chemin, qu’il était impossible d’escalader ni de contourner. Mais, se
sentant de force contre cet adversaire, Iakov lui plongeait dans les
yeux un regard qui voulait dire: «Touche-moi, si tu l’oses!»
Ils avaient déjà pris deux verres chacun, sans avoir encore échangé de
paroles, sauf quelques phrases insignifiantes sur la vie à la pêcherie.
Seuls au milieu de la mer, ils accumulaient en eux de la haine, et tous
deux savaient que bientôt cette haine, allait éclater et les enflammer.
Les nattes de la cabane frémissaient au vent, les écorces
s’entre-choquaient, le chiffon rouge au bout du mât murmurait quelque
chose. Tous ces bruits étaient timides et pareils au bégaiement sans
suite et incertain d’une prière. Et les vagues mugissaient, libres et
impassibles.
--Et Serejka, s’enivre-t-il toujours? demanda Vassili, bourru.
--Il est gris tous les soirs, répondit Iakov en versant de l’eau-de-vie
à son père.
--Il finira mal! Voilà ce que c’est que la vie dévergondée et sans
retenue... Et toi aussi, tu deviendras comme lui.
Iakov n’aimait pas Serejka, et c’est pourquoi il répliqua:
--Je ne deviendrai jamais comme lui.
--Non? dit Vassili en fronçant les sourcils. Je sais, moi, ce que je
dis... Combien de temps y a-t-il que tu es ici? Déjà deux mois; il
faudra bientôt s’occuper du retour. Et combien d’argent as-tu mis de
côté?
Il avala, d’un air mécontent, l’eau-de-vie que son fils lui avait
versée, et, prenant sa barbe dans sa main, il la tira si fort que sa
tête branla.
--En si peu de temps, je n’ai guère pu gagner d’argent! objecta
judicieusement Iakov.
--Si c’est comme ça, il ne te reste rien à faire ici; retourne au
village.
Iakov sourit.
--Pourquoi ces grimaces? s’écria d’une voix menaçante Vassili, exaspéré
du flegme de son fils. Ton père te parle, et tu ris. Peut-être
commences-tu trop tôt à te croire libre? Il faudra te remettre le
harnais.
Iakov se versa de l’eau-de vie et la but. Ces grossières remontrances
l’offensaient, mais il se maîtrisait, cachant sa pensée et évitant de
mettre son père en fureur. Il commençait à se sentir intimidé devant
cette mine sévère et dure.
Et Vassili, voyant que son fils avait bu seul, sans lui remplir son
verre, se fâcha plus encore, tout en gardant un calme apparent.
--Ton père te dit: «Va à la maison», et tu lui ris au nez! C’est bon! je
vais te parler autrement... Réclame ton argent samedi et... marche!...
au village!... Tu entends?
--Je n’irai pas, dit avec fermeté Iakov, et il hocha la tête résolument.
--Comment? hurla Vassili; et, s’appuyant des deux mains au tonneau, il
se leva. Est-ce à toi que je m’adresse ou non? Chien qui hurles contre
ton père!... Tu as oublié que je puis faire ce que je veux de toi, tu
l’as oublié, dis?
Ses lèvres tremblaient, son visage était convulsé; deux grosses veines
se gonflaient sur ses tempes.
--Je n’ai rien oublié, dit à demi-voix Iakov, sans regarder le père. Et
toi, n’as-tu rien oublié?
--Ce n’est pas à toi de me faire la morale; je te briserai en
morceaux!...
Iakov évita la main que le père levait au-dessus de sa tête, et, sentant
monter en lui une haine sauvage, il dit, les dents serrées:
--Ne me touche pas!... Nous ne sommes pas au village.
--Tais-toi, je suis ton père partout...
--Ici, tu ne me feras pas frapper de verges. Ici, c’est différent,
ricana Iakov au nez de son père et il se leva lentement.
