--Ça, vois-tu, c’est toute une histoire. Je voulais, avec deux autres

camarades, passer la frontière pour voir un peu la Roumanie. Nous

partîmes de Kagoula: c’est un bourg en Bessarabie, tout près de la

frontière. C’était la nuit, bien sûr, et nous avancions doucement. Tout

à coup... «Arrête!» Le cordon de douaniers! Et, dans la nuit, nous

tombâmes dessus. Que faire? se sauver naturellement. C’est alors qu’un

soldat m’a fendu la tête. Certes, il n’a pas très bien frappé, mais

pourtant j’ai traîné un mois à l’hôpital. Et ce qu’il y a de plus drôle,

c’est que le soldat était un pays: un des nôtres, de Mourom!... Lui

aussi fut bientôt transporté à l’hôpital: un contrebandier l’avait abîmé

d’un coup de couteau dans le ventre. Quand nous fûmes un peu remis, nous

nous débrouillâmes dans cette affaire. Le soldat me demanda: «C’est moi

qui t’ai cinglé comme ça?--Il faut bien que ce soit toi, pour que tu le

reconnaisses.--Sûrement c’est moi, dit-il: ne te fâche pas, c’est le

service qui veut ça. Nous pensions que vous aviez de la contrebande.

Voilà, moi aussi on m’a distingué, on m’a décousu le ventre. Il n’y a

rien à faire: la vie est un jeu sérieux...» Nous devînmes amis. C’était

un bon soldat, Iachka Masine. Et les boucles? Les boucles, frère, me

sont venues à la suite de la fièvre typhoïde. On me mit en prison à

Kichinev en attendant qu’on me jugeât pour avoir passé la frontière sans

permis. C’est là que j’eus la fièvre typhoïde... Je traînai, traînai:

c’est à grand peine que je m’en tirai. Il faut même croire que je ne

m’en serais jamais tiré si la garde ne s’était donné tant de mal. Je

m’en étonnais, frère: elle se préoccupait de moi comme d’un petit

enfant, et à quoi pouvais-je lui être bon? «Maria Petrovna, lui

disais-je, laisse ça, j’en suis confus...» Et elle riait seulement tout

bas. C’était une brave fille... Elle me lisait parfois des livres de

piété. «Eh! lui demandai-je un jour, n’y a-t-il pas quelque chose...

comme cela?...» Elle apporta un livre où un matelot anglais s’était

sauvé d’un naufrage sur une île déserte et s’était arrangé pour y vivre.

Horriblement intéressante cette histoire! Ce livre m’avait beaucoup plu,

moi-même je serais allé sur cette île. Tu comprends quelle vie c’était?

Une île, la mer, le ciel. Tu vis seul, et tu as tout ce qu’il te faut,

et tu es tout à fait libre. Il y avait encore par là un sauvage. Eh!

bien, moi, je l’aurais noyé le sauvage: à quoi pouvait-il me servir? Je

ne m’ennuie pas tout seul, hein? As-tu lu un livre comme ça, toi?

--Attends! Comment es-tu sorti de prison?

--On me mit en liberté. On me jugea, m’acquitta et me libéra. Très

simple! Voilà, aujourd’hui je ne travaille plus; que l’ouvrage aille au

diable! Je me suis assez démis les bras, cela suffit. J’ai à peu près

trois roubles et pour la demi-journée d’aujourd’hui on me donnera encore

quarante copeks. Des capitaux!... Viens avec moi chez nous... Nous ne

sommes pas à la caserne, mais ici, tout près, dans la montagne... Il y a

un trou très commode comme habitation humaine. Nous sommes deux à

demeurer dedans, mais mon camarade est malade: la fièvre l’a tordu...

Assieds-toi ici, et moi je vais chez l’inspecteur... Je reviens tout de

suite.

Il se leva rapidement et s’en alla au moment même où les ouvriers

prenaient les cordes pour se mettre à l’ouvrage. Je restai sur une

pierre à regarder le bruyant remue-ménage autour de moi et la tranquille

mer, bleue et verte.

