Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est vaincu par elle et

prisonnier de sa boue est plus un philosophe que Schopenhauer, parce que

jamais une idée abstraite ne prendra une forme aussi précise et imagée

que la pensée que tire d’un cerveau la souffrance. La conscience de la

vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord me surprenait par sa

profondeur et j’écoutais avec avidité leurs récits, tandis que

Konovalov, lui, écoutait avec l’intention de combattre la philosophie du

narrateur et de m’entraîner à une dispute avec lui-même.

Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer, d’un personnage

vêtu de la manière la plus fantastique et doué d’un visage rien moins

que candide, Konovalov se mettait à sourire d’un air rêveur et secouait

la tête avec doute.

--Tu ne me crois pas? demandait avec tristesse le conteur.

--Si, je te crois... Comment pourrait-on ne pas croire les gens? Même

quand tu vois qu’on te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de

comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le mensonge explique mieux que

la vérité ce qui se passe dans l’âme... Et quelle vérité pouvons-nous

dire de nous-mêmes? La plus dégoûtante... Tandis qu’on peut inventer

très bien... Ai-je raison?

--Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi secouais-tu la tête?

--Pourquoi?... Parce que tu raisonnes mal... Tu racontes comme si, toute

ta vie, ce n’était pas toi, mais n’importe qui des passants qui la

faisait. Et toi-même, où étais-tu alors? Et pourquoi n’as-tu rien opposé

à ta destinée? Et comment est-ce que nous nous plaignons toujours des

hommes, puisque nous-mêmes sommes des hommes, et que par conséquent on

peut aussi se plaindre de nous. On nous empêche de vivre; alors, c’est

parce que nous aussi nous empêchons quelqu’un, n’est-ce pas? Comment

expliquer cela?

Et Konovalov ajoutait sentencieusement:

--Il faut construire une telle existence que tout le monde y soit au

large et ne gêne personne. Et qui doit refaire la vie? demandait-il d’un

air vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne lui dérobât sa

réponse, il répondait lui-même:

--Nous, nous, et personne d’autre. Et comment refaire la vie, si nous ne

savons pas nous y prendre et si nous n’avons pas eu de chance? Donc, mes

amis, tout l’appui, c’est nous! Et c’est connu, ce que nous sommes...

On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait: personne n’était

coupable envers nous, et chacun de nous était le seul coupable envers

lui-même.

Il était très difficile de le faire démordre de cette idée, et plus

difficile encore de comprendre son appréciation de l’humanité. D’un

côté, les hommes lui apparaissaient comme ayant des droits; d’autre

part, ils lui semblaient chétifs, hésitants, incapables d’autre chose

que de plaintes.

Souvent des discussions de ce genre, commencées à midi, se terminaient à

minuit; Konovalov et moi, nous revenions de chez les «gens de la

Verrerie» les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux.

Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un marais; une autre, nous

passâmes la nuit au poste avec une vingtaine de nos amis qui, au point

de vue de la police, étaient suspects.

Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés à faire de la

philosophie, et nous allions dans les champs, très loin, derrière la

rivière, où étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons que

l’inondation y avait jetés. Dans les buissons, au bord d’un de ces lacs,

nous allumions un feu dont nous avions besoin seulement pour la beauté

qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions à haute voix, ou bien nous

parlions de la vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un air songeur:

--Maxime, regardons le ciel.

Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la voûte sans fond du

ciel. Au commencement, nous entendions le bruit des feuilles et le

clapotement de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous de

nous et tout ce qui nous entourait... Puis, peu à peu, le ciel bleu,

comme s’il nous attirait à lui, entourait nos esprits d’un brouillard;

nous perdions la conscience de l’existence, nous étions arrachés à la

terre, comme si nous nagions dans le désert du ciel, mi-somnolents,

mi-extatiques, nous efforçant de ne pas rompre le charme par une parole

ou un mouvement.

Nous restions ainsi plusieurs heures de suite et revenions à l’ouvrage,

renouvelés de corps et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.

Konovalov l’aimait d’un amour profond et muet, qu’il exprimait seulement

par l’éclat tendre de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans

les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une humeur paisible et

douce, qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il

disait, avec un profond soupir, en regardant le ciel:

--Ah! que c’est beau!

