moustaches rousses et en remuant ses lèvres épaisses et toujours
humides.--La croûte est brûlée? Le pain est humide? Ah! toi, que le
diable t’emporte, gredin louche! Est-ce pour faire cette besogne que je
suis au monde? Sois maudit avec ta besogne. Je suis un musicien! As-tu
compris? Moi, quand l’alto avait bu, je jouais à sa place; quand le
hautbois était au cachot, je jouais du hautbois; que le cornet à piston
soit malade, qui donc pourrait bien le remplacer? Soutchkov! Présent!
Très heureux de rendre service, mon capitaine. Tim-tar-rom-da-di! Et
toi, paysan? Donne-moi mes gages.
Et le patron, homme malsain et bouffi, avec des yeux louches presque
recouverts de graisse et une figure de femme, balançait son énorme
ventre, frappait le sol de ses pieds courts et gros et criait d’une voix
perçante:
--Brigand! Assassin! Judas! Traître! Mon Dieu, pour quel crime m’as-tu
infligé la présence ici de cet homme?
Et, ouvrant ses doigts courts, il élevait au ciel ses bras et tout à
coup annonçait d’une voix haute, qui écorchait les oreilles:
--Si je te faisais conduire au poste pour ton tapage?
--Au poste, le serviteur du Tsar et de la patrie? rugissait le soldat,
et il s’avançait, les poings levés. Le patron reculait, crachait,
soufflait d’émotion et criait des injures. C’était tout ce qu’il pouvait
faire; en été dans les villes de la Volga, il est très difficile de
trouver un pétrisseur.
Des scènes de cette espèce avaient lieu presque tous les jours. Le
soldat buvait, gaspillait de la pâte et jouait différentes marches,
valses et «numéros» comme il disait. Le maître grinçait des dents et
moi, en raison de tout cela, je devais travailler pour deux, ce qui
n’était pas logique et me fatiguait beaucoup.
Aussi fus-je très heureux quand, une fois, il y eut entre le patron et
le soldat, la scène suivante:
--Eh! soldat, dit le maître, qui fit son apparition à la cuisine, le
visage rayonnant et satisfait, les yeux luisant d’un sourire perfide,
eh! soldat, avance les lèvres et joue la marche du départ.
--Quoi encore? dit d’une voix sombre le soldat. Il était couché, à
moitié ivre selon son usage, sur le coffre à pâte.
--Pars pour la guerre, caporal! répondit le patron radieux.
--Où ça? demanda le soldat, laissant choir ses jambes du coffre, et
pressentant quelque mauvais tour.
--Où tu voudras: contre le Turc ou contre l’Anglais...
--Comment faut-il comprendre cela? cria avec colère le soldat.
--Ce que tu as à comprendre, c’est que je ne te garde pas une heure de
plus. Monte, reçois ton dû, et, aux quatre vents, marche!
Le soldat avait eu jusqu’alors le sentiment de sa force et de l’embarras
où était le patron, et cette nouvelle chassa les vapeurs du vin: il ne
pouvait ne pas comprendre la difficulté qu’il aurait, avec sa
connaissance du métier, à se trouver une place.
--Ça, tu mens! dit-il avec angoisse en se levant.
--Va-t’en, va-t’en donc...
--M’en aller?
--File!
--Cela veut dire que j’ai assez travaillé... Le soldat secoua la tête
avec amertume.--Tu as sucé mon sang, tu l’as tout sucé et tu me chasses!
Bravo, c’est parfait!... Araignée!
--C’est moi l’araignée?
Le patron bouillait.
--Bien sûr! Araignée, suceur de sang! Voilà ce que tu es! dit avec
conviction le soldat et il gagna la porte en chancelant.
Le patron riait méchamment et ses yeux pétillaient de joie.
--Essaye maintenant de trouver une place chez n’importe qui! Oui! J’ai
fait de toi de si beaux portraits que, même si tu ne demandais pas de
gages, on ne te prendrait pas! Nulle part on ne te prendra. J’ai veillé
sur ton sort, tête pourrie que tu es!
