Voici des détails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de
la bouche de la reine même:
«Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour
me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait
établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M.
J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui
avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que
Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée
d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand
j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec
horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en étonna point, mais elle me
dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de
sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et
seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. «Un
sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du
tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à
tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la
classe dans laquelle il est né: si jamais la puissance revient dans nos
mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit dans nos coeurs...» La
reine ajoutait qu'il n'en était pas de même à l'égard des nobles qui
s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes
les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi
lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nés
pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi
sa cause pour en mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus
par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle
avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait
été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été
outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec
malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les
envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot,
quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait
assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de
l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de
prendre quelque chose: «Madame, répondit Barnave, les députés de
l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent
occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins.»
Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses
paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame
Elisabeth.
«Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et
sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de
donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien
même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être
république... «Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les
Français ne sont pas assez mûrs pour cela.» Cette audacieuse et cruelle
réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris.
Pétion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait à rouler
dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et
parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire
crier... «Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé à des
soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités.»
«Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en
sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de
l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher
pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent
sur lui. «Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français?
Nation de braves, êtes-vous devenus un peuple d'assassins?...» Ces seules
paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave, en
les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame
Élisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine
disait, en parlant de cet événement, que dans les momens des plus grandes
crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette
circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit,
lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un
autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Élisabeth sur la
situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble
simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien
de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse, et son
coeur disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le
chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La
conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale
entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges
où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave.
Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et
dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal
défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un
athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La
reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé
d'employer.--«La popularité, madame.--Et comment pouvais-je en avoir?
repartit sa majesté; elle m'était enlevée.-- Ah! madame, il vous était bien
plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de l'obtenir.» Cette assertion
fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux
entretien.»
(_Mémoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.)