vapeur qui, se balançant orgueilleusement sur le sein tumultueux de la
mer, s’élança sur les vagues. Les vagues se ruèrent, furieuses, contre
lui. Fort et beau, brillant au soleil de tout son métal, à un autre
moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil créateur des hommes qui
savent vaincre l’élément... Mais à côté de moi gisait un
homme,--élément!
* * * * *
Nous cheminions dans la province de Tersk. Charko était ébouriffé et
déguenillé à faire peur et méchant comme un diable. Pourtant, il ne
souffrait plus de la faim, car il y avait du travail à volonté. Mais il
se montra incapable de tout effort. Une fois, il tenta de se poster près
d’une machine à battre le blé pour décharger la paille: mais, au bout
d’une demi-journée, il y renonça, s’étant mis les mains en sang. Une
autre fois, nous déracinions des troncs d’arbres; alors, il s’arracha la
peau du cou avec son épieu.
Nous n’avancions que lentement. Deux jours de travail, puis un jour de
marche. Charko mangeait sans modération aucune et, par la faute de sa
gloutonnerie, je n’arrivais pas à gagner l’argent qu’il fallait pour lui
acheter quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement n’était
que trous variés, grotesquement réunis par des pièces de différentes
couleurs. Je le suppliai de ne pas entrer dans les cabarets des villages
et de ne pas boire le vin qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune
attention à mes remontrances.
Un jour, dans un village, il retira de mon sac cinq roubles que j’avais
amassés à grand’peine et secrètement, bien qu’à son intention, et revint
le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné d’une grosse
femme cosak, qui me salua en ces termes:
--Bonjour, maudit hérétique!
Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai pourquoi j’étais un
hérétique, elle me répondit avec aplomb:
--Parce que, grand diable, tu défends à ce garçon d’aimer les femmes!
Est-ce que tu peux le lui défendre, si la loi le permet? Anathème!
Charko se tenait à côté d’elle et approuvait ses paroles par des
hochements de tête. Il était très ivre et, à chaque mouvement qu’il
faisait, il se balançait comme si ses membres étaient dévissés. Sa lèvre
inférieure pendait. Ses yeux ternes me regardaient avec une obstination
stupide.
--Qu’as-tu à nous dévisager? Rends-lui son argent! cria la femme avec
bravoure.
--Quel argent? demandai-je étonné.
--Rends-le-lui, rends-le-lui! Je te conduirai à la police. Rends les
cent cinquante roubles que tu lui as pris à Odessa!
Que fallait-il faire? Cette diablesse de femme pouvait vraiment, ivre
comme elle l’était, ameuter la police et alors les autorités du village,
sévères aux gens qui voyagent à notre manière, nous auraient fait
arrêter. Et qui pouvait prévoir les suites d’une arrestation pour Charko
et moi? Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement la femme, ce
qui ne me coûta certainement pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal,
à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai. Elle tomba à terre
entre les melons et s’endormit. Je couchai Charko et, le lendemain, de
grand matin, nous quittâmes le village, laissant la femme avec les
melons.
Malade de l’ivresse de la veille, le visage bouffi et chiffonné, Charko
crachait sans cesse et soupirait profondément. J’essayai de lui parler;
mais, il ne me répondait pas et branlait seulement de la tête comme un
cheval fatigué.
Le jour devenait chaud et l’air était imbibé des lourdes émanations du
sol humide, couvert d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque
aux épaules. Tout, autour de nous, était immobile; la verte mer de
velours soufflait vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils
donnaient le vertige...
Pour abréger la route, nous suivions un étroit sentier sur lequel
rampaient de petits serpents rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A
notre droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de nuages étincelant
l’argent au soleil: c’étaient les montagnes du Daguestan. Le silence qui
régnait à l’entour endormait l’esprit et faisait doucement rêver. A
notre poursuite, sur le ciel, avançaient lentement des monceaux noirs de
nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel derrière nous, tandis que,
devant, tout était clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent
détachés et volassent brusquement dans l’espace, nous dépassant et
masquant davantage le ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses
roulements furieux se rapprochaient toujours. De grosses gouttes de
pluie commencèrent à tomber et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un
son métallique.
