Je m’efforçai de lui faire perdre cette conviction, mais de tous mes

discours il ne tirait qu’une plus grande assurance de son inadaptation à

la vie.

Dans les moments de liberté, il se couchait à terre et regardait le

plafond. Son visage avait beaucoup maigri et ses yeux avaient perdu leur

éclat enfantin.

--Sacha, qu’as-tu? lui demandai-je.

--C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il simplement. Bientôt, je

perdrai toute retenue et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà

intérieurement... comme une nausée, tu sais... Le temps est arrivé...

S’il n’y avait pas eu cette histoire, je me serais encore maintenu, mais

elle me ronge... Qu’est-ce, enfin? Je voulais faire une bonne action et

tout à coup... C’est illogique! Oui, frère, il faudrait dans la vie de

l’ordre pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache inventer une

loi, pour que tout le monde agisse de même et que tout le monde puisse

se comprendre? Car on ne peut pas vivre ainsi, à une telle distance les

uns des autres! Et comment les hommes intelligents ne comprennent-ils

pas qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer les gens à

eux-mêmes? Eh! mon Dieu!...

Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire dans la vie, il

n’écoutait pas mes discours. Je remarquai même qu’il s’écartait de moi.

Un jour, ayant écouté pour la centième fois mon projet de réorganisation

universelle, il se fâcha presque.

--Eh! toi... J’ai déjà entendu cette histoire... Ce n’est pas de la vie

qu’il s’agit, mais de l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme, tu

comprends? D’après ce que tu dis, pendant que tout, autour de lui, se

transforme, l’homme doit rester comme il est. En voilà une idée!... Non,

c’est lui que tu dois reconstruire: montre-lui son chemin, donne-lui de

la lumière et de l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre.

Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout cela... ce n’est que des

imaginations!...

Je protestai; il s’échauffait, devenait sombre et s’écriait avec humeur:

--Eh! laisse donc!

Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le lendemain matin. A sa

place apparut le patron, l’air préoccupé, qui déclara:

--Notre Sacha fait la fête. Il est dans «le Mur». Il faut chercher un

autre pétrisseur.

--Peut-être se remettra-t-il?

--Compte là-dessus! Je le connais, moi...

J’allai au «Mur», bouge ingénieusement organisé contre un mur de

pierres. Il n’avait pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une

ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un trou carré, creusé dans

le sol et recouvert de planches. Il était imprégné d’une odeur de terre,

de mauvais tabac et d’eau-de-vie,--tout un bouquet de parfums qui, au

bout d’une demi-heure, vous cassaient la tête. Mais les habitués de ce

bouge, de sombres individus sans occupations précises, s’y étaient faits

comme à beaucoup d’autres choses insupportables au premier abord. Ils

restaient là toute la journée à attendre quelque ouvrier fêtard pour le

plumer.

Konovalov était assis à une grande table ronde, au milieu du cabaret,

entouré de six personnages respectueux et bassement flatteurs,

fantastiquement accoutrés de costumes en lambeaux, à figures de brigands

de Hoffmann.

On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées et l’on mangeait

quelque chose qui ressemblait fort à des morceaux de terre glaise sèche.

--Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez. J’ai de l’argent et j’ai des

vêtements... J’aurai assez pour trois jours. Je boirai tout et... fini!

Je ne veux plus travailler et je ne veux plus rester ici.

--La ville est détestable! dit un individu qui ressemblait à John

Falstaff.

--Travailler? dit un autre, qui paraissait interroger le plafond, et il

ajouta avec étonnement: Est-ce qu’on est au monde pour travailler?

Et tous se mirent à crier en même temps, prouvant à Konovalov son droit

de tout boire, et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux de

tout boire avec eux précisément.

--Ah! Maxime, son sac sur l’échine! essaya de rimer Konovalov. Tiens,

scribe et pharisien, bois! Moi, frère, j’ai déraillé complètement. Fini!

Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux... Quand je n’aurai plus que mes

cheveux, je m’arrêterai. Et toi, veux-tu, dis?

Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux bleus brillaient d’un

éclat désespéré d’ennui, et sa superbe barbe, qui lui couvrait la

poitrine d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement nerveux

de sa mâchoire. Le col de sa chemise était défait, sur son front blanc

scintillaient de toutes petites gouttes de sueur et sa main tendue à

moi, avec un verre de bière, était mal assurée.

--Laisse cela, Sacha, allons-nous-en! dis-je en lui mettant la main sur

l’épaule.

