glisser de lui la maudite lourdeur et l’effroi qu’il éprouvait en
présence de ce bandit moustachu et maigre... Fuir, maintenant?... Et,
respirant avec liberté, il regarda autour de lui. A gauche s’élevait un
bâtiment noir sans mâts, comme un immense cercueil vide et abandonné...
Chaque coup de vague contre son flanc éveillait en lui un sourd écho,
pareil à un profond soupir. A droite, sur l’eau, se traînait le mur
humide du quai, comme un froid et lourd serpent. Derrière encore, on
voyait des squelettes noirs, et devant, dans l’espace qui s’étendait
entre le mur et ce cercueil, était la mer, silencieuse, déserte, avec
des nuages noirs au-dessus d’elle. Et ces nuages avançaient lentement,
énormes, lourds, puisant de l’obscurité leur terreur, et prêts à écraser
l’homme de leur poids. Tout était froid, noir, de mauvais augure.
Gavrilo eut peur. Cette crainte était maintenant plus grande que celle
que lui imposait Tchelkache; elle étreignait la poitrine de Gavrilo dans
un étroit embrassement, elle serrait au point d’en faire une masse
misérable, clouée à la banquette du bateau.
Et autour, tout se taisait. Pas un son, sauf les soupirs de la mer; il
semblait que ce silence allait être interrompu tout à coup par quelque
chose d’effrayant, de furieusement bruyant, par quelque chose qui
secouerait la mer jusqu’au fond, qui déchirerait les lourds troupeaux de
nuages sombres sur le ciel, et jetterait dans le désert des flots toutes
ces noires embarcations. Les nuages rampaient sur le ciel aussi
lentement et d’un air aussi ennuyé qu’auparavant, mais il en sortait
toujours plus de la mer, et on pouvait penser, en regardant le ciel, que
lui aussi était une mer, seulement une mer irritée et renversée sur
l’autre, endormie, paisible et unie. Les nuages ressemblaient à des
vagues qui fonçaient sur la terre, de leurs crêtes grises; ils
ressemblaient à des abîmes creusés par le vent entre les vagues, et à
des lames naissantes que ne couvrait pas encore l’écume verdâtre de la
fureur.
Gavrilo était écrasé par cette sombre tranquillité et cette beauté; il
se rendit compte qu’il désirait revoir plus vite son maître. Et celui-ci
ne revenait pas!... Le temps passait lentement, plus lentement que ne
rampaient les nuages dans le ciel... Et la longueur du temps augmentait
l’angoisse du silence... Mais voici que, derrière le mur, on entendit
l’eau s’agiter, puis un frôlement, et quelque chose comme un
chuchotement. Gavrilo crut mourir.
--Eh!... Tu dors? Prends! doucement! dit la voix sourde de Tchelkache.
Du mur descendait un objet cubique et lourd. Gavrilo le mit dans le
bateau, puis un autre pareil. En travers du mur s’étendit la longue
personne de Tchelkache. Les rames reparurent mystérieusement, puis le
sac de Gavrilo tomba à ses pieds et Tchelkache essoufflé s’assit au
gouvernail.
Gavrilo le regarda avec un sourire timide et joyeux.
--Est-tu fatigué? demanda-t-il.
--Un peu, sans doute, petit veau! Rame solidement, de toute ta force. Tu
as un joli gain, frère! La moitié de l’affaire est faite. Maintenant, il
ne reste qu’à passer inaperçu sous les yeux de ces diables, et puis tu
pourras recevoir ton argent et filer chez ta Machka... Tu as une Machka,
dis, petit?
--N-non!
Gavrilo peinait dur, sa poitrine travaillait comme un soufflet et ses
bras comme des ressorts d’acier. L’eau grondait sous le bateau et la
traînée bleue qui suivait la poupe était devenue plus large. Gavrilo se
couvrait de sueur, mais il continuait à ramer de toute sa force. Après
avoir éprouvé deux fois, dans cette nuit, une telle frayeur, il
redoutait d’avoir à l’affronter encore et ne désirait qu’une chose:
finir au plus tôt cette besogne maudite, descendre à terre et fuir cet
homme, avant d’être tué par lui ou de se trouver en prison par sa faute.