La haute personne de Konovalov, s’acheminant d’un pas lent entre les

ouvriers, les pierres, les bois et les charrettes, disparaissait au

loin. Il s’en allait, les bras ballants, vêtu d’une blouse de percale

bleue, trop courte et trop étroite, d’un pantalon de toile et de grosses

bottes. Le lourd bonnet de ses boucles tremblait sur sa tête puissante.

Quelquefois il se retournait et me faisait avec les bras des signes. Il

était nouveau pour moi, animé, tranquille, sûr, bon enfant et fort. Tout

autour de lui, on travaillait, le bois grinçait, la pierre se fendait,

les essieux gémissaient, quelque chose tombait avec fracas, les gens

criaient, s’injuriaient, soupiraient et chantaient comme s’ils

geignaient. Au milieu de tous ces bruits et de tous ces mouvements, la

belle silhouette de Konovalov qui s’éloignait à pas fermes, louvoyant de

côté et d’autre, tranchait, et semblait renfermer une allusion à quelque

chose qui me l’expliquait lui-même.

Deux heures après la rencontre, nous étions couchés, Konovalov et moi,

dans le trou «très commode comme habitation humaine». Et effectivement

le trou était commode; on avait creusé la montagne pour y prendre de la

pierre et une niche carrée en résultait, dans laquelle on pouvait très

bien se mettre quatre. Mais elle était basse, et l’ouverture se masquait

d’une masse de pierre formant une espèce de rideau, de sorte que pour y

pénétrer il fallait se coucher par terre et puis ramper. Elle avait

environ trois archines de long, mais c’était inutile et hasardeux d’y

aventurer sa tête, la pierre à l’entrée pouvant se détacher et nous

enterrer vifs. Nous ne le désirions pas et nous nous arrangeâmes ainsi:

nous introduisîmes nos jambes et nos corps dans le trou, où il faisait

très frais, et nos têtes restèrent au soleil; de cette manière, si le

panneau de pierre avait la fantaisie de tomber, il ne ferait que nous

écraser le crâne.

Le vagabond malade se mit au soleil tout entier et s’étendit à deux pas

de nous; nous entendions ses dents s’entre-choquer dans le paroxysme de

la fièvre. C’était un Petit-Russien long et sec «de Poltava ou peut-être

de Kiev», comme il me le dit d’un air songeur:

--L’homme vit si longtemps sur terre, qu’il importe peu s’il oublie où

il est né. Et puis, n’est-ce pas égal? C’est un grand malheur de naître,

mais où... cela n’y change rien!

Il se roulait par terre, essayant de se mieux couvrir d’un vieux paletot

gris, fait uniquement de trous. Il jurait d’une manière très

pittoresque, voyant que tous ses efforts étaient vains; il jurait et

continuait néanmoins à s’enrouler dans ses loques. Il avait de petits

yeux noirs, toujours pincés comme s’il examinait quelque chose avec

attention.

Le soleil nous brûlait insupportablement la nuque et Konovalov fit une

espèce d’écran avec mon manteau de soldat étendu sur deux bâtons.

Pourtant, on étouffait. De loin arrivait à nous le bruit sourd des

travaux sur la baie, mais nous ne pouvions la voir. A notre droite, sur

le rivage, il y avait la ville en masses lourdes de maisons blanches, à

gauche la mer, devant nous la mer aussi qui s’en allait dans le lointain

indéfini. Dans les douces demi-teintes de l’horizon, se mêlaient en

fantastiques mirages des couleurs étonnantes, tendres et imprévues qui

caressaient les yeux et l’âme par l’insaisissable beauté de leurs

nuances.

Konovalov regardait au loin et souriait béatement. Il me dit:

--Quand le soleil sera couché, nous allumerons un feu et nous ferons du

thé. Nous avons du pain, de la viande. Et, en attendant, veux-tu du

melon ou de la pastèque?

Avec le pied, il fit rouler d’un coin du trou une pastèque, tira un

couteau de sa poche et, tout en taillant, il me dit:

--Chaque fois que je suis près de la mer, je me demande pourquoi les

gens n’habitent pas plus sur les plages. Ils auraient été meilleurs

alors, parce que la mer est caressante et que... elle met de bonnes

pensées dans l’âme. Mais toi, dis, comment as-tu vécu toutes ces années?