Ils se tenaient l’un en face de l’autre. Vassili, les yeux injectés de
sang, le cou tendu, les mains crispées, soufflait au visage de son fils
son haleine brûlante d’eau-de-vie; et Iakov s’était rejeté en arrière,
il guettait les mouvements de son père, prêt à parer les coups, paisible
extérieurement, mais fumant de sueur. Entre eux il y avait le tonneau
qui servait de table.
--Je ne te battrai pas, peut-être? cria d’une voix enrouée Vassili,
courbant le dos comme un chat qui se prépare à bondir.
--Ici, tous sont égaux. Tu es un ouvrier, moi aussi.
--C’est comme ça?
--Oui, c’est comme ça. Pourquoi te jettes-tu sur moi? Tu te figures que
je ne comprends pas. C’est toi qui as commencé...
Vassili hurla et leva le bras si rapidement qu’Iakov n’eut pas le temps
de s’écarter. Le coup lui tomba sur la tête; il chancela et grinça des
dents à la face furieuse de son père, qui de nouveau le menaçait.
--Attends! lui cria-t-il en serrant les poings.
--Attends toi-même!
--Laisse-moi, je te dis!
--Ah! c’est ainsi que tu parles à ton père?... ton père? ton père?...
Ils étaient à l’étroit, et leurs jambes s’embarrassaient dans les sacs
vides, la souche et le tonneau renversé. Se protégeant de son mieux
contre les coups du père, Iakov, pâle et en sueur, sombre, les dents
serrées, les yeux brillants comme ceux d’un loup, reculait lentement, et
le père fonçait sur lui, gesticulant avec férocité, aveugle de rage,
étrangement échevelé: il se hérissait comme un sanglier en fureur.
--Arrête... c’est assez... cesse! disait Iakov, terrible et froid, en
sortant de la cabane.
Le père rugissait et avançait toujours, mais ses coups ne faisaient que
rencontrer les poings d’Iakov.
--Voilà, voilà!
Iakov, qui se savait le plus fort et le plus adroit, le narguait.
--Attends, attends un peu!
Mais Iakov sauta de biais et courut vers la mer. Vassili se jeta à sa
poursuite, la tête baissée et les bras tendus; mais il buta contre un
obstacle et tomba, la poitrine contre terre. Il se mit rapidement à
genoux, puis s’assit, les mains appuyées sur le sable. Il était
complètement exténué par cette lutte et il hurla plaintivement, de rage
inassouvie et de l’amère conscience de sa faiblesse.
--Sois maudit! cria-t-il, en allongeant le cou vers Iakov et soufflant
l’écume furieuse de ses lèvres tremblantes.
Iakov s’était adossé contre une barque et regardait attentivement. Il
frottait d’une main sa tête meurtrie. Une des manches de sa blouse,
déchirée, pendait à un fil; le col aussi était en lambeaux, et sa
poitrine blanche et moite, brillait au soleil comme si elle avait été
frottée d’huile. Il éprouvait du mépris pour son père; il l’avait cru
plus fort, et, maintenant qu’il le voyait, défait et lamentable, assis
là sur le sable, à lui montrer les poings, il souriait avec indulgence
du sourire blessant du fort au faible.
--Que le tonnerre t’écrase! Je te maudis à jamais!
Vassili clama si fort sa malédiction qu’Iakov se tourna involontairement
du côté de la pêcherie, comme s’il pensait qu’on pourrait y entendre ce
cri douloureux de faiblesse. Mais il n’y avait là que les vagues et le
soleil. Il cracha et dit:
--Crie, crie plus fort! A qui feras-tu peur? Et s’il y a eu quelque
chose entre nous, je te dirai tout de suite, pour en finir...
--Tais-toi! va-t’en! hors de ma vue! Va-t’en! criait Vassili.
--Je n’irai pas au village... je passerai l’hiver ici, dit Iakov sans
faire attention à ces cris, mais en guettant toujours les mouvements de
son père. On est mieux ici. Je comprends cela... je ne suis pas un
imbécile. Ici le travail est moins dur, et la liberté plus grande... Là
tu serais toujours à me commander, et ici, essaye un peu!
