Habitué à ce va-et-vient insensé, Tchelkache, que la scène avec

Sémenitch avait aiguillonné, se sentait à son aise. Un solide bénéfice

lui souriait dans l’avenir, sans grande dépense d’énergie et d’adresse.

Il était sûr que ni l’un ni l’autre ne lui ferait défaut, et, pinçant

les yeux, songeait à la fête du lendemain, quand tout serait fait et

qu’il aurait des billets dans sa poche. Puis, il pensa à l’ami Michka,

qui aurait été très utile, cette nuit, s’il ne s’était cassé la jambe.

Tchelkache jura en lui-même, à l’idée que peut-être, sans Micha, il ne

viendrait pas à bout de son entreprise. Quelle nuit aurait-on?... Il

interrogea le ciel et inspecta la rue.

A six pas de lui, accroupi près du trottoir sur la chaussée, le dos

appuyé à une borne, il y avait un gars, en blouse et pantalon bleus, en

chaussures d’écorce, et coiffé d’une casquette roussie. Près de lui, un

petit sac et une faux sans manche, entourée de foin roulé et

soigneusement ficelée. Le garçon était large d’épaules, râblé, blond, le

visage hâlé et tanné par le vent; ses yeux étaient grands et bleus et

regardaient Tchelkache avec confiance et bonhomie.

Tchelkache montra les dents, tira la langue et, faisant une épouvantable

grimace, le dévisagea avec obstination.

Le gars, surpris, cligna, puis tout à coup éclata de rire et cria:

--Ah! qu’il est drôle!

Puis, presque sans se lever de terre, il se roula lourdement de sa borne

à celle de Tchelkache en traînant son sac dans la poussière et frappant

les pierres de sa faux.

--Eh! dis donc, frère, tu as rudement fait la noce! dit-il à Tchelkache

en le tirant par son pantalon.

--C’est comme tu dis, nourrisson, c’est comme tu dis! répondit avec

franchise Tchelkache. Ce robuste et naïf gars aux yeux d’enfant lui plut

dès le premier abord.

--Tu viens de la fenaison?

--Mais oui. On a fauché une verste et on a gagné un copek! Les affaires

sont mauvaises! Il y en a, du monde! Les affamés se sont amenés... ont

gâté les prix. On donnait soixante copeks à Koubagne. Que ça! Et jadis,

à ce qu’on dit, trois, quatre roubles, même cinq!...

--Jadis!... Jadis, rien que pour la permission de regarder un vrai

Russe, on donnait trois roubles. Il y a dix ans, je m’étais fait un

commerce de cela. J’arrivais dans un village et je disais: «Je suis

russe, moi!» Et tout de suite on me regardait, on me palpait, on

s’étonnait,--et voilà trois roubles dans ma poche! Et encore on me

faisait manger et boire! Et on m’invitait à rester tant que je voulais.

Le gars, en écoutant Tchelkache, avait commencé par ouvrir largement la

bouche, en exprimant de toute sa ronde figure une admiration surprise;

puis, comprenant que cet homme en haillons blaguait, il ferma la bouche

avec bruit et éclata de rire. Tchelkache demeurait sérieux, cachant un

sourire dans sa moustache.

--Drôle de corps!... Tu parles comme si c’était vrai, et moi j’écoutais

avec confiance. Non, vrai, jadis, là-bas...

--Et qu’est-ce que je disais donc, moi? Je disais aussi que jadis,

là-bas...

--Va te promener! dit le gars avec un geste de la main. Es-tu

cordonnier? ou bien tailleur? dis?

--Moi? demanda Tchelkache; puis, après un moment de réflexion, il

ajouta: Je suis pêcheur.

--Pêcheur? Vrai! Qu’est-ce que tu pêches? du poisson?

--Pourquoi pêcherais-je le poisson? Ici les pêcheurs ne pêchent pas que

cela. Plus souvent des noyés, de vieilles ancres, des bateaux

coulés,--tout enfin! Il y a des lignes pour cela...