Il décida de ne pas lui parler, de ne le contredire en rien, d’exécuter
tous ses ordres, et, s’il réussissait à se débarrasser de lui sans
encombres, de faire chanter un Te Deum à Saint-Nicolas. Une ardente
prière était prête à couler de sa poitrine. Mais il se retenait,
soufflait comme un bateau à vapeur, et se taisait, jetant des regards en
dessous à Tchelkache.
Et l’autre, sec, long, penché en avant, semblable à un oiseau qui
s’apprête à voler, regardait dans l’obscurité, au-devant du bateau, avec
ses yeux d’épervier. Remuant son nez crochu et féroce, il tenait d’une
main le gouvernail et de l’autre tirait sa moustache, que faisait, à
chaque instant, tressauter le sourire silencieux des lèvres minces.
Tchelkache était content de sa réussite, de lui-même et de ce gars, si
effrayé par lui et devenu son esclave. Il savourait d’avance la large
fête du lendemain et maintenant il jouissait de sa force et de
l’asservissement de ce jeune et frais garçon. Il le voyait peiner; il
eut pitié de lui et voulut l’encourager.
--Eh! Dis donc! demanda-t-il doucement. As-tu eu très peur?
--N’importe!... soupira Gavrilo, et il toussa.
--Inutile maintenant de tant appuyer sur les rames. Maintenant, c’est
fini. Il n’y a plus qu’un mauvais endroit à passer... Repose-toi.
Gavrilo s’arrêta docilement, essuya avec la manche de sa blouse la sueur
de son visage et replongea les rames dans l’eau.
--C’est bon, rame plus légèrement. Pour que l’eau ne jase pas. Il y a
une passe à franchir. Doucement, doucement! Ici, frère, sont des gens
sérieux... Ils pourraient très bien s’amuser avec un fusil. Ils te
mettraient une si belle bosse sur le front que tu n’aurais pas le temps
de crier gare.
Le bateau filait sur l’eau presque sans faire de bruit. Seulement, des
gouttes bleues tombaient des rames, et, quand elles touchaient la mer, à
la place de leur chute s’allumait un instant une petite tache, bleue
aussi. La nuit devenait toujours plus sombre et plus silencieuse. Le
ciel ne ressemblait plus à une mer agitée: les nuages s’étaient étendus
sur sa surface et l’avaient recouvert d’un rideau égal et lourd, abaissé
sur la mer et immobile. La mer était plus tranquille, plus noire, elle
exhalait plus fort son odeur chaude et salée et ne paraissait plus aussi
large qu’avant.
--Ah! s’il pouvait seulement pleuvoir! murmura Tchelkache; nous
filerions comme derrière un rideau.
A droite et à gauche du bateau, des bâtiments, des vaisseaux, immobiles,
lugubres et noirs émergeaient de l’eau noire aussi. Sur l’un d’eux
bougeait une lumière; c’était quelqu’un qui marchait avec une lanterne.
La mer, caressant leurs flancs, semblait implorer sourdement et eux
répondaient par un écho roulant et froid, comme s’ils discutaient et
refusaient de céder.
--La douane! chuchota Tchelkache.
Depuis le moment où il avait donné l’ordre à Gavrilo de ramer doucement,
le gars éprouvait de nouveau un sentiment d’attente excitée. Il se
tendait en avant, vers l’obscurité, et il lui semblait qu’il
grandissait; ses os et ses veines se tiraient avec une sourde douleur;
sa tête, pleine d’une pensée unique, lui faisait mal, la peau de son dos
frémissait, et dans ses jambes s’enfonçaient de petites aiguilles aiguës
et froides. Les yeux lui cuisaient à force d’avoir trop longtemps
regardé dans le noir d’où il s’attendait à voir surgir quelqu’un qui
leur crierait: «Arrêtez, voleurs!»