Et, dans cette exclamation, il y avait plus de signification et de

sentiment que dans la rhétorique de plusieurs poètes. Ceux-ci

s’extasient pour soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent avec

raffinement le beau, plutôt que par un culte véritable de l’indicible

aménité de la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd sa

simplicité sainte et sa spontanéité quand on en fait une profession.

* * * * *

Deux mois s’étaient écoulés ainsi, pendant lesquels nous avions beaucoup

causé et beaucoup lu, Konovalov et moi. «La révolte de Stenka» avait été

tant de fois relue, qu’il la racontait facilement, page par page, sans

rien passer.

Ce livre était pour lui ce qu’est un conte de fées pour un enfant

impressionnable. Il appelait les choses qu’il employait du nom de ses

héros et quand, une fois, un pot tomba par terre et se brisa, il s’écria

avec colère et regret:

--Eh! toi, vieux guerrier!

Les pains mal cuits s’appelaient «Frolka», le levain «les pensées de

Stenka»; Stenka lui-même était synonyme de tout ce qui était grand,

exceptionnel et mal chanceux.

De Capitolina, après la lettre et ma réponse, le premier jour de

l’installation de Konovalov, il n’avait presque plus été question.

Je savais qu’il lui avait envoyé de l’argent par l’intermédiaire d’un

certain Philippe, avec prière de se porter garant à la police en son nom

pour la jeune femme; mais ni le Philippe ni la fille n’avait donné de

réponse.

Et voilà qu’un soir, pendant que nous mettions les pains au four, la

porte de la cuisine s’ouvrit, et, du couloir obscur, une voix basse de

femme, timide et hardie en même temps, prononça:

--Excusez-moi...

--Que vous faut-il? demandai-je, tandis que Konovalov, sa pelle

abaissée, se tirait la barbe d’un air troublé.

--Le boulanger Konovalov travaille ici?

Maintenant, elle était sur le seuil, et la lumière de la lampe suspendue

tombait sur sa tête, qu’elle avait couverte d’un châle de laine blanc.

Sous le châle regardait un visage rond, joli, au nez retroussé, aux

joues pleines où le sourire des lèvres rouges et charnues mettait des

fossettes.

--Oui... répondis-je.

--Oui, oui! s’écria, avec une joie subite et trop démonstrative,

Konovalov qui jeta la pelle et s’avança à grands pas vers la visiteuse.

--Mon petit Sacha! soupira-t-elle profondément.

Ils s’embrassèrent, ce pourquoi Konovalov dut se pencher beaucoup.

--Eh! bien, quoi? Y a-t-il longtemps que tu es ici? Tu es libre? C’est

bien! Tu vois, je le disais... Maintenant, ta route est bonne: marche

avec assurance!

Konovalov paraissait s’excuser avec hâte, il restait sur le seuil et ne

retirait pas ses bras, qu’il avait mis à la taille et au cou de la jeune

femme.

--Maxime! Escrime-toi tout seul, ce soir, frère, et moi je m’occuperai

des dames... Où es-tu descendue, Capa?

--Mais je suis venue directement chez toi.

--Ici! Ici, c’est impossible... Ici, on fait le pain!... Tout à fait

impossible. Notre patron est l’homme le plus sévère. Il faudra

t’arranger ailleurs pour la nuit... Trouve une chambre. Aïe, aïe!...

Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je ne m’attendais guère à

revoir Konovalov avant le matin, lorsque, après trois heures d’absence,

il reparut. Mon étonnement augmenta encore quand, l’ayant regardé dans

l’espoir de lui trouver une mine rayonnante, je le vis maussade,

attristé et fatigué.

--Qu’as-tu? demandai-je, intrigué de cette mine qui s’accordait peu avec

ce qui venait d’arriver.

--Je n’ai rien... répondit-il d’un air abattu, et, après un moment de

silence, il cracha férocement.

--Mais pourtant? insistai-je.

--Que me veux-tu encore? dit-il avec lassitude, en s’étendant de tout

son long sur les coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une femme

et voilà tout!

J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer, et enfin il le fit en

ces termes à peu près.

--Je dis que c’est une femme. Si je n’avais pas été un imbécile, il ne

serait rien arrivé. As-tu compris? Voilà, toi tu dis: «Une femme est un

être humain.» Certainement qu’elle ne marche que sur ses pattes de

derrière, qu’elle ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle rit...

donc elle n’est pas un animal. Et pourtant elle ne nous vaut pas. Oui!

