Et surtout la vie des femmes n’y est que larmes.
--La vie des femmes est la même partout, et la lumière est partout la
même, et le soleil... dit Vassili en se renfrognant.
--Ça, c’est toi qui le dis! s’écria vivement Malva. Au village, que je
le veuille ou non, je dois me marier. Et une femme mariée est une
éternelle esclave. Il faut qu’elle tisse, qu’elle file, qu’elle soigne
le bétail, qu’elle mette au monde des enfants. Que lui reste-t-il pour
elle-même? Les coups et les injures de son mari.
--Il n’y a pas que des coups, interrompit Vassili.
--Tandis que moi, ici, continua-t-elle sans l’écouter, je ne suis à
personne. Je suis libre comme une mouette! Je vole où il me plaît.
Personne ne peut me barrer le chemin et personne ne peut me toucher.
--Et si on te touchait? dit, en s’amusant de l’allusion, Vassili.
--Alors, on me le paierait, dit-elle doucement, et ses yeux ardents
s’éteignirent.
Vassili eut un rire d’indulgence.
--Ah! toi, tu es hardie et faible! Tu dis des paroles de femme. Au
village, la femme est un être nécessaire à la vie, tandis qu’ici, elle
est pour le plaisir.
Et, après un silence, il ajouta:
--Et pour le péché.
Iakov, quand leur conversation fut arrêtée, dit avec un soupir songeur:
--On dirait qu’il n’y a pas de bornes à cette mer.
Tous trois regardèrent devant eux l’étendue déserte.
--Ah! si tout cela était de la terre! s’écria le gars en étendant les
bras, de la terre noire... et si on pouvait la labourer!
--A la bonne heure! dit le père avec bonhomie.
Il approuva d’un geste son fils, rouge du désir ardent qu’il venait
d’exprimer. Il lui était doux d’entendre, dans les paroles de celui-ci,
l’amour de la terre, et il songea que peut-être cet amour rappellerait
impérieusement Iakov au village, loin des tentations. Lui, resterait
avec Malva et tout irait comme par le passé.
--Oui, Iakov, tu as bien parlé. C’est ainsi qu’un paysan doit penser. Le
paysan n’est fort que par la terre: tant qu’il a de la terre, il vit;
mais, s’il s’arrache d’elle, c’est fini de lui. Le paysan sans terre est
comme l’arbre sans racines; on peut en faire toutes sortes de choses,
seulement il ne vit plus... il pourrit. Et il n’a plus cette beauté des
bois; il est taillé, coupé; il n’a plus d’apparence. Oui, Iakov, tu as
dit là de vraies paroles.
Et la mer, recevant le soleil dans ses entrailles, l’accueillait avec la
musique de bienvenue des vagues parées par lui de teintes somptueuses.
--Il me semble que mon âme fond quand je vois le soleil se coucher...
Vraiment! dit Vassili à Malva.
Elle se tut. Le regard bleu d’Iakov errait sur le lointain de la mer.
Longtemps tous trois regardèrent, pensifs, s’anéantir les dernières
minutes de cette journée. La braise mourait sous la bouilloire de fer.
La nuit déroulait déjà ses ombres sur le ciel. Le sable jaune devenait
sombre, les mouettes avaient disparu. Tout devenait paisible, rêveur et
charmant. Et, même les infatigables vagues, qui accouraient vers le
sable, sonnaient moins haut et moins gai que de jour.
--Pourquoi suis-je encore ici? dit Malva. Il faut que je m’en aille.
Vassili s’agita et regarda son fils.
--Qu’as-tu à te presser? demanda-t-il, mécontent. Attends, la lune va se
lever...
--Qu’ai-je besoin de lune? je n’ai pas peur... Ce n’est pas la première
fois que je pars d’ici la nuit.
Iakov regarda le père et, pour cacher l’ironie de ses yeux, il les
ferma; puis il regarda Malva: elle aussi l’observait. Il se sentit mal à
l’aise.
--C’est bon, va!... dit le vieux avec mauvaise humeur.
Elle se redressa, prit congé et s’en alla lentement le long de la côte.
Les vagues qui venaient rouler à ses pieds avaient l’air de vouloir
jouer avec elle. Sur le ciel s’allumaient en tremblant les étoiles, ses
fleurs d’or. La blouse claire de Malva, tandis qu’elle s’éloignait de
Vassili et de son fils, paraissait déteindre au crépuscule.
«Mon aimé... arrive vite
Te serrer... contre mes seins!»
chantait Malva d’une voix éclatante et haute.
Il sembla à Vassili qu’elle s’était arrêtée et qu’elle attendait. Il
cracha de colère, en pensant:
--Elle fait ça exprès pour me taquiner, la drôlesse!
--Ah! bon! la voilà qui chante, dit Iakov.
Elle n’était plus à leurs yeux qu’une tache grise dans l’ombre.
«Ne ménage pas mes seins,
Ces doux cygnes blancs...»
Sa voix se répandait sur la mer.
--Ah! soupira Iakov, et il se tendit de tout son corps dans la direction
d’où venaient les paroles de tentation.
--Il faut croire que tu n’as pas su t’arranger avec la terre? dit la
voix épaisse et sévère de Vassili.
Iakov, étonné, le regarda et reprit sa première pose.
Noyés dans le bruit des vagues, les mots provocants de la chanson leur
arrivaient éparpillés:
«Ah! je ne pourrai dormir
Seule... cette nuit.»
--Il fait chaud! s’écria tristement Vassili qui s’agitait sur le sable.
C’est déjà la nuit... et quelle chaleur! Ah! maudit pays!...
--C’est le sable... il garde la chaleur du jour, dit Iakov en se
détournant et en hésitant.
--Qu’est-ce qu’il y a? on dirait que tu te moques? demanda sévèrement le
père.
--Moi? dit Iakov avec candeur. De quoi?
--C’est que justement il n’y a rien de drôle...
Ils se turent.
Et à travers le bruit des vagues, il leur arrivait quelque chose comme
des soupirs ou de tendres appels.
* * * * *
Quinze jours après, c’était de nouveau dimanche, et de nouveau Vassili
Légostev, étendu sur le sable, près de sa cabane, examinait la mer et
attendait Malva. Et la mer déserte riait, jouant avec les reflets du
soleil, et des légions de vagues naissaient pour courir sur le sable, y
laisser l’écume de leur crinière et retourner à la mer où elles
disparaissaient. Tout était comme l’autre fois. Seulement, Vassili, qui
naguère attendait sa maîtresse avec une paisible sécurité, l’attendait
maintenant avec impatience... Dimanche dernier, elle n’était pas venue;
aujourd’hui, elle viendrait sûrement. Il n’en doutait pas; mais il avait
hâte de la voir au plus vite. Iakov ne serait pas là pour les gêner:
avant-hier, en passant avec d’autres ouvriers pour prendre un filet, il
avait dit qu’il irait à la ville, le dimanche, s’acheter des blouses. Il
s’était loué à raison de quinze roubles par mois. Déjà, depuis quelques
jours, il travaillait à la pêche; il avait l’air hardi et gai. Comme les
autres il répandait une odeur de saumure, et comme les autres il était
sale et déguenillé. Vassili soupira, au souvenir de son fils.
--Pourvu qu’il résiste!... s’il se gâte, il ne voudra pas retourner au
village... Et il faudra moi-même...
Sauf les mouettes, il n’y avait personne sur la mer. A l’endroit où elle
était séparée du ciel par l’étroite bande sablonneuse du rivage,
apparaissaient, par moments, de petits points noirs, qui bougeaient,
puis disparaissaient. Mais toujours pas de bateau, bien qu’il fût déjà
midi; les rayons du soleil descendaient sur la mer perpendiculairement.
Deux mouettes s’étaient agrippées dans l’air et se battaient si fort que
les plumes volaient autour d’elles. Leurs cris acharnés déchiraient la
chanson gaie des vagues, si constante, si conforme à la triomphale paix
du ciel éblouissant, qu’elle paraissait naître du jeu de la lumière sur
la plaine de la mer. Les mouettes tombaient dans l’eau et là
continuaient à se battre, criant aigrement de fureur et de douleur, et
s’élevaient de nouveau dans les airs en se poursuivant... Et leurs
amies, tout un troupeau, sans s’émouvoir de cette lutte méchante,
attrapaient des poissons, et culbutaient dans l’eau transparente et
verte qui scintillait...
Vassili observe les mouettes et s’attriste. «Pourquoi se battent-elles?
Est-ce qu’il n’y a pas assez de poissons dans l’eau?... Les hommes aussi
s’empêchent mutuellement de vivre. Si l’un d’eux choisit un morceau,
l’autre voudra le lui arracher du gosier. Pourquoi? Il y en a pour tout
le monde dans la vie! Pourquoi retirer à l’homme ce qu’il a déjà acquis?
Le plus souvent, c’est à cause des femmes que ces querelles éclatent. Un
homme a une femme, mais un autre veut la lui enlever et s’efforce de
l’attirer à lui. Pourquoi voler les femmes des autres, quand il y en a
tant de femmes libres qui n’appartiennent à personne? Tout cela n’est
pas bien, et fait du désordre...»
La mer était toujours déserte. La petite tache sombre bien connue ne s’y
révélait pas.
--Tu ne viens pas? dit tout haut Vassili. C’est bon, je n’ai pas besoin
de toi! Que t’imagines-tu donc?
Et il cracha dans la direction du rivage, avec mépris.
La mer riait.
Vassili se leva et alla vers la cabane, avec l’intention de se faire à
dîner, mais, sentant qu’il n’avait pas faim, il retourna à son ancienne
place et se recoucha.
--Si au moins Serejka pouvait venir! s’écria-t-il en lui-même; et il
s’efforçait de ne songer qu’à Serejka.--C’est du poison que ce gars...
Il se moque de tout, se bat avec tous. Robuste, sachant lire, ayant vu
du pays... mais ivrogne. On ne s’ennuie pas avec lui... Les femmes en
sont folles, et, bien qu’il soit ici depuis peu, toutes lui courent
après. Il n’y a que Malva qui se tient à l’écart de lui... Elle ne vient
toujours pas. Quelle maudite femme! Peut-être m’en veut-elle de ce que
je l’ai battue? Mais ce n’était pas du nouveau pour elle. D’autres ont
dû la battre ferme! Et moi je la battrai encore!
Ainsi, pensant à son fils, à Serejka, et le plus souvent à Malva,
Vassili s’agitait sur le sable et attendait. L’inquiétude vague se
transformait en soupçon, mais il ne voulait pas s’y arrêter. Il se
cachait à lui-même sa méfiance. Il perdit son temps jusqu’au soir,
tantôt se levant et marchant sur le sable, tantôt s’étendant de nouveau.
La mer était déjà sombre qu’il guettait toujours, dans l’espoir du
bateau.
Mais Malva ne vint pas, ce dimanche-là non plus. En se couchant, Vassili
maugréa contre son service qui ne lui laissait pas la liberté d’aller
sur la côte, et, même en s’endormant, il sursautait, comme s’il
entendait au loin un bruit de rames. Alors, il mettait sa main en
abat-jour au-dessus de ses yeux et regardait la mer trouble et obscure.
Là-bas, à la pêcherie, brûlaient deux feux, et sur la mer il n’y avait
personne.
--C’est bon, sorcière!... menaça Vassili.
Et il s’endormit d’un lourd sommeil.
Voici ce qui s’était passé à la pêcherie, ce jour-là.
Iakov se leva de bonne heure, quand le soleil ne brûlait pas encore et
que la mer soufflait une fraîcheur vivifiante. Il alla de la baraque à
la mer pour s’y laver, et sur la grève aperçut Malva. Elle était assise
à la proue d’une grande barque amarrée au bord et, laissant pendre ses
pieds nus, peignait ses cheveux humides.
Iakov s’arrêta pour l’examiner curieusement.
La blouse de percale dégrafée par devant était rabattue sur une épaule,
et cette épaule était si blanche, si appétissante!
Les vagues heurtaient le bateau et Malva s’élevait puis redescendait au
point que ses pieds nus touchaient presque l’eau.
--Tu t’es baignée, dis? lui cria Iakov. Elle tourna vers lui son visage,
jeta un coup d’œil sur ses pieds, puis, continuant à se peigner, elle
répondit:
--Je me suis baignée... oui... Pourquoi t’es-tu levé si matin?
--Toi, tu es bien levée déjà!
--Je ne suis pas un exemple pour toi.
Iakov garda le silence.
--Si tu vis à ma manière, tu auras du mal à garder ta tête, dit-elle.
--Oh! comme tu me fais peur! dit Iakov pour badiner.
Ensuite, accroupi au bord de l’eau, il entreprit de se laver.
Puisant l’eau dans ses paumes réunies, il se la jetait au visage et se
secouait, à cette sensation aiguë de fraîcheur. S’essuyant avec le
rebord de sa blouse, il dit à Malva:
--Pourquoi veux-tu toujours m’effrayer?
--Et toi, pourquoi me manges-tu des yeux?
Iakov n’avait aucun souvenir de l’avoir plus regardée que les autres
femmes de la pêcherie, mais maintenant il lui dit tout à coup:
--C’est que tu es si... appétissante.
--Si ton père apprend tes fredaines, il t’en donnera, de l’appétit!
Elle lui lança un regard provocant et malicieux. Iakov éclata de rire et
grimpa dans la barque. Il ne savait pas de quelles fredaines elle
parlait; mais, puisqu’elle le disait, c’était donc qu’il l’avait
poursuivie. Et il lui vint une subite gaieté à cette pensée.
--Que me fait le père? dit-il, en la rejoignant sur le demi-pont de la
barque. T’a-t-il achetée pour lui, enfin?
Assis à côté d’elle, il considérait son épaule nue, sa poitrine à moitié
découverte, toute sa personne fraîche et robuste, sentant la mer.
--Quel esturgeon blanc tu fais! s’écria-t-il avec admiration, après une
enquête minutieuse.
--Ce n’est pas pour toi... dit-elle sans bouger et sans modifier sa
tenue indiscrète.
Iakov soupira.
Devant eux s’étendait, aux rayons du soleil matinal, la mer illimitée.
Les petites vagues joueuses, nées du souffle du vent, se heurtaient
doucement contre la barque. Au loin, dans la mer, comme une cicatrice
sur sa poitrine satinée, était le cap. Et de là, pointait sur le fond
tendre du ciel bleu un mât svelte et mince, et l’on pouvait voir au bout
s’agiter un haillon rouge.
--Oui, petit garçon, commença Malva, sans regarder Iakov, je suis
appétissante, mais ça n’est pas pour toi... et personne ne m’a achetée
et je ne suis pas la chose de ton père. Je vis pour moi-même... Mais ne
cours pas après moi, parce que je ne veux pas me mettre entre toi et
Vassili... Je ne veux ni querelles, ni brouille d’aucune sorte... Tu as
compris?
--Mais qu’est-ce que je t’ai fait? demanda Iakov surpris. Je ne te
touche pas, je ne te fais rien.
--Tu n’oses pas me toucher! dit Malva.
Elle parlait avec un tel dédain que l’homme et le mâle se révoltèrent en
lui. Un sentiment de défi presque méchant le saisit et ses yeux
brillèrent.
--Ah! je n’ose pas! s’écria-t-il en se rapprochant d’elle.
--Non, tu n’oses pas.
--Et, si je te touche?
--Essaie.
--Qu’est-ce que tu ferais?
--Je te donnerais une si bonne taloche sur la nuque que tu culbuterais
dans l’eau.
--Voyons ça!
--Touche-moi, si tu l’oses!
Il l’entoura d’un rapide regard de feu, et, la saisissant brusquement de
côté dans ses pattes puissantes, lui pressa le dos et la poitrine. Au
contact de ce corps brûlant et robuste, il s’enflamma tout et sa gorge
se serra comme s’il étouffait.
--Voici. Bats-moi! Qu’est-ce que tu attends?
--Laisse, Iakov! dit-elle tranquillement en tâchant de se libérer de ses
bras qui frémissaient.
--Et la taloche que tu voulais me donner?
--Laisse! Sinon, gare!
--Assez de menaces, framboise que tu es!
Il l’attira contre lui et enfonça ses grosses lèvres dans la joue rose.
Elle rit aux éclats, avec défi, saisit les bras d’Iakov et tout à coup,
d’un fort mouvement de tout son corps, s’élança en avant. Ils tombèrent
enlacés, formant une seule masse lourde, et disparurent sous l’écume
jaillissante. Puis, de l’eau agitée émergea la tête mouillée d’Iakov,
et, à côté, surgit comme une mouette Malva. Iakov se démenait
désespérément, frappait l’eau et mugissait et rugissait, tandis que
Malva criait joyeusement, nageait autour de lui et lui lançait au visage
l’eau salée, puis plongeait pour éviter ses vigoureux coups de battoir.
--Que diable! cria Iakov soufflant, je vais me noyer! C’est assez... je
te jure que je me noie. L’eau est amère... Ah! je coule!...
Mais elle l’avait abandonné et nageait vers la côte à grandes brassées,
comme un homme. Une fois là, elle remonta avec adresse sur la barque, se
dressa à la poupe et observa en riant Iakov qui nageait en hâte vers
elle. Ses vêtements humides collés à son corps, dessinaient ses formes
élastiques depuis les épaules jusqu’aux genoux, et Iakov, quand il se
fut accroché à la barque, convoita cette femme ruisselante et presque
nue, qui se moquait gaiement de lui.
--Eh bien! sors, espèce de phoque! disait-elle à travers son rire et, se
mettant à genoux, elle lui tendait une main et, de l’autre, se tenait au
bord de la barque.
Iakov prit cette main et cria avec exaltation:
--Attends! maintenant c’est moi qui vais te baigner.
Il la tirait à lui, restant dans l’eau jusqu’aux épaules. Les vagues
passaient par-dessus sa tête et, se brisant contre la barque,
éclaboussaient Malva au visage. Elle riait et subitement, avec un cri,
elle sauta à l’eau; du choc de son corps, elle fit perdre pied à Iakov.
Et ils jouèrent de plus belle, comme deux grands poissons dans la mer
verte, se jetant de l’eau, criant, soufflant, grognant et plongeant.
Le soleil riait en les regardant et les carreaux des bâtiments de la
pêcherie riaient aussi en reflétant le soleil. Les vagues bruissaient,
brisées par les bras robustes, et les mouettes, effarées de ces ébats de
deux êtres humains, volaient, avec des cris perçants, au-dessus de leurs
têtes qui, par moments, s’engouffraient dans les vagues accourues de
loin.
Enfin, fatigués, gorgés d’eau salée, ils grimpèrent sur le rivage et
s’assirent au soleil pour se reposer.
--Ouf! fit Iakov avec une grimace. Quelle horreur que cette eau! Et
comme il y en a!
--Tout ce qui est mauvais abonde sur la terre... les gars, par
exemple... Dieu qu’il y en a!
Malva riait et tordait ses cheveux pour en faire couler l’eau... Les
cheveux étaient sombres, épais et frisés, sans être très longs.
--C’est pour ça que tu t’es choisi un vieux! insinua Iakov en la
poussant du coude.
--Il y a des vieux qui valent mieux que les jeunes.
--Si le père est bon, le fils doit être encore meilleur.
--Vraiment! où as-tu appris à te vanter?
--Les filles du village m’ont souvent dit que je n’étais pas du tout un
vilain gars...
--Est-ce que les filles y connaissent quelque chose? Tu devrais me
demander, à moi...
--Et toi, n’es-tu pas fille?
Elle le regarda fixement; il riait d’un rire insultant. Alors elle
devint sérieuse et lui dit avec colère:
--Je l’étais, avant d’avoir un enfant.
--Bien dit et mal fait! dit Iakov en éclatant de rire.
--Imbécile! lui jeta brusquement Malva.
Elle s’écarta de lui.
Iakov, intimidé, se tut.
Ils restèrent ainsi, en silence, une bonne demi-heure; ils se
retournaient au soleil pour sécher leurs vêtements.
Dans les baraques, longs bâtiments sales, les ouvriers se réveillaient.
De loin, tous se ressemblaient, en loques, nu-pieds... Leurs voix
rauques retentissaient jusqu’au rivage; l’un d’eux frappait contre un
tonneau vide, et les coups secs se multipliaient: on eût dit un
roulement de tambour. Deux femmes se chamaillaient, avec des voix
perçantes; des chiens aboyaient.
--On commence à se remuer, dit Iakov. Et moi qui voulais partir de bonne
heure pour la ville!... J’ai perdu mon temps avec toi...
--On ne fait rien de bon en ma compagnie! dit-elle, moitié plaisante,
moitié grave.
--Quelle habitude tu as d’effrayer les gens! répondit Iakov.
--Tu verras, quand ton père...
Ce rappel du père le fâcha.
--Quoi, mon père? cria-t-il rudement. Mon père!... je ne suis pas un
gamin. En voilà une histoire! Ici on n’est pas dans un couvent... Je ne
suis pas aveugle, que diable! Lui non plus n’est pas un saint, il ne se
prive de rien... Et qu’on me laisse tranquille!
Elle le regarda d’un air moqueur et demanda avec curiosité:
--Te laisser tranquille? et qu’est-ce que tu médites donc?
--Moi? (Il gonfla ses joues et bomba sa poitrine, comme s’il se
préparait à soulever un poids.) Moi, je suis capable de bien des choses!
J’ai secoué la poussière du village.
--Ça n’a pas été long! s’écria Malva ironiquement.
--Je te soufflerai à mon père, quoi?
--Oui?
--Tu penses que j’aurais peur?
--Dis! Vrai?
--Vois-tu, commença-t-il d’une voix émue et furieuse, ne me défie pas!
Je...
--Quoi encore? demanda-t-elle avec indifférence.
--Rien.
Alors il se détourna, avec la mine d’un gars adroit et décidé.
--Comme tu es brave! L’inspecteur a un petit chien noir; l’as-tu vu? il
te ressemble. De loin il aboie et menace de mordre et, quand on s’en
approche, il baisse la queue et se sauve!
--C’est bon! cria Iakov en colère; attends, tu vas voir ce que je suis!
Et elle lui riait au visage.
Vers eux s’avançait, d’un pas lent et se dandinant, un gaillard bronzé,
aux muscles saillants, à la tignasse touffue, d’un roux ardent. Sa
blouse rouge, sans ceinture, était déchirée par derrière presque
jusqu’au col, et, pour empêcher ses manches de glisser, il les avait
roulées jusqu’aux épaules. Son pantalon n’était que trous, ses pieds
étaient nus. Son visage, couvert de taches de son, s’éclairait d’yeux
bleus, grands et impertinents, et le nez, large et retroussé, donnait à
toute sa personne un air de désinvolture et d’arrogance. Quand il les
eut rejoints, il s’arrêta, et, brillant au soleil de tout son corps qui
perçait par les mille trous de son costume élémentaire, il renifla
bruyamment, les considéra, et fit une grimace drôle.
--Hier Serejka a bu, et aujourd’hui la poche de Serejka est vide...
Prêtez-moi vingt copeks! C’est égal, je ne vous les rendrai pas.
A ce discours rapide, Iakov pouffa; Malva sourit en examinant ce
débraillé.
--Donnez, diables! Je vous marierai pour vingt copeks. Voulez-vous?
--Drôle de corps! Est-ce que tu es pope?
--Imbécile! A Ouglitch, j’ai été domestique chez un pope... Donne vingt
copeks.
--Je ne veux pas me marier! dit Iakov.
--Donne toujours! Je ne dirai pas à ton père que tu courtises sa reine,
reprit Serejka, en promenant sa langue sur ses lèvres sèches et
craquelées.
--Avec ça qu’il te croirait!
--Quand je me mêle de parler, on me croit, affirma Serejka,--et il te
corrigera vertement.
--Je n’ai pas peur! dit Iakov.
--Alors, c’est moi qui te corrigerai! annonça l’autre, et ses yeux
devinrent étroits.
Iakov ne voulait pas donner vingt copeks, mais on l’avait prévenu qu’il
fallait se tenir sur ses gardes avec Serejka et se soumettre à ses
fantaisies. Il n’exigeait pas grand’chose, mais, si on lui refusait, il
vous arrangeait une sale histoire pendant l’ouvrage, ou bien il vous
battait. Et Iakov mit en soupirant la main à la poche.
--C’est ça! dit Serejka d’un ton d’encouragement; et il s’affaissa sur
le sable à côté d’eux. Il faut toujours m’obéir pour être sage... Et
toi, dit-il à Malva, est-ce bientôt que tu te maries avec moi?
Dépêche-toi, je ne veux pas attendre longtemps.
--Tu es trop déguenillé; fais d’abord recoudre tes trous, nous causerons
après! répondit Malva.
Serejka regarda, avec un air de blâme, ses trous et hocha la tête.
--Donne-moi une jupe à toi, cela vaudra mieux.
--C’est ça! dit Malva en riant.
--Donne! Tu dois en avoir une défraîchie?
--Tu ferais vraiment bien de t’acheter un pantalon.
--Je préfère boire l’argent.
--Ça vaut mieux, bien sûr! dit Iakov. Il tenait toujours dans sa main
les vingt copeks.
--Le pope prétend que l’homme doit songer non seulement à sa peau, mais
encore à son âme. Et mon âme, à moi, demande de l’eau-de-vie, et non un
pantalon. Donne l’argent. J’irai boire... Et je ne dirai rien à ton
père.
--Dis-lui! décida Iakov.
Et il cligna avec suffisance du côté de Malva, en la poussant de
l’épaule.
Serejka vit ce mouvement, cracha et dit sur un ton de promesse:
--Je n’oublierai pas de te battre, sois tranquille. A la première
occasion... Et tu t’en souviendras longtemps.
--Mais pourquoi? demanda Iakov avec inquiétude.
--C’est mon affaire... Eh bien! quand m’épouses-tu, Malva?
--Commence par me dire ce que nous ferons et comment nous vivrons. Alors
je réfléchirai, répondit-elle sérieusement.
Serejka regarda la mer, pinça les yeux et dit, après s’être léché les
lèvres:
--Nous ne ferons rien, nous nous promènerons sur la terre.
--Et comment ferons-nous pour manger?
--Bah! dit Serejka avec un geste de découragement, tu raisonnes comme ma
mère. «Quoi?... Comment?...» C’est ennuyeux, les femmes! Est-ce que je
sais, moi? Je m’en vais boire...
Il se leva et s’en alla, reconduit par un étrange sourire de Malva et
par un regard hostile du jeune homme.
--Quel commandant! dit Iakov quand Serejka fut loin. Chez nous, au
village, on aurait vite fait de remettre ce vantard à sa place. On lui
aurait donné une bonne leçon. Tandis qu’ici on a peur de lui...
Malva toisa Iakov et dit entre ses dents:
--Tu ne sais pas ce qu’il vaut!
--Qu’est-ce qu’il y a à savoir? Il vaut cinq copeks le cent.
--En voilà des idées! s’écria Malva moqueuse. Ça, c’est ce que tu vaux,
toi!... Et lui, il a été partout, il a parcouru toute la terre et ne
craint personne.
--Et moi, est-ce que je crains quelqu’un? fit bravement Iakov.