Je le lui racontai. Le Petit-Russien malade ne faisait aucune attention

à nous; il se rôtissait au soleil qui déjà s’abaissait sur la mer. Et la

mer au loin s’était couverte de pourpre et d’or, et à la rencontre du

soleil s’élevaient d’elle des nuages gris-rosés aux contours flous. Il

semblait que, du fond de la mer, surgissaient des montagnes aux cimes

blanches, parées de neiges et des rayons roses du couchant. De la baie

arrivaient la mélancolique mélodie de la Doubinouchka et le roulement de

la dynamite qui détruisait la montagne... Les pierres et les inégalités

du terrain projetaient sur la terre des ombres qui, croissant

imperceptiblement, rampaient à nous.

--C’est bien à tort, Maxime, que tu as la manie des villes, dit avec

conviction Konovalov, après avoir entendu mon odyssée. Et qu’est-ce qui

t’y attire? La vie y est pourrie et étroite. Il n’y a ni air ni espace,

rien de ce qu’il faut à l’homme. Que diable en as-tu besoin? Tu es un

homme instruit, tu sais lire, qu’as-tu à faire d’autres gens?

Qu’attends-tu d’eux? Et puis il y a des hommes partout.

--Éhé! fit le Petit-Russien, qui se tordait sur la terre comme une

couleuvre. Il n’y en a partout que trop! On ne peut guère aller son

chemin sans marcher sur les pieds des autres. Il naît des gens sans

nombre, comme des champignons après la pluie... et encore, ceux-là, les

riches les mangent!

Il cracha avec philosophie et se remit à claquer des dents.

--Pour ton compte, voici ce que je te répète, poursuivit Konovalov: ne

va pas demeurer dans les villes. A quoi bon? Il n’y a là que saleté et

désordre. Les livres? Tu en as assez, je pense, de lire des livres. Ce

n’est pas pour cela que tu es au monde... Et puis, les livres eux-mêmes

ne sont que des bêtises. Achètes-en un, mets-le dans ton sac, et marche!

Veux-tu aller avec moi à Tachkent? à Samarkand? ou encore quelque part

ailleurs?... Et puis sur l’Amour, veux-tu? Moi, frère, j’ai décidé de me

promener sur la terre dans toutes les directions, c’est ce qu’il y a de

mieux. Tu marches et tu vois des choses nouvelles... et tu ne penses à

rien. Le vent souffle à ta rencontre et il semble qu’il chasse toute la

poussière de ton âme. Tu es libre et léger... Rien ne te gêne... Si tu

as faim, tu t’arrêtes, tu travailles pour cinquante copeks; s’il n’y a

pas d’ouvrage, demande du pain, on t’en donnera. De cette manière tu

verras beaucoup de choses... de beautés différentes. Hein?

Le soleil s’était couché. Les nuages, sur la mer, s’étaient assombris,

et la mer aussi devenait noire et une fraîcheur émanait d’elle. Par-ci

par-là, les étoiles scintillaient déjà, le bruit du travail dans la baie

était mort, et, par instants seulement, doux comme des soupirs,

arrivaient les cris des hommes. Et quand le vent soufflait sur nous, il

nous apportait le chuchotement mélancolique des vagues sur le rivage.

L’obscurité s’épaississait rapidement, et la personne du Petit-Russien

qui, cinq minutes plus tôt, possédait encore un contour distinct, ne

présentait maintenant qu’une masse informe...

--Si l’on faisait du feu? dit-il en toussant.

--C’est possible.

Konovalov tira, je ne sais d’où, des copeaux, les alluma et de fines

langues de feu commencèrent à lécher en le caressant le bois jaune et

résineux. De minces filets de fumée serpentaient dans l’air nocturne,

plein de l’humidité et de la fraîcheur de la mer. Et autour, tout

devenait plus tranquille, la vie paraissait se retirer de nous; ses sons

fondaient et s’éteignaient dans l’obscurité. Les nuages se dissipaient;

sur le ciel bleu foncé les étoiles brillaient, éclatantes, et sur la

surface de velours de la mer s’allumaient les feux des barques de

pêcheurs et les reflets des étoiles. Le feu, devant nous, s’était

épanoui comme une grande fleur d’un rouge jaune... Konovalov y fourra

une bouillotte et, les genoux embrassés, se mit à regarder la flamme

d’un air songeur. Et le Petit-Russien, comme un grand lézard, rampa

aussi vers le foyer.