Pourquoi?... Mais, je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose,

mais je ne puis comprendre quoi... Voilà, Capitolina, ce qu’elle a

imaginé. «Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire,

dit-elle, être ton chien...» C’est tout à fait saugrenu!... «Mais, chère

petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu

vivre avec moi? Premièrement je suis un ivrogne, deuxièmement je n’ai

pas de foyer, troisièmement je suis un vagabond et ne puis tenir en

place... et encore beaucoup d’autres choses...» lui disais-je. Et elle:

«Ça m’est égal que tu sois un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers

ivrognes et pourtant ils ont des femmes; il y aura un foyer, du moment

qu’il y aura une femme, et alors tu ne te sauveras plus...» Je lui

répondis: «Capa, je ne saurais consentir, parce que, je le sais, une

telle vie me serait impossible et je ne m’y ferais jamais.» Et elle:

«Alors je sauterai dans la rivière.» Et moi, je lui dis: «Stupide!» Et

elle de m’injurier et comment! «Tu n’as fait que me troubler, éhonté que

tu es, monstre, menteur, long diable!» Et elle allait, et elle allait...

Elle était simplement si furieuse contre moi que je me serais sauvé.

Puis elle se mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches:

«Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée de là, si tu n’avais pas

besoin de moi, et où irai-je maintenant? Diable roux que tu es! Fi!...»

Que faire d’elle maintenant?

--Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait quitter cette maison?

demandai-je.

--Pourquoi? En voilà un imbécile! Parce que je la plaignais... et que

chacun aurait eu pitié d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de... et

tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis consentir à cela. Quel mari

ferais-je? Mais si j’avais été capable de rester en cet état, il y a

longtemps que je me serais décidé. Il y avait des raisons pour cela!

J’en aurais pu prendre qui avaient une dot... et tout... Mais, si c’est

au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre une telle chose?

Qu’elle pleure, c’est mauvais, bien sûr; mais comment faire aussi? Je ne

puis pas.

Il secoua la tête pour affirmer son «je ne puis pas» navré, se leva de

dessus le coffre, et, se hérissant des deux mains la barbe et les

cheveux, commença, la tête baissée, crachant de côté, à arpenter la

cuisine.

--Maxime, commença-t-il d’un air confus, si tu allais la voir et lui

expliquer à quel propos et pourquoi... hein?... Va, frère.

--Mais que lui dirai-je?

--Toute la vérité!... Il ne peut pas, cela ne lui convient pas du

tout... Ou bien, voilà qui serait une idée... Dis: «Il a une mauvaise

maladie...»

--Quelle espèce de vérité serait-ce? demandai-je en riant.

--Oui, ce n’est pas vrai... Mais ce serait une excellente raison, hein?

Ah! que le diable l’emporte, en voilà un embarras! Ma femme, hein? Mais

je n’y avais pas songé une seule petite fois. Qu’ai-je besoin d’une

femme?

Il fit des bras un geste de doute et d’effroi qui prouvait clairement

qu’il n’avait que faire d’une femme. Malgré le comique de son récit, le

côté dramatique de cette histoire me préoccupait pour mon ami et cette

jeune femme. Lui, marchait toujours en se parlant à lui-même.

--Et elle m’a déplu maintenant affreusement! Elle m’enlize, elle

m’absorbe comme qui dirait un marais sans fond. Elle s’est trouvé un

mari! Elle n’est pas trop intelligente, mais elle est rusée quand même.

En lui commençait à parler l’instinct du nomade, son éternel désir de

liberté sur lequel on empiétait.

--Non, ce n’est pas avec un vermisseau qu’on m’attrapera. Je suis une

grosse pièce! s’écria-t-il avec vantardise. Voici ce que je ferai, oui,

en vérité.

Et, s’étant arrêté au milieu de la cuisine, il songeait en souriant. Je

suivais le jeu de sa physionomie excitée et je tâchais de deviner sa

décision.

--Maxime!... En marche pour Koubagne!

Je ne m’attendais pas à celle-là. J’avais sur lui des vues pédagogiques

et littéraires; je nourrissais le secret espoir de lui apprendre à lire

et de lui communiquer tout ce que je savais moi-même à cette époque. Il

eût été intéressant de voir ce qui en serait résulté... Il m’avait

promis de rester en place tout l’été, ce qui faciliterait ma tâche, et

tout à coup...