Nous n’avions où nous cacher. Tout devint sombre, et le bruit de
l’herbe, bien que plus fort, fut comme peureux. Un coup de tonnerre
éclata, et les nuages tressaillirent, saisis par le feu bleu. Puis, de
nouveau, tout devint sombre et la chaîne argentée de montagnes se perdit
dans l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents et, l’un après
l’autre, les coups de tonnerre se mirent à rouler, terribles, dans la
steppe déserte. L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait à
terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait et s’agitait. Les
éclairs aveuglants déchiraient les nuages... Dans leur éclat bleu se
levait au loin la chaîne de montagnes, étincelante de feux bleus,
argentée et froide, et, quand les éclairs s’éteignaient, elle
disparaissait comme si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout
grondait, frémissait, repoussait les sons et les faisait naître. On eût
dit que le ciel, trouble et courroucé, purifiait par le feu la terre de
toute souillure et que la terre tremblait d’effroi devant cette fureur.
Charko frissonnait et grognait comme un chien ahuri. Et je me sentais
gai, soulevé au-dessus des choses quotidiennes, tandis que j’observais
ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la steppe. Le merveilleux
chaos m’entraînait et provoquait en moi une humeur héroïque qui
emportait mon âme dans une terrible et sauvage harmonie.
Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de quelque manière mon
sentiment débordant d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui
vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme bleue qui embrasait le
ciel semblait brûler aussi dans ma poitrine; mais, comment pouvais-je
exprimer mon trouble et mon exaltation devant le tableau grandiose de la
nature?...
Je me mis à chanter,--haut, de toute ma force. Le tonnerre grondait, les
éclairs brillaient, l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais
en pleine affinité avec tous ces sons... J’étais exalté; sentiment
excusable, puisque cela ne faisait de tort à personne, sauf à moi.
J’étais plein du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante
beauté, cette force qui se déchaînait dans la steppe, de me sentir plus
près d’elle... La tempête dans la mer et l’orage dans la steppe! Je ne
connais rien de plus magnifique dans la nature.
Je criais donc, fermement persuadé que je ne dérangeais ainsi personne
et que je ne mettais personne dans la nécessité de me critiquer. Quand,
tout à coup, quelqu’un me saisit rudement les jambes et je tombai assis
dans une mare. Charko me regardait dans la face, avec des yeux sérieux
et courroucés.
--Es-tu fou? Non? Alors, tais-toi! ne crie pas! Je te déchirerai le
gosier! comprends-tu?
Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi je le gênais.
--Tu m’effraies! Comprends-tu? Le tonnerre gronde, Dieu parle,--et toi
tu cries... Que penses-tu de toi-même!
Je lui répondis que j’avais le droit de chanter si je le voulais, de
même que lui.
--Et moi, je ne le veux pas! dit-il catégoriquement.
--Ne chante pas, lui dis-je.
--Et toi non plus, ne chante pas! me répondit sévèrement Charko.
--Si, je préfère chanter...
--Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines? demanda Charko en colère. Qui
es-tu donc? As-tu une maison? as-tu une mère? un père? As-tu des
parents? de la terre? Qui es-tu, ici-bas? Tu penses que tu es un homme?
C’est moi qui suis un homme! C’est moi qui ai tout!--Il se frappa la
poitrine.--Je suis un prince!... Et toi... toi, tu n’es rien. Tu ne
possèdes rien! Tu dis: «je suis cela!» Qui peut le savoir? Et moi on me
connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends! Ne marche pas contre moi. Tu
me sers, tu seras content! Je te paierai dix fois! Que fais-tu pour moi?
Tu ne pourrais pas faire autrement; tu dis toi-même que Dieu a ordonné
de servir sans récompense! Et moi, je te récompenserai! Pourquoi me
tourmentes-tu? tu me sermonnes, tu m’effraies? Tu voudrais que je sois
comme toi? Ce n’est pas bien! Tu ne dois pas me rendre pareil à toi! Eh!
Eh! fi, fi!...
Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait... Je le regardais en face, la
bouche béante d’étonnement. Il déversait évidemment le trop plein
d’indignation, de rancune et de mécontentement accumulé pendant la durée
de notre voyage. Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans la
poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits les plus importants de
son discours, me tombait dessus de toute sa masse. La pluie nous
arrosait, le tonnerre grondait sans répit au-dessus de nous et Charko,
pour être entendu de moi, criait à plein gosier.
Le tragi-comique de ma situation m’apparut distinctement et me fit
éclater de rire.
Charko cracha et se détourna de moi.
* * * * *
Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko devenait absorbé et
taciturne. Un changement s’était fait dans son visage amaigri, mais
toujours impassible. Non loin de Vladikavkas nous entrâmes dans une
ferme de Tcherkess et nous nous louâmes pour la moisson du maïs.
Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess, qui ne parlaient
presque pas le russe, se moquaient de nous et nous injuriaient dans leur
langue, nous décidâmes de quitter la ferme, effrayés par la croissante
animosité des indigènes. Nous nous étions éloignés de dix verstes
environ, quand Charko tira tout à coup de sa blouse une pièce de
mousseline et, me la montrant avec triomphe, s’écria:
--Plus besoin de travailler! Nous vendrons cela et nous achèterons tout
ce qu’il nous faut. Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu
comprends?
J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant la mousseline, je la
jetai de côté et regardai en arrière. Les Tcherkess ne badinent point.
Peu de jours auparavant, les Cosaks nous avaient raconté ceci: un
chemineau, en quittant la ferme où il avait travaillé, emporta une
cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le fouillèrent et, ayant
trouvé la cuiller, ouvrirent le ventre du voleur avec un poignard, y
enfoncèrent la cuiller et partirent tranquilles, laissant l’homme dans
la steppe où des Cosaks le trouvèrent à demi mort. Il leur fit ce récit
et mourut pendant qu’on le transportait au village. Les Cosaks nous
avaient avertis à plusieurs reprises de nous tenir sur nos gardes avec
les Tcherkess et nous avaient raconté quelques histoires instructives du
même genre, que je n’avais aucune raison de ne pas prendre au sérieux.
Je les rappelai à Charko. Il se tenait devant moi, m’écoutait et, tout à
coup, silencieux, les dents découvertes et les yeux pincés, se jeta sur
moi, d’un bond de chat. Pendant à peu près cinq minutes, nous nous
cognâmes ferme, et enfin Charko me cria avec colère:
--C’est assez!
Las tous les deux, nous nous taisions, assis en face l’un de l’autre.
Charko regardait piteusement dans la direction où j’avais jeté la
mousseline rouge et dit enfin:
--Pourquoi nous sommes-nous battus? Fi, fi! C’est très bête. Est-ce toi
que j’ai volé? De quoi te fâches-tu? J’ai eu pitié de toi, c’est
pourquoi j’ai volé... Tu travailles, et moi, je ne sais pas
travailler... Que me reste-t-il à faire? Je voulais te venir en aide...
Tsé, tsé!
J’essayai de lui expliquer ce que c’était qu’un vol.
--Je te prie de te taire! Ta tête est comme du bois, me dit-il avec
mépris, et puis il expliqua:--Quand tu te sentirais mourir, tu volerais
bien? Hein? Et est-ce une existence? Tais-toi!
Par crainte de l’irriter encore, je me tus. C’était le second cas de
vol. La première fois, quand nous étions sur la mer Noire, il avait
dérobé à des pêcheurs grecs une balance de poche. Alors aussi, nous
avions failli nous battre.
--Eh! bien, avançons, dit-il, quand nous nous fûmes tous les deux
tranquillisés et reposés et que nous eûmes fait la paix.
Nous poursuivîmes notre chemin. Chaque jour, Charko devenait plus
sombre; il me regardait d’un air bizarre et d’en-bas. Une fois, comme
nous avions dépassé le défilé du Darial et que nous descendions le
Goudaour, il me dit:
--Encore un jour ou deux et nous serons à Tiflis... Tsé, tsé! fit-il
avec sa langue, et il s’épanouit de plaisir. J’arriverai à la maison.
