Voici la réponse elle-même, ouvrage de Barnave, et modèle de raison,
d'adresse et de dignité.
«Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de
la mission qui vous est donnée, qu'il ne s'agit point ici d'un
interrogatoire, ainsi je veux bien répondre aux désirs de l'assemblée. Je
ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont
les outrages et les menaces qui m'ont été faits, à ma famille et à moi, le
18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs écrits ont
cherché à provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille.
J'ai cru qu'il n'y avait plus de sûreté ni même de décence pour moi de
rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a été de
quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les
puissances étrangères, ni avec mes parens, ni avec aucun des Français
émigrés. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens
étaient préparés à Montmédy pour me recevoir. J'avais choisi cette place,
parce qu'étant fortifiée, ma famille y serait plus en sûreté; qu'étant près
de la frontière, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce
d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes
principaux motifs, en quittant Paris, était de faire tomber l'argument de
ma non-liberté: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais
eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire le
jour même de mon départ; j'aurais attendu d'être hors des frontières; mais
je conservais toujours le désir de retourner à Paris. C'est dans ce sens
que l'on doit entendre la dernière phrase de mon mémoire, dans laquelle il
est dit: Français, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas
à me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois
mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai
prévenu Monsieur de mon départ que peu de temps auparavant. Monsieur n'est
passé dans le pays étranger que parce qu'il était convenu avec moi que nous
ne suivrions pas la même route: il devait revenir en France après moi. Le
passeport était nécessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait été
indiqué pour le pays étranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des
affaires étrangères pour l'intérieur du royaume. La route de Francfort n'a
pas même été suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mémoire
que j'ai laissé avant mon départ. Cette protestation ne porte pas, ainsi
que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution,
mais sur la forme des sanctions, c'est-à-dire, sur le peu de liberté dont
je paraissais jouir, et sur ce que les décrets, n'ayant pas été présentés
en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le
principal reproche contenu dans le mémoire se rapporte aux difficultés dans
les moyens d'administration et d'exécution. J'ai reconnu dans mon voyage
que l'opinion publique était décidée en faveur de la constitution; je ne
croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique à Paris, mais
dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je
me suis convaincu combien il est nécessaire au soutien de la constitution
de donner de la force aux pouvoirs établis pour maintenir l'ordre public.
Aussitôt que j'ai reconnu la volonté générale, je n'ai point hésité, comme
je n'ai jamais hésité à faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel.
Le bonheur du peuple a toujours été l'objet de mes désirs. J'oublierai
volontiers tous les désagrémens que j'ai essuyés, si je puis assurer la
paix et la félicité de la nation.»