Il fit la nique à son père et se mit à rire, doucement, mais de telle
manière que Vassili, de nouveau en fureur, sauta sur ses pieds et,
saisissant une rame, bondit en vociférant:
--A ton père?... Ah! je te tuerai!
Mais quand, fou de rage, il atteignit la barque, Iakov était déjà loin.
Il courait, et la manche arrachée de sa blouse flottait dans l’air
derrière lui.
Vassili jeta la rame contre son fils, mais sans le toucher. A bout de
force, il s’effondra dans le bateau et gratta le bois avec ses ongles,
tandis que l’autre lui criait de loin:
--Comment n’as-tu pas honte? Tu es vieux déjà... te mettre dans un
pareil état pour une femme. Eh! je ne retournerai pas au village...,
non, je n’y retournerai pas. Vas-y toi-même... Tu n’as rien à faire ici.
--Iakov, tais-toi! ordonna Vassili, et son hurlement couvrit la voix
d’Iakov. Je te tuerai... Va-t’en!
Mais Iakov marchait maintenant et riait.
Vassili le regardait avec des yeux fous. Le voilà qui diminuait, ses
jambes semblaient s’enfoncer dans le sable... il y disparaissait jusqu’à
mi-corps... jusqu’aux épaules... la tête aussi... On ne le voyait plus.
Mais, un instant après, à quelque distance de l’endroit où il avait
disparu, de nouveau se montrèrent la tête, puis les épaules, puis toute
la personne d’Iakov... Il était plus petit... Il se retournait et disait
quelque chose...
--Maudit, maudit sois-tu! répondait Vassili.
L’autre fit un geste de la main, reprit sa marche, et fut masqué par un
monticule de sable.
Vassili regarda longtemps encore dans la même direction, jusqu’à ce que
le dos lui fît mal de cette pose incommode,--mi-couché contre le bateau,
les paumes appuyées au sol. Fourbu et courbatu, il se leva et chancela,
tant il souffrait de tous ses membres. Sa ceinture lui était remontée
sous les bras; il la détacha de ses doigts raides, la porta à ses yeux
et la jeta sur le sable. Puis il alla vers sa hutte et, s’arrêtant
devant un creux du terrain, il se souvint que c’était là qu’il était
tombé et que, sans cela, il aurait peut-être rattrapé son fils.
Dans la cabane, tout était en désordre. Vassili chercha des yeux la
bouteille d’eau-de-vie et, la trouvant entre les sacs, la ramassa.
Vassili tira péniblement le bouchon et, s’enfonçant le goulot dans la
bouche, il voulut boire... Mais la bouteille lui heurtait les dents et
le liquide lui coulait sur la barbe et sur la poitrine. L’alcool était
fade comme de l’eau.
Dans la tête de Vassili tout se brouillait; son cœur lui pesait, son dos
fui faisait mal.
--Je suis vieux... voilà ce que c’est! dit-il tout haut.
Et il s’affaissa sur le sable, à la porte de la cabane.
Devant lui la mer immense, paresseuse et soupirante, pleine de force et
de beauté. Les vagues riaient, comme toujours bruyantes et folles.
Vassili regarda longtemps l’eau et se rappela les paroles avides de son
fils:
--Si tout cela était de la terre, de la terre noire qu’on pourrait
labourer!...
Un âpre sentiment d’ennui envahit l’âme du paysan. Il se frotta la
poitrine avec force, regarda autour de lui et soupira profondément. Sa
tête s’abattit et son dos se courba comme si un poids immense l’eût
écrasé. Un spasme lui étreignait la gorge. Il toussa et se signa en
regardant le ciel. Une lourde pensée le terrassait.
Parce que, pour une fille perdue, il avait abandonné sa femme, avec
laquelle il avait vécu honnêtement plus de quinze années, le Seigneur
l’avait puni par la révolte de son fils. Oui, Seigneur!...