--Laisser cela?--Il se mit à rire.--Si tu étais venu dix ans plus tôt et

que tu m’aies tenu ce langage... peut-être l’aurais-je fait. Mais

maintenant, j’aime autant continuer. Pourquoi pas? Je sens tout, chaque

mouvement de la vie... mais je ne comprends rien et ne connais pas mon

chemin... Je sens... et je bois parce que je n’ai rien d’autre à

faire... Bois aussi!

Sa compagnie me regardait avec un mécontentement manifeste, et les six

paires d’yeux me mesurèrent avec une intention qui n’était guère

pacifique.

Les pauvres! ils craignaient que je n’emmenasse Konovalov; alors, adieu

le régal qu’ils avaient attendu huit jours peut-être.

--Frères! c’est mon camarade... un savant que le diable emporte! Maxime,

peut-être liras-tu ici de Stenka?... Ah! frères, les livres qu’il y a

sur terre! De Pila?... Maxime, dis?... Frères, ce n’est pas un livre,

c’est du sang et des larmes. Ah!... Pila, c’est moi, Maxime!... Et

Cissoïko, c’est moi encore... Je le jure! Voilà qui est expliqué.

De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait avec effroi, et sa

lèvre inférieure tremblait étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré,

place à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste au moment où il

prenait un verre de bière mélangée d’eau-de-vie.

Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite que possible à l’aide de

ce breuvage. Après avoir bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux

de bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le regarda et le jeta

par-dessus son épaule contre le mur du cabaret.

La compagnie grognait comme une meute affamée devant un os.

--Je suis un homme perdu... Pourquoi ma mère m’a-t-elle mis au monde? On

ne sait rien. C’est l’obscurité! et l’étroitesse!... Adieu, Maxime,

puisque tu ne désires pas boire avec moi. Je ne retournerai plus à la

boulangerie. Le patron me doit de l’argent: prends-le-lui et

apporte-le-moi, je le boirai... Non! garde-le pour des livres...

Veux-tu? Non, tu ne veux pas?... Mais, si, prends donc! Non?... C’est

que tu es un cochon!... Va-t’en, va-t’en!

Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La compagnie était toute

prête à me chasser à coups de poings. Sans attendre cela, je partis.

Trois heures après, j’étais de nouveau dans le «Mur». Le groupe de

Konovalov s’était accru de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins

que les autres. Il chantait, les coudes sur la table, et regardait le

ciel par l’ouverture du plafond. Les ivrognes l’écoutaient, dans

différentes poses; quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait, d’une

voix de baryton qui, sur les notes hautes, dégénérait en fausset comme

chez tous les ouvriers. La joue sur la main, il faisait avec sentiment

des roulades tristes, et son visage était pâle d’émotion; il avait les

yeux mi-clos et le cou tendu en avant. Huit physionomies ivres, stupides

et rouges, le regardaient et, par instants, on entendait des grognements

et des hoquets. La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et gémissait,

et il était indiciblement triste de voir ce brave garçon qui chantait sa

lamentable chanson.

La mauvaise odeur, les figures rouges et en sueur, les deux lampes à

pétrole et les murs noirs de boue et de fumée du cabaret, son plancher

de terre et l’ombre qui envahissait ce trou,--tout était pénible et

maladivement fantastique. On aurait pu croire que ces individus étaient

enterrés vivants et que l’un d’eux chantait une dernière fois avant de

mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un tranquille désespoir, un ennui

sans issue frémissaient dans le chant de mon compagnon.

--Maxime, tu es ici? Veux-tu être mon essaüle[3]? Ami, viens! dit-il, en

interrompant son élégie et me tendant la main. Je suis tout prêt,

frère... Ameutons une horde... Et voilà! Puis il y aura encore des gens.

Nous trouverons. Tout cela n’est rien! Nous appellerons Pila et

Cissoïko... et nous leur donnerons tous les jours du gruau et de la

viande... C’est bien? Tu consens? Tu prendras avec toi des livres, tu

liras Stenka et les autres... Ami! Ah! je suis triste, triste...

[3] Grade supérieur chez les Kosaks du Don.

Il frappa de toute sa force la table avec son poing. Les verres et les

bouteilles retentirent, et la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un

bruit infernal.

--Buvez, camarades! cria Konovalov, buvez, allégez vos âmes, buvez tout

ce que vous pourrez!

Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai; j’entendis Konovalov

faire des discours d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis à

chanter, je retournai à la boulangerie. A ma suite gémit et pleura

longtemps une gauche et ivre chanson.

Deux jours après, Konovalov avait disparu de la ville.

J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de le voir.