Maintenant, quand Tchelkache murmura: «La douane!» Gavrilo sursauta: une
pensée âpre, brûlante traversa son être et pinça ses nerfs crispés; il
voulut crier, appeler au secours... Il avait déjà ouvert la bouche et
s’était soulevé sur sa banquette. Il avança la poitrine, aspira
profondément, ouvrit la bouche; mais tout à coup, terrassé par la
frayeur qui le frappa comme un fouet, il ferma les yeux et tomba de son
siège.
... En avant du bateau, au loin sur l’horizon, avait jailli de l’eau
noire une immense épée d’un bleu flamboyant. Elle s’était élevée, avait
fendu l’obscurité de la nuit; sa lame glissa sur les nuages et coucha
sur le sein de la mer une large raie bleue. Et, dans cette raie
lumineuse, sortirent de l’obscurité les vaisseaux jusqu’alors
invisibles, noirs, silencieux, tendus de la luxueuse ombre nocturne. On
eût dit qu’ils avaient longtemps été au fond de la mer, entraînés là par
la force puissante d’une tempête, et que, maintenant, ils surgissaient
pour obéir à l’épée de feu enfantée par la mer. Ils s’élevaient pour
regarder le ciel et tout ce qui était au-dessus de l’eau... Leurs agrès
embrassaient les mâts et semblaient des algues marines, sorties de l’eau
avec ces noirs géants qu’elles recouvraient de leurs mailles. Et puis,
l’extraordinaire épée bleue se souleva de nouveau, fendit encore la nuit
et se coucha dans une autre direction. Et de nouveau, à l’endroit où
elle reposait, apparaissaient des squelettes de navires, jusqu’alors
invisibles.
Le bateau de Tchelkache s’arrêta et se balança sur l’eau, comme pris
d’hésitation. Gavrilo restait étendu au fond du bateau, se couvrant le
visage avec ses mains, et Tchelkache le poussa de sa rame, sifflant
furieusement, mais tout bas.
--Imbécile, c’est le croiseur de la douane... C’est la lanterne
électrique! Lève-toi, bûche! On va jeter la lumière sur nous! Tu vas
nous perdre, diable, toi et moi!
Quand une fois le bout tranchant de la rame se fut abaissé plus fort sur
le dos de Gavrilo, celui-ci se dressa, n’osant toujours pas ouvrir les
yeux, s’assit sur la banquette et, saisissant à tâtons les rames, fit
avancer le bateau.
--Doucement, ou je te tue! Doucement! Imbécile, que le diable t’emporte!
De quoi t’es-tu effrayé? Dis? Une lanterne et une glace. Voilà tout!
Doucement avec les rames, mauvais diable!... On incline la glace comme
on veut et on éclaire la mer pour voir s’il n’y rôde pas des gens de
notre espèce. On surveille la contrebande... Nous sommes hors
d’atteinte; ils sont déjà loin. N’aie pas peur, garçon, nous sommes
saufs! Maintenant, nous...
Tchelkache regarda, triomphant, autour de lui.
--Certes, nous sommes saufs. Ouf!... tu as de la chance, bûche pourrie!
Gavrilo se taisait et ramait; en respirant lourdement, il regarda de
côté l’endroit où s’élevait et s’abattait encore cette épée de feu. Il
ne pouvait toujours pas croire que ce n’était, comme le disait
Tchelkache, qu’une lanterne à réflecteur. La froide lumière bleue qui
fendait l’obscurité éveillait des reflets argentés sur la mer; elle
avait quelque chose d’inexplicable, et Gavrilo retomba dans l’hypnose
d’une frayeur triste. Le pressentiment d’un malheur oppressait de
nouveau sa poitrine. Il ramait comme une machine et courbait les épaules
comme s’il attendait un coup d’en haut, et il se sentait vide de tout
désir, vide et sans âme. Les émotions de cette nuit avaient rongé tout
ce qu’il possédait d’humain.
