--Je chante, seulement cela me prend par moments... par périodes. Je

commence à m’ennuyer, et alors je chante... Et si je chante, l’ennui

vient. Ne me parle pas de cela,--ne me tente pas. Et toi-même, tu ne

chantes pas? Si! quelle histoire! Mais, pour le moment, attends que cela

me prenne... et siffle seulement. Puis nous chanterons tous les deux

ensemble. Cela te va?

Je consentis, bien entendu. Je sifflais quand l’envie me prenait de

chanter. Mais parfois je ne pouvais y tenir et commençais à fredonner

tout doucement en pétrissant la pâte ou en roulant les pains. Konovalov

m’écoutait en remuant les lèvres, et, après quelque temps, il me

rappelait ma promesse. Quelquefois, il me criait rudement:

--Laisse ça, ne gémis pas!

Un jour, je tirai de ma malle un livre, et, m’étant installé près de la

fenêtre, je me mis à lire.

Konovalov sommeillait, étendu sur le coffre à pâte; mais le bruissement

des feuillets que je retournais au-dessus de son oreille lui fit ouvrir

les yeux.

--Qu’est-ce que ce livre?

C’étaient les Podlipovtsi.

--Lis à haute voix, dis? me demanda-t-il. Et je me mis à lire, accroupi

dans la fenêtre. Lui, s’assit sur le coffre et, appuyant sa tête contre

mes genoux, il écoutait... Quelquefois je regardais son visage

par-dessus le livre et je rencontrais ses yeux. Je m’en souviendrai

toujours: ils étaient large ouverts, ardents, pleins de l’attention la

plus profonde... Et sa bouche aussi était entr’ouverte, montrant deux

rangées de dents unies et blanches. Les sourcils relevés, les rides

anguleuses sur le front haut, les mains qui embrassaient ses genoux,

toute sa personne immobile, attentive m’échauffait. Je m’efforçais de

lire d’une manière claire et de lui présenter avec plus de relief

l’histoire triste de Cissoïko et de Pila.

Enfin, je me fatiguai et je fermai le livre.

--C’est tout? me demanda tout bas Konovalov.

--C’est moins de la moitié.

--Tu liras le tout à haute voix?

--Si tu veux.

--Eh!

Il se prit la tête dans les mains et se mit à se balancer sur le coffre.

Il voulait dire quelque chose; il ouvrait et fermait la bouche,

soufflait comme une forge, et, je ne sais pourquoi, fermait à moitié les

yeux. Je ne m’attendais pas à un tel effet et n’en compris pas la

signification.

--Comme tu lis cela! murmura-t-il. Avec différentes voix... C’est comme

s’ils étaient vivants tous: Aproska grince; Pila... Imbéciles! J’avais

envie de rire en écoutant; mais je me suis retenu... Et plus loin

qu’est-ce qu’il y a? Où iront-ils? Seigneur, mon Dieu! C’est pourtant la

vérité. Ils sont de véritables hommes. Des paysans de tous les jours.

Ils sont tout à fait vivants, et leurs voix, et leurs figures... Écoute

Maxime, faisons notre fournée et lis encore!

Nous fîmes une fournée, en préparâmes une autre et puis je lus de

nouveau pendant une heure trois quarts. Puis, une nouvelle pause. Les

pains étaient cuits, il fallut les retirer du four, en mettre d’autres,

préparer de la pâte et du levain. Tout cela se faisait avec une hâte

fiévreuse et presque en silence.

Konovalov, les sourcils froncés, me jetait de temps en temps des ordres

monosyllabiques et se hâtait, se hâtait...

Au matin nous eûmes fini le livre et je sentais que ma langue était de

bois.

A cheval sur un sac de farine, Konovalov me dévisageait avec des yeux

étranges et se taisait, les mains appuyées aux genoux.

--Es-tu content? demandai-je.

Il agita la tête, fermant à moitié les yeux, et demanda de nouveau,--je

ne sais pas pourquoi,--tout bas:

--Qui a inventé cela?

Dans ses yeux était un indicible étonnement, et son visage s’éclaira

tout à coup d’une curiosité ardente.

Je lui racontai qui avait écrit le livre.

