sa moustache crânement retroussée; sur ses lèvres rayonnait un sourire
gai et bon enfant. Il était chaussé de hautes bottes solides, vêtu d’une
jaquette, d’un pantalon de cuir, et ressemblait à un chasseur. Tout le
costume, un peu râpé, mais en bon état encore et lui allant bien, le
faisait paraître plus large, dissimulait ce qu’il avait de trop anguleux
et lui donnait un air martial.
--Eh! petit veau, lève-toi! dit-il en poussant Gavrilo du pied.
Celui-ci sursauta et, ne le reconnaissant pas de prime abord, fixa sur
lui des yeux ternes. Tchelkache éclata de rire.
--Comme tu es fait!... s’écria enfin Gavrilo avec un large sourire. Tu
es devenu un monsieur!
--Ça se fait vite chez nous! Quel poltron tu es! Aïe, aïe! Combien de
fois t’es-tu préparé à mourir, dans la nuit d’hier, hein? Dis...
--Mais, vois-tu, c’est ma première affaire de ce genre! On peut y perdre
son âme pour le reste de ses jours!
--Irais-tu encore une fois?
--Encore? mais il faut voir pour quels bénéfices? Voilà.
--Deux cents.
--Deux cents, dis-tu? Oui, j’irais.
--Arrête!... Et ton âme?
--Peut-être ne la perdrais-je pas! dit en souriant Gavrilo. Et on
deviendrait un homme pour le reste de ses jours!
Tchelkache éclata de rire.
--C’est bon, assez plaisanter! Nageons vers la grève. Apprête-toi.
--Moi? mais je suis prêt...
Ils se remirent en bateau, Tchelkache au gouvernail, Gavrilo aux rames.
Le ciel gris est tout tendu de nuages; la mer, d’un vert trouble, joue
avec leur embarcation, la fait sauter sur ses vagues encore petites, qui
jettent dedans des gouttes claires et salées. Devant la proue du bateau,
très loin, apparaît la ligne jaune de la plage sablonneuse; derrière la
quille, est la libre et joueuse mer, toute creusée par des troupeaux de
vagues qui courent, déjà parées de leur superbe frange d’écume. Au loin,
il y a des vaisseaux qui se balancent sur le sein de la mer et, à
gauche, toute une forêt de mâts et les masses blanches des maisons de la
ville. De là coule sur la mer un bruit sourd, qui roule avec le bruit
des vagues et crie une musique belle et retentissante... Et sur tout
cela s’étend un mince voile de brouillard qui éloigne les objets les uns
des autres.
--Eh! il y aura une belle danse ce soir! fit Tchelkache en indiquant la
mer d’un mouvement de la tête.
--Une tempête? demanda Gavrilo. Il labourait puissamment la mer avec ses
rames. Il était trempé de la tête aux pieds par les gouttes que le vent
chassait.
--Éhé! affirma Tchelkache.
Gavrilo le regarda avec curiosité.
--Combien t’a-t-on donné? demanda-t-il enfin, voyant que Tchelkache ne
se disposait pas à parler.
--Voilà! dit Tchelkache. Il tendit à Gavrilo quelque chose qu’il tira de
sa poche.
Gavrilo vit des billets multicolores, et tout revêtit à ses yeux les
couleurs de l’arc-en-ciel.
--Eh!... Et moi qui pensais que tu te vantais! Combien?
--Cinq cent quarante!... Est-ce adroit?
--Certes!... murmura Gavrilo, reconduisant d’un regard avide les cinq
cent quarante roubles de nouveau disparus dans la poche. Eh! si c’était
à moi!--et il soupira d’un air abattu.
--Nous ferons la fête, petit! s’écria, avec enthousiasme, Tchelkache!
N’aie pas de craintes: je te paierai, frère... Je te donnerai quarante
roubles! Hein? es-tu content? Veux-tu ton argent tout de suite?
--Si tu ne le regrettes pas... eh! bien... j’accepte!
Gavrilo tremblait d’attente et d’un sentiment aigu qui lui suçait la
poitrine.
--Hahaha! poupée du diable! tu acceptes? Prends, frère, je t’en prie! je
t’en supplie, prends! Je ne sais pas où mettre tout cet argent;
débarrasse-moi, tiens!
