accouraient et balançaient la lourde barque. Le mât s’inclinait à droite
et à gauche et la proue se soulevait, puis retombait en frappant l’eau.
Ce bruit était violent et semblait dépité, comme si la barque avait
voulu s’arracher du bord, s’en aller sur la mer large et libre, et se
fâchait contre le câble qui la retenait.
--Pourquoi ne t’en vas-tu pas? demanda Malva à Iakov.
--Où irais-je?
--Tu voulais aller à la ville.
--Je n’irai pas.
--Alors, va chez ton père.
--Et toi?
--Quoi?
--Iras-tu aussi?
--Non!
--Alors, moi non plus, je n’irai pas.
--Tu resteras toute la journée sur mes talons? demanda-t-elle.
--Je n’ai pas tant besoin de toi que cela! répondit Iakov offensé.
Il se leva et s’éloigna d’elle.
Mais il s’était trompé en disant qu’il n’avait pas besoin d’elle. Sans
elle, il s’ennuya. Un étrange sentiment était né en lui après leur
conversation, un obscur besoin de protester contre le père, un sourd
mécontentement. Hier encore, ce sentiment n’existait pas, ni aujourd’hui
avant qu’il eût vu Malva. Et maintenant il lui semblait que le père le
gênait, bien qu’il fût là-bas, loin dans la mer, sur une langue de sable
presque imperceptible à l’œil... Puis il lui sembla que Malva avait peur
du père: si elle n’avait pas eu peur, ils auraient causé tout autrement.
Maintenant elle lui manquait, tandis que ce matin il ne songeait pas à
elle.
Il errait sur la plage, dévisageait les passants d’un œil morne et leur
adressait paresseusement quelques paroles.
Voici, à l’ombre d’une baraque, Serejka assis sur un tonneau. Il frappe
les cordes d’une balalaïka et chante en faisant de drôles de grimaces:
«Monsieur le sergent de ville,
Soyez poli avec moi.
Voulez-vous me conduire au poste?
J’ai peur de tomber dans la boue...»
Une vingtaine d’ouvriers l’entourent, aussi déguenillés que lui, et
tous, comme lui, sentent le poisson salé et le salpêtre. Quatre femmes,
laides et sales, accroupies sur le sable non loin du groupe, prennent le
thé qu’elles versent d’une grande bouilloire en fer. Et un ouvrier, déjà
ivre malgré l’heure matinale, s’agite à terre, s’efforce de se mettre
sur ses jambes et retombe. Une femme pleure et crie; quelqu’un joue d’un
accordéon cassé; partout brillent des écailles de poissons.
A midi, Iakov découvrit un endroit abrité entre les montagnes de
tonneaux vides, s’y coucha et dormit jusqu’au soir. Quand il se
réveilla, il erra, sans projet arrêté, mais attiré vaguement par quelque
chose.
Après deux heures de promenade, il trouva Malva loin de la pêcherie, à
l’ombre de jeunes saules. Elle était couchée sur le côté et tenait à la
main un livre froissé; elle regardait venir Iakov en souriant.
--Ah! voilà où tu es! dit-il en s’asseyant à côté d’elle.
--Y a-t-il longtemps que tu me cherches? demanda-t-elle avec assurance.
--Je te cherchais? Quelle idée! reprit Iakov, s’apercevant tout à coup
que c’était justement la vérité.
Depuis le matin jusqu’à ce moment, sans qu’il s’en rendît compte, il
l’avait cherchée. Il hocha la tête, d’étonnement.
--Sais-tu lire? demanda-t-elle.
--Oui... mais mal. J’ai tout oublié.
--Moi aussi... Tu as été à l’école?
--Oui, à la municipalité.
--Et moi j’ai appris toute seule.
--Vrai?
--Oui! J’ai été cuisinière à Astrakan chez un avocat, et son fils m’a
appris à lire.
--Alors, tu n’as pas appris toute seule!
Elle reprit:
--Voudrais-tu lire des livres?
--Moi? mais non..., pourquoi faire?