--Avez-vous un nouveau pétrisseur? demandai-je.
--Un nouveau, oui, mais ce nouveau est un ancien. Il a été mon aide. Et
quel pétrisseur! C’est de l’or. Ivrogne lui aussi, mais il a ses
moments... Il arrive, il prend de l’ouvrage et pendant trois ou quatre
mois il en abat comme un ours. Il ne connaît ni repos, ni sommeil et ne
regarde pas au prix, c’est ce qu’on veut. Il travaille et il chante. Il
chante si bien, mon petit, qu’on ne peut l’écouter: le cœur en devient
lourd d’ennui. Il chante, il chante, puis il se met à boire.
Le patron soupira et fit un geste découragé de la main.
--Et, quand il se met à boire, il est impossible de l’arrêter. Il boira
jusqu’au moment où il tombera malade ou bien n’aura plus de vêtement.
Alors il a honte, ou quoi? et disparaît comme le diable à la fumée de
l’encens. Tiens, le voilà! Tu es là pour de bon, Sacha?
--Mais oui! répondit du seuil une voix profonde.
Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se tenait un homme d’une
trentaine d’années, grand et large d’encolure. Son costume était celui
du parfait vagabond, sa personne et son visage étaient ceux d’un slave,
d’une rare pureté de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement
sale et déchirée, un large pantalon de toile, et, comme chaussure, un
pied portait les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte de cuir.
Les cheveux, châtain clair, étaient mêlés, et d’entre les mèches
sortaient des copeaux, des brins de paille, du papier; tout cela se
retrouvait aussi dans sa superbe barbe rousse, qui s’étendait sur sa
poitrine et la recouvrait de son large éventail. Le visage, allongé,
pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus, rêveurs et qui me
regardaient avec une expression caressante. Ses lèvres, belles bien que
pâles, souriaient sous la moustache rousse. Son sourire paraissait dire:
--Voici comment je suis... Ne m’en veuillez pas.
--Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le patron en se frottant les
mains et regardant avec amour la large personne de son nouveau
pétrisseur. L’autre avança en silence, me tendit son énorme main; nous
nous dîmes bonjour. Il s’assit sur le banc, avança ses jambes, les
examina et dit au patron:
--Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses, des chaussures, et encore
de la toile pour un bonnet.
--Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille. J’ai des bonnets. Tu
auras ce soir les chemises et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage,
seulement: je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne
n’offensera jamais Konovalov, parce que lui-même n’a jamais offensé
personne. Est-ce que le patron est une brute? J’ai travaillé moi-même,
je sais que c’est dur parfois. Eh! bien, restez, mes enfants, et moi je
m’en vais.
Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait autour de lui en souriant
silencieusement. La cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois
fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de la rue. Il y avait peu de
lumière, peu d’air, mais beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière
de farine. Le long des murs, d’immenses coffres: l’un avec de la pâte,
l’autre avec de la farine, le troisième vide. Et, sur chacun des
coffres, tombait de la fenêtre une raie de lumière grise. Un énorme
poêle occupait presque le tiers de la cuisine; sur le plancher sale
gisaient des sacs de farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent, de
longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et
tremblait comme si elle parlait sans bruit. L’odeur du levain et de
l’humidité pénétrait l’air malsain.
Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par son poids, et le mélange de
la lumière du jour avec celle du feu donnait un éclairage indécis et
fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par la fenêtre un bruit
sourd, la poussière volait. Konovalov regarda tout cela, soupira et, se
tournant à demi vers moi, demanda d’une voix ennuyée:
--Il y a longtemps que tu travailles ici?
Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant à la dérobée.
--Quelle prison! soupira-t-il. Allons dans la rue nous asseoir près de
la porte, veux-tu?
Nous allâmes à la porte cochère nous installer sur un banc.
--Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai pas tout de suite
à ce caveau... Je ne puis pas... Pense un peu, je viens de la mer...
J’ai travaillé comme chargeur sur la Caspienne... Et puis, de cette
vastitude tomber dans ce trou!