Tchelkache tendit à Gavrilo quelques billets de dix roubles. L’autre les
prit, d’une main mal assurée, jeta les rames et se mit à cacher son
butin dans sa blouse, pinçant avidement les yeux et aspirant l’air
bruyamment comme s’il buvait quelque chose de chaud. Tchelkache le
regardait avec ironie. Et Gavrilo avait ressaisi les rames; il
manœuvrait nerveusement, en hâte, les yeux baissés, comme s’il avait
peur. Ses épaules et ses oreilles frémissaient.
--Dieu, que tu es avide! ce n’est pas bien. Du reste, pour un paysan...
--Ce qu’on peut faire avec de l’argent! s’écria Gavrilo, qui s’allumait
tout à coup de passion. Et il se mit à parler, d’une manière hachée,
hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant les mots au vol, de la
vie de campagne avec et sans argent: Respect, aisance, liberté,
gaieté...
Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une mine sérieuse et des yeux
pleins de secrètes pensées. Par moments, il souriait d’un air joyeux.
--Nous y sommes! fit-il enfin.
Une vague s’empara du bateau et le lança adroitement sur le sable.
--Fini, fini, fini tout à fait! Il faut tirer le bateau plus loin, pour
que la mer ne le reprenne pas. On viendra le chercher. Et maintenant,
adieu. La ville est à huit verstes. Tu retournes à la ville, hein?
Sur le visage de Tchelkache rayonnait toujours un sourire rusé et bon
enfant; il avait l’air de préparer quelque chose d’agréable pour
lui-même, et d’inattendu pour Gavrilo. La main dans la poche, il faisait
bruire des billets de banque.
--Non, je n’irai pas... Je...
Gavrilo étouffait et s’étranglait. En lui s’agitait une tempête de
désirs, de paroles, de sentiments qui s’entre-dévoraient. Il brûlait
comme du feu.
Tchelkache le regardait avec étonnement.
--Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-il.
--Ce n’est rien...
Mais le visage de Gavrilo rougissait et puis devenait gris. Le gars
piétinait sur place, comme s’il voulait se jeter sur Tchelkache, ou bien
comme s’il était déchiré par quelque désir difficile à réaliser.
Tchelkache éprouva un malaise à la vue de cette excitation. Il se
demandait sous quelle forme elle allait éclater.
Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil à un sanglot. Sa tête
était baissée, de sorte que Tchelkache ne pouvait voir l’expression de
son visage; il apercevait seulement les oreilles de Gavrilo, tantôt
rouges, tantôt pâles.
--Va au diable! s’écria Tchelkache avec un un geste de la main.
Serais-tu amoureux de moi? Dis?... Le voilà qui minaude comme une fille.
Es-tu navré de me quitter? Eh! nourrisson, parle, sinon je m’en vais!
--Tu t’en vas? cria Gavrilo d’une voix sonore. La plage, déserte et
sablonneuse, trembla à ce cri, et les vagues de sable, amenées par les
vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache aussi frémit. Tout à coup
Gavrilo s’arracha de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache, lui
étreignit les jambes de ses deux bras, et l’attira à lui. Tchelkache
s’ébranla, s’assit lourdement dans le sable et, grinçant des dents,
fendit l’air de son long bras au poing fermé. Mais il n’eut pas le temps
de frapper, arrêté par le regard confus et suppliant de Gavrilo.
--Ami! Donne-moi... cet argent! Donne, au nom du Christ. Quel besoin en
as-tu? Ce n’est qu’une nuit... une seule nuit... Et moi, cela me
prendrait des années... Donne... Je prierai pour toi... toujours... dans
trois églises... pour le salut de ton âme... Tu le jetterais au vent, et
moi, je le mettrai dans la terre. Ah! donne-moi cet argent. Dis, qu’en
feras-tu?... Y tiens-tu tant?... Une nuit... et te voilà riche! Fais une
bonne action! Tu es perdu, toi!... Tu ne trouveras pas ta voie, tandis
que moi!... Ah! donne-le-moi!
Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté en arrière, assis sur le
sable et s’y appuyant des deux mains, se taisait et regardait, avec des
yeux sortis effroyablement des orbites, le gars qui lui mettait sa tête
sur les genoux et chuchotait, en haletant, ses supplications. Tchelkache
le repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant la main dans sa
poche, jeta à Gavrilo les billets multicolores.
--Tiens, chien, avale! cria-t-il, tremblant de fureur, de pitié aiguë et
de haine envers cet esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit
un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux, dans toute sa personne.
--Moi-même je voulais te donner plus. Tu m’avais fait pitié hier... Je
pensais au village. Je me disais: «Venons en aide à ce gars.»
J’attendais pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais ou non. Et
toi, eh! guenille, mendiant!... Est-ce qu’on peut se mettre dans un état
pareil pour de l’argent... se martyriser ainsi? Imbéciles, diables
avides, qui s’oublient... qui se vendraient pour cinq copeks, hein?
--Ami... que le Christ te protège! Qu’ai-je donc à présent? Quoi? Des
milliers?... Je suis maintenant un richard! glapissait Gavrilo dans son
enthousiasme, tout frémissant et cachant l’argent dans sa blouse. Ah!
cher homme!... Je n’oublierai jamais! jamais! Et je dirai à ma femme et
à mes enfants de prier pour toi.
Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait ce visage rayonnant et
dénaturé par cette frénésie avide; il sentait que lui-même, le voleur et
le vagabond, arraché à tout ce qui lui était proche, ne deviendrait
jamais aussi rapace, vil, égaré. Jamais il ne serait tel! Cette pensée
et cette sensation, en lui donnant la conscience de sa liberté et de son
audace, le retenaient auprès de Gavrilo sur le bord désert de la mer.
--Tu m’as rendu heureux! criait Gavrilo et, s’emparant de la main de
Tchelkache, il se la fourrait contre le visage.
Tchelkache se taisait et montrait les dents comme un loup. Gavrilo
continuait son épanchement.
--Quelle idée m’est venue! Nous nagions ici... j’ai vu l’argent... Je me
disais: «Si je lui donnais»... à toi... «un coup de rame... un seul!
L’argent serait à moi; lui, je le jetterais à la mer»... toi, tu
comprends? Qui s’apercevrait de ta disparition? Et si on te trouve, on
ne fera pas d’enquête: qui, comment, pourquoi l’a-t-on tué? Tu n’es pas
un homme pour lequel en ferait du bruit! Tu es inutile sur terre! Qui
prendrait ton parti? Voilà! hein?
--Rends l’argent! rugit Tchelkache en saisissant Gavrilo à la gorge.
Gavrilo se débattit, une fois, deux fois... mais l’autre bras de
Tchelkache s’enroula comme un serpent autour de lui... Un bruit de toile
déchirée,--et Gavrilo gisait à terre, avec des yeux fous, attrapant
l’air avec ses mains et agitant les jambes. Tchelkache, droit, sec,
comme un fauve, montrait les dents d’un air méchant, riait d’un rire
serré, âpre, et sa moustache sautait nerveusement sur son visage
anguleux et aigu. Jamais, de toute sa vie, il n’avait reçu de coup si
douloureux, et jamais sa fureur n’avait été plus grande.
--Eh! quoi, es-tu heureux maintenant? demanda-t-il, à travers son rire,
à Gavrilo, et, lui tournant le dos, il s’en alla dans la direction de la
ville. Mais il n’avait pas fait deux pas que Gavrilo, se courbant comme
un chat, mit un genou à terre et, prenant un large élan, lui jeta une
pierre ronde, criant avec rage:
--U-une!
Tchelkache gémit, porta ses mains à sa nuque et se balança en avant,
puis se retourna du côté de Gavrilo et tomba le visage contre le sable.
Il bougea une jambe, essaya de soulever la tête et se raidit, vibrant
comme une corde tendue. Alors, Gavrilo se prit à courir au loin, là-bas,
vers l’ombre d’un nuage échevelé qui pendait sur la steppe brumeuse. Les
vagues bruissaient, courant sur le sable, se fondant avec lui et courant
encore. L’écume sifflait, les gouttes de l’eau volaient dans l’air.