--Invente, invente encore! Peut-être es-tu de ces pêcheurs qui chantent

à propos d’eux-mêmes:

Nous autres, jetons nos filets

Sur les bords bien secs,

Sur les granges et les étables!...

--En as-tu vu de ceux-là? demanda Tchelkache en le regardant avec ironie

et songeant que ce brave garçon devait être très bête.

--Non, je n’en ai pas vu; mais j’ai entendu parler d’eux.

--Ils te plaisent?

--Pourquoi pas? Ce sont des gens sans crainte et libres.

--Et qu’as-tu besoin de liberté? Est-ce que tu aimes la liberté?

--Comment ne l’aimerai-je pas? On est son propre maître, on va où on

veut, on fait ce qu’on désire... Comment donc? Si on réussit à se

maintenir et si on n’a pas de pierre au cou,--c’est parfait! On n’a qu’à

faire la noce tant qu’on veut, pourvu qu’on n’oublie pas Dieu.

Tchelkache cracha avec mépris et interrompit ses questions, en se

détournant du gars.

--Prends-moi, par exemple... dit l’autre avec une subite animation.

Quand mon père mourut, il ne laissa que peu de bien. La mère est

vieille, la terre est fatiguée, que me reste-t-il à faire? Il faut bien

vivre. Et comment? On ne sait pas. Je deviendrais bien gendre dans une

bonne maison, pardi! Si on donne sa part à la fille!... Eh! bien, non!

le diable de beau-père ne veut pas faire le partage. Et alors, il faudra

que je peine pour lui... longtemps... des années. Vois-tu comment sont

les affaires? Tandis que, si je pouvais mettre de côté une centaine et

demie de roubles, je me sentirais d’aplomb et je saurais parler au

vieux. «Veux-tu donner sa part à Marfa?» Non! «C’est bon! Dieu merci, il

n’y a pas qu’elle de fille dans le village.» Et j’aurais été tout à fait

libre, mon propre maître. Oui!--Le gars soupira.--Et maintenant, il n’y

a rien à faire, que d’entrer dans une famille. J’ai pensé que, si

j’allais à Koubagne, je ferais bien deux cents roubles. Alors, ça y est,

je suis quelqu’un. Mais non, coulé, enfoncé! Alors, il faut bien entrer

dans une famille, se faire esclave, parce que je ne puis me tirer

d’affaire avec ce que j’ai... impossible! Éhé!...

Le gars détestait cette idée de devenir le mari d’une fille riche qui

resterait dans sa famille. Son visage en devint terne et triste. Il

s’agitait lourdement à terre, ce qui tira Tchelkache des réflexions où

ce discours l’avait laissé tomber.

Tchelkache sentit qu’il n’avait plus aucune envie de causer, mais il

demanda néanmoins:

--Et maintenant, où vas-tu?

--Où je vais? à la maison, bien sûr!

--Pourquoi serait-ce sûr?... Peut-être que tu désires aller en Turquie.

--En Turquie?... traîna le gars. Est-ce que les chrétiens y vont? Que

dis-tu là?

--Quel imbécile tu es! soupira Tchelkache, et, de nouveau, il se

détourna de son interlocuteur, sentant, cette fois-ci, qu’il ne voulait

plus lui jeter un seul mot. Ce robuste paysan éveillait en lui quelque

chose d’obscur.

Un sentiment confus, qui mûrissait lentement, une espèce de dépit

s’agitait au plus profond de son être, l’empêchait de se recueillir et

de penser à tout ce qu’il avait à faire cette nuit.

Le gars qu’il venait d’injurier marmottait quelque chose à demi-voix, en

lui lançant par moment des regards de travers. Les joues s’étaient

drôlement enflées, les lèvres s’étaient avancées et les yeux rétrécis

clignaient souvent et d’une manière qui prêtait à rire. Évidemment il ne

s’attendait pas à ce que sa conversation avec ce personnage moustachu

finît si vite et d’une façon si humiliante.