--Les gens ont fait des villes, des maisons, s’y sont entassés, abîment

la terre, étouffent, se gênent les uns les autres... Est-ce une vie?

Non, la vraie vie, c’est comme nous...

--Oho! dit, en secouant la tête, le Petit-Russien, si on y ajoutait une

fourrure pour l’hiver, et une maison bien chaude alors, c’eût été

vraiment une vie de seigneurs.

Il ferma à moitié un œil, rit et regarda Konovalov.

--Oui, répondit celui-ci en se troublant un peu, l’hiver est un temps

maudit. Pour l’hiver, on a vraiment besoin des villes... il n’y a rien à

y faire... Mais les grandes villes sont pourtant inutiles... Pourquoi

entasser les gens, quand deux ou trois seulement d’entre eux ne peuvent

s’accorder ensemble? Voilà de quoi je parle. Certes, si l’on y pense,

l’homme n’a de place nulle part, ni dans les villes, ni dans les

steppes. Mais mieux vaut ne pas songer à ces choses-là... cela n’aboutit

à rien et retourne l’âme.

Jusqu’alors, j’avais cru Konovalov changé à la suite de sa vie errante;

je pensais que les excroissances d’ennui qui oppressaient son cœur à

l’époque de notre vie commune étaient tombées comme une coquille au

grand air de ces dernières années: mais le ton de cette phrase me

reconstitua mon ami tel que je l’avais connu, chercheur inquiet et

inassouvi. La rouille du doute, le poison des rêveries rongeaient cet

homme puissant, venu au monde, pour son malheur, avec un cœur vibrant.

Ces «gens qui songent» sont nombreux dans la vie russe et ils sont plus

malheureux que n’importe qui, parce que le poids de leur pensée est

augmenté par la cécité de leur esprit. Je regardai mon ami avec pitié,

et lui, comme pour confirmer mon impression, s’écria avec tristesse:

--Je me suis souvenu, Maxime, de notre vie et de tout... ce qui fut!

Combien de lieues j’ai faites depuis, que de choses j’ai vues!... Il n’y

a rien sur terre qui me soit commode! Je n’ai pas trouvé ma place!

--Et pourquoi es-tu né avec un cou pour lequel aucun collier n’est bon?

demanda avec indifférence le Petit-Russien, en ôtant du feu la

bouillotte.

--Non, dis-moi... demanda Konovalov,--pourquoi ne puis-je être

tranquille? Hein? Pourquoi les autres vivent-ils, s’occupent-ils de

leurs affaires, ont-ils des femmes, des enfants et tout, enfin?... Ils

se plaignent de la vie, mais ils sont tranquilles. Et toujours ils ont

la volonté de faire telle chose ou telle autre. Et pourquoi ne puis-je

pas?... Je m’ennuie? Pourquoi est-ce que je m’ennuie?

--En voilà une rage de faire des grimaces! dit en s’étonnant le

Petit-Russien. Est-ce qu’à force de grimaces tu te sentiras mieux?

--C’est juste, répliqua tristement Konovalov.

--Je parle toujours peu, mais je sais ce que je dis! prononça avec

dignité le stoïcien, sans se fatiguer de lutter contre la fièvre.

--Laissons toute cette histoire... Puisque tu es au monde, vis, et ne

raisonne pas, dit, méchamment cette fois, Konovalov.

Mais le Petit-Russien trouva nécessaire d’ajouter:

--Et ne t’occupe de rien! Le temps viendra sans que tu le veuilles; tu

seras traîné où il le faut, et réduit en poussière. Reste étendu et

tais-toi... Ni notre langue, ni nos bras ne nous aident en rien.

Il dit, toussa, s’agita et se mit à cracher avec rage dans le feu.

Autour de nous, tout était sourd, masqué par le rideau épais de la nuit.