La pluie tomba. Rare au commencement, elle devint vite serrée, lourde,
et coula du ciel en minces filets. Ils s’entrecroisaient, formant un
réseau qui masqua aussitôt le lointain de la steppe et le lointain de la
mer. Longtemps on ne vit rien que la pluie et ce long corps, couché sur
le sable près de la mer... Mais voici que, de la pluie, réapparut
Gavrilo, courant; il volait comme un oiseau. Il s’approcha de
Tchelkache, tomba à genoux devant lui et se mit à le retourner sur la
terre. Sa main plongea dans une glu chaude et rouge. Il trembla et
s’écarta, le visage pâle et fou.
--Frère, lève toi! chuchotait-il dans le bruit de la pluie à l’oreille
de Tchelkache.
Tchelkache revint à lui et, repoussant Gavrilo, dit d’une voix enrouée:
--Va-t’en!
--Frère, pardonne: c’est le diable qui m’a tenté... continuait Gavrilo,
tremblant, baisant la main de Tchelkache.
--Va, va-t’en! grogna l’autre.
--Remets-moi mon péché! Ami... pardonne!
--Va-t’en, va-t’en au diable! cria tout à coup Tchelkache qui s’assit
sur le sable. Son visage était pâle, méchant; ses yeux troubles se
fermaient comme s’il avait très sommeil... Que veux-tu encore? Tu as
fait ton affaire... et va-t’en! File!
Et il voulut pousser du pied Gavrilo, anéanti de douleur, mais il n’y
réussit pas et serait tombé si Gavrilo ne lui avait soutenu les épaules.
Le visage de Tchelkache était maintenant au niveau de celui de Gavrilo.
Tous deux étaient pâles, misérables et effrayants.
--Fi!
Tchelkache cracha dans les yeux grands ouverts de son ouvrier.
L’autre s’essuya humblement avec sa manche et murmura:
--Fais ce que tu veux... Je ne répondrai pas un mot. Pardonne-moi, au
nom du Christ!
--Nigaud, qui ne sais même pas voler! cria Tchelkache avec mépris. Il
arracha sa chemise sous sa veste et, sans rien dire, grinçant seulement
des dents, se mit à se bander la tête.
--As-tu pris l’argent? demanda-t-il enfin.
--Je ne l’ai pas pris, frère, je n’en veux pas! Il porte malheur!
Tchelkache fourra la main dans la poche de sa veste, retira la liasse
des billets, en remit un dans sa poche et jeta tout le reste à Gavrilo.
--Prends et détale!
--Je ne puis le prendre... je ne puis! Pardonne!
--Prends, je te dis! rugit Tchelkache, roulant effroyablement les yeux.
--Pardonne-moi! Alors, je le prendrai... dit timidement Gavrilo, et il
tomba aux pieds de Tchelkache sur le sable humide, que la pluie arrosait
généreusement.
--Tu mens, nigaud, tu le prendras tout de suite! dit avec assurance
Tchelkache et, lui soulevant la tête par les cheveux, avec effort, il
lui fourra l’argent au visage.--Prends, prends! Ce n’est pas pour rien
que tu as travaillé! N’aie pas honte d’avoir failli assassiner un homme!
Pour des gens comme moi, personne ne réclame. On dira plutôt merci quand
on l’apprendra. Tiens, prends! Personne ne saura ton action, et elle
mérite pourtant une récompense! Voilà.
Gavrilo vit que Tchelkache riait, et il éprouva un soulagement. Il serra
l’argent dans sa main.
--Frère! me pardonneras-tu? Tu ne veux pas? Dis? suppliait-il avec des
larmes.
--Petit frère! dit, en le contrefaisant, Tchelkache qui se dressait sur
ses jambes chancelantes. Pourquoi te pardonner? Il n’y a pas de quoi.
Aujourd’hui c’est toi, demain ce sera moi...
--Ah! frère, frère! soupira douloureusement Gavrilo, en hochant la tête.
Tchelkache était debout devant lui et souriait étrangement; le linge,
sur sa tête, rougissant peu à peu, devenait semblable à un bonnet turc.
La pluie tombait à torrents. La mer se plaignait sourdement et les
vagues battaient contre la plage, furieuses maintenant et courroucées.