--Moi, j’aimerais bien... Voilà, j’ai demandé ce livre à la femme de
l’inspecteur et je lis.
--Qu’est-ce?
--L’histoire de saint Alexis, homme de Dieu.
Et, grave, elle lui raconta comment un jeune garçon, fils de parents
riches et nobles, les avait quittés, se détournant du bonheur, et puis
était revenu, mendiant et décharné, vivre dans un chenil avec les
chiens, sans jamais dire jusqu’à sa dernière heure qui il était. Elle
termina en demandant doucement à Iakov:
--Pourquoi a-t-il fait tout cela?
--Qui peut savoir? fit Iakov avec indifférence.
Des monticules de sable, amassés par le vent et par les vagues, les
entouraient. De la pêcherie venait un bruit sourd et confus. Le soleil
se couchait et répandait sur la grève le reflet rose de ses rayons. Les
saules chétifs tremblaient de leurs feuilles blanches à la bise de mer.
Malva se taisait comme si elle écoutait quelque chose.
--Pourquoi n’es-tu pas allée aujourd’hui là-bas, au cap? dit Iakov.
--Qu’est-ce que cela te fait?
Iakov cueillit une feuille et la mâcha. Il regardait à la dérobée la
jeune femme et ne savait comment lui dire ce qu’il voulait.
--Voilà, quand je suis toute seule et qu’il fait si tranquille, je
voudrais tout le temps pleurer ou bien chanter. Seulement je ne sais pas
de chansons bonnes, et j’ai honte de pleurer.
Iakov entendait sa voix savoureuse et caressante; mais ces paroles, sans
l’émouvoir, rendirent seulement plus aigu son désir.
--Écoute, dit-il sourdement en se rapprochant d’elle, sans la regarder,
écoute ce que je vais te dire... Je suis jeune...
--Et bête, très bête! fit avec conviction Malva, en hochant la tête.
--Admettons, dit Iakov, s’animant tout à coup. Qu’a-t-on besoin
d’esprit? Je suis bête, c’est bon! Voici ce que je te demande.
Voudrais-tu...
--Ne dis plus rien... Je ne veux pas.
--Pourquoi?
--Parce que.
--Ne fais pas la bête... (Et il la prit doucement par les épaules.)
Comprends!
--Va-t’en, Iakov! cria-t-elle sévèrement, en se dégageant. Va-t’en!
Il se leva et regarda tout autour de lui.
--Si c’est ainsi, je m’en moque! Il n’y a pas que toi de femme ici... Tu
t’imagines que tu es mieux que les autres?
--Tu n’es qu’un petit chien! répondit-elle tranquillement. Elle se leva
et secoua la poussière de sa jupe.
Et ils revinrent, côte à côte, à la pêcherie. Ils marchaient lentement à
cause du sable.
Tout à coup, comme ils étaient déjà près des baraques, Iakov s’arrêta et
saisit brusquement Malva par le bras.
--C’est pourtant exprès que tu m’excites!... Pourquoi fais-tu cela?
--Laisse, te dis-je!
Elle lui échappa, s’esquiva, et d’un coin de la baraque, apparut
Serejka. Il secoua sa tignasse fauve et dit avec menace:
--Vous vous êtes baladés!... C’est bon!
--Allez tous au diable! cria Malva.
Iakov s’était campé devant Serejka et le dévisageait. Ils étaient à dix
pas l’un de l’autre. Serejka regardait Iakov dans le blanc des yeux. Ils
restèrent ainsi, une minute peut-être, comme deux béliers prêts à fondre
l’un sur l’autre, puis s’en allèrent sans mot dire, chacun de son côté.
La mer était calme et rouge du soleil couchant. Sur la pêcherie planait
un bruit sourd; une voix ivre de femme chantait, en clameurs d’hystérie,
des paroles dénuées de sens:
«Ta-agarga, matagarga,
Matanitchka à moi,
Ivre et battue,
Et échevelée...»
Et ces paroles, dégoûtantes, comme des cloportes, couraient dans toutes
les directions parmi les baraques d’où s’exhalait une odeur de sel et de
poisson pourri; elles couraient et offensaient la musique délicieuse des
vagues qui flottait dans l’air.