Son fils s’était moqué de lui, lui avait arraché le cœur. C’était trop
peu de le tuer, pour ce qu’il avait fait à l’âme de son père... Tout
cela pour une gueuse. Ç’avait été un péché pour lui, vieux déjà, de se
lier avec elle, d’oublier pour elle sa femme et son fils...
Et voilà, le Seigneur, dans sa juste colère, le lui rappelait, se
servant du fils pour lui frapper le cœur d’un châtiment mérité. Oui,
Seigneur!...
Vassili restait assis et se signait, et clignait des yeux pour détacher
de ses cils les larmes qui l’aveuglaient.
Et le soleil s’abaissait sur la mer, et le crépuscule rouge s’éteignait
dans le ciel. Un vent tiède venait caresser le visage inondé de pleurs
du paysan. Plongé dans ses idées de repentir, il resta là jusqu’à ce
qu’il s’endormît, un peu avant l’aube.
* * * * *
Le lendemain de la querelle, Iakov partit avec une équipe d’ouvriers
dans une barque remorquée par un vapeur. On allait, à une trentaine de
verstes, pêcher l’esturgeon dans une baie. Il revint à la pêcherie au
bout de cinq jours, seul, dans un bateau à voile: on l’avait envoyé
chercher des provisions de bouche. Il était midi quand Iakov arriva; les
ouvriers se reposaient après leur dîner. Il faisait insupportablement
chaud, le sable brûlait les pieds; les écailles et les arêtes de poisson
les piquaient. Iakov marchait avec précaution vers les baraques et se
reprochait de ne s’être pas chaussé. Il hésitait à retourner au bateau;
il avait hâte de manger et de retrouver Malva. Pendant les heures
d’ennui sur mer, souvent il avait songé à elle. Il aurait voulu savoir
si le père et elle s’étaient revus et ce qu’ils s’étaient dit...
Peut-être le vieux l’avait-il battue? C’eût été bien fait; elle en
serait devenue plus douce. Autrement, elle était trop provocante, trop
hardie.
La pêcherie déserte sommeillait; les grandes baraques de bois, avec
toutes leurs fenêtres ouvertes, semblaient n’en plus pouvoir de chaleur.
Dans le bureau de l’inspecteur, un enfant criait... Derrière un tas de
tonneaux, des voix chuchotaient.
Iakov alla dans cette direction; il crut distinguer la voix de Malva.
Mais, arrivé aux tonneaux, il recula d’un pas et s’arrêta.
A l’ombre, sur le dos, le bras sous la nuque, était le roux Serejka.
Près de lui se trouvaient d’un côté, Vassili, et, de l’autre, Malva.
Iakov pensa: «Pourquoi est-il ici? A-t-il quitté son poste tranquille
pour se rapprocher de Malva et la surveiller? Vieux diable! Si la mère
savait tout ce qu’il manigance!...» Fallait-il les aborder ou non?
--C’est ça, disait Serejka. Donc, il faut se dire adieu. Bon! va-t’en
gratter la terre...
Iakov frémit et fit une grimace de joie.
--Je pars, dit Vassili.
Alors Iakov s’avança hardiment:
--Bonjour, la compagnie!
Le père lui jeta un rapide regard et se détourna. Malva ne broncha pas.
Serejka remua la jambe et dit en grossissant sa voix:
--Voici notre fils bien-aimé, Iakov, qui revient de lointains pays.
Puis il ajouta, de sa voix ordinaire:
--Il faudrait l’écorcher vif et faire des tambours avec sa peau.
Malva se mit à rire doucement.
--Il fait chaud! dit Iakov en s’asseyant à côté d’eux.
Vassili le regarda de nouveau, comme à contrecœur.
--Je t’attends ici depuis le matin, Iakov. L’inspecteur m’avait prévenu
hier que tu devais venir.
Sa voix parut à Iakov plus faible qu’à l’ordinaire, et sa figure était
changée.
--Je suis venu chercher des provisions, annonça-t-il.