Tchelkache ne faisait plus aucune attention à lui. Il sifflait avec

préoccupation, assis sur sa borne, et battait la mesure de son talon nu

et sale.

Le gars eut envie de reprendre sa revanche.

--Eh! pêcheur! Es-tu souvent ivre? commença-t-il; mais, au même moment,

le pêcheur se retourna rapidement vers lui et demanda:

--Écoute, nourrisson! Veux-tu travailler cette nuit avec moi? Hein?

Réponds vite.

--Travailler à quoi? demanda avec méfiance le gars.

--A ce que je te dirai... Nous ferons la pêche. Tu rameras...

--Si c’est ainsi... pourquoi pas? Bon! Je puis bien travailler...

Seulement, pourvu qu’on n’arrive pas à mal en ta compagnie: tu n’es pas

rassurant, avec tes airs mystérieux...

Tchelkache sentit quelque chose comme une brûlure dans la poitrine et

dit avec une rage concentrée:

--Ne parle pas de ce que tu ne peux pas comprendre. Sinon, je te

donnerai un si bon coup sur la tête que tes idées s’éclairciront vite.

Il sauta de sa borne, se tira la moustache avec la main gauche, serra

son poing droit sillonné de veines noueuses et dur comme le fer; ses

yeux étincelèrent.

Le gars eut peur. Il jeta un rapide regard tout autour de lui et,

clignant timidement, sauta aussi sur ses pieds. Ils se mesurèrent des

yeux en silence.

--Eh bien? demanda sévèrement Tchelkache.

Il était bouillant et frémissant de l’injure que lui avait faite ce

jeune veau qu’il avait méprisé tout en causant avec lui et que

maintenant il s’était pris à haïr à cause de ses purs yeux bleus, de son

visage sain et hâlé, de ses bras courts et forts, et parce qu’il avait,

quelque part là-bas, un village et sa maison dans ce village, parce

qu’on lui proposait d’entrer comme gendre dans une famille aisée, et

surtout parce que cet être qui n’était qu’un enfant en comparaison de

lui, Tchelkache, osait aimer la liberté, dont il ne connaissait pas le

prix et qui lui était inutile. Il est toujours désagréable de voir qu’un

individu que nous considérons comme inférieur, aime ou déteste les mêmes

choses que nous et que, par cela même, il devient pareil à nous.

Le gars regardait Tchelkache et sentait en lui son maître.

--Mais... dit-il; je consens. Je veux bien. C’est de l’ouvrage que je

cherche. Ça m’est égal pour qui travailler, pour toi ou pour un autre.

J’ai seulement dit ça parce que tu ne ressembles pas à un homme qui

travaille... tu es par trop déguenillé. Pourtant je sais bien que cela

peut arriver à chacun. N’ai-je donc jamais vu un ivrogne? Eh! combien

j’en ai vu, et de pires que toi!

--C’est bon!... Alors tu consens? demanda, en s’adoucissant, Tchelkache.

--Moi, mais oui, avec plaisir. Dis ton prix.

--Mon prix dépend du travail. C’est selon ce que nous ferons et

prendrons. Peut-être recevras-tu cinq roubles. As-tu compris?

Mais, maintenant qu’il s’agissait d’argent, le paysan voulait être clair

et exigeait de son entrepreneur de la netteté. Il redevint méfiant et

soupçonneux.

--Cela ne me va guère ainsi, frère. Il faudrait que je les tienne

maintenant, ces cinq roubles.

Tchelkache entra dans son rôle.

--Assez causer, attends un peu. Allons au cabaret.

Ils marchèrent côte à côte dans la rue. Tchelkache avec la mine

importante d’un patron se roulant la moustache, le gars avec un air de

soumission, mais plein pourtant de méfiance et de crainte.