Les deux hommes se taisaient.
--Adieu! dit avec une froide ironie Tchelkache.
Il trébuchait, ses jambes tremblaient et il portait bizarrement sa tête
comme s’il avait peur de la perdre.
--Pardon, frère! dit encore une fois Gavrilo.
--Ce n’est rien! répondit sèchement Tchelkache et il soutenait toujours
sa tête de la main gauche et, de la droite, se tirait doucement la
moustache.
Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à ce qu’il eût disparu dans
la pluie qui tombait toujours des nuages, serrée, en filets minces,
interminables, et enveloppait la steppe d’une brume impénétrable et
grise comme l’acier.
Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa, regarda l’argent
serré dans sa paume, soupira librement et profondément, cacha son butin
dans sa blouse et se mit à marcher, à larges pas fermes, dans la
direction opposée à celle où Tchelkache avait disparu.
La mer mugissait, jetait sur le sable de la plage de grandes vagues
lourdes, les brisait en écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait
avec acharnement la mer et la terre, le vent rugissait. Tout, à
l’entour, était rempli de plaintes, de cris, de bruits sourds. La pluie
masquait la mer et le ciel...
Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent lavé la tâche rouge à
l’endroit où avait été terrassé Tchelkache, elles eurent lavé les traces
de ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la plage, et la plage
déserte ne garda aucun souvenir du petit drame qui s’y était joué entre
deux hommes.
MON COMPAGNON
Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant trois jours, mon
attention fut attirée par sa personne râblée et pleine, au visage
caucasien encadré d’une jolie barbe. Il m’obsédait; je le voyais arrêté,
des heures entières, sur le granit du quai, suçant le pommeau de sa
canne, et ses yeux en amandes examinaient tristement l’eau trouble du
port. Dix fois par jour, il passait devant moi, de la démarche d’un
flâneur insouciant. Qui était-il?... Je me mis à l’épier. Et lui, comme
pour me narguer, m’apparaissait de plus en plus souvent. Enfin, j’appris
à reconnaître de loin son costume à la mode, clair, à carreaux, son
chapeau mou d’artiste, son allure paresseuse et même son regard ennuyé
et obtus. Sa présence était tout à fait inexplicable dans le port, au
milieu des sifflets de bateaux et de locomotives, du tintement des
chaînes, des cris des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile et
furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui émousse l’esprit et les
nerfs. Tous les êtres humains, dans le port, étaient les esclaves des
mécanismes géants, qui exigeaient d’eux une attention et un travail de
toutes les minutes; tous s’agitaient autour des vapeurs et des wagons,
les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux, fatigués; tous
couraient, juraient, dans la poussière; tous suaient... Et, dans
l’agitation du travail, marchait lentement cet étrange personnage avec
un visage de mortel ennui et d’universelle indifférence...
Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je buttai sur lui et
décidai d’apprendre à tout prix qui il était. M’étant installé tout
près, avec une pastèque et du pain, je me mis à manger et j’examinai mon
homme, en songeant au moyen le plus discret d’entrer en conversation
avec lui.
Il était debout, appuyé contre des caisses de thé; il regardait sans but
autour de lui, et jouait de la flûte sur sa canne.
Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec mon crochet de
débardeur sur le dos, tout noir de charbon, d’entamer une causerie avec
ce snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai qu’il ne pouvait
détacher les yeux de ma personne et que son regard s’allumait d’une
convoitise mauvaise et animale. Je conclus que l’objet de mon
observation avait faim et, après avoir jeté un rapide regard de tous
côtés, je lui demandai doucement:
--Voulez-vous manger?
Il tressaillit, montra dans une grimace avide une centaine peut-être de
dents puissantes et serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de
tous côtés.
Personne ne faisait attention à nous. Alors, je lui fourrai la moitié de
la pastèque et un morceau de pain de froment. Il saisit cela et
disparut, s’asseyant sur des caisses de marchandises. Par moments sa
tête se relevait; le chapeau, renversé en arrière, découvrait un front
brun et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire, et il
m’adressait des clignements d’yeux sans s’arrêter une minute de mâcher.