Et il demanda une cigarette à Serejka.
--Je n’ai pas de tabac pour un imbécile comme toi! répondit celui-ci
sans bouger.
--Je retourne à la maison, Iakov! dit avec gravité Vassili, creusant le
sable avec son doigt.
--Pourquoi cela? reprit innocemment son fils.
--N’importe... et toi, tu restes?
--Oui, je reste... Qu’avons-nous à faire tous les deux à la maison?
--C’est bon, je ne dis rien. A ta guise! Tu n’es plus un enfant.
Seulement, souviens-toi que je ne traînerai pas longtemps. Je vivrai
peut-être, mais je ne sais pas comment je travaillerai... J’ai perdu
l’habitude de la terre... Ainsi, souviens-toi que tu as ta mère par là.
Il lui était évidemment pénible de parler. Les mots s’empâtaient contre
ses dents. Il se lissait la barbe, et sa main tremblait.
Malva l’épiait, Serejka avait à moitié fermé un œil, et, de l’autre, qui
était devenu tout rond, il observait Iakov. Le gars était joyeux et,
craignant de se trahir, se taisait et regardait ses pieds.
--N’oublie donc pas ta mère, Iakov. Pense que tu lui restes seul! disait
Vassili.
--Je sais, dit Iakov en haussant les épaules.
--C’est bien si tu le sais, ajouta le père avec un regard méfiant. Je te
dis seulement de ne pas l’oublier.
--Bien!...
Vassili soupira profondément. Durant quelques minutes, tous gardèrent le
silence. Puis Malva dit:
--On va bientôt sonner à l’ouvrage.
--Je pars! annonça Vassili en se levant. Et tous se levèrent avec lui.
--Adieu Serejka... S’il t’arrive d’être sur la Volga, peut-être
viendras-tu me voir?... District de Simbirsk, village de Maslo, près de
Nicolo-Likovsk.
--C’est bon! dit Serejka.
Il lui secoua la main et la garda longtemps dans sa patte aux grosses
veines, couverte de laine rousse. Il souriait au visage sérieux et
triste de Vassili.
--Nicolo-Likovsk est un grand bourg, tout le monde le connaît, et nous
sommes à quatre verstes de là, expliquait le paysan.
--C’est bon, j’irai si je passe de ce côté.
--Adieu.
--Adieu, cher homme.
--Adieu, Malva! murmura Vassili sans la regarder.
Elle s’essuya les lèvres sans se presser, avec sa manche, lui jeta ses
deux bras blancs autour du cou et le baisa trois fois, sur les lèvres et
sur les joues.
Il se troubla et prononça quelques paroles indistinctes. Iakov baissait
la tête, en dissimulant un sourire; et Serejka était tranquille et même
il bâillait légèrement en regardant le ciel.
--Tu auras chaud pour marcher, dit-il.
--N’importe!... Adieu, toi aussi, Iakov.
--Adieu.
Ils étaient en face l’un de l’autre, sans savoir que faire. Le triste
mot «adieu», qui venait de résonner si uniformément à tant de reprises,
éveilla dans l’âme d’Iakov un sentiment de tendresse pour son père, mais
il ne savait comment l’exprimer. Fallait-il embrasser le père comme
l’avait fait Malva, ou lui serrer la main comme Serejka?... Et Vassili
était blessé de cette hésitation, visible dans l’attitude de son fils,
et puis encore il éprouvait quelque chose comme de la honte. Il se
rappelait ce qui s’était passé sur le cap et les baisers de Malva.
--Ainsi, pense à ta mère! dit enfin Vassili.
--Mais oui! répondit Iakov avec cordialité. Ne t’inquiète pas... je
sais...
Et il secoua la tête.
--C’est tout. Soyez heureux! Que Dieu vous protège... Ne gardez pas un
mauvais souvenir de moi... La bouilloire, Serejka, est enfouie dans le
sable près de la proue du bateau vert.