--Comment t’appelles-tu? demanda Tchelkache.

--Gavrilo, répondit le gars.

Quand ils furent entrés dans le cabaret sale et enfumé, Tchelkache

s’approcha du comptoir et commanda, du ton familier d’un habitué, une

bouteille d’eau-de-vie, de la soupe aux choux, de la viande rôtie, du

thé, et, après avoir énuméré sa commande, lança un bref: «au crédit!» A

quoi le garçon répondit par un signe de tête silencieux. Alors, Gavrilo

se sentit plein de respect pour son maître, qui, malgré ses allures de

filou, était si bien connu partout et inspirait une telle confiance.

--Voilà, nous allons manger un morceau, et puis nous causerons.

Attends-moi un instant, je reviens.

Il s’en alla. Gavrilo regarda autour de lui. Le cabaret était dans un

sous-sol; il y faisait humide, obscur, et il était tout imprégné de

fumée de tabac, de goudron et d’une odeur aigre. En face de Gavrilo, à

une autre table, il y avait un homme ivre en costume de matelot, à la

barbe rousse, tout sale de charbon et de goudron. Il ronronnait, avec un

hoquet incessant, une chanson dont les paroles étaient estropiées et

faussées, tantôt sifflantes, tantôt gémissantes. Il n’était évidemment

pas Russe.

Derrière lui se tenaient deux femmes moldaves, déguenillées, très

brunes, hâlées et qui grinçaient aussi une chanson.

Plus loin, sortaient encore de l’obscurité d’autres figures, toutes

étrangement échevelées, toutes à moitié ivres, tordues, agitées...

Gavrilo eut peur de rester seul. Il souhaitait le retour du maître. Les

bruits divers du cabaret se fondaient en une seule note: on aurait dit

le rugissement de quelque énorme animal aux cent voix, furieux, se

débattant aveuglément dans cette boîte de pierre et ne trouvant pas

d’issue. Gavrilo sentait son corps s’imbiber de quelque chose d’enivrant

et d’alourdissant, qui lui donnait le vertige et troublait sa vue,

malgré son désir curieux d’observer...

Tchelkache revint; ils se mirent à boire et à manger en causant. Dès le

troisième verre, Gavrilo était gris. Il s’égaya; il désirait dire

quelque chose d’aimable à son hôte qui, brave homme, sans encore s’être

servi de lui, le régalait si bien. Mais les paroles, qui montaient en

vagues à son gosier, refusaient de quitter sa langue, subitement

empâtée.

Tchelkache le regardait. Il dit, en souriant avec ironie:

--Te voilà à point, déjà!... Allons donc! pour cinq petits verres?

Comment pourras-tu travailler?

--Ami, bégayait Gavrilo, ne crains rien! Je te servirai. Ah! comme je te

servirai! Laisse-moi t’embrasser, dis?

--C’est bon, c’est bon!... Encore un coup?

Gavrilo buvait. Tout s’agita bientôt à ses yeux en ondes égales. C’était

désagréable et cela faisait mal au cœur. Son visage avait un air

d’inspiration stupide. Dans ses efforts pour parler, il allongeait

drôlement les lèvres et mugissait. Tchelkache le regardait fixement

comme s’il se souvenait de quelque chose, tordait sa moustache et

souriait sans discontinuer, mais, cette fois-ci, d’un air sombre et

méchant.

Le cabaret était plein d’un vacarme ivre. Le matelot roux dormait,

accoudé à la table.

--Sortons d’ici! dit Tchelkache en se levant.

Gavrilo tenta de se lever, mais n’y réussit pas, lança un formidable

juron, et éclata d’un rire imbécile d’ivrogne.

--Te voilà frais! dit Tchelkache, en reprenant sa place en face de lui.