Le ciel, au-dessus de nous, était sombre aussi; il n’y avait pas encore

de lune. La mer se sentait, plutôt qu’elle n’était visible, tant les

ténèbres devant nous s’épaississaient. Il semblait que sur la terre

était descendu un brouillard noir. Le feu s’éteignait.

--Allons dormir, proposa le Petit-Russien.

Nous rampâmes vers le trou et nous couchâmes la tête en dehors. Nous

nous taisions. Konovalov, une fois étendu, resta immobile, comme

pétrifié. Le Petit-Russien s’agitait sans cesse et claquait des dents.

Je regardai longtemps s’éteindre le foyer: ardent et grand au début, le

monceau de charbons devenait toujours plus petit, se couvrait de cendres

et disparaissait sous leur tas. Et bientôt il n’en resta rien qu’une

odeur chaude. Je regardai et je pensai:

--C’est ainsi que nous sommes tous. Si seulement on pouvait brûler plus

ardemment!...

Trois jours après, je disais adieu à Konovalov. J’allais à Koubagne, lui

ne voulait pas. Mais nous nous séparâmes tous les deux avec la certitude

de nous retrouver sur terre.

... Nous n’en eûmes plus l’occasion.

TCHELKACHE

Le ciel, assombri par la poussière qui s’élève du port, est trouble. Le

soleil ardent regarde la mer verdâtre, comme à travers un voile mince.

Il ne peut se refléter dans l’eau que brisent à chaque instant les coups

de rames, les hélices des vapeurs, les quilles tranchantes des felouques

turques ou des bateaux à voile qui sillonnent dans tous les sens le port

étroit. Et les vagues de la mer enclavées dans le granit, écrasées par

les poids énormes qu’elles portent, se battent contre les flancs des

vaisseaux, contre les quais, se battent et murmurent, écumantes sous les

coups, et souillées.

Le bruit des chaînes, le roulement des wagons qui charrient la

marchandise, le gémissement métallique des feuilles de fer tombant sur

les pavés, le grincement des chariots, les sifflets des bateaux à

vapeur, tantôt perçants, tantôt mugissants, les cris des haleurs, des

matelots et des douaniers,--tous ces sons divers se fondent en une seule

musique, celle du travail, et vibrent et s’attardent dans l’air, comme

s’ils craignaient de monter et de disparaître. Et de la terre viennent

toujours de nouveaux bruits, qui, sourds et roulants, secouent tout

autour d’eux, ou bien, perçants, déchirent l’air ardent et poussiéreux.

Le granit, le fer, le bois, les vaisseaux et les gens, tout respire un

hymne furieux et passionné au dieu du Trafic. Mais les voix des hommes,

à peine distinctes, paraissent faibles et ridicules, comme le sont aussi

les hommes, cause de tout ce vacarme. Couverts de haillons souillés,

courbés sous leurs fardeaux, ils s’agitent dans des tourbillons de

poussière, dans une atmosphère de chaleur et de bruit et sont infimes,

petits, en comparaison des colosses de fer qui les entourent, des

montagnes de marchandises, des bruyants wagons et de toutes ces choses

qu’ils ont créées eux-mêmes. Leur œuvre les a asservis et dénués de leur

personnalité.

Les vaisseaux géants, à l’ancre, sifflent ou soupirent profondément, et,

dans chaque son qu’ils produisent, il y a comme un ironique mépris des

hommes qui rampent sur leurs ponts et remplissent leurs flancs des

produits d’un travail d’esclave. Les longues files de débardeurs sont

lugubrement ridicules; ils transportent sur leurs épaules d’immenses

charges de blé qu’ils déposent dans les ventres de fer des vaisseaux

afin de gagner quelques livres de pain pour leurs estomacs d’affamés.

Les hommes, déguenillés, en sueur, abrutis par la fatigue, par le bruit

et la chaleur, les machines brillantes, puissantes et impassibles,

faites par les mains de ces hommes, ces machines mues pourtant non par

la vapeur, mais par les muscles et le sang de leurs créateurs... ironie

froide et cruelle!