Il me regarda avec un sourire triste, puis se tut, examinant
attentivement les passants. Dans ses yeux bleus et limpides, il y avait
une profonde et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il faisait lourd,
bruyant et poussiéreux, et les ombres des maisons s’étendaient sur la
route. Konovalov restait assis, le dos contre le mur, les bras croisés
sur sa poitrine, et caressait les poils soyeux de sa barbe. Je voyais de
biais son visage ovale et pâle, et je pensais: «Quel est cet homme?»
Mais je ne me décidais pas à commencer moi-même la conversation, parce
qu’il était mon chef et aussi à cause d’une étrange déférence que je
sentais pour lui.
Son front était coupé de trois rides minces; mais, par moments, elles
s’ouvraient et disparaissaient, et j’étais curieux de savoir à quoi cet
homme pensait.
--Allons. Il doit être temps de mettre la troisième fournée. Toi, tu vas
pétrir la seconde, et moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous
ferons les pains.
Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne de pâte dans des moules,
préparé une seconde fournée et mis le levain pour une troisième, nous
nous installâmes à prendre le thé, et Konovalov, enfonçant sa main dans
sa blouse, me demanda:
--Sais-tu lire?... Tiens, lis un peu cela... Et il me tendit une feuille
froissée et salie.
Je lus:
«Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en idée. Je m’ennuie, je ne
fais qu’attendre le jour où je partirai avec toi, ou bien que je
resterai avec toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne peux le
dire, bien qu’au commencement elle m’ait plu. Tu comprends cela, toi;
moi-même je ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi, je t’en
prie, plus vite; j’ai envie d’une lettre de toi. Et, pour le moment, au
revoir et non adieu, ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais aucun
reproche, quoi que tu m’aies causé bien de la peine, cochon, en partant
sans me dire adieu. Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier, et
je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper, Sacha, de ma
libération? Les demoiselles t’ont dit que je te quitterais si j’étais
libre; mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement tu as pitié de
moi, je serai pour toi comme un chien fidèle. Il t’est facile de faire
cela, et à moi c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai
pleuré d’être obligée de mener cette existence, mais je ne te l’ai pas
dit. Au revoir. Ta Capitolina.»
Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air rêveur, à la tourner
d’une main, tandis que, de l’autre, il lissait sa barbe.
--Sais-tu aussi écrire?
--Oui.
--As-tu de l’encre?
--Oui.
--Écris-moi, pour Dieu, une lettre, dis! Sûrement qu’elle me croit une
canaille, elle pense que je l’ai oubliée... Écris.
--Bon! tout de suite, si tu veux... Qui est-elle?
--Une fille... Tu vois toi-même: elle parle de libération. Ceci veut
dire que je dois promettre à la police de l’épouser. Alors, on lui
rendra son passe-port, on lui reprendra son livret, et elle sera libre
de ce jour. As-tu compris?
Au bout d’une demi-heure, une épître touchante était prête.
--Eh! bien, lis donc; comment est-ce? demanda Konovalov avec impatience.
Voici comment c’était:
«Capa! ne pense pas que je sois une canaille et t’aie déjà oubliée. Non,
je ne t’ai pas oubliée, j’ai simplement bu et il ne me reste plus rien.
Maintenant j’ai de nouveau pris une place; je demanderai au patron de
m’avancer de l’argent, je l’enverrai au nom de Philippe et lui
t’affranchira. Tu auras assez d’argent pour le voyage. Et, pour le
moment, au revoir. Ton Alexandre.»
--Hum!... dit Konovalov, en se grattant la tête. Tu n’écris pas très
bien. Il y a peu de pitié dans ta lettre, peu de larmes. Et puis je
t’avais prié de m’appeler de différents noms injurieux et tu ne l’as pas
fait.
--Et pourquoi cela?
--Pour qu’elle voie que j’ai honte de moi-même, et que je comprends ma
faute envers elle. Et au lieu de cela, tu as écrit comme si tu faisais
rouler des pois sur le papier. Mets-y des larmes, au moins!
Il fallut mettre des larmes dans ma lettre, ce que je fis avec succès.