Gavrilo riait toujours, contemplant bêtement son maître. L’autre le

regardait avec une attention lucide et pénétrante. Il voyait devant lui

un homme dont il tenait la vie entre ses pattes de loup. Lui,

Tchelkache, se savait de force à en faire ce qu’il voudrait. Il pouvait

le plier comme une carte, ou l’aider à se déployer dans un cadre

villageois et stable. Se sentant maître et seigneur d’un autre être, il

jouissait de cette pensée et se disait que jamais ce gars ne boirait à

la coupe que la destinée lui avait fait vider à lui, Tchelkache... Et il

enviait et plaignait cette jeune existence, se moquait d’elle et

s’attendrissait à l’idée qu’elle pourrait retomber dans des mains comme

les siennes... Et tous ces sentiments se fondirent enfin en un seul,

paternel et autoritaire. Il plaignait le gars, et pourtant le gars lui

était nécessaire. Alors, Tchelkache prit Gavrilo sous le bras, le

conduisit, en le poussant avec douceur, hors du cabaret et le déposa à

l’ombre d’une pile de bois coupé; lui-même s’assit à côté et alluma sa

pipe. Gavrilo s’agita un moment, mugit et s’endormit.

* * * * *

--Eh! bien, est-ce prêt? demanda à demi-voix Tchelkache à Gavrilo qui

s’assurait des rames.

--Tout de suite! Un des tolets branle; pourrait-on frapper dessus avec

une rame?

--Non, non! Pas de bruit! Appuie dessus avec les mains, il rentrera à sa

place.

Tous deux tripotaient sans bruit le bateau, attaché à la proue d’un

navire à voiles. Il y avait là toute une flottille de voiliers chargés

d’écorces de chêne et de felouques turques encore à moitié pleines de

palmiers, de bois de santal et de gros troncs de cyprès.

La nuit était obscure; sur le ciel se mouvaient de lourdes couches de

nuages en lambeaux et la mer était tranquille, noire et épaisse comme de

l’huile. Elle exhalait un arome humide et salé et bruissait doucement,

frappant les bords des vaisseaux et la côte, et balançant doucement le

bateau de Tchelkache. A une grande distance du bord, s’élevaient de la

mer les silhouettes noires des vaisseaux, qui plantaient dans le ciel

leurs mâts aigus avec, au sommet, des falots de couleur. La mer

reflétait les feux et paraissait toute semée de taches jaunes, qui

tremblaient sur son sein de velours doux, d’un noir mat et égal, soulevé

par une puissante respiration. La mer dormait du sommeil sain et fort

d’un travailleur las de sa journée.

--En route! dit Gavrilo, en plongeant ses rames.

--Nageons!

Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le bateau dans un espace

libre entre deux barques; il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui

s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu et phosphorescent. Une

longue traînée de lumière doucement scintillante, suivait, en

serpentant, le bateau.

--Eh! bien, ta tête te fait-elle bien mal? demanda Tchelkache avec

bonté.

--Horriblement! Elle sonne comme une cloche... Je vais la mouiller un

peu avec de l’eau.

--A quoi bon? Mouille-toi plutôt l’intérieur; tu te remettras plus vite.

Et il tendit une bouteille à Gavrilo.

--Tu penses? Avec la bénédiction de Dieu!...

Un doux glou-glou se fit entendre.

--Eh! toi, tu es heureux de la permission? Assez! cria Tchelkache en

l’arrêtant.

Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit; il se mouvait avec facilité

entre les vaisseaux... Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la

mer infinie, puissante, brillante, se déroula devant eux. Elle

disparaissait dans le lointain bleu, où de ses eaux s’élevaient au ciel

des montagnes de nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet jaune,

verdâtres comme l’eau de la mer, ou ardoisées, tristes, jetant ces

ombres lourdes d’ennui qui oppressent les âmes et les esprits. Les

nuages rampaient lentement les uns sur les autres et tantôt se fondaient

ensemble, et tantôt se dispersaient les uns les autres; ils mélangeaient

leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient, ou reparaissaient avec

de nouveaux contours, majestueux et lugubres... Ce lent mouvement de

masses inanimées avait quelque chose de fatal. Il semblait que, là-bas,

aux confins de la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours

ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans l’intention méchante et

stupide de ne plus jamais lui permettre d’éclairer la mer endormie du

million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes, vivantes et songeuses,

qui éveillent de nobles désirs dans les êtres en adoration devant leur

sainte et pure lumière.