Et Tchelkache triomphait de plus belle: succès complet! Ses nerfs,
habitués aux secousses, s’étaient déjà tranquillisés. Sa moustache
frémissait voluptueusement et, dans ses yeux, s’allumait une flamme
avide. Il se sentait à merveille, sifflait entre ses dents, aspirait
profondément l’air humide de la mer, jetait des regards à droite et à
gauche et souriait avec bonhomie quand ses yeux retombaient sur Gavrilo.
Le vent passa et réveilla la mer qui se mit à jouer de ses mille petites
vagues. Les nuages devinrent plus minces et plus transparents, bien
qu’ils couvrissent tout le ciel. Le vent, encore léger, se promenait
librement sur toute la surface de la mer, mais les nuages étaient
immobiles et semblaient ruminer une pensée grise et ennuyée.
--Allons, frère, reviens à toi, il est temps! On dirait qu’on t’a secoué
l’âme de la peau; il ne reste qu’un sac avec des os. Ami chéri! Nous
tenons le bon bout, eh?...
Gavrilo était content d’entendre une voix humaine, bien que ce fût
Tchelkache qui parlât.
--J’entends, dit-il très bas.
--C’est bon, mie de pain!... assieds-toi au gouvernail, je prendrai les
rames; tu es fatigué, dis?
Gavrilo changea machinalement de place, et, lorsque Tchelkache s’aperçut
qu’il vacillait sur ses jambes, il le plaignit encore plus profondément
et lui tapa sur l’épaule.
--N’aie pas peur! Tu as un bon bénéfice. Je te payerai bien, frère.
Veux-tu avoir vingt-cinq roubles, hein?
--Je... n’ai besoin de rien. Pourvu que nous arrivions à la terre!
Tchelkache fit un mouvement du bras, cracha et se mit à ramer; ses longs
bras lançaient très loin derrière lui les avirons.
La mer s’était réveillée. Elle jouait avec ses petites vagues, les
faisait naître, les ornait d’une frange d’écume, les poussait les unes
sur les autres et les brisait en poussière. L’écume, en fondant,
grésillait et soupirait, et tout, alentour, était rempli de bruit
musical et de clapotement. L’obscurité paraissait s’animer.
--Eh bien! raconte un peu... commença Tchelkache. Tu retourneras au
village, tu te marieras, tu commenceras à labourer, à ensemencer, ta
femme te donnera beaucoup d’enfants, vous manquerez de pain, et tu te
décarcasseras toute ta vie?... Et alors... est-ce donc si doux?
--Quelle douceur peut-il y avoir à ça? dit timidement et en frémissant
Gavrilo. Que faire?
Par endroits, les nuages étaient déchirés par le vent et, à travers les
trous, regardait le ciel bleu avec, dessus, quelques étoiles. Reflétées
par la mer joueuse, ces étoiles sautaient sur les vagues, tantôt
disparaissant, tantôt brillant de nouveau.
--Plus à gauche! dit Tchelkache. Nous sommes bientôt arrivés. Oui!...
Fini! Le travail a été bon. Vois-tu, une seule nuit,--et cinq cents
roubles de gagnés! Dis, est-ce bon?
--Cinq cents roubles! reprit avec méfiance Gavrilo, mais il s’effraya
aussitôt et demanda bien vite, en poussant du pied les ballots au fond
du bateau:--Qu’est-ce que ces affaires?
--C’est de la soie. Une chose chère. Si on la vendait à son véritable
prix, il y en aurait pour mille roubles. Mais je ne renchéris pas...
Adroit, tout ça, hein?
--Est-il possible? interrogea Gavrilo. Si j’en avais autant, moi!