* * * * *
A la pure lumière de l’aube, la mer sommeillait doucement, en reflétant
les nuages de nacre. Sur le cap, les pêcheurs mal éveillés tripotaient,
rangeaient dans la barque les agrès.
Ce travail coutumier s’exécutait vite et en silence. La masse grise des
filets rampait du sable à la barque et se tassait au fond.
Serejka, comme toujours nu-tête et peu vêtu, était à la proue et hâtait
les travaux d’une voix enrouée et ivre de la veille. Le vent jouait avec
les lambeaux de sa blouse et les mèches de ses cheveux.
--Vassili, où sont les rames vertes? criait quelqu’un.
Vassili, sombre comme une journée d’automne, disposait le filet dans la
barque, et Serejka le regardait par derrière; il se léchait les lèvres,
ce qui signifiait qu’il voulait boire un coup.
--As-tu de l’eau-de-vie? demanda-t-il.
--Oui, grogna Vassili.
--Alors, c’est bon! je reste à l’aile sèche.
--Tout est prêt? cria-t-on du cap.
--Démarrez! commanda Serejka en descendant de la barque. Allez... Je
reste. Faites attention, tâchez de prendre plus au large pour ne pas
emmêler le filet... Et jetez-le avec précaution. Ne faites pas de
nœuds... Marchez!
On poussa la barque à la mer; les pêcheurs grimpèrent par-dessus bord
et, après avoir tiré les rames, les levèrent en l’air, prêts à frapper
l’eau.
--Une!
Les rames tombèrent toutes ensemble dans les vagues; la barque s’élança
en avant dans la large plaine d’eau lumineuse.
--Deux! commanda le timonier et, comme les pattes d’une énorme tortue,
les rames s’élevèrent sur le bord.
--Une!... Deux!...
Sur la plage, à l’aile sèche du filet, cinq hommes étaient restés:
Serejka, Vassili et trois autres. L’un des trois s’étendit sur le sol et
dit:
--Si l’on pouvait dormir un peu!...
Les deux autres suivirent son exemple et trois corps en guenilles
malpropres se mirent en tas.
--Pourquoi n’es-tu pas venu dimanche? demanda Vassili à Serejka en le
conduisant à la cabane.
--Je n’ai pas pu venir.
--Tu étais ivre?
--Non. J’observais ton fils et sa belle-mère, déclara Serejka
flegmatique.
--Te voilà un nouveau souci, dit Vassili avec un sourire de travers. Ils
ne sont pas des enfants, après tout!
--Pires! L’un est un imbécile, l’autre une toquée!
--C’est Malva qui est toquée? demanda Vassili, et ses yeux brillèrent
d’une colère triste.
--Elle-même.
--Depuis quand?
--Elle l’a toujours été. Elle a, frère Vassili, une âme qui n’est pas
faite suivant son corps. Peux-tu comprendre ça?
--Ça n’est pas difficile à comprendre!... Son âme est vile.
Serejka loucha vers lui et répliqua d’un air méprisant:
--Vile? Eh! mangeurs de terre aux faces camuses! Vous ne comprenez rien
à la vie. Il ne vous faut chez une femme que de gros tétons, et son
caractère ne vous fait rien. Et c’est dans le caractère qu’est toute la
couleur d’un être humain. Une femme sans caractère, c’est du pain sans
sel. Peux-tu tirer du plaisir d’une balalaïka sans corde? Chien!
--C’est le vin d’hier qui te fait parler ainsi! lança Vassili.
Il avait grande envie de demander où et comment Serejka avait vu Malva
et Iakov la veille, mais une honte le retenait.
Dans la cabane, il versa à Serejka tout un verre d’eau-de-vie pure, dans
l’espoir que le drôle en serait gris et lui raconterait tout, de
lui-même, sans attendre de questions.
Mais Serejka but, toussa et, rasséréné, s’assit à la porte, s’étirant et
bâillant.
--Boire, c’est comme si l’on avalait du feu, dit-il.