--Est-elle belle, la mer? demanda Tchelkache.

--Pas mal! Seulement on a peur dessus, répondit Gavrilo, ramant en

mesure et fort. La mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues

rames et brillait toujours de ses phosphorescences bleues et chaudes.

--On a peur? Nigaud!... grogna Tchelkache avec ironie.

Lui, le voleur cynique, aimait la mer. Son tempérament bouillant, avide

d’impressions, ne se rassasiait jamais de la contemplation de cette

immensité infinie, libre et puissante. Et il était froissé d’entendre

une semblable réponse à sa question sur la beauté de la mer, qu’il

aimait. Assis au gouvernail, il coupait l’eau de sa rame et regardait

tranquillement devant lui, plein du désir de nager encore longtemps sur

cette plaine de velours.

Sur mer, une émotion large et chaude montait en lui, emplissait son âme

et l’épurait un peu des souillures de la vie. Il goûtait cette

impression et aimait se voir meilleur, ici, parmi les vagues et l’air où

les pensées de la vie perdent leur âcreté et la vie elle-même sa valeur.

Dans la nuit, sur la mer, vogue le bruit léger de sa respiration

endormie, et ce murmure infini verse dans l’âme la paix, réfrène les

impulsions mauvaises, fait naître des rêves puissants...

--Et les filets, où sont-ils, hein? demanda tout à coup Gavrilo, en

faisant l’inspection de la barque.

Tchelkache tressaillit.

--Le filet est là, au gouvernail.

--Quel filet cela peut-il être? demanda avec méfiance Gavrilo.

--Un épervier et...

Mais Tchelkache eut honte de mentir à cet enfant pour cacher ses

véritables projets; il regretta aussi les pensées et les sentiments que

le gars avait mis en fuite par sa question. Il se fâcha. Il sentit à la

poitrine la brûlure cuisante qu’il connaissait bien; quelque chose le

serra à la gorge. Il dit durement à Gavrilo:

--Tu es là; eh! bien, restes-y! Et ne te mêle pas de ce qui ne te

regarde en rien. On t’a pris pour ramer, rame. Et si tu laisses aller ta

langue, il n’en résultera rien de bon. As-tu compris?

Une minute, le bateau chancela et s’arrêta. Les rames s’immobilisèrent

dans l’eau bouillonnant autour d’elles, et Gavrilo s’agita avec

inquiétude sur sa banquette.

--Rame!

Un rude juron secoua l’air. Gavrilo lança les rames. Le bateau, comme

effrayé, avança par saccades rapides et nerveuses, fendant l’eau avec

bruit.

--Mieux que ça!

Tchelkache s’était levé du gouvernail et, sans lâcher sa rame, il

plongea ses yeux froids dans le visage pâle, aux lèvres tremblantes, de

Gavrilo. Sinueux, penché en avant, il ressemblait à un chat prêt à

sauter. On entendait un grincement furieux de dents et un bruit d’os.

--Qui va là?

Cette impérieuse question résonna sur la mer.

--Oh! diable, mais rame donc! sans bruit! je te tuerai, chien! rame

donc! une, deux! Ose crier! Je te déchirerai!... sifflait Tchelkache.

--Vierge Marie, murmurait Gavrilo, tremblant et exténué par la peur et

l’effort.

Le bateau vira avec souplesse; il nagea vers le port, où les falots se

pressaient en un groupe multicolore et où se dessinaient les mâtures.

--Eh! Qui est-ce qui crie? demanda-t-on encore une fois. Maintenant, la

voix était plus éloignée, Tchelkache fut rassuré.