Konovalov fut satisfait et, me posant la main sur l’épaule, me dit d’une
voix profonde et cordiale:
--Voilà qui est bien! Merci. On voit que tu es un bon garçon... Nous
serons camarades...
Je n’en doutais pas et je lui demandai de me parler de Capitolina.
--Capitolina? C’est une petite, tout à fait une enfant. La fille d’un
marchand de Viatka... Oui, et puis elle fit un faux pas. Et puis
toujours plus, et elle échoua dans une maison... Tu sais? Je vins et je
vis une enfant, tout à fait une enfant. Mon Dieu, me disais-je, est-il
possible? Et je fis sa connaissance. Elle se mit à pleurer. Je lui dis:
«Ce n’est rien, aie patience. Je te retirerai d’ici; attends.» Et
j’avais tout préparé, l’argent et tout... Mais voilà que je me mis à
boire et me trouvai à Astrakan. Puis je vins ici. Quelqu’un lui a dit où
j’étais. Elle m’avait écrit à Astrakan...
--Eh quoi! demandai-je, tu veux l’épouser?
--L’épouser? Comment le pourrais-je? Du moment que je suis un ivrogne,
quel fiancé ferais-je? Non, ce n’est pas cela. Je la libérerai,--et puis
va où tu veux. Peut-être trouvera-t-elle une place. Elle redeviendra un
être humain.
--Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.
--Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont toutes ainsi les
femmes... Je les connais très bien. J’en ai eu de différentes. L’une
était une marchande très riche. J’étais alors écuyer au cirque, et elle
me remarqua. «Viens, dit-elle, tu seras cocher chez moi.» Le cirque
commençait à m’ennuyer; je consentis, j’allai. Et alors, elle se mit à
me cajoler. Ils avaient une maison, des chevaux, des domestiques, ils
vivaient comme des nobles. Son mari était petit et gros, comme notre
patron, et elle, mince et souple comme une chatte et ardente. Je me
souviens quand elle me prenait dans ses bras et m’embrassait sur les
lèvres: c’était comme si elle m’avait versé des charbons ardents sur le
cœur. Tu te mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait, et
pleurait, pleurait; même ses épaules en étaient secouées. Je lui
demandais: «Dis-moi pourquoi tu pleures, Véra.» Et elle: «Tu es un
enfant, Sacha, tu ne comprends rien.» C’était une brave femme. Et cela
est vrai que je ne comprends rien,--je suis très bête. Je le sais. Que
faire?--Je ne comprends pas. Je vis comme ça, sans penser.
Il se tut et me regarda de ses yeux grands ouverts. Il y brillait
quelque chose comme de l’effroi et de l’interrogation, quelque chose
d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage plus triste et plus
beau encore...
--Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande? demandai-je.
--Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un tel ennui, mon ami, un tel
ennui que je ne puis plus vivre, absolument plus. C’est comme si j’étais
seul d’homme au monde, et que, en dehors de moi, rien de vivant
n’existât. Et tout me devient alors odieux, tout, tout! Et je me suis à
charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous, cela me serait égal.
C’est probablement une maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à
boire... Avant, je ne buvais pas. Alors, quand cet ennui m’a pris, je
lui dis, à elle: «Véra Mikhaïlovna, laisse-moi partir, je ne puis
plus!--Eh! quoi, dit-elle, as-tu assez de moi?» Et elle riait, tu sais,
d’un rire si mauvais. «Non, dis-je, ce n’est pas toi dont j’ai assez,
c’est moi-même que je ne puis plus gouverner.» Au commencement elle ne
me comprit pas, elle se mit même à crier et à m’injurier... Puis elle
comprit. Elle baissa la tête et dit: «Va, va donc!» Elle pleura. Ses
yeux étaient noirs et toute sa personne très brune. Ses cheveux étaient
noirs aussi et frisaient. Elle n’était pas d’origine marchande: son père
était un fonctionnaire. Oui, elle me fit pitié alors et j’eus le dégoût
de moi-même. Pourquoi avais-je cédé à une femme? Je ne le savais pas.