--Qu’est-ce que tu inventes encore? lui dis-je un peu troublé.

--Mais, que faire enfin? s’écria-t-il.

Je commençai à lui dire que peut-être le crampon de Capitolina n’était

pas si effroyablement sérieux qu’il le pensait, qu’il fallait attendre

et voir.

Et même il se fit que nous n’eûmes pas longtemps à attendre.

Nous causions, assis par terre près du four, le dos tourné aux fenêtres.

Il était minuit environ, et il y avait une heure et demie ou deux heures

que Konovalov était revenu. Tout à coup, derrière nous, retentit un

bruit de verre brisé, et une assez grosse pierre tomba bruyamment sur le

plancher. Effrayés, nous sautâmes sur pieds et courûmes à la fenêtre.

--Manqué! cria une voix perçante. J’ai mal visé! Sinon...

--Allons-nous-en, rugissait une basse féroce. Allons-nous-en, je

l’arrangerai après.

Un rire ivre et aigu, effroyable, hystérique, qui déchirait les nerfs,

pénétrait par volées à travers le carreau brisé.

--C’est elle! dit avec ennui Konovalov.

Pour le moment, je voyais seulement deux jambes, qui pendaient du

trottoir dans l’espace vide devant nos fenêtres. Elles s’agitaient

étrangement, frappant du talon contre le mur en brique du trou, comme si

elles cherchaient un appui.

--Mais allons-nous-en! bredouillait la voix de basse.

--Laisse-moi, ne me tire pas. Laisse-moi dire ce que j’ai sur le cœur.

Sacha! adieu!...

Suivaient d’impossibles injures.

M’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Capitolina. Penchée en avant,

les mains accrochées au trottoir, elle s’efforçait de regarder dans la

cuisine; ses cheveux épars couvraient ses épaules et sa poitrine. Le

petit châle blanc était de travers, le corsage déchiré. Capitolina,

affreusement ivre, se balançait de droite à gauche avec des hoquets,

jurant, poussant des cris sauvages, tremblant de tout son corps,

ébouriffée, le visage rouge inondé de larmes.

Sur elle se penchait une haute figure d’homme. Il s’appuyait d’une main

à son épaule, de l’autre au mur de la maison, et criait sans

discontinuer:

--Allons-nous-en!

--Sacha! C’est toi qui m’as perdue... Comprends cela. Sois maudit, grand

diable roux! Que tu ne voies plus la lumière de Dieu! J’espérais me...

me rétablir... tu t’es moqué, brigand, tu t’es moqué de moi. Nous

compterons plus tard: c’est bon!... Ah! tu te caches, tu as honte,

maudit!... Sacha, mon chéri!...

--Je ne me cache pas... dit d’une voix épaisse et sourde Konovalov, en

s’approchant de la fenêtre et en montant sur le coffre. Je ne me cache

pas et tu as tort... Je te voulais du bien. Je pensais que cela serait

mieux, mais tu as imaginé des choses impossibles...

--Sacha, veux-tu me tuer?

--Pourquoi t’es-tu enivrée? Est-ce que tu pouvais savoir ce qui

arriverait demain?

--Sacha, Sacha, noie-moi dans la rivière.

--Assez, allons-nous-en!

--Vaurien! pourquoi avais-tu fait semblant d’être bon?

--Qu’est-ce que ce bruit, hein? Qui êtes-vous?

Le sifflet du gardien de nuit se mêla à la conversation, la couvrit et

se tut.

--Pourquoi, diable, ai-je cru en toi? sanglotait la jeune femme à la

fenêtre.

Puis, ses jambes frémirent, s’élevèrent rapidement et disparurent dans

l’obscurité. On entendit une conversation sourde, du bruit.

--Je ne veux pas aller au poste! Sacha! criait avec détresse Capitolina.

Sur le trottoir, des pas lourds résonnèrent, des sifflets, des sanglots

sourds, des cris.

--Sacha! Cher!...

Il semblait qu’on martyrisait quelqu’un sans pitié. Tout cela

s’éloignait de nous, devenait indistinct, et disparut comme un

cauchemar.