«Où as-tu été?--J’ai voyagé.» J’irai au bain, aha! je mangerai beaucoup.
Ah! beaucoup! Je dirai à ma mère: «J’ai très envie de manger.» Je dirai
à mon père: «Pardonne-moi. J’ai eu beaucoup de chagrin, j’ai vu beaucoup
de choses, de différentes choses! Les va-nu-pieds sont de braves gens!»
Quand j’en rencontrerai un, je lui donnerai un rouble, je le conduirai
au cabaret et je lui dirai: «Bois du vin; moi-même, j’ai été un
va-nu-pieds.» Je parlerai aussi de toi à mon père... «Voici un homme! Il
m’a servi de frère aîné. Il m’a sermonné. Il m’a battu, le chien!... Il
m’a nourri. Et maintenant, lui dirai-je, c’est toi qui dois le nourrir.
Nourris-le un an. Un an, pas moins!» Entends-tu, Maxime?
J’aimais l’entendre parler ainsi. Il avait alors quelque chose
d’enfantin et de simple. Et de semblables discours m’intéressaient
d’autant plus que je ne connaissais personne à Tiflis et que l’hiver
approchait; déjà, sur le Goudaour, la tourmente nous avait saisis.
J’avais quelque espoir en Charko.
Nous avancions rapidement. Nous voici à Mschet, l’ancienne capitale de
l’Ibérie. Demain, nous serons à Tiflis.
J’entrevis, de loin encore, de cinq verstes environ, la capitale du
Caucase, serrée entre deux montagnes. C’était la fin du voyage!...
J’étais vaguement heureux, Charko était indifférent. Il regardait, avec
des yeux stupides, devant lui, crachait de temps en temps sa salive
d’affamé et se prenait à chaque instant le ventre avec une grimace de
douleur. Il avait imprudemment mangé trop de carottes crues, cueillies
en route.
--Tu t’imagines que moi, un noble Géorgien, j’irai dans ma ville, de
jour, comme je suis, sale et déguenillé? Non, nous attendrons jusqu’au
soir. Arrête!
Nous nous assîmes près du mur d’une construction vide et, ayant roulé
chacun une dernière cigarette, tremblants de froid, nous fumâmes. Sur la
route militaire de Géorgie soufflait un vent tranchant et fort. Charko,
assis, chantait entre ses dents une chanson triste... Je pensais à une
chambre tiède et aux autres supériorités de la vie fixe sur la vie
errante.
--Allons! dit d’un air décidé Charko en se levant.
Le jour était tombé. La ville allumait ses feux. C’était joli: les feux,
les uns après les autres, sautaient d’on ne savait où dans l’obscurité,
qui emmitouflait sourdement la vallée au fond de laquelle la ville se
cachait.
--Écoute! Donne-moi ton bachlik, pour que je puisse me couvrir le
visage... Pour que les amis ne me reconnaissent pas, peut-être!
Je donnai le bachlik. Nous étions dans la rue Olginskaïa. Charko
sifflait d’un air résolu.
--Maxime! Tu vois la station de tramways, là-bas? Ce pont? Vas-y;
attends! Je te prie, attends-moi! J’entrerai dans une maison, je
demanderai à un ami des nouvelles des miens, du père, de la mère...
--Tu ne seras pas long?
--Un instant... Je reviens!
Il se jeta rapidement dans une petite rue étroite et sombre et y
disparut... pour toujours.
Je ne rencontrai jamais plus cet homme, mon compagnon pendant presque
quatre mois de ma vie; mais je songe souvent à lui avec un bon sentiment
et un rire gai.
Il m’a enseigné beaucoup de choses qu’on ne trouve pas dans les plus
gros livres écrits par les sages,--parce que la sagesse de la vie est
toujours plus profonde et plus large que la sagesse des hommes.
TABLE
PRÉFACE
MAXIME GORKI 5
LES VAGABONDS
MALVA 59
KONOVALOV 147
TCHELKACHE 239
MON COMPAGNON 301
ACHEVÉ D’IMPRIMER
le vingt-quatre mars mil neuf cent un
PAR
BLAIS ET ROY
A POITIERS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE