mais ce n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent,
tombent au lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour
s'éloigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les
compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le
rouffle, ils se mettraient évidemment à sa recherche, et, s'il
était en vue, la pirogue leur donnerait toute facilité pour le
reprendre. Donc, à tout prix, il importait d'être loin avant
l'aube.
La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où
l'ouragan avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao-
Tong, du golfe de Pé-Tché-Li ou même de la mer jaune, gagner dans
l'ouest, c'était évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se
rencontrer quelques-uns de ces bâtiments de commerce qui cherchent
les bouches du Péï-ho. Là, les barques de pêche fréquentaient jour
et nuit les abords de la côte. Les chances d'être recueillis
s'accroîtraient donc dans une assez grande proportion. Si, au
contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait été
emportée plus au sud que le littoral de la Corée, Kin-Fo et ses
compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se fût
étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les
eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant
dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement
tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre
prudemment hors de vue.
Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au-
dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un
instant à perdre.
«A la voile!» dirent Fry-Craig.
L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme.
Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille,
destinée à former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.
Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos;
puis, ils ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent
le bâton dans la douille, après avoir préalablement passé à son
extrémité la drisse de la petite voile. Dès qu'ils eurent repris
la position horizontale, le bâton, faisant un angle droit avec la
ligne du corps, se redressa verticalement.
«Hisse!» dirent Fry-Craig.
Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout
du mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en
triangle.
La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à
la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu
d'un léger remous la petite flottille de scaphandres.
Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres
plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
ordinairement et improprement appliqué?
Dix minutes après, chacun d'eux manoeuvrait avec une sûreté et une
facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les
uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goélands, qui,
l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des
eaux. Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par
l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme
ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala
quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une
ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait,
mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales
féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de
risques dans la position horizontale que dans la position
verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin
à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est
pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux
voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux
qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à
remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser.
Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ.
Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque.
Plus, les aurait fatigués autant par la tension donnée à leur
petite voile que par le clapotis trop accentué des flots.
Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent
larguées, et la flottille s'arrêta.
«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en
s'adressant à Kin-Fo.
-- Volontiers.»
Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par
prudence», et continua à gigoter, reprirent la position verticale.
«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
-- Avec plaisir», répondit Kin-Fo.
Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en
fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait
pas encore, ils avaient dîné, une heure avant de quitter la
jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se
réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre
leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La
température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé
d'un degré depuis le départ.
Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue?
Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de
nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les
bâtiments sur le fond obscur du ciel.
D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles.
Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament.
Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à
montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et
dégagerait largement l'espace.
«La jonque est loin! dit Fry.
-- Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas
profité de la brise!
-- Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et
tendit de nouveau sa voile au vent.
Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première
direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant
à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais
elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et
c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-
être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel
et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs
lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le
littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y
accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac
presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une
fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire
ultérieurement.
Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de
lune commençait à déborder la ligne d'eau.
Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent.
La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes
vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils
sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu.
En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le
vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué
frémissait à la tête des scaphandres.
Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent,
illumina bientôt tout le ciel.
Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la
bouche de Craig: «La jonque!» dit-il.
Tous s'arrêtèrent.
«Bas les voiles!» cria Fry.
En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons
déplantés de leurs douilles.
Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent
derrière eux.
La Sam-Yep était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur
l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.
C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait
maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était
aperçu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre
comment il était parvenu à s'enfuir. A tout hasard, il s'était mis
à sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant
un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombés
entre ses mains!
Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont
les baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut- être!
«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.
Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu
d'air, et les quatre scaphandres enfoncèrent de façon que leur
tête encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre
dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient
deux larges ombres sur les eaux.
Cinq minutes après, la Sam-Yep n'était plus qu'à un demi-mille.
Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
l'arrière, le capitaine tenait la barre.
Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes
apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublèrent.
Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la
cale, et l'équipage de la jonque.
Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
n'étaient-ils donc pas d'accord?
Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part
d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de
désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes. Puis,
un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
des corps étaient jetés à la mer.
Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices
des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient
été surpris et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord
-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu
d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du
Taï-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo eût été
passager de la Sam-Yep!
Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig,
ni Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.
La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une
chance inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
Ils plongèrent un instant.
Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et
fuyait au milieu d'un rapide sillage.
Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu
des scaphandres.
C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges
plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.
Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!
Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et
Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la
mer.
XX
OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS
DU CAPITAINE BOYTON
Trois heures après, les premières blancheurs de l'aube
s'accusaient légèrement à l'horizon. Bientôt, il fit jour, et la
mer put être observée dans toute son étendue.
La jonque n'était plus visible. Elle avait promptement distancé
les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils
avaient bien suivi la même route, dans l'ouest, sous l'impulsion
de la même brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant à
plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien à craindre de ceux
qui la montaient.
Toutefois, ce danger évité ne rendait pas la situation présente
beaucoup moins grave.
En effet, la mer était absolument déserte. Pas un bâtiment, pas
une barque de pêche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni
à l'est. Rien qui indiquât la proximité d'un littoral quelconque.
Ces eaux étaient-elles les eaux du golfe de Pé-Tché-Li ou celles
de la mer jaune? A cet égard, complète incertitude.
Cependant, quelques souffles couraient encore à la surface des
flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie
par la jonque démontrait que la terre se relèverait plus ou moins
prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'était là qu'il
convenait de la chercher.
Il fut donc décidé que les scaphandres remettraient à la voile,
après s'être restaurés, toutefois. Les estomacs réclamaient leur
dû, et dix heures de traversée, dans ces conditions, les rendaient
impérieux.
«Déjeunons, dit Craig.
-- Copieusement», ajouta Fry.
Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de
mâchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affamé
ne songeait plus à être dévoré sur place. Au contraire.
Le sac imperméable fut donc ouvert. Fry en tira différents
comestibles de bonne qualité, du pain, des conserves, quelques
ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la
faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire
d'un dîner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit,
mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce
n'était certes pas le cas de se montrer difficile.
On déjeuna donc, et de bon appétit. Le sac contenait des
provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait à
terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
«Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
ironie.
-- Parce que la chance nous revient, répondit Fry.
-- Ah! vous trouvez?
-- Sans doute, reprit Craig. Le suprême danger était la jonque, et
nous avons pu lui échapper.
-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'être
attachés à votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez été plus
en sûreté qu'ici!
-- Tous les Taï-ping du monde .... dit Craig.
-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry.
-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig.
-- Pour un homme qui pèse deux cent mille dollars!» ajouta Fry.
Kin-Fo ne put s'empêcher de sourire.
«Si je flotte, répondit Kin-Fo, c'est grâce à vous, messieurs!
Sans votre aide, je serais maintenant où est le pauvre capitaine
Yin!
-- Nous aussi! répliquèrent Fry-Craig.
-- Et moi donc! s'écria Soun, en faisant passer, non sans quelque
effort, un énorme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.
-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!
-- Vous ne nous devez rien, répondit Fry, puisque vous êtes le
client de la Centenaire...
-- Compagnie d'assurances sur la vie...
-- Capital de garantie: vingt millions de dollars...
-- Et nous espérons bien...
-- Qu'elle n'aura rien à vous devoir!»
Au fond, Kin-Fo était très touché du dévouement dont les deux
agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en fût le mobile.
Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments à leur égard.
«Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen
m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fâcheusement dessaisi!»
Craig et Fry se regardèrent. Un sourire imperceptible se dessina
sur leurs lèvres. Ils avaient évidemment eu la même pensée.
«Soun? dit Kin-Fo.
-- Monsieur?
-- Le thé?
-- Voilà!» répondit Fry.
Et Fry eut raison de répondre, car de faire du thé dans ces
conditions, Soun eût répondu que cela était absolument impossible.
Mais croire que les deux agents fussent embarrassés pour si peu,
c'eût été ne pas les connaître.
Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complément
indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de
fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de
fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
Rien de plus simple, en vérité. Un tuyau de cinq à six pouces,
relié à un récipient métallique, muni d'un robinet supérieur et
d'un robinet inférieur le tout encastré dans une plaque de liège,
à la façon de ces thermomètres flottants qui sont en usage dans
les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
Fry posa cet ustensile à la surface de l'eau, qui était
parfaitement unie.
D'une main, il ouvrit le robinet supérieur, de l'autre le robinet
inférieur, adapté au récipient immergé. Aussitôt une belle flamme
fusa à l'extrémité, en dégageant une chaleur très appréciable.
«Voilà le fourneau!» dit Fry.
Soun n'en pouvait croire ses yeux.
«Vous faites du feu avec de l'eau? s'écria-t-il.
-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium!» répondit Craig.
En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une
singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du
phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène
phosphoré. Or, ce gaz brûle spontanément à l'air, et ni le vent,
ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'éteindre. Aussi est-il
employé maintenant pour éclairer les bouées de sauvetage
perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en contact avec le
phosphure de calcium.
Aussitôt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit à l'homme
tombé à la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de
venir directement à son secours.
Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube Craig tenait
au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à
un petit tonnelet, enfermé dans son sac.
En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition.
Craig le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées
d'un thé excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à
l'américaine, ce qui n'amena aucune réclamation de leur part.
Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à
la surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de
longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomètre pour
déterminer la position, à quelques, secondes près. Ces instruments
compléteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufragés
ne courront plus risque de s'égarer sur l'Océan.
Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent
alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur
navigation, agréablement interrompue par ce repas matinal.
La brise se maintint encore pendant douze heures, et les
scaphandres firent bonne route, vent arrière. A peine leur
fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un léger coup de
pagaie.
Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement
entraînés, ils avaient une certaine tendance à s'endormir. De là,
nécessité de résister au sommeil, qui eût été fort inopportun en
ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient
allumé un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys
dans l'enceinte d'une école de natation.
Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les
gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux
Soun les plus grandes frayeurs.
Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
Ces «clowns» de la mer venaient tout bonnement reconnaître quels
étaient ces êtres singuliers qui flottaient dans leur élément, des
mammifères comme eux, mais nullement marins.
Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils
filaient comme des flèches, en nuançant les couches liquides de
leurs couleurs d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds
hors des flots; ils faisaient une sorte de saut périlleux, qui
attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les
scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidité, qui est
supérieure à celle îles meilleurs navires, ils n'auraient sans
doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner envie de
s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer
par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait
encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être
plus lent, était infiniment plus pratique.
Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des
«velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites
voiles et les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait
plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux
pieds ni à la tête des scaphandres.
«Une complication.... dit Craig.
-- Grave!» répondit Fry.
On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles
serrées, et chacun, se replaçant dans la position verticale,
observa l'horizon.
La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée
de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu
toutes les vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques.
La température de l'eau eût paru chaude, même à des gens qui
n'auraient pas été vêtus d'une double enveloppe de caoutchouc!
Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue
de cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En
effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne
pouvait être estimée; mais, que rien ne décelât la proximité du
littoral, ni bâtiment de commerce, ni barque de pêche, voilà qui
devenait de plus en plus inexplicable.
Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se
désespérer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour
eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien
n'indiquait que le temps menaçât de devenir mauvais!
«A la pagaie!» dit Kin-Fo.
Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le
ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait
promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait
souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et
recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le
malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son
restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le
laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs,
à le maintenir à courte distance.
Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent.
C'étaient des goélands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent
fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que
la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice
favorable.
Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de
sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y
embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il
fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette
broussaille marine.
Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces
qui auraient pu être mieux utilisées.
A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau,
bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de
se lever, mais alors elle soufflait du sud.
Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne
pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation
que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient
leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le
nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans
l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez
fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et
rendit la situation infiniment plus pénible.
La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à
prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau
les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit
allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel
parti prendre?
Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité
encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne
prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et
éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace.
Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux
compagnons, mais ils ne savaient que répondre!
Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.
Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur
main vers le sud, s'écriaient: «Voile!» En effet, à trois milles
au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à
continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle
devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin-
Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.
Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de
l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.