--Il faut dire que tu sais boire! répliqua Vassili, frappé de la
rapidité avec laquelle Serejka avait avalé l’eau-de-vie.
--Ah! oui, dit l’autre en secouant sa tête fauve.
Il s’essuya de la main les moustaches et se mit à parler d’un air crâne
et doctoral:--Je sais boire, frère. Je fais tout vite et droit, et voilà
tout! Sans crochets... Marche droit et voilà tout!... Et où j’arriverai,
n’importe! De la terre on ne peut retomber que sur la terre...
--Tu voulais aller au Caucase? demanda Vassili qui manœuvrait avec
précaution vers son but.
--Et j’irai quand je le voudrai. Quand je le voudrai tout à fait... Je
vais tout droit: une, deux! et ça y est. Ça réussit à mon gré, ou j’ai
une bosse au front... C’est simple.
--Très simple. C’est à peu près comme si tu n’avais pas de cervelle.
Serejka reprit d’un ton moqueur:
--Et toi, tu es si intelligent!... Combien de fois t’a-t-on fouetté de
verges au village?
Vassili le regarda et se tut.
--Bien souvent, à ce qu’il paraît... Et c’est très bien que vos
autorités vous poussent l’esprit de bas en haut... Eh! toi! Que peux-tu
faire avec ta cervelle? Où iras-tu? Que peux-tu inventer? Dis. Au lieu
que moi, sans m’embarrasser de rien, je vais tout droit, et voilà tout.
Et sûrement j’irai plus loin que toi.
--Ça, c’est possible, confirma Vassili. Peut-être iras-tu jusqu’en
Sibérie...
--Aïe! aïe!
Et Serejka éclata d’un rire sincère.
Il ne perdait pas la tête, en dépit de l’espoir de Vassili, que cela
fâchait. Le vieux ne voulait pas lui donner un second verre, mais
Serejka le tira lui-même d’embarras.
--Pourquoi ne me demandes-tu pas des nouvelles de Malva?
--Qu’est-ce que cela peut me faire? dit Vassili avec indifférence, bien
qu’il frissonnât d’un secret pressentiment.
--Puisqu’elle n’est pas venue ici dimanche, tu devrais t’enquérir de ce
qu’elle a fait. Je sais bien que tu es jaloux. Vieux diable!
--Il y en a beaucoup comme elle, dit Vassili négligemment.
--Beaucoup? Vrai? fit en l’imitant Serejka. Eh! paysans abrutis! Qu’on
vous donne du miel ou du goudron, c’est tout un pour vous.
--Qu’as-tu, toi, à la vanter? Es-tu venu me la proposer en mariage? Mais
il y a beau temps que je l’ai épousée tout seul! dit avec ironie
Vassili.
Serejka le regarda, se tut un moment, et puis commença de parler
raisonnablement à Vassili en lui posant la main sur l’épaule.
--Je sais ça... Je sais très bien qu’elle est avec toi. Je ne te gênais
pas... je ne le voulais pas et je n’en n’avais pas besoin. Mais
maintenant, cet Iakov, ton fils, tourne tout le temps autour d’elle;
bats-le rouge, entends-tu? Sinon, c’est moi qui le battrai... Tu es un
robuste gaillard, bien qu’un fameux imbécile... Je ne t’ai pas gêné,
moi, souviens-t’en.
--C’est donc ça? Maintenant, toi aussi, tu te mets après elle? demanda
sourdement Vassili.
--Va, si j’en étais sûr moi-même, je vous aurais tous jetés hors de mon
chemin, et voilà tout! Mais qu’ai-je besoin d’elle?
--Alors, de quoi te mêles-tu?
Serejka ouvrit de grands yeux et rit.
--De quoi je me mêle? le diable seul le sait. C’est une femme...
pimentée. Elle me plaît. Ou bien peut-être me fait-elle pitié...
Vassili le regardait avec méfiance. Il sentait bien, au rire franc de
Serejka, que le gars était sincère et qu’il n’avait aucune vue sur
Malva. Pourtant, il dit:
--Si c’était une intacte jeune fille, on pourrait avoir pitié d’elle.