--Eh! quel homme c’est! Ce qu’il a imaginé! Ah! c’est même affreux. Ça

vous serre le cœur, ça vous pince l’âme, tant c’est vivant! Et que lui

a-t-on fait à l’inventeur pour cela?

--Comment?

--Eh! bien, lui a-t-on par exemple donné une récompense?

--Pourquoi lui donnerait-on une récompense? demandai-je, non sans une

intention perfide.

--Comment pourquoi? ce livre... est comme un acte de police. On le

lit--et on juge. Pila, Cissoïko... quels gens sont-ils? Et tout le monde

les plaint. Ce sont des gens obscurs, innocents... Quelle vie est la

leur? Et alors...

--Eh! bien?...

Konovalov me regardait d’un air confus et dit timidement:

--On devrait faire un règlement quelconque. Ce sont des hommes eux

aussi, il faut les diriger.

En réponse à cela, j’esquissai toute une conférence. Mais, hélas! elle

ne produisit pas l’effet sur lequel je comptais.

Konovalov se mit à songer, baissa la tête, se balança de tout son corps

et soupira, sans m’empêcher par un seul mot de jouer au professeur. Je

me lassai enfin et fis une pause.

Konovalov leva la tête et me regarda avec tristesse.

--Alors c’est qu’on ne lui a rien donné? demanda-t-il.

--A qui? demandai-je, ayant oublié Rechetnikov.

--A l’inventeur.

J’eus un peu de dépit. Je ne lui répondis pas, sentant que mon dépit

dégénérait en impatience contre mon auditoire bizarre, qui n’était pas

de force à trancher des questions universelles et s’intéressait plus à

la destinée d’un seul homme qu’aux destinées du monde.

Konovalov, sans attendre ma réponse, prit le livre entre ses mains, le

retourna avec précaution, l’ouvrit, le ferma, puis, l’ayant remis en

place, soupira profondément.

--Comme tout cela est étrange, mon Dieu! dit-il à demi-voix. Un homme a

écrit un livre... c’est du papier avec des points dessus... voilà tout!

Il l’a écrit et... est-il mort?

--Il est mort... répondis-je sèchement.

A cette époque-là, je détestais la philosophie, et plus encore la

métaphysique; mais Konovalov, sans s’inquiéter de mes goûts, continuait.

--Il est mort, et le livre est resté, et on le lit. On regarde dans le

livre et l’on dit différentes paroles. Et tu écoutes et tu comprends: il

y avait sur terre différentes gens, Pila, Cissoïko, et Aproska... Et tu

plains ces gens-là, bien que tu ne les aies jamais vus et qu’ils ne te

soient rien! Peut-être que, dans la rue, il y en a des dizaines comme

eux de vivants; tu les vois, mais tu ne sais rien d’eux et ils ne te

regardent pas, ils vont et passent... Et, dans le livre, ils n’existent

pas... Pourtant tu les plains au point que le cœur t’en fait mal...

Comment comprendre cela?... Et l’inventeur est mort sans récompense?

Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une?

Je me fâchai tout à fait, et lui dis quelles étaient les récompenses des

auteurs...

Konovalov m’écoutait, écarquillant les yeux avec terreur, et remuant les

lèvres comme s’il souffrait.

--En voilà des coutumes! soupira-t-il de toute sa poitrine et, mordant

le bout de sa moustache, il baissa tristement la tête.

Alors, je me mis à parler du rôle fatal du cabaret dans la vie de

l’écrivain russe, des talents puissants et sincères qui périrent par

l’eau-de-vie, seul soutien de leur existence pénible.

--Mais, est-ce que ces gens-là boivent? murmura Konovalov.

Dans ses yeux grands ouverts brillait de la méfiance envers moi, de la

crainte et de la pitié pour les autres.

--Ils boivent! Comment? Est-ce après qu’ils ont fini leur livre, qu’ils

se mettent à boire?

Cela était, à mon avis, une question superflue, et je ne répondis pas.

--Certainement que c’est après, décida Konovalov. Ils vivent, ces gens,

et ils voient la vie, et ils absorbent en eux toute la douleur de la

vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires!... Et leur cœur

aussi... Ils regardent la vie et une tristesse leur vient... Et ils

versent leur tristesse dans les livres... Mais cela ne les soulage pas

parce que le cœur est atteint et qu’on n’en chasserait pas la tristesse

même avec du feu. Alors, il ne reste qu’à l’éteindre avec de

l’eau-de-vie... Et ils boivent... Est-ce ainsi que je dis?