Il faut être né dans une société policée, pour avoir la patience d’y

vivre toute sa vie et pour n’avoir jamais le désir de quitter cette

sphère de conventions pénibles, de petits mensonges vénéneux consacrés

par l’usage, d’ambitions maladives, d’étroit sectarisme, de diverses

formes d’insincérité, en un mot de toute cette vanité des vanités qui

gèle le cœur, corrompt l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison

la civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors de cette société

et, pour cette raison qui m’est précieuse, je ne puis accepter sa

culture par fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité de sortir de

son cadre et de me reposer des complications multiples, des raffinements

maladifs de ce genre d’existence.

A la campagne, il fait presque aussi insupportablement écœurant et

ennuyeux que parmi les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller dans

les rues les plus misérables des villes, où, quoiqu’il y fasse très

sale, tout est sincère et simple, ou bien d’aller seulement se promener

par les champs et les routes, ce qui est toujours intéressant,

rafraîchit moralement et ne demande pas d’autres moyens de transport que

de bonnes jambes.

Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade de ce genre et,

cheminant dans la vaste Russie sans aucun itinéraire déterminé,

j’arrivai à Théodocie. On y commençait alors la construction d’une

digue, et, dans l’espoir de gagner un peu d’argent pour la route, je me

présentai au lieu où l’on travaillait.

Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble sur les travaux, je

gravis une montagne et m’assis, regardant la mer sans limites et les

tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.

Le large tableau du travail humain se déroula devant moi: toute la rive

pierreuse de la baie était creusée; partout il y avait des trous, des

tas de pierres et de bois, des brouettes, des pieux, des barres de fer,

des outils pour l’aménagement des voûtes, des machines de bois

compliquées, et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres humains.

C’étaient eux qui, après avoir déchiré la montagne à l’aide de la

dynamite, la morcelaient avec des pics, déblayaient une surface plane

pour y mettre une voie ferrée; c’étaient eux qui pétrissaient, dans

d’énormes caisses, du ciment et, après en avoir fait des cubes énormes,

les plongeaient dans la mer, construisant ainsi un rempart contre la

force titanique de ses infatigables vagues. Ils paraissaient petits

comme des larves sur le fond brun de la montagne, mutilée par eux, et

ils s’agitaient aussi comme des larves dans les tas de pierres, de bois,

de débris, au soleil ardent de midi... On aurait dit qu’ils voulaient se

cacher du soleil et faire la ruine autour d’eux en pénétrant dans le

sein de la montagne, tant le soleil était brûlant et le chaos désolé.

Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et fort, les épieux

frappaient la pierre, les roues des brouettes grinçaient, le pilon de

fer tombait lourdement sur le bois du pilotis, la «Doubinouchka»[4]

pleurait, les haches sonnaient, les hommes petits et gris criaient sur

tous les tons.

[4] Chanson populaire que chantent les ouvriers.

En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant, s’acharnait contre un

immense bloc de rocher, avec l’espoir de le déplacer; ailleurs on avait

soulevé une lourde poutre et on criait à perte d’haleine:--Hardi! Et la

montagne, toute crevassée, répétait sourdement: i--i--i!

Sur la ligne brisée des planches jetées partout, avançait lentement une

file d’hommes qui poussaient les wagonnets chargés de pierres, et à leur

rencontre venait, lentement aussi afin de faire durer les minutes de

repos, une autre file avec des wagonnets vides... Auprès d’un levier

était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un chantait d’une voix

traînarde et gémissante:

Eh! mes frères, il fait bien chaud!

Personne ne nous plaint jamais.

Oï! Doubinouchka

Va--a!

La foule hurlait, puissante, tirant sur les câbles, et la masse de fer

du pilon s’élevait en l’air et retombait; un bruit semblable à un soupir

se faisait entendre et tout le pilotis frissonnait. Sur tous les points

de l’espace entre la mer et la rivière, grouillaient les petits hommes

gris, remplissant l’air de leurs cris, de leur poussière et de leur

odeur. Parmi eux circulaient les contremaîtres, en vestes blanches aux

boutons de métal qui brillaient au soleil comme des yeux cruels. Le ciel

sans nuages, atrocement chaud, les nuées de poussière et les vagues de

sons formaient une symphonie du travail,--la seule musique qui ne fasse

jamais plaisir.

La mer s’était tranquillement étendue jusqu’à l’horizon brouillé, elle

battait doucement la rive de ses vagues transparentes, vivante de

mouvement et de bruit. Toute joyeuse au soleil, elle semblait sourire

débonnairement comme Gulliver qui savait qu’un seul de ses mouvements

pouvait détruire tout le travail de ces Lilliputes.