Mais maintenant ce serait drôle, vraiment!
L’autre ne parlait pas, il regardait la barque faire un circuit et
tourner la proue vers la terre. Le visage roux de Serejka était ouvert
et semblait bon et simple.
Vassili s’adoucit à le voir.
--Tu as raison, c’est une brave femme... elle n’est que légère. Iakov
aura de mes nouvelles, le chien!
--Il ne me revient pas... Il sent le village, et je ne supporte pas
cette odeur-là, déclara Serejka.
--Est-ce qu’il lui court après? demanda entre ses dents Vassili, tout en
caressant sa barbe.
--Je te crois! Tu verras qu’il se mettra entre vous deux comme un mur.
--Je ne lui conseille pas d’essayer!
Au loin, sur la mer, s’ouvrit l’éventail rose des rayons de l’aurore.
Déjà le soleil sortait de l’eau dorée. Dans le bruit des vagues arriva
de la barque le faible cri:
--Tire!
--Levez-vous, les enfants. Mettez-vous à la corde! commanda Serejka en
sautant sur ses pieds.
Et bientôt tous les cinq tiraient leur côté du filet. De l’eau, se
tendait vers le bord une longue corde, souple et vibrante, et les
pêcheurs, accrochés aux sangles, tiraient en gémissant.
L’autre bout du filet était ramené à la côte par la barque, qui glissait
sur les vagues, et le mât coupait l’air en se balançant de droite à
gauche.
Le soleil, éclatant et superbe, s’éveillait au-dessus de la mer.
--Quand tu verras Iakov, dis-lui de venir demain! recommanda Vassili à
Serejka.
--C’est entendu!
La barque aborda, et les pêcheurs, sautant sur le sable, tirèrent leur
aile du filet. Les deux groupes se réunirent peu à peu et les flotteurs
de liège, sautant sur l’eau, formaient un demi-cercle régulier.
* * * * *
Très tard, le soir du même jour, quand les ouvriers de la pêcherie
eurent fini leur souper, Malva, lasse et rêveuse, s’était assise sur un
bateau démoli et retourné, et regardait la mer déjà vêtue de crépuscule.
Là-bas brillait un feu, et Malva savait que c’était Vassili qui l’avait
allumé. Solitaire, perdue dans le lointain sombre, la flamme s’élançait,
par moments, puis retombait, comme brisée. Et Malva était triste de voir
ce point rouge, abandonné dans le désert et palpitant faiblement parmi
l’infatigable et incompréhensible murmure des vagues.
--Pourquoi restes-tu là? fit la voix de Serejka derrière elle.
--Qu’est-ce que cela te fait? répliqua-t-elle sèchement sans le
regarder.
--C’est curieux.
Il se taisait, l’examinait, prit une cigarette, l’alluma et se mit à
cheval sur le bateau. Puis, se rendant compte que Malva n’était pas
disposée à parler, il lui dit amicalement:
--Quelle drôle de femme tu es! Tantôt tu fuis tout le monde, tantôt tu
te jettes au cou de chacun.
--Au tien, peut-être? demanda Malva nonchalamment.
--Pas au mien, mais à celui d’Iakov.
--Ça te fait envie?
--Hum! Veux-tu que nous parlions à cœur ouvert?
Elle était assise de côté; il ne put voir son visage quand elle lui
lança brièvement:
--Parle.
--As-tu rompu avec Vassili, dis?
--Je n’en sais rien, répondit-elle après un silence. Quel besoin as-tu
de le savoir?
--Comme ça, par ennui.
--Je suis fâchée contre lui.
--Pourquoi?
--Il m’a battue.
--Est-il possible? lui?... Et tu le lui as permis?... Aie, aïe!
Serejka n’en revenait pas. Il tâchait de voir le visage de Malva et
faisait une grimace ironique.
--Si j’avais voulu, je ne l’aurais pas laissé faire! répondit-elle avec
colère.
--Comment ça?
--Je ne voulais pas me défendre.