Il soupira au souvenir de la campagne, de son misérable train de vie, de
ses peines, de sa mère et de toutes ces choses lointaines et chères pour
lesquelles il était allé travailler, pour lesquelles il avait tant
souffert cette nuit. Une onde de souvenir l’enveloppa: il revit son
village, sur une pente, avec, au bas, la rivière cachée par les
bouleaux, les saules, les sorbiers et les merisiers... Cette vision
souffla en lui quelque chaleur et le soutint un peu.
--Dieu que ce serait bien! soupira-t-il tristement.
--Oui! je m’imagine que tu sauterais vite en wagon et,--bonsoir! Et
comme les filles t’aimeraient, au village! Tu n’aurais qu’à choisir. Tu
te construirais une isba neuve... Mais, pour une isba, il n’y aurait
peut-être pas assez...
--Ça, c’est juste... Une isba, non, chez nous le bois est trop cher.
--N’importe, tu aurais réparé celle que tu as. Possèdes-tu un cheval?
--Un cheval? oui, il y en a un, mais très vieux, diable!
--Alors, un cheval, un bon cheval! Une vache... des brebis... de la
volaille... hein?
--Pourquoi dis-tu ça? Si seulement!... Ah! Seigneur, comme j’aurais
vécu!
--Oui, frère, la vie ne serait pas mauvaise... Moi aussi, je m’y connais
un peu à ces choses-là. J’ai eu aussi un nid à moi. Le père était un des
plus riches paysans du village.
Tchelkache ramait lentement. Le bateau dansait sur les vagues, qui
venaient agacer ses bords; il avançait à peine sur la mer sombre qui
jouait toujours plus fort. Les deux hommes rêvaient, balancés sur l’eau,
et regardaient vaguement autour d’eux. Au début, Tchelkache avait parlé
à Gavrilo du village afin de le tranquilliser un peu et de le remettre
de son émotion. Il parlait en souriant, d’un air sceptique, dans sa
moustache, mais plus tard, à force de lui donner la réplique et de lui
rappeler les joies champêtres dont il était lui-même depuis longtemps
désabusé, qu’il avait oubliées jusqu’à ce moment, il se laissa entraîner
et, au lieu de faire parler le gars, il se mit, sans s’en apercevoir, à
pérorer lui-même:
--L’essentiel dans la vie du paysan, frère, c’est la liberté. Tu dois
être ton propre maître. Tu as ta maison: elle ne vaut pas cher, mais
elle est à toi. Tu possèdes une terre, une seule poignée peut-être, mais
elle est à toi. Ta poule est à toi, ton œuf, ta pomme. Tu es roi sur ta
terre. Et puis, il faut de l’ordre... Le matin, à peine levé, tu dois te
mettre à l’ouvrage. Au printemps c’est une chose, en été une autre, en
automne, en hiver une autre encore. Où que tu aies été, tu reviens
toujours dans ta maison. La tiédeur, le repos!... Tu es roi, dis?
Tchelkache s’était enthousiasmé à cette longue énumération des
privilèges et des droits du paysan, oubliant seulement de parler des
devoirs.
Gavrilo le regardait avec curiosité et s’enthousiasmait aussi. Pendant
la durée de cette conversation, il avait déjà eu le temps d’oublier à
qui il avait affaire; il ne voyait qu’un paysan comme lui, collé,
attaché à la terre par le travail, par plusieurs générations de
laboureurs, par des souvenirs d’enfance, mais qui s’était volontairement
éloigné d’elle et de ses soucis, et qui subissait maintenant le
châtiment de son coup de tête.
--Oui, frère, c’est juste! Ah! comme c’est juste! Voilà, prends ton cas,
par exemple: qu’es-tu, maintenant, sans la terre? Ah! frère, la terre
est comme une mère: on ne l’oublie pas pour longtemps.
Tchelkache redevint lui-même. Il sentit l’agaçante brûlure à la poitrine
qui le prenait toujours quand son amour-propre de sans-souci follement
audacieux était froissé, surtout quand l’offenseur n’avait aucun prix à
ses yeux.