Abasourdis, écrasés par cette scène si rapide, Konovalov et moi

regardions la rue à travers l’obscurité et ne pouvions revenir à nous

après ces pleurs, ces cris, ces injures, ces commandements brusques et

ces gémissements maladifs. Je me rappelais divers sons et j’avais peine

à croire que je n’avais pas rêvé. Ce petit drame si affreux avait fini

si vite!

--C’est tout!... dit simplement et avec humilité Konovalov, en écoutant

le calme de la nuit sombre qui le regardait, sévère et silencieuse.

--Ce qu’elle m’a dit!... reprit-il avec étonnement après quelques

secondes. Elle est au poste... ivre... avec ce grand diable. Comme elle

a vite décidé!

Il soupira profondément, s’assit sur un sac, se prit la tête dans les

mains, se balança et me dit à demi-voix:

--Raconte-moi, Maxime; qu’est-ce qui s’est donc passé? Je veux dire:

quelle est ma part dans tout cela?

Je lui dis que toute la faute était à lui. Il aurait dû savoir d’abord

ce qu’il voulait et, dès le début de l’affaire, en présumer la fin

probable. Il n’avait rien compris, rien prévu; il était à blâmer en

tout. J’étais irrité contre lui, les gémissements et les cris de

Capitolina, les «allons-nous-en» ivres, tout cela était dans mes

oreilles et je n’avais aucune compassion pour mon camarade.

Il m’écoutait, tête baissée, et, quand j’eus fini, il se redressa et sur

son visage je lus l’épouvante et l’étonnement.

--En voilà une histoire! s’écria-t-il. C’est superbe! Ah! comment? Que

faire maintenant avec elle?

Son accent était si naïf, si pénétré de la conviction de sa faute envers

cette jeune femme et d’incertitude douloureuse, que j’eus pitié de lui.

Je me dis que j’avais peut-être été trop dur et rigide envers lui.

--Et pourquoi seulement ne l’ai-je pas laissée où elle était? disait

avec repentir Konovalov. Ah! Dieu, ce qu’elle m’a dit!... Voilà, je vais

aller là-bas au poste, j’intercéderai. Je la verrai... et tout, enfin!

Je lui dirai quelque chose. Faut-il que j’aille?

Je lui fis remarquer que rien de bon ne résulterait de cette entrevue.

Que pourrait-il lui dire? En outre, elle était ivre et probablement

dormait déjà.

Mais il s’obstinait dans son idée.

--J’irai, attends. Car enfin je lui veux du bien... Quelles espèces de

gens sont avec elle? J’irai. Toi, reste ici... je reviens bientôt.

Et, s’étant coiffé de son bonnet, les pieds nus dans les grandes bottes

dont il était si fier d’habitude, il sortit rapidement de la cuisine.

Je finis mon travail et me couchai. Quand, le matin, je regardai

machinalement la place où dormait Konovalov, il n’y était pas encore.

Il ne fit son apparition que le soir, sombre, ébouriffé, des rides

profondes au front et comme un brouillard dans ses yeux bleus. Sans me

regarder, il s’approcha des coffres, s’assura de ce que j’avais fait et

se coucha par terre en silence.

--Eh bien! l’as-tu vue? demandai-je.

--C’est pour cela que j’étais allé.

--Et alors?

--Rien.

Il était évident que Konovalov ne désirait pas parler. Comptant que

cette humeur ne durerait guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il

garda le silence toute cette journée, me jetant seulement par nécessité

quelques phrases brèves au sujet de l’ouvrage; il marchait dans la

cuisine, la tête baissée et les yeux troubles comme à son retour. On eût

dit que quelque chose s’était éteint en lui. Il travaillait lentement et

sans entrain, comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous eûmes mis

les pains au four, et comme, par crainte de les brûler, nous ne nous

couchions pas, il me demanda:

--Fais-moi la lecture de quelque chose de Stenka.

Sachant que la description de la torture l’impressionnait par-dessus

tout, je choisis cet endroit du récit. Il écoutait, étendu immobile sur

le dos, et regardait sans cligner la voûte enfumée du plafond.

--Stenka est mort. On a eu raison de cet homme, dit lentement Konovalov.

Et pourtant, dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre. Il y

avait où s’étirer, où soulager son âme. Maintenant il n’y a que

tranquillité et soumission... bon ordre... En n’y regardant pas de trop

près, la vie est bien organisée! Des livres, des écoles! Et pourtant

l’homme vit sans protection aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne

doit pas faire le mal, et il est impossible de ne pas le faire... Les

rues des villes sont bien tenues, mais dans l’âme des gens il n’y a que

trouble. Et personne ne comprend rien.