--Tu l’aimes donc tant que ça, ce vieux chat gris? dit Serejka en
lançant une bouffée de fumée. En voilà une affaire! Et moi qui pensais
que tu valais mieux que ça.
--Je n’aime personne de vous! reprit-elle, de nouveau indifférente, et
chassant la fumée avec sa main.
--Tu mens, bien sûr.
--Pourquoi mentirais-je? demanda-t-elle, et, au son de sa voix, Serejka
reconnut qu’effectivement elle n’avait aucune raison de mentir.
--Mais, si tu ne l’aimes pas, comment as-tu pu lui permettre de te
battre?
--Est-ce que je sais?... Laisse-moi tranquille.
--Drôle! dit Serejka en secouant la tête.
Et tous les deux se turent.
La nuit approchait. Les ombres tombaient des lents nuages sur la mer.
Les vagues sonnaient.
Le feu de Vassili s’était éteint sur le cap, mais Malva continuait à
regarder par là. Et Serejka examinait la jeune femme.
--Écoute, dit-il, sais-tu ce que tu veux?
--Si seulement je pouvais le savoir! répondit-elle tout bas, avec un
profond soupir.
--Tu ne le sais pas? C’est mauvais, reprit avec assurance Serejka. Moi,
je sais toujours!
Et, avec une nuance de tristesse, il ajouta:
--Seulement il est rare que je veuille quelque chose...
--Et moi, j’ai toujours envie de quelque chose, dit Malva. Je veux...
quoi? je ne sais pas. Parfois je voudrais sauter dans un bateau et aller
dans la mer, loin, loin. Et d’autres fois, j’aurais voulu faire de tous
les hommes des toupies qui tourneraient, tourneraient devant moi. Je les
regarderais et je rirais. Tantôt j’ai pitié de tout le monde, et surtout
de moi-même; tantôt je voudrais tuer tout le monde, et puis moi-même...
d’une mort horrible. Et je m’ennuie, et puis je voudrais rire, et tous
les hommes sont des bûches!
--Du bois pourri, consentit Serejka doucement, je me disais bien: «Toi,
tu n’es ni chat, ni poisson, ni oiseau... Et tu as de tout cela en toi.
Tu ne ressembles pas aux autres femmes...»
--Et, Dieu merci! pour cela au moins, dit Malva avec un sourire.
A leur gauche, derrière une chaîne de collines sablonneuses, apparut la
lune, les inondant de sa lueur d’argent. Large et douce, elle montait
lentement sur le ciel bleu, et la lumière brillante des étoiles
pâlissait et fondait à sa clarté égale et rêveuse.
--Tu penses trop, voilà ce que c’est! dit avec conviction Serejka,
jetant sa cigarette en l’air. Et quand on pense, on se dégoûte de
vivre... Il faut toujours être en action, il faut toujours que les gens
tournent autour de vous... et qu’ils sentent que vous vivez. Il faut
battre la vie pour qu’elle ne moisisse pas. Agite-toi en elle, de ci, de
là, tant que tu en auras la force, et alors tu ne t’ennuieras pas.
Malva s’égaya.
--C’est peut-être vrai, ce que tu dis là. Il me semble parfois que si on
mettait le feu, la nuit, à une des baraques... ça ferait une danse!
--A la bonne heure! s’écria l’autre avec enthousiasme, et il lui tapa
sur l’épaule. Sais-tu ce que je te conseillerais... nous pourrions faire
quelque chose de drôle, veux-tu?
--Qu’est-ce? demanda Malva avec animation.
--As-tu bien chauffé Iakov?
--Il brûle comme un feu clair! dit-elle avec entrain.
--Est-ce possible? Lance-le sur son père. Vrai! Ce sera drôle. Ils
s’empoigneront comme deux ours... Chauffe un peu le vieux, et celui-là
encore... Et puis nous les lâcherons l’un contre l’autre.
Malva regardait attentivement son visage taché de roux, qui souriait
gaiement. Éclairé par la lune, il paraissait moins bariolé que de jour,
à la clarté du soleil. Il n’exprimait ni haine, ni rien, sauf de la
bonhomie et de l’animation, dans l’attente d’une réponse.
