos espérances. Quand nous y arrivâmes, il y avait à
peu près quatre cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de l’ouvrage
et devaient se contenter du rôle de spectateurs dans la construction du
dock. Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs, des Grecs, des
Géorgiens, des gens de Smolensk, de Poltava, des vagabonds. Partout,
dans la ville et aux alentours, erraient des groupes ternes, accablés,
d’«affamés» et couraient comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de
Crimée.
On nous prit aussi pour des affamés, au commencement. On tira de nous le
profit qu’on put: dans la foule, on arracha des épaules de Charko le
paletot que je lui avais acheté, puis on coupa la courroie de mon sac.
Mais, après quelques démêlés, on nous restitua notre bien; la horde
s’était aperçue d’une parenté d’âme de nous à elle; et les va-nu-pieds
sont des gens d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.
Quand nous nous fûmes assurés que nous n’avions rien à faire là et qu’on
voulait construire la digue sans nous,--alors nous nous offensâmes et
partîmes pour Kertch.
Mon compagnon tint parole: il ne me molestait plus, mais il souffrait
beaucoup de la faim; il était sombre comme la gorge du Darial. Il
grinçait des dents comme un loup quand il voyait quelqu’un manger et
m’épouvantait par les récits de toute la nourriture qu’il aurait voulu
absorber. Depuis quelque temps, il commençait à songer aux femmes.
D’abord, en passant, avec des soupirs de regret, puis toujours plus
souvent, avec des sourires avides «d’homme de l’Orient»; enfin, il ne
put voir aucune femme, n’importe de quel âge ou de quel physique, sans
me faire des remarques cyniques et pratiquement philosophiques, se
rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait des femmes si
librement, avec une telle connaissance de la matière et d’un point de
vue si direct, que je ne pouvais que cracher. Une fois, j’essayai de lui
prouver que la femme était un être qu’il devait sous tous les rapports
considérer comme son égal; puis, voyant que non seulement il se blessait
de mes paroles, mais était prêt à éclater en fureur à cause de
l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de renoncer à toute
remontrance jusqu’au moment où Charko n’aurait plus faim.
Nous nous mîmes en route pour Kertch, non par la côte mais par la steppe
pour raccourcir le chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une
galette d’orge de trois livres, achetée chez un Tatare avec notre
dernier argent. Pour cette triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch,
nous étions incapables de chercher de l’ouvrage et même pouvions à peine
nous tenir sur nos jambes. Les tentatives que faisait Charko pour
mendier du pain dans les villages n’aboutissaient à rien. Partout on
répondait laconiquement: «Il y en a beaucoup comme vous.» Ce qui était
incontestablement vrai: en effet, il y avait une effroyable quantité de
gens qui demandaient du pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par
groupes de trois à vingt et plus: ils allaient, avec des enfants, les
portant ou bien les traînant par la main. Et tous ces enfants étaient
transparents; sous leur peau bleue semblait couler non du sang mais un
liquide malsain, fétide et trouble... Et leurs os sortaient sous leur
peau usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul regard jeté sur
eux, le cœur se serrait de lourde tristesse et faisait mal
intolérablement et désespérément.
Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue route, ces enfants ne
criaient même pas. Ils regardaient seulement autour d’eux, avec des yeux
aigus et divers qui brillaient avidement à la vue d’un potager ou d’un
champ non moissonné; et, quand ils regardaient leurs parents, ils
semblaient demander pourquoi on les avait fait naître. Parfois, passait
une télègue et dessus se balançait, conduisant un cheval, une vieille
femme maigre comme un squelette et autour d’elle étaient ces têtes
d’enfants aux yeux tristes, regardant la terre des autres. Le cheval,
osseux et usé, avance à peine et agite piteusement sa tête pointue à la
crinière emmêlée... Autour de la télègue et la suivant, vont les grands.
Leurs têtes sont baissées; les bras pendent comme des lanières; les yeux
sont ternes et égarés, ils ne brillent même pas de fièvre et sont pleins
d’indicible et frappante douleur. Et tout cela avance comme en rampant,
lentement et en silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens,
rejetés de la vie par le malheur, avaient peur de troubler la
tranquillité des gens plus heureux chez qui ils étaient venus...
Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces enterrements sans morts...
Quand il nous arrivait d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les
malheureux nous demandaient avec une douceur timide:
--Est-ce loin, ami, le village?
Et, quand nous répondions, ils soupiraient et se taisaient en nous
regardant.
Mon camarade détestait ces concurrents invincibles, dans ses expéditions
de mendicité. La provision de forces vitales de son organisme ne lui
permettait pas, malgré l’aridité de la marche et l’insuffisance de la
nourriture, de prendre un aspect aussi pitoyable que celui dont
pouvaient, en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection en son
genre, et il disait, dès qu’il les apercevait au loin:
--Encore? Fi, fi, fi! Pourquoi viennent-ils? Est-ce que la Russie leur
est étroite? Je ne comprends pas. Le peuple est bête en Russie.
Et, quand je lui expliquais les raisons qui faisaient aller le peuple
russe en Crimée, il hochait la tête avec méfiance et répondait:
--Je ne comprends pas! Comment est-ce possible?... Chez nous, en
Géorgie, on ne fait pas de telles stupidités.
Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et affamés. Il était tard et nous
fûmes obligés de nous installer pour la nuit sous la passerelle qui
allait du bateau à vapeur au quai.
Il était plus prudent de nous cacher: nous savions que, quelque temps
avant notre arrivée, tout le superflu de la population de Kertch, tous
les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville, et nous redoutions
d’être emmenés au poste. Charko étant muni d’un passeport qui ne lui
appartenait pas, nos destinées pouvaient se compliquer d’une manière
grave.
Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement, toute la nuit, de
leur écume et, à l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle, trempés
et transis. Toute la journée nous marchâmes sur la plage et toute ce que
nous gagnâmes fut dix copeks que me donna la femme d’un pope pour qui je
portai un sac de melons du bazar chez elle.