--Sacha! Comment feras-tu avec Capitolina? demandai-je.

--Quoi? s’écria-t-il, en sursautant. Avec Capa? Fini!

Il fit un geste résolu de la main.

--C’est toi qui as rompu?

--Moi? non... elle a rompu elle-même.

--Comment?

--C’est tout simple. Elle a repris son ancienne occupation. Tout est

comme par le passé. Seulement, avant, elle ne s’enivrait pas, et

maintenant elle s’enivre... Sors les pains. Je vais dormir.

Tout redevint silencieux dans la cuisine. La lampe fumait, la croûte des

pains sur les rayons crépitait en séchant. Dans la rue, devant nos

fenêtres, les gardiens de nuit causaient. Et un bruit étrange arrivait

encore: c’était comme le grincement d’un volet ou le gémissement d’une

personne.

Je retirai les pains et me couchai; mais je ne pus m’endormir, et restai

les yeux mi-clos à écouter les bruits de la nuit. Tout à coup je vis

Konovalov se lever silencieusement; il prit sur une planche le livre de

Kostomarov et l’approcha de ses yeux. Je voyais distinctement son visage

préoccupé, je le voyais promener son doigt sur les lignes, hocher la

tête, tourner les pages, les regarder fixement, puis me regarder, moi.

Quelque-chose d’étrange, de tendu et d’interrogateur émanait de ses

traits préoccupés et maigris, nouveaux pour moi. Il me regarda

longtemps.

Je n’y pus tenir, et lui demandai ce qu’il faisait.

--Je pensais que tu dormais, répondit-il avec trouble. Puis, le livre à

la main, il s’assit à côté de moi et se mit à parler en hésitant.--Je

voulais te demander: n’y aurait-il pas un livre sur l’ordre dans la vie?

c’est-à-dire des indications... comment il faut faire? Il faudrait qu’on

expliquât les actions, lesquelles sont mauvaises et lesquelles sont

inoffensives... Moi, vois-tu, je suis troublé par mes actions... Celles

qui me paraissaient bonnes deviennent tout à coup mauvaises. Comme, par

exemple, cette affaire de Capa.--Il respira profondément et continua

avec force son interrogation: Ainsi, cherche un peu, s’il n’y aurait pas

un livre sur les actions? Et tu me le liras.

Il y eut quelques minutes de silence.

--Maxime!

--Eh bien?

--Comme Capitolina m’a dépeint!

--C’est bon, enfin... c’est assez!

--Certainement, que c’est fini maintenant... Mais, dis-moi, était-elle

dans son droit?

La question était épineuse; après réflexion, je répondis

affirmativement.

--C’est aussi ce que je pense: elle avait raison, oui... dit Konovalov

tristement, puis il se tut.

Il se tourna longtemps sur sa natte, se leva plusieurs fois, fuma,

s’assit à la fenêtre, se recoucha.

Puis je m’endormis, et, quand je me réveillai, il n’était plus là. Il ne

revint que le soir. On eût dit qu’il était couvert d’une espèce de

poussière et que, dans ses yeux troubles, se figeait quelque chose

d’immuable. Jetant sa casquette sur la planche, il soupira et s’assit à

côté de moi.

--Où as-tu été?

--J’ai été voir Capa.

--Eh bien?

--Fini! frère, je te l’avais dit.

--On ne peut rien faire avec cette engeance!

J’essayai de le distraire en parlant de la force de l’habitude et

d’autres choses aussi à propos. Konovalov se taisait avec obstination et

regardait le plancher.

--Non, qu’est-ce que ça? Ce n’est pas de ça qu’il s’agit! Je suis

simplement un homme contaminé. Je ne devrais pas être sur terre. Et

quand je m’approche de quelqu’un, alors il attrape la contagion du mal.

Et je ne puis apporter aux autres que le malheur... Si l’on y réfléchit,

à qui ai-je fait plaisir dans mon existence? A personne. Et pourtant

j’ai eu affaire avec bien des gens... Je suis un homme pourri...

--Quelle bêtise!

--Mais si, c’est vrai! dit-il avec un mouvement convaincu de la tête.

Les Vagabonds · 第 9 / 17 段