--Pourquoi les détestes-tu? demanda Malva, soupçonneuse.
--Moi?... Vassili, c’est un brave paysan. Mais Iakov ne vaut rien. En
général, vois-tu, je n’aime pas les paysans; ce sont tous des coquins.
Ils savent affecter d’être malheureux, se font donner du pain et tout.
Or, ils ont une Municipalité qui s’occupe d’eux. Ils ont de la terre et
du bétail. J’ai été cocher d’un médecin municipal: alors je les ai vus,
les paysans! Puis, j’ai longtemps été chemineau. Quand j’arrivais dans
un village et que je demandais du pain: «Oh! oh! qui es-tu? que fais-tu?
donne ton passeport...» On m’a battu plus d’une fois, tantôt parce qu’on
me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans raison aucune. On m’a
mis en prison... Ils gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien
qu’ils aient une attache à la terre. Et moi, que suis-je contre eux?
--N’es-tu pas un paysan?
--Je suis citadin, dit avec quelque orgueil Serejka, citadin de la ville
d’Ouglitch.
--Et moi de Pavlicha, dit Malva, songeuse.
--Je n’ai personne pour me protéger. Et les paysans, que diable, ils
peuvent vivre! Ils ont une Municipalité et tout.
--Qu’est-ce que la Municipalité? demanda Malva.
--La Municipalité? Que le diable l’emporte si je sais!... C’est fait
pour les paysans, c’est leur conseil... Laissons ça! Parlons de notre
affaire. Veux-tu préparer cette histoire, dis? Il n’en résultera rien,
ils se battront seulement un peu... Je t’aiderai. Vassili t’a battue,
hein? Alors que son fils lui rende les coups que tu as reçus!
--Pourquoi pas? dit en souriant Malva. Ça ne serait pas mal...
--Pense un peu, n’est-ce pas agréable de voir comment les gens se
défoncent les côtes à cause de toi, à cause de tes seules paroles. Tu as
remué la langue une fois, deux fois, et c’est fait.
Serejka lui vanta longtemps et avec feu les charmes du rôle qu’il lui
proposait. Il était à la fois farceur et sérieux, et s’entraînait
lui-même sincèrement.
--Ah! si j’avais été, moi, une belle femme! quel branle-bas j’aurais
fait sur la terre! s’écria-t-il en manière de conclusion.
Puis il se prit la tête dans ses deux mains, la serra fort, ferma les
yeux et se tut.
La lune était haute quand ils se séparèrent. Après leur départ, la
beauté de la nuit fut plus grande. Il ne resta que la mer illimitée et
merveilleuse, argentée par la lune, et le ciel semé d’étoiles. Il y
avait encore des collines de sable, des buissons de saules, et deux
longues baraques noires comme d’immenses et grossiers cercueils déposés
là. Mais tout cela était insignifiant devant la mer et les étoiles qui
la contemplaient en scintillant froidement.
* * * * *
Le père et le fils étaient assis dans la cabane, en face l’un de
l’autre, et prenaient de l’eau-de-vie que le fils avait apportée pour
amadouer le vieux et ne pas s’ennuyer en sa compagnie. Serejka avait dit
à Iakov que le père était fâché contre lui à cause de Malva et qu’il
avait menacé de battre Malva jusqu’à ce qu’elle fût à demi-morte: la
jeune femme était informée de cette menace et cela l’empêchait de céder
à Iakov. Serejka s’était méchamment moqué de lui.
--Il te corrigera de tes fredaines. Il te tirera si bien les oreilles,
qu’elles seront longues d’une demi-aune. Mieux vaut ne pas te trouver
sur son chemin.
Les railleries de ce garçon roux et désagréable provoquèrent en Iakov un
ressentiment aigu contre son père... Et Malva dont il ne pouvait rien
tirer! Ses yeux étaient parfois prometteurs, parfois tristes, et puis
elle exaspérait en lui le désir jusqu’à la douleur.