Elle, elle s’ennuyait naturellement avec un tel mari. Il était tout à
fait comme un sac de farine... Elle pleura longtemps... elle s’était
habituée à moi. J’étais très doux avec elle: je la prenais dans mes bras
et je la berçais. Elle dormait et je la regardais. L’être humain, quand
il dort, est très beau, si simple; il respire et sourit, et c’est tout.
Et encore--nous étions alors à la campagne--nous allions faire des
promenades en voiture. Elle aimait aller à fond de train. Nous
arrivions, j’attachais le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes
nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle me disait de m’étendre,
et mettait ma tête sur ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais,
j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de belles, de très belles
histoires. Il y en a une que je n’oublierai jamais: celle du muet
Guérassime et du petit chien qu’il aimait. Il était muet, un être
persécuté, et personne ne l’aimait sauf son petit chien... On se moquait
de lui et il se consolait avec son chien. C’était une histoire bien
pitoyable!... Oui! Et cela se passait au temps du servage. La dame lui
dit: «Muet, va noyer ton chien, il jappe trop fort.» Et le muet alla...
Il prit un bateau, y mit le chien, et partit... A cet endroit du récit,
je tremblais de tout mon corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa
seule joie au monde et la tuer! Quel ordre est-ce? Ah! c’est une
histoire étonnante! Et vraie, voilà ce qui est le mieux! Il y a des gens
pour qui tout l’univers est dans un seul objet,--disons un chien, par
exemple. Et pourquoi un chien? Parce qu’il n’y a aucune personne qui
aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est impossible de vivre
sans un amour quelconque: c’est pour cela que l’âme est donnée, pour
pouvoir aimer... Elle me lut beaucoup de différentes histoires. C’était
une brave femme, je la regrette encore à présent... Si cela n’avait pas
été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à ce qu’elle le voulût
elle-même, ou bien que son mari eût vent de nos affaires. Elle était
caressante, c’est l’essentiel... Pas bonne comme qui donnerait des
cadeaux... non, mais son cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi,
comme une femme... et puis tout à coup il lui venait une humeur douce,
et alors c’était étonnant comme elle était bonne. Elle regardait tout
droit dans l’âme, et racontait comme une bonne à un petit enfant, ou une
mère. A ces moments-là, j’étais devant elle comme un enfant de cinq ans.
Et pourtant, je l’ai quittée... à cause de l’ennui! Quelque chose me
traîne je ne sais où! «Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne m’en
veuille pas.--Adieu, Sacha», dit-elle. Et, drôle de créature, elle me
releva la manche jusqu’au coude, et enfonça ses dents dans ma chair.
J’aurais hurlé! Elle m’arracha presque un énorme morceau... Trois
semaines, j’eus mal au bras... Et encore maintenant la trace y est...
Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé, blanc, et beau, il me le
montra, en riant avec une bonhomie triste. Sur la peau, près du coude,
était visible une cicatrice--deux demi-cercles se rejoignant presque.
Konovalov regardait et hochait la tête en souriant.
--Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir qu’elle me laissait.
J’avais entendu déjà des histoires de ce genre. Chaque va-nu-pieds a
dans son passé une «marchande» ou bien une «dame noble», et chez tous,
cette marchande ou cette dame, apparaît, à la suite de trop nombreuses
variantes introduites dans le récit, comme un être fantastique,
réunissant presque toujours en lui les traits physiques et
psychologiques les plus contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux
bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être sûr que dans une semaine
on vous parlera d’elle comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et
larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds parle en sceptique, avec
une abondance de détails humiliants pour elle.
Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov ne provoqua pas ma méfiance
comme l’avaient fait les histoires des autres. Il y avait en elle
quelque chose de véridique, des détails imprévus: ces lectures ensemble,
l’épithète d’enfant appliquée à la puissante personne de Konovalov.