--Qu’a-t-il besoin de la bouilloire? demanda brusquement Iakov.
--Il a pris ma place, là-bas, sur le cap, expliqua Vassili.
Iakov regarda Serejka avec envie, puis Malva, et baissa la tête pour
cacher l’éclat joyeux de son regard.
--Adieu, frères, je m’en vais.
Vassili les salua. Malva le suivit:
--Je vais te reconduire un bout de chemin.
Serejka se coucha par terre et s’empara de la jambe d’Iakov qui se
préparait à accompagner Malva.
--Arrête, où vas-tu?
--Laisse! dit Iakov, faisant un mouvement en avant.
Mais Serejka lui avait saisi l’autre jambe.
--Assieds-toi à côté de moi.
--Pourquoi? Quelle nouvelle bêtise est-ce là?
--Ce ne sont pas des bêtises. Assieds-toi.
Iakov obéit en serrant les dents.
--Que veux-tu?
--Attends. Tais-toi... et moi, je réfléchirai et puis je parlerai.
Il toisa le gars et Iakov se soumit.
Malva et Vassili marchèrent quelques instants en silence. Les yeux de
Malva brillaient étrangement. Et Vassili était sombre et préoccupé.
Leurs pieds enfonçaient dans le sable et ils avançaient lentement.
--Vassia!
--Quoi?
Il la regarda et se détourna aussitôt.
--C’est moi qui t’ai brouillé exprès avec Iakov... Vous auriez pu vivre
ici tous les deux sans vous quereller, dit-elle d’une voix égale et
posée. Il n’y avait pas une ombre de repentir dans ses paroles.
--Pourquoi as-tu fait cela? demanda après un silence Vassili.
--Je ne sais pas... pour rien.
Elle haussa les épaules, et sourit.
--C’est beau, ce que tu as fait là! dit-il avec irritation.
Elle se tut.
--Tu me perdras mon garçon, tu le perdras tout à fait, sorcière que tu
es! Tu ne crains pas Dieu; tu n’a pas de honte... Que vas-tu faire?
--Et que dois-je faire? dit-elle.
Une espèce d’angoisse ou de dépit sonnait dans sa voix.
--Ce que tu dois faire? cria Vassili, s’allumant d’une rage ardente.
Il éprouvait un désir passionné de la frapper, de la terrasser et de
l’ensevelir dans le sable, de lui donner des coups de bottes au visage,
à la poitrine... Il serra les poings et regarda en arrière.
Là-bas, près des tonneaux, il vit Iakov et Serejka, et leurs visages
étaient tournés de son côté.
--Va-t’en. Je t’écraserais!...
Il s’arrêta et lui chuchota des injures à la face. Ses yeux étaient
pleins de sang, sa barbe tremblait, et ses mains paraissaient se tendre
involontairement vers les cheveux de Malva, qui sortaient de dessous le
châle.
Elle le regardait tranquillement de ses yeux verts.
--Tu mériterais qu’on te tue! Attends, il se trouvera bien quelqu’un
pour te casser la tête.
Elle sourit, se taisant toujours. Puis elle soupira profondément et dit:
--Assez maintenant. Adieu!
Et, tournant brusquement sur les talons, elle revint en arrière.
Vassili hurlait après elle et grinçait des dents. Malva, en marchant,
s’appliquait à mettre ses pieds dans les empreintes profondes des pieds
de Vassili, et, quand elle y avait réussi, elle les effaçait
soigneusement. Elle alla ainsi jusqu’aux tonneaux, où Serejka la reçut
avec cette question:
--Eh bien, l’as-tu reconduit?
Elle fit de la tête un signe d’affirmation et s’assit à côté de lui. Et
Iakov la regardait et souriait doucement, remuant les lèvres comme s’il
disait des choses que lui seul entendait.
--Et quand tu l’eus reconduit, l’as-tu pleuré? continua Serejka.
--Quand iras-tu là-bas, au cap? questionna-t-elle à son tour, en
indiquant la mer d’un mouvement de la tête.
--Ce soir.
--J’irai avec toi.
--Bravo! J’aime ça.
--Et moi aussi, j’irai! déclara Iakov.
--Qui t’invite? fit Serejka, en pinçant les yeux.
Un son de cloche, grêle et fêlé, retentit: l’appel au travail. Les sons
se pressaient dans l’air, les uns après les autres, comme s’ils
craignaient d’être en retard, de mourir dans le bruit des vagues.
--C’est elle qui m’invitera! dit Iakov.
Il regardait Malva avec défi.
--Moi? Qu’ai-je besoin de toi? répliqua-t-elle, surprise.
--Parlons franchement, Iakov! dit Serejka. Si tu l’ennuies, je te
battrai comme plâtre. Et si tu la touches du doigt, je te tuerai comme
une mouche. Je te cognerai sur la tête et ce sera fini de toi. J’ai des
habitudes simples.
Son visage, toute sa personne et ses bras noueux, tendus vers la gorge
d’Iakov, prouvaient éloquemment que, pour lui, tuer un homme était en
effet une chose simple.
Iakov recula d’un pas et dit d’une voix étranglée:
--Attends! c’est elle-même qui...
--Tais-toi, voilà tout! Qu’est-ce que cela signifie? Ce n’est pas toi,
chien, qui mangeras l’agneau. Si l’on te jette les os, dis merci. Assez!
Qu’as-tu à rouler les yeux?
Iakov regarda Malva. Les yeux verts riaient d’une façon blessante pour
lui, et elle frôla Serejka avec tant de câlinerie qu’Iakov se sentit en
nage.
Ils s’en allèrent, côte à côte, et puis tous les deux éclatèrent de
rire. Iakov enfonça fortement son pied droit dans le sable et resta
ainsi, le corps tendu en avant, le visage rouge, la poitrine haletante.
Au loin, sur les vagues mortes du sable, se mouvait une silhouette
humaine, petite et sombre; à sa droite, rayonnaient le soleil et la mer
puissante, et à gauche, jusqu’à l’horizon, il y avait du sable, toujours
du sable, uniforme, désert, morne. Iakov vit l’homme solitaire et,
clignant de ses yeux pleins de larmes,--des larmes d’humiliation et de
douloureuse incertitude,--il se frotta rudement la poitrine de ses deux
mains.
Dans la pêcherie, on travaillait avec activité. Iakov entendit la voix
basse et succulente de Malva qui s’écriait avec colère:
--Qui a pris mon couteau?
Les vagues bruissaient, le soleil rayonnait, la mer riait.
KONOVALOV
En parcourant distraitement un journal, je rencontrai un nom qui
m’intéressa,--Konovalov,--et je lus ce qui suit:
«Hier soir, dans la chambre commune de la prison, Alexandre Ivanovitch
Konovalov, âgé de quarante ans, citadin de la ville de Mourom, s’est
pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté à Pskov pour vagabondage
et était envoyé par étapes à sa ville natale. D’après le rapport du chef
de prison, c’était un homme toujours tranquille, silencieux et rêveur.
Le suicide, d’après l’avis du médecin, doit être attribué à la
mélancolie.»
Je lus cette note brève, en petits caractères,--la fin des petites gens
est toujours annoncée en petits caractères,--je la lus et je pensai que
j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer un peu la raison qui
poussa cet homme rêveur à s’évader de l’existence. Je l’avais connu,
j’avais demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit de me taire à
son sujet; c’était un brave garçon, et on en rencontre si peu sur le
chemin de la vie!
... J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov pour la première fois. A
cette époque, je travaillais dans une boulangerie comme aide du
pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien; il buvait
épouvantablement, souvent il gâtait la pâte, et, quand il était ivre,
aimait jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts sur n’importe quoi
des airs variés. Si le maître boulanger lui faisait des observations au
sujet de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait furieux,
insultait son patron, l’insultait sans pitié et ne manquait pas de
parler de son propre talent musical.