Le bruit écrase, la poussière irrite les narines et les yeux, la chaleur

brûle le corps et le fatigue, et tout, à l’entour, paraît tendu, mûr,

impatient, prêt à éclater en une grandiose catastrophe, après laquelle

l’air redeviendra respirable et léger, la terre s’apaisera de tout ce

bruit agaçant, de cet affolement mélancolique... et la ville, la mer, le

ciel seront tranquilles, puis bienfaisants. Mais ce n’est qu’une

illusion, entretenue par l’infatigable espoir de l’homme et son

impérissable et illogique désir de liberté...

Douze coups de cloche, sonores et mesurés, retentirent. Quand le dernier

fut mort, la sauvage musique du travail s’était déjà adoucie de moitié.

Au bout d’une minute, elle se transforma en un sourd murmure. Alors, la

voix des hommes et de la mer fut plus distincte. L’heure du dîner était

venue.

* * * * *

Quand les débardeurs, abandonnant le travail, se furent dispersés par

groupes bruyants dans tout le port, achetant des victuailles chez les

marchandes en plein air, et s’installant pour dîner sur le pavé dans les

coins d’ombre, Grichka Tchelkache, vieux loup traqué, apparut parmi eux.

C’était un gibier souvent poursuivi par la police, et toute la

population du port le connaissait pour un maître ivrogne, un voleur

hardi et habile. Il était nu-pieds et nu-tête, portait un pantalon de

velours usé et une blouse en percale déchirée au col, qui laissait voir

ses os mobiles, secs et anguleux, tendus de peau brune. Ses cheveux

noirs, striés de gris, emmêlés, et son visage aigu d’oiseau de proie,

tout froissé, indiquaient qu’il venait de se réveiller. D’une de ses

moustaches sortait un fétu de paille, un autre s’était pris aux poils de

sa joue mal rasée; derrière l’oreille, il avait un brin de tilleul

fraîchement cueilli. Long, osseux, un peu voûté, il marchait lentement

sur les pierres, et, tournant son nez crochu, il jetait autour de lui

des regards vifs et paraissait chercher quelqu’un parmi les débardeurs.

Sa moustache brune, épaisse et longue, frémissait comme celle d’un chat,

et ses mains, derrière son dos, se frottaient l’une l’autre, serrant

leurs doigts tordus et noueux. Même ici, parmi des centaines de ses

pareils, il attirait l’attention par sa ressemblance avec un épervier

des steppes, par sa maigreur rapace, sa démarche facile, égale

extérieurement, mais excitée et attentive comme le vol de l’oiseau qu’il

rappelait.

Quand il fut arrivé à un groupe de va-nu-pieds, installés à l’ombre des

paniers de charbon, un garçon râblé et bête se leva à sa rencontre. Il

avait le visage marbré de rouge et le cou égratigné; il portait toutes

les traces d’une récente bataille. Il se mit à marcher à côté de

Tchelkache et lui dit à demi-voix:

--Les douaniers de la marine ne peuvent trouver deux caisses de

marchandises. Ils cherchent. Tu entends, Grichka?

--Alors?... demanda Tchelkache, le mesurant tranquillement des yeux.

--Quoi donc--alors? Ils cherchent, voilà tout.

--M’a-t-on réclamé, moi, pour les aider dans leurs recherches?

Et Tchelkache regarda avec un sourire aigu les magasins de la Flotte.

--Va au diable!

L’autre, alors, retourna sur ses pas.

--Eh! attends!... Qui t’a arrangé de la sorte? Toute ta devanture est

abîmée... As-tu vu Michka par ici?

--Il y a longtemps que je ne l’ai vu! cria l’autre, en rejoignant les

débardeurs.

Tchelkache alla plus loin, accueilli par tous en ami. Mais lui,

d’ordinaire gai et mordant, était évidemment de mauvaise humeur ce

jour-là, et répondait brièvement aux questions.

Derrière une balle de marchandises, apparut un gardien de la douane,

vert-foncé, poussiéreux et militairement raide. Il barra le chemin à

Tchelkache, en se mettant devant lui dans une pose de provocation, la

main gauche à son épée, et de la droite essayant de prendre Tchelkache

au collet.

--Arrête, où vas-tu?

Tchelkache recula d’un pas, leva les yeux sur le gardien et sourit

sèchement.