Elle était couchée, aveuglante d’éclat, grande, forte, bonne, et sa

puissante respiration soufflait sur la rive, rafraîchissant les êtres

las, appliqués à réduire la liberté de ses vagues, qui, elles,

caressaient si doucement la rive mutilée. La mer semblait plaindre les

gens: des siècles d’existence lui avaient fait comprendre que les

malfaiteurs véritables ne sont pas ces hommes qui construisent; elle

savait depuis longtemps que ceux-là ne sont que des esclaves et qu’on

leur impose cette lutte corps à corps avec les éléments dont la

vengeance est toujours proche. Ils construisent, ils peinent; leur sang

et leur sueur sont le ciment de tout ce qui se fait sur terre; mais ils

ne reçoivent rien eux-mêmes, après avoir mis toute leur force au service

du désir éternel de construire,--désir qui fait des miracles sur terre,

mais ne donne pas d’abri aux travailleurs et ne leur procure pas le pain

quotidien. Eux aussi sont un élément, et c’est pourquoi la mer n’est pas

courroucée et regarde avec indulgence le travail dont ils ne profitent

pas. Ces petites larves grises qui épuisent la montagne sont pareilles

aux gouttes de la mer, qui tombent les premières sur les rochers

inaccessibles de la rive, poussées par l’éternel désir qu’a la mer

d’élargir ses domaines, et sont les premières à mourir en se brisant

contre eux. Dans leur masse, ces gouttes font partie de la mer, elles

sont puissantes aussi et aiment à détruire quand le souffle de la

tempête les a irritées. La mer connaît de longue date les esclaves, ceux

qui construisirent jadis des pyramides dans le désert, et ceux de

Xerxès,--drôle d’homme qui pensait punir la mer avec trois cents coups

de verges parce qu’elle avait brisé ses ponts, pareils à des jouets

d’enfants. Les esclaves ont de tout temps été les mêmes; ils se

soumettaient, étaient mal nourris, et exécutaient toujours de grandes et

belles choses, divinisant quelquefois ceux qui les faisaient travailler,

plus souvent les maudissant, rarement s’insurgeant contre eux.

Et, souriant comme un titan qui a conscience de sa force, la mer

éventait de son haleine ceux qui, aveugles et esclaves, creusaient

misérablement la terre au lieu de s’élancer vers le ciel. La vague

caresse la rive semée de gens qui construisent un obstacle de pierre à

son mouvement; elle la caresse et chante sa chanson, sonore et douce, du

passé de tout ce qu’elle a vu sur les côtes de la terre.

... Parmi les ouvriers il y avait des figures bizarres, sèches et

bronzées, en bonnets rouges, petites jaquettes bleues, pantalons serrés

aux genoux et flottant sur le pied. C’étaient, comme je l’appris plus

tard, des Turcs d’Anatolie. Leurs voix de gosier se mêlaient au parler

lent et chantant des Viatitchi, dur et rapide des Volgiens et doux des

Petits-Russiens.

La disette sévissait en Russie, et la faim avait amassé ici les

représentants de presque tous les gouvernements frappés par la calamité.

Ils se partageaient en petits groupes, par pays. Seuls, les vagabonds,

ces cosmopolites, se distinguaient par leur air d’indépendance, leur

costume et leur langage des paysans, esclaves de la terre et n’ayant

rompu que provisoirement, sous la poussée du besoin, la chaîne qui les

liait à elle, mais gardant opiniâtrement le souvenir du sol natal. Les

vagabonds étaient de tous les groupes, parmi les Viatitchi comme parmi

les Petits-Russiens, se sentant partout à leur place; mais la majeure

partie d’entre eux se tenaient auprès du pilon parce que là l’ouvrage

était moins dur.

Quand je m’approchai d’eux, ils avaient les mains abaissées sur le

câble, attendant que l’inspecteur ait fini d’arranger la poulie qui,

sans doute, usait sa corde. Il tripotait au haut de la tour de bois, et

criait:

--Tire!

On tirait faiblement.

--Arrête... Tire encore! Arrête, marche!...

Le principal chanteur, grand gars qui depuis longtemps n’avait été rasé,

au visage grêlé et aux manières de soldat, remua les épaules, loucha de

côté, toussa et entonna:

Le pilon chasse le pilotis dans la terre!

... La seconde ligne n’aurait pas trouvé grâce devant la censure la plus

indulgente et provoqua un éclat de rire unanime; elle était évidemment

improvisée, créée par l’inspiration spontanée du chanteur qui maintenant

se tordait la moustache, avec l’air d’un artiste habitué au succès et

sûr de son public.