--Le voilà parti! s’écria-t-il avec férocité. Tu t’imagines peut-être
que je parle sérieusement... Je vaux plus cher que ça, va!
--Mais, drôle de corps! répondit Gavrilo, de nouveau intimidé, est-ce de
toi que je parle? Il y en a beaucoup comme toi!... Eh! Dieu, ce qu’il y
a de gens malheureux sur terre, de vagabonds!...
--Reprends les rames, phoque! commanda brièvement Tchelkache, retenant
tout un flot de jurons ardents qui lui montaient au gosier.
Ils changèrent encore de place. Tchelkache en escaladant les ballots
pour regagner le gouvernail, éprouva un désir aigu de donner à Gavrilo
une bonne claque qui le fît voler par-dessus bord et, en même temps, il
n’eut pas la force de le regarder en face.
La courte conversation s’était tue; mais maintenant le silence même de
Gavrilo avait pour Tchelkache une odeur du village. Il pensait au passé
et oubliait de diriger son bateau que les vagues avaient fait tourner et
qui maintenant s’en allait en pleine mer. Les vagues paraissaient
comprendre que cet esquif n’avait pas de but et, le faisant tressauter,
elles jouaient, légères, allumant toujours leurs feux bleus sous les
rames. Et devant Tchelkache défilaient rapidement des tableaux du passé,
si lointain déjà, séparé du présent par un mur de onze années de
vagabondage. Il se revit enfant, il revit le village, sa mère, haute en
couleur, grasse, aux bons yeux gris,--son père, géant à barbe fauve, au
visage sévère,--lui-même fiancé,--sa femme Amphissa aux yeux noirs, à la
longue natte, potelée, molle, gaie... Et puis, le voilà, lui, beau
soldat de la garde; et de nouveau son père, déjà grisonnant et courbé
par le travail, et sa mère, ridée, affaissée à terre. Comme on lui avait
fait fête au village quand il était revenu après le service! Comme le
père était fier de son Grégori, moustachu, robuste soldat, coq du
village!... La mémoire, ce fléau des malheureux, anime jusqu’aux pierres
du passé et, jusque dans le poison bu naguère, ajoute des gouttes de
miel, et tout cela seulement pour achever l’homme par la conscience de
ses fautes et pour détruire en son âme la foi dans l’avenir, en lui
faisant trop aimer le passé.
Tchelkache était enveloppé d’une bouffée apaisante d’air natal, qui lui
apportait les douces paroles de sa mère, les discours sensés de son
père, le sévère paysan, bien des sons oubliés et des odeurs savoureuses
de la terre, dégelée au printemps, ou bien fraîchement labourée, ou
enfin couverte de jeune blé, vert comme l’émeraude et soyeux... Alors,
il se sentit dérouté, déchu, pitoyable et solitaire, sans attaches
aucunes et rejeté de l’ordre de la vie où avait été formé le sang qui
coulait dans ses veines.
--Hé! Où donc allons-nous? demanda tout à coup Gavrilo.
Tchelkache tressaillit et se retourna avec le regard inquiet d’un fauve.
--Ah! diable!... N’importe... Rame plus serré... nous arrivons.
--Tu songeais? demanda en souriant Gavrilo.
Tchelkache le fouilla des yeux. Le gars était complètement revenu à lui;
tranquille, gai, il semblait même triomphant. Il était très jeune, toute
sa vie lui appartenait. C’était mauvais! Mais peut-être la terre le
retiendrait-elle! Quand Tchelkache eut cette pensée, il se sentit plus
triste encore et, en réponse à la question de Gavrilo, il grogna avec
humeur:
--Je suis fatigué!... et ça danse!...
--Ça danse, bien sûr!... Ainsi, maintenant, nous ne nous ferons pas
pincer avec ceci?
Gavrilo poussa du pied les ballots.
--Non, sois tranquille. Je vais tout de suite le livrer et recevoir
l’argent. Oui!
--Cinq cents?
--Pas moins, probablement...
--C’est une somme!... Si je l’avais, moi, pauvre gueux! J’en aurais
chanté une chanson.
--Au village...
--Bien sûr! sans tarder...
Et Gavrilo se laissa emporter par son imagination. Tchelkache paraissait
écrasé. Ses moustaches pendaient; son côté droit, battu par les vagues,
était mouillé, ses yeux s’étaient enfoncés, avaient perdu leur éclat. Il
était pitoyable et lourd. Tout ce qu’il tenait de l’oiseau de proie
avait disparu, laissant la place à une songerie humiliée qui
apparaissait dans les plis mêmes de sa blouse sale...
--Je suis bien fatigué, moulu!
--Nous arrivons... Voilà.
Tchelkache fit brusquement virer le bateau et le dirigea vers quelque
chose de noir qui sortait de l’eau.
Le ciel était tout couvert de nuages et la pluie tomba, fine, serrée,
sonnant joyeusement sur les crêtes des vagues.
--Arrête!... Doucement! commanda Tchelkache.
La barque heurta de l’avant le corps d’un vaisseau.
--Dorment-ils, les diables? grogna Tchelkache, en attrapant de sa gaffe
des cordes qui descendaient du bord.--L’échelle n’est pas baissée. Cette
pluie, par-dessus le marché... Comme s’il ne pouvait pleuvoir plus tôt!
Eh! éponges que vous êtes! eh!
--C’est Selkache? demanda d’en haut un murmure caressant.
--Baisse l’échelle, allons!
--Bonjour, Selkache.
--Baisse l’échelle, diable fumé! rugit Tchelkache.
--Oh! qu’il est méchant aujourd’hui... Eh! Oh!
--Monte, Gavrilo! ordonna Tchelkache à son compagnon.
Au bout d’une minute, il se trouvèrent sur le pont, où trois sombres
personnages barbus, qui causaient avec animation dans une langue bizarre
et épineuse, regardaient par-dessus bord le bateau de Tchelkache. Un
quatrième, enveloppé dans une longue robe, s’avança vers Tchelkache, lui
serra la main en silence et jeta un regard méfiant à Gavrilo.
--Prépare l’argent pour demain matin, dit brièvement Tchelkache.
Maintenant, je vais dormir. Gavrilo, allons. As-tu faim?
--J’ai sommeil, répondit Gavrilo.
Au bout de cinq minutes, il ronflait déjà sur le pont sale du bateau, et
Tchelkache, assis à côté de lui, essayait à son pied une botte qui
traînait. Crachant de côté, il sifflait entre ses dents tristement et
avec colère. Puis il s’étendit à côté de Gavrilo, sans ôter de son pied
la botte, mit ses mains sous sa nuque et examina attentivement le pont
en remuant ses lèvres moustachues.
Le bateau se balançait sur l’eau joyeuse; du bois grinçait
lamentablement on ne savait où, la pluie tombait mollement sur le pont,
les vagues frappaient les flancs... Tout était triste et résonnait comme
le chant berceur d’une mère qui n’a plus d’espoir dans le bonheur de son
fils.
Tchelkache, les dents découvertes, souleva la tête, regarda autour de
lui... et, après avoir murmuré quelques mots, se recoucha... Ses jambes
ouvertes le faisaient ressembler à d’immenses ciseaux.
* * * * *
Il se réveilla le premier, eut un mouvement d’inquiétude, puis se
tranquillisa subitement et regarda Gavrilo qui dormait encore. Le gars
ronflait et, dans son sommeil, souriait à quelque chose, de toute sa
face enfantine et hâlée.
Tchelkache soupira et grimpa le long d’une étroite échelle de cordes.
Dans l’ouverture de la trappe s’encadrait un morceau de ciel plombé. Il
faisait clair, mais le temps d’automne était lugubre et gris.