Je consentis et cela parut le réconforter. Il continua son développement

sur la psychologie des écrivains.

--Et, à vrai dire, il faudrait les encourager. N’est-ce pas? Parce

qu’ils comprennent plus que les autres et indiquent ce qui n’est pas

bien. Moi, par exemple, que suis-je? Un vagabond, un va-nu-pieds... un

ivrogne et un toqué. Ma vie est sans justification. Pourquoi suis-je sur

terre et à qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit? Je n’ai ni abri,

ni femme, ni enfant... et je n’ai même pas le désir de tout cela. Je vis

et je m’ennuie. Pourquoi? je n’en sais rien. Comment dire cela? Une

étincelle manque dans mon âme. Eh! il me manque quelque chose, et voilà

tout! As-tu compris? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et ce que

c’est,--je ne sais pas.

--Pourquoi dis-tu cela?

Il se tenait la tête d’une main, me regardait, et son visage exprimait

une extrême tension d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une

forme pour s’exprimer.

--Pourquoi? A cause du désordre de la vie. C’est-à-dire... voilà, je vis

et je n’ai pas où me mettre, je ne puis m’adapter à rien... et c’est du

désordre, une vie pareille.

Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher d’être ce qu’il était:

il était un fait logique basé sur un passé éloigné. Il était une triste

victime des circonstances, un être par sa nature égal aux autres, mais,

par suite d’une longue série d’injustices historiques, réduit

socialement à zéro. Je terminai cette explication en répétant encore une

fois:

--Tu n’as pas à t’accuser... On t’a fait du mal.

Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je vis que, dans ses yeux,

naissait un clair et bon sourire, et j’attendais avec impatience la

réponse qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement doux, féminin, se

rapprochant de moi, il me mit la main sur l’épaule.

--Comme tu parles aisément de tout cela, frère, me dit-il. Et d’où

sais-tu tout cela? Toujours par les livres? Ah! tu en as beaucoup lu,

cela se voit. Si moi j’en avais lu autant! Mais ce qu’il y a de mieux,

c’est que tu parles d’une manière apitoyante. C’est la première fois que

j’entends parler ainsi. C’est étonnant! Généralement on s’accuse les uns

les autres quand tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes. Il

résulte de ce que tu dis que l’homme n’est lui-même fautif de rien, et

s’il est écrit qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds. Et

des détenus tu parles aussi étrangement: ils volent parce qu’ils n’ont

pas d’ouvrage et qu’il faut qu’ils mangent... Et comme tout cela est

pitoyable quand tu en parles!... Ton cœur est faible, sûrement!

--Attends, dis-je, es-tu de mon avis? Est-ce juste, ce que je disais?

--Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste ou non: tu sais lire,

toi... Certainement, si l’on prend les autres, tu as raison. Mais si

l’on me prend, moi...

--Eh bien?

--Bien, moi, je suis à part... A qui est-ce la faute si je bois?

Pavelka, mon frère, ne boit pas: il a une boulangerie à Perme. Et moi,

je ne travaille pas moins bien que lui et pourtant je suis un vagabond

et un ivrogne, et je n’ai plus ni classe ni destin. Et pourtant nous

sommes les fils d’une même mère. Et il est plus jeune que moi. Il y a

donc quelque chose en moi-même qui n’est pas bien. Je ne suis pas né

comme il faut qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les hommes sont

pareils: ils naissent, vivent, ce qu’il leur faut vivre, et meurent. Et

moi, je marche sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes

plusieurs. Nous sommes des êtres à part... et nous n’appartenons à

aucune série. Il nous faut un compte à part... et des lois à part... des

lois très sévères, pour nous déraciner de la vie. Parce que nous ne

sommes bons à rien dans la vie, et que nous y occupons une place et

gênons les autres. Qui est fautif envers nous? Nous-mêmes sommes fautifs

envers la vie... Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni aucun

sentiment envers nous-mêmes... Nos mères nous ont enfantés dans une

mauvaise heure, voilà tout!

Je fus écrasé par cette réfutation inattendue de mes arguments... Lui,

cet homme immense aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une telle

sérénité, une tristesse si riante, hors la vie, parmi les gens qu’il

faudrait détruire, que je fus tout à fait abasourdi de cette humilité.

Il éprouvait une jouissance à se flageller: c’était vraiment une

jouissance qui brillait dans ses yeux quand il me criait de sa voix

sonore de baryton:

--Chaque homme est maître de lui-même et personne n’est fautif si je

suis un misérable!

Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent parmi ces opprimés

de la destinée, parmi ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus,

affamés et méchants qui grouillent dans les taudis des villes, ces

paroles me surprenaient étrangement.

--Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un homme reste sur pied quand,

de tous côtés, l’accable une force sombre?

--Sache mieux t’arc-bouter! proclamait mon adversaire, s’échauffant et

les yeux brillants.

--S’arc-bouter à quoi?

--Il faut savoir trouver.

--Pourquoi ne l’as-tu pas fait?

--Mais je te dis, drôle de corps que tu es, que je suis moi-même

coupable de mon destin... Je n’ai pas trouvé l’appui, moi! Je cherche,

je m’afflige,--et je ne trouve pas.

Pourtant, il fallut s’occuper du pain, et nous nous mîmes au travail en

continuant à nous prouver l’un à l’autre la plausibilité de nos

convictions. Évidemment nous ne réussîmes à rien démontrer et, la

journée terminée, nous nous couchâmes.

Konovalov s’étendit sur le plancher de la cuisine et s’endormit bientôt.

J’étais couché sur les sacs de farine et pouvais voir d’en haut sa

personne puissante et barbue, étendue comme un bogatyr sur une natte

près du four. L’air était imprégné d’une odeur de pain chaud, de pâte

aigre et d’oxyde de carbone... Il commençait à faire clair et, à travers

les carreaux couverts de poussière de farine, regardait le ciel gris. Un

chariot roulait avec fracas, un berger soufflait dans sa flûte pour

réunir son troupeau.

Konovalov ronflait. Je regardais se soulever sa large poitrine et

pensais à différents moyens de le convertir à ma foi, mais je

n’imaginais rien et je m’endormis.

Au matin, sitôt debout, nous préparâmes le levain et, après nous être

débarbouillés, nous nous installâmes sur le coffre pour prendre le thé.

--As-tu un livre? demanda Konovalov.

--Oui.

--Me feras-tu la lecture?

--Mais oui.

--Voilà qui est bien! Sais-tu ce que je vais faire? Quand mon mois sera

fini, je demanderai de l’argent au patron et je t’en donnerai la moitié.

--Pourquoi cela?

--Pour que tu achètes des livres... Tu t’achèteras pour toi ceux qui te

plairont, et tu m’en achèteras aussi pour moi,--ne fût-ce que deux. Tu

me choisiras ceux où l’on parle de paysans. Dans le genre de Pila et

Cissoïko... Et surtout, que cela soit écrit avec pitié, pas pour

amuser... Il y a des livres qui ne valent rien du tout. _Panfilka et

Filatka_, bien qu’avec une image sur la couverture, n’est qu’une

stupidité. Les Pochekhontsi--des fables pures! Je n’aime pas ce

genre-là. Je ne savais pas qu’il y avait des livres comme les tiens.

--Veux-tu l’histoire de Stenka Rasine?

--Stenka?... Est-ce bien?

--Très bien.

--Vas-y!

Et, quelques instants après, je lui faisais la lecture de la monographie

de Kostomarov: _La Révolte de Stenka Rasine._ Au début, cette œuvre de

génie, cette espèce de poème épique déplut à mon auditeur barbu.

--Pourquoi n’y a-t-il pas de conversations? demanda-t-il en regardant le

livre.

Et quand je lui eus expliqué cela, il bâilla, voulut s’en cacher, mais

n’y réussit pas et me dit d’un air confus:

--Lis toujours... ce n’est rien...

J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de n’avoir rien remarqué et de

ne pas comprendre à quoi il faisait allusion.

Mais à mesure que l’historien dépeignait de son pinceau d’artiste le

personnage de Stenka et que le «prince de la bande libre du Volga»

s’évoquait des pages du livre, tout l’être de Konovalov semblait

transfiguré. Ennuyé et indifférent au commencement, les yeux voilés et

somnolents, il se révéla peu à peu sous un aspect inattendu. Assis sur

le coffre en face de moi, les genoux embrassés de ses deux bras et son

menton posé dessus de telle manière que sa barbe retombait sur ses

jambes, il me regardait avec avidité, les yeux brûlant d’un feu étrange

sous les sourcils froncés. Il ne lui restait plus rien de la naïveté

enfantine qui m’étonnait toujours en lui; tout ce qu’il avait de simple,

de féminin et de doux, tout ce qui s’accordait si bien avec ses yeux

bleus et bons, devenus maintenant foncés et étroits, s’était éclipsé. Il

y avait quelque chose de léonin, de fougueux dans ce paquet de muscles

qu’il était. Je m’arrêtai en le regardant.

--Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.

--Qu’as-tu?

--Lis! répondit-il, et sa voix avait un accent de prière et

d’irritation.

Je continuai, lui jetant quelquefois un regard, et je vis qu’il

s’enflammait de plus en plus. De lui émanait, comme un chaud brouillard,

une fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait. Dans une

excitation nerveuse, pleine de pressentiments extraordinaires, j’arrivai

à la capture de Stenka.

--On l’a pris! hurla Konovalov.

La douleur, l’indignation, la colère, le désir de délivrer Stenka

résonnaient dans son cri puissant.

La sueur perlait à son front et ses yeux s’étaient étrangement ouverts.

Il avait sauté de dessus le coffre, grand et exalté; il s’arrêta devant

moi, me mit la main sur l’épaule et parla haut, rapidement:

--Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il maintenant? Non! arrête, ne

le dis pas. On le tuera? Oui? Lis plus vite, Maxime!

On aurait pu croire que Konovalov lui-même était le frère de Stenka.

C’était comme si les liens du sang, indissolubles et chauds malgré trois

siècles écoulés, unissaient ce vagabond avec Stenka, comme si le

vagabond sentait, de toute l’énergie de son corps vivant et fort, de

toute la passion de son âme triste et «sans appui», la douleur et la

colère du fier épervier pris il y avait trois cents ans.

--Lis, au nom du Christ!

Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur battre à l’unisson de celui de

Konovalov, et revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous

arrivâmes à la scène de la torture.

Konovalov grinçait des dents et ses yeux bleus étincelaient comme des

charbons. Il se penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait pas des

yeux le livre. J’entendais sa respiration au-dessus de mon oreille; elle

me soulevait les cheveux et me les faisait retomber sur les yeux. Je

secouai la tête pour les repousser. Konovalov remarqua cela et me mit

sur la tête sa lourde paume.

--«Et alors Stenka grinça si fort des dents qu’il les cracha par terre

avec du sang...»

--Assez!... Au Diable! cria Konovalov, et, m’arrachant le livre, il le

jeta de toute sa force par terre et s’effondra lui-même dessus. Il

pleurait et, comme il avait honte de ses larmes, il rugissait pour ne

pas sangloter. Il se cachait la tête dans ses genoux et pleurait en

s’essuyant les yeux contre son pantalon sale de coutil.

J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne savais que dire pour

le consoler.

--Maxime! disait Konovalov assis par terre. C’est effrayant, Pila,

Cissoïko, et puis Stenka... dis? Quelle destinée! Il a craché ses

dents... dis?

Et tout son corps frémissait d’émotion.

Ces dents crachées par Stenka l’avaient impressionné par-dessus tout, et

ses épaules étaient secouées de douleur quand il en parlait.

Nous étions tous les deux comme ivres du tableau épouvantable et cruel

de la torture.

--Tu me liras cela encore une fois, tu entends? me suppliait Konovalov,

ayant relevé le livre et me le tendant.

--Montre-moi donc où c’est écrit des dents?

Je lui montrai et il enfonça son regard dans les lignes.

--C’est ainsi que c’est écrit? «il cracha ses dents avec du sang!»... Et

les lettres sont les mêmes que partout?... Seigneur! Comme il a dû

souffrir, dis? Ses dents! Et à la fin qu’y aura-t-il? La mort? Ah! Dieu

soit loué, enfin on l’a tué!

Il exprima cette joie de la mort avec une telle ardeur, un si intense

soulagement passa dans son regard, que je frémis de cette compassion, de

ce souhait de mort pour le torturé.

Toute cette journée s’écoula pour nous dans un étrange brouillard; nous

parlions tout le temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie, les

chansons faites sur lui, sa torture. Une ou deux fois, Konovalov

commença à chanter, d’une voix sonore de baryton, mais il s’interrompait

aussitôt.

Notre amitié devint plus étroite à partir de ce jour.

* * * * *

Je lui relus encore plusieurs fois «La révolte de Stenka Rasine»,

«Tarass Boulba» de Gogol, et «Les Pauvres gens» de Dostoïevski. Tarass

plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas l’impression profonde du

livre de Kostomarov. Quant aux «Pauvres gens», le style des lettres lui

parut ridicule.

--Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce que tout cela? Il lui écrit,

elle lui répond... Ce n’est que du papier perdu... Qu’ils aillent au

diable! Ce n’est ni triste ni drôle; pourquoi écrire ainsi?

Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était pas de mon avis.

--Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire! Ce sont des hommes vivants.

Ils vivent et se débattent... tandis que ceux-ci? Ils écrivent des

lettres... c’est ennuyeux! Ce ne sont même pas des gens, c’est comme

ça... une imagination. Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à côté

l’un de l’autre,--Seigneur! tout ce qu’ils auraient fait! Alors, Pila et

Cissoïko auraient vu de meilleurs jours, dis?

Il comprenait mal les différences d’époques et dans son imagination tous

les héros qu’il aimait vivaient en même temps; seulement deux d’entre

eux étaient à Oussolle, un autre chez les Petits-Russiens, un autre

encore sur la Volga... J’eus de la peine à lui faire comprendre que si

Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama ils n’auraient pas trouvé

Stenka, et que si Stenka avait traversé les terres des Kosaks du Don et

des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré Tarass.

Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.

Les jours de fête, nous partions pour la rivière ou pour les champs.

Nous prenions un peu d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin,

nous nous en allions «à l’air libre», comme disait Konovalov.

Nous aimions surtout la «Verrerie». On appelait ainsi une bâtisse dans

les champs, non loin de la ville. C’était une maison à trois étages,

avec un toit défoncé, des croisées brisées, avec des sous-sols remplis

pendant tout l’été de boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié

délabrée et comme affaissée, elle regardait la ville par-dessus les

champs, avec les yeux vides de ses fenêtres mutilées, et semblait un

invalide méprisé de tous et jeté là, hors de la ville, pitoyable et

mourant. Quand la rivière débordait, ce qui arrivait chaque année, la

base de l’édifice trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier

d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient de trop fréquentes

visites de la police, cette construction indestructible abritait, bien

qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables sans domicile.

Elle en était toujours pleine; couverts de haillons, affamés, craignant

la lumière du soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des hiboux;

Konovalov et moi étions toujours les bienvenus chez eux, parce que tous

les deux nous sortions de la boulangerie munis de pain blanc; nous

achetions en chemin un quart de seau d’eau-de-vie et tout un étalage de

tripes. Pour deux ou trois roubles, nous organisions un bon repas aux

«gens de la verrerie», comme nous les appelions.

Ils nous payaient en récits, dans lesquels la vérité la plus émouvante

se mêlait au plus naïf mensonge. Chaque récit était comme une dentelle

où les fils noirs dominaient,--c’était la vérité,--mais où aussi étaient

des fils de différentes couleurs,--c’était le mensonge. Cette dentelle

nous entortillait le cerveau et le cœur et faisait mal en imprimant son

dessin douloureux et varié. Les «gens de la verrerie» nous aimaient à

leur manière et presque toujours ils m’écoutaient attentivement. Une

fois, je leur lus «Pour qui fait-il bon vivre en Russie?»[2] et en même

temps que des rires homériques, j’entendis des remarques précieuses.

[2] Poème de Nekrassov.

Les Vagabonds · 第 8 / 17 段