--Allez! criait d’en haut, à tue-tête, l’inspecteur.

--C’est assez hennir!

--Fais attention, Mitritch, tu n’aurais qu’à faire explosion! lui

répondit d’en bas un des ouvriers.

Je connaissais bien cette voix, et je croyais avoir vu cette haute

silhouette aux larges épaules, au visage ovale éclairé par de grands

yeux bleus. Était-ce Konovalov? Mais Konovalov n’avait pas une balafre

de la tempe à la racine du nez, comme celle qui coupait le front haut de

ce garçon. Les cheveux de Konovalov étaient plus clairs et ne frisaient

pas en petites boucles comme chez celui-ci; Konovalov avait une large et

belle barbe, tandis que celui-ci se rasait et portait, comme les

Petits-Russiens, de longues moustaches pendantes. Et pourtant cet homme

avait quelque chose qui m’était familier. Je décidai de m’adresser à lui

pour lui demander le moyen d’obtenir de l’ouvrage immédiat, et j’épiai

le moment où on aurait fini d’enfoncer le pilotis.

--Ouh, ouh! soupirait puissamment la foule, s’affaissant quand elle

tirait sur la corde et puis se redressant rapidement, comme prête à

s’arracher de terre et à s’élever dans l’air. Le marteau pilon grinçait

et tremblait; au-dessus des têtes s’élevaient des bras nus, brûlés et

velus, qui se tendaient avec la corde; les muscles se nouaient, mais le

lourd morceau de fer s’élevait toujours à une hauteur moindre et son

choc contre le bois était plus faible. A voir ce travail on aurait pu

penser qu’une foule idolâtre, extasiée et désespérée levait les bras

vers un dieu muet et se prosternait devant lui. Les visages baignés de

sueur, sales et fixes, les cheveux emmêlés, collés aux fronts humides,

les cous bruns, les épaules tremblantes d’effort, tous ces corps à peine

recouverts de haillons bariolés, remplissaient l’air autour d’eux de

leurs émanations chaudes et, confondus en une seule masse lourde,

grouillaient gauchement dans l’atmosphère humide et ardente remplie

d’une épaisse odeur de transpiration.

--Assez! cria quelqu’un d’une voix méchante et brisée.

Les bras des ouvriers lâchèrent les cordes qui retombèrent mollement le

long du pilotis, tandis que les ouvriers eux-mêmes s’affaissaient

lourdement à terre, essuyant leur sueur, soufflant, s’étirant le dos, se

palpant les épaules et émettant un sourd murmure semblable au grognement

d’un grand animal en fureur.

--Pays! dis-je à l’homme que j’avais distingué.

Il se tourna paresseusement de mon côté; le regard de ses yeux glissa

sur mon visage, puis il les ferma à demi, m’examinant avec attention.

--Konovalov!

--Attends!...

Il me renversa la tête en arrière, d’une main, comme s’il s’apprêtait à

me saisir à la gorge, et tout à coup son visage rayonna d’un sourire

joyeux et bon.

--Maxime! Eh! toi... anathème! Ami... hein? Toi aussi tu as déraillé. Tu

t’es joint aux va-nu-pieds. Voilà qui est bien! C’est parfait!

Chemine... voilà tout! Y a-t-il longtemps? D’où viens-tu? Maintenant

nous arpenterons ensemble toute la terre? Était-ce une vie là-bas? Rien

qu’ennui, on ne vivait pas, on pourrissait. Et moi, frère, depuis lors,

je me promène par le monde. Où n’ai-je pas été? Quel air j’ai

respiré!... Mais non, comme tu t’es habillé drôlement... c’est à ne pas

te reconnaître: à ton costume tu es un soldat, à ta physionomie un

étudiant! Eh! dis, n’est-ce pas que c’est bon de vivre ainsi, d’errer de

place en place? Tu sais que je me souviens de Stenka, et de Tarass et de

Pila... de tout!...

Il me donnait des coups de poing dans le côté, me frappait l’épaule de

sa large paume comme s’il voulait faire de moi un bifteck. Je ne pouvais

placer un mot dans le feu d’artifice de ses questions et souriais

seulement, d’un air assez bête à coup sûr, en regardant cette bonne

figure radieuse. Moi aussi j’étais content de le voir, très content! Ma

rencontre avec lui me rappelait le commencement de ma vie, qui certes

valait mieux que sa continuation.

Enfin, je réussis à demander à mon vieil ami pourquoi il avait une

balafre, et pourquoi ses cheveux frisaient.

Les Vagabonds · 第 10 / 17 段