Le visage rouge, rusé et bon enfant du douanier s’appliqua à paraître

terrible; à cette fin, il se gonfla, devint pourpre, agita les sourcils,

fit de gros yeux et n’en fut que plus drôle.

--On te l’a déjà dit: n’ose pas entrer dans le port, sinon je te casse

les côtes! cria férocement le gardien.

--Bonjour, Sémenitch! Il y a longtemps qu’on ne t’a vu, répondit

tranquillement Tchelkache, et il lui tendit la main.

--Je me passerais bien de jamais te voir, moi!... Va ton chemin!

Mais Sémenitch serra pourtant la main qu’on lui tendait.

--Voici ce qu’il faut que tu me dises, poursuivit Tchelkache sans lâcher

de ses doigts crochus la main de Sémenitch et la secouant familièrement.

N’as-tu pas vu Michka?

--Quel Michka? Je ne connais aucun Michka! Va-t’en, frère, sinon

l’inspecteur te verra; il te...

--Le roux, avec qui j’ai travaillé jadis sur le «Kostroma», continuait

sans s’émouvoir Tchelkache.

--Avec qui tu voles, voilà la vérité! On l’a mis à l’hôpital, ton

Michka: il s’est écrasé la jambe sous une barre de fer. Va-t’en, frère,

puisque je t’en prie, sinon je devrai te renvoyer avec des coups.

--Ah!... Et toi qui disais:--je ne connais pas Michka!--Tu vois bien que

tu le connais. Qu’est-ce qui t’a fâché, Sémenitch?

--C’est bon, Grichka, ne me chante plus rien et file...

Le gardien commençait à s’irriter et, jetant des regards à droite et à

gauche, s’efforçait de libérer sa main de la poigne ferme de Tchelkache.

L’autre le regardait tranquillement sous ses épais sourcils, souriant

dans sa moustache, et, sans lui lâcher la main, continuait à parler.

--Ne me presse pas. Quand j’en aurai assez de causer avec toi, je m’en

irai. Raconte-moi un peu comment tu vis. Ta femme et tes enfants se

portent-ils bien?

Et, lançant des coups d’œil terribles, montrant les dents en un sourire

moqueur, il ajouta:

--Je me propose toujours de te faire visite, mais je n’ai jamais le

temps: je suis toujours ivre...

--C’est bon, c’est bon, laisse ça... Ne plaisante pas, diable osseux!

Sinon, frère, je... Ou bien as-tu vraiment l’intention de piller les

maisons et les rues?...

--Pourquoi? Il y a ici assez pour nous deux. Dieu, oui!... Sémenitch! Tu

as de nouveau soufflé deux caisses de marchandises?... Fais attention,

Sémenitch, sois prudent! qu’on ne te prenne pas, un beau jour!

Révolté de l’impudence de Tchelkache, Sémenitch se mit à trembler de

tout son corps; il crachait de la salive, dans un vain effort pour

parler. Tchelkache lâcha sa main et s’en retourna tranquillement, d’un

pas allongé, à l’entrée du port. Le gardien, jurant comme un forcené, le

suivit.

Tchelkache était redevenu gai; il sifflait doucement entre ses dents,

et, enfonçant les mains dans les poches de son pantalon, marchait

lentement, en homme désœuvré, lançant à droite et à gauche des remarques

mordantes et des plaisanteries. On lui répondait de même.

--Heureux Grichka, comme les autorités ont soin de lui! cria quelqu’un

du groupe des débardeurs qui avaient déjà dîné et se reposaient, étendus

à terre.

--Je n’ai pas de souliers; aussi Sémenitch craint-il que je ne me blesse

les pieds, répondit Tchelkache.

On approchait de la porte. Deux soldats fouillèrent Tchelkache et le

poussèrent doucement dehors.

--Tenez-le! cria Sémenitch, qui s’était arrêté dans la cour du port.

Tchelkache traversa la voie et s’assit sur une borne, devant la porte

d’un cabaret. Du port sortait avec fracas une file interminable de

voitures chargées. En sens inverse arrivaient à fond de train des

voitures vides, avec des cochers qui ressautaient. Le port soufflait un

bruit de tonnerre, une poussière âcre. Le sol frémissait...

Les Vagabonds · 第 11 / 17 段