Je lui fis signe de m’attendre et j’allai acheter de la viande: je
l’apportai et la lui donnai. Je me mis auprès des caisses, de manière à
dissimuler complètement à tous les regards mon pauvre snob. Jusqu’alors,
il avait mangé avec l’inquiétude d’un fauve qui craint qu’on lui prenne
son morceau; maintenant, il mangea avec plus de tranquillité, mais quand
même si vite et si avidement qu’il me fut insupportable de regarder plus
longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.
--Merci, merci beaucoup!
Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main, la serra et la secoua
cruellement.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il me racontait déjà son
histoire.
Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils unique d’un riche
propriétaire de Koutaïs; il était employé à l’une des gares du
Transcaucasien et demeurait avec un camarade. Ce camarade disparut
subitement, emportant l’argent et les valeurs du prince Charko, qui se
mit à sa poursuite. Apprenant par hasard que le camarade avait pris un
billet pour Batoum, le prince Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se
trouva que le camarade était parti pour Odessa. Alors, le prince Charko
prit le passe-port d’un certain Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade
lui aussi, du même âge que lui mais d’un signalement différent,--et
partit pour Odessa. Là, il déclara à la police le vol dont il avait été
victime; on lui promit de trouver le coupable. Il attendait depuis deux
semaines, était à bout de ressources et n’avait pas mangé depuis quatre
jours.
J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et s’interrompait de
jurons. J’examinai ce jeune garçon, je le crus et j’eus pitié de lui.
C’était presque un enfant; il avait dix-neuf ans et, pour la naïveté,
était plus jeune encore. Il parlait souvent, avec une indignation
profonde, de son ancienne amitié pour le camarade voleur qui lui avait
dérobé des objets si précieux. Le terrible père de Charko couperait
sûrement la gorge à son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que
si personne ne venait en aide à ce jeune homme, il se laisserait enlizer
par la ville. Je savais par suite de quels infimes hasards la bande des
va-nu-pieds se recrute et j’entrevoyais pour le prince Charko toutes les
possibilités d’entrer dans cet ordre respectable, mais non respecté...
J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était insuffisante pour un
billet jusqu’à Batoum, et j’allai à plusieurs bureaux demander un billet
gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la nécessité du secours; on
me refusa avec force aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner chez
le chef de police afin de demander un billet; mais il se troubla et me
déclara qu’il n’irait pas. Pourquoi? Il n’avait pas payé le propriétaire
du garni où il était descendu, et, quand on lui avait réclamé de
l’argent, il avait frappé quelqu’un, puis s’était dérobé; il supposait
avec justesse que la police ne le remercierait pas d’avoir esquivé sa
dette, d’avoir ensuite donné des coups,--d’autant plus qu’il ne se
souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux, ou trois ou quatre...
La situation se compliquait. Je résolus de travailler jusqu’à ce que
j’aie gagné l’argent du voyage à Batoum; mais, hélas! il était évident
que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait jamais, parce que,
après son long jeûne, ce Charko mangeait comme trois, ou plus encore.
A cette époque, à cause de l’invasion des affamés, le prix de la journée
dans les ports était tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye, nous
mangions, à nous deux, soixante. En outre, avant ma rencontre avec le
prince, j’avais décidé d’aller en Crimée et je ne voulais pas
m’éterniser à Odessa. Je proposai donc au prince Charko de faire la
route à pied avec moi, à la condition suivante: si je ne lui trouvais
pas un compagnon pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et, si j’en
trouvais un, nous nous séparerions.
Le prince jeta un regard sur ses fines bottines, sur son chapeau, son
pantalon, lissa sa jaquette, réfléchit, soupira à plusieurs reprises et
enfin consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes à pied d’Odessa
à Tiflis.
* * * * *
Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion était faite au sujet de mon
compagnon. C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu développé,
gai quand il avait mangé, abattu quand il avait faim, comme un animal
fort et pas méchant.
Pendant le trajet, il me parlait du Caucase, de l’existence que menaient
les propriétaires géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports avec les
paysans. Ses récits étaient intéressants, ne manquaient pas d’une
certaine beauté: mais la personne de mon compagnon y apparaissait sous
un aspect peu flatteur pour lui. Voici un échantillon de ses histoires.