--C’est toi même, l’ami, qui cries! dit-il dans la direction de l’appel.

Et puis, il s’adressa à Gavrilo, qui murmurait toujours une

prière.--Oui, frère, tu as eu de la chance. Si ces diables nous avaient

poursuivis, c’eût été fini de toi. Entends-tu? Je t’aurais vite envoyé

aux poissons...

Maintenant que Tchelkache parlait tranquillement et même avec bonhomie,

Gavrilo, toujours tremblant de crainte, le supplia:

--Écoute, laisse-moi m’en aller! Au nom du Christ, laisse-moi.

Dépose-moi quelque part. Aïe, aïe, aïe! Je suis perdu tout à fait! Pense

à Dieu, laisse-moi. Que me veux-tu? je ne peux pas faire ces choses-là,

je n’en ai jamais fait de pareilles. C’est la première fois, Seigneur!

Je suis perdu! Comment as-tu fait, frère, pour me circonvenir? Dis?

C’est un péché, tu perds mon âme!... Ah! quelle affaire!

--Quelle affaire? interrogea sévèrement Tchelkache. Parle, quelle

affaire?

La terreur du gars l’amusait; il jouissait aussi de la sensation de

pouvoir lui, Tchelkache, provoquer une telle épouvante.

--De sombres affaires, frère... Laisse-moi, pour Dieu. Que te suis-je?

Ami...

--Tais-toi! Si je n’avais pas eu besoin de toi, je ne t’aurais pas

emmené! As-tu entendu? Eh! bien, tais-toi!

--Seigneur! soupira, en sanglotant, Gavrilo.

--Assez!

Maintenant, Gavrilo ne pouvait plus s’arrêter et haletait

lamentablement; il pleurait, se mouchait, s’agitait sur son banc, mais

ramait fort, avec désespoir. Le bateau allait comme une flèche... De

nouveau, sur leur chemin, se dressèrent les corps noirs des vaisseaux et

le bateau se perdit entre eux, tournant comme une toupie dans les

étroits chenaux qui les séparaient.

--Hé! toi, écoute: si quelqu’un nous adresse une question, tais-toi, si

tu tiens à ta peau. As-tu compris?

--Hélas! soupira avec découragement Gavrilo, en réponse à cet ordre

sévère, et il ajouta:--C’était mon destin d’être perdu!

--Ne hurle pas! chuchota Tchelkache.

Ces mots firent perdre à Gavrilo toute compréhension et il s’anéantit

dans le pressentiment froid d’un malheur. Il plongeait machinalement les

rames, les lançait derrière lui, puis les sortait de l’eau, les lançait

encore et regardait obstinément ses chaussures d’écorce.

Le bruit endormi des vagues était sombre et effrayant. Voici le port...

Derrière son mur de granit, on entendait des voix humaines, des

clapotements d’eau, des chansons et de grêles sifflets.

--Arrête! chuchota Tchelkache. Lâche les rames! Appuie-toi des mains au

mur! Doucement, diable!

Gavrilo, s’accrochant des mains à la pierre glissante, conduisit le

bateau le long du mur. Il avançait sans bruit, effleurant de son bord la

mousse gluante de la pierre.

--Arrête, donne les rames! Donne, ici! Et ton passeport, où l’as-tu mis?

Dans ton sac? Donne-moi le sac! Plus vite!... Ça, mon ami, c’est pour

que tu ne te sauves pas... Maintenant, je te tiens. Sans rames, tu

aurais filé quand même; mais, sans ton passeport, tu n’oseras pas.

Attends! Et souviens-toi que, si tu dis un mot, je te rattraperai,

fût-ce au fond de la mer.

Et tout à coup, s’accrochant des mains à quelque chose, Tchelkache

s’éleva dans l’air; il disparut sur le mur.

Les Vagabonds · 第 12 / 17 段