Je me représentais une femme souple, dormant dans ses bras la tête
contre sa large poitrine;--c’était beau et cela me persuada plus encore
qu’autre chose de la vérité du récit. Enfin son intonation triste et
douce, en se souvenant de la «marchande», n’était pas une intonation
ordinaire. Un véritable va-nu-pieds ne parle jamais ainsi ni des femmes,
ni de rien: il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde qu’il
n’injurie et dont il ne se moque.
--Pourquoi te tais-tu? Tu penses que j’ai menti? demanda Konovalov, et
dans sa voix il y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les sacs
de farine, tenant d’une main son verre de thé et de l’autre se lissant
la barbe. Ses yeux bleus me regardaient avec interrogation et les rides
sur son front se dessinaient avec netteté.
--Non, il faut me croire... Pourquoi aurais-je inventé? Certes, nous
autres vagabonds, nous aimons raconter des histoires... C’est impossible
autrement, ami: celui qui n’a jamais rien eu de bon dans la vie, ne fera
de tort à personne, s’il s’invente une histoire et puis la raconte comme
si elle était vraie. Il raconte et finit par y croire lui-même, et cela
lui est doux. Beaucoup de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai
raconté la vérité, tout s’est passé comme je te l’ai dit. Qu’est-ce
qu’il y a d’extraordinaire à cela? Une femme est là, qui s’ennuie, et
autour d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis qu’un cocher;
mais, pour une femme, n’est-ce pas égal, puisqu’un cocher, un monsieur
et un officier--tous sont des hommes!... Et tous aussi sont des cochons,
tous cherchent la même chose, et chacun s’évertue à prendre plus et à
payer moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus scrupuleux. Et,
moi, je suis très simple. Les femmes comprennent bien cela de moi...
elles voient que je ne leur ferai pas de mal... c’est-à-dire... que je
ne rirai pas d’elles. Une femme, quand elle a failli, ne redoute rien
tant que le rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates que
nous. Nous prenons ce qu’il nous faut, et puis nous sommes prêts à tout
aller raconter sur la place publique, à nous vanter: voici encore une
sotte que nous avons entortillée!... Et la femme n’a où aller, personne
ne lui fait une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère, même les
plus perdues, plus de délicatesse que nous.
Konovalov me regardait d’un air rêveur, de ses grands yeux limpides
comme ceux d’un enfant, parlant toujours et m’étonnant toujours plus par
ses discours. Il me semblait que j’étais enveloppé par un brouillard
chaud, qui m’épurait le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la
vie.
Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne claire de braise projetait
sur le mur une tache rosâtre qui tremblait.
Par la fenêtre, nous regardait un morceau de ciel bleu avec deux
étoiles. L’une d’elles, grande, brillait comme une émeraude; l’autre,
toute proche, était à peine visible.
* * * * *
Au bout d’une semaine, Konovalov et moi étions amis.
--Tu es un garçon simple. C’est bien! me disait-il avec un large
sourire, et en me frappant l’épaule de son énorme main.
Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme il maniait un bloc de
pâte de sept pouds, le roulant dans une cuve, ou comme, penché sur un
coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude ses bras puissants dans
la masse élastique, qui gémissait sous ses doigts d’acier.
Au commencement, en le voyant précipiter dans le four des pains non
cuits, que j’avais à peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter
sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns sur les autres; mais
quand il eut enlevé trois fournées sans qu’aucun des cent vingt pains,
beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris que j’avais affaire à
un artiste dans son genre. Il aimait le travail, s’emballait pour ce
qu’il faisait, était triste quand le four cuisait mal ou que la pâte ne
montait pas; il se fâchait et injuriait le patron qui achetait de la
farine humide, et était au contraire heureux comme un enfant si les
pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés à point, avec une
croûte mince et ferme. Parfois, il prenait de la pelle le plus beau pain
et, le faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait, riait
gaiement, et me disait:
--Eh! quelle beauté nous avons faite ensemble!
Et il me plaisait de voir cet homme gigantesque mettre tout son cœur à
son ouvrage comme il faudrait que tout homme le fît pour tout ouvrage.
Une fois, je lui dis:
--Sacha, on dit que tu chantes bien?
Il se rembrunit et baissa la tête.