La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il

était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la Sam-

Yep. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il

relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les

trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées échappant

presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le

jouet de l'ouragan.

Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine

avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire

avec moins de jovialité.

Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le

golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la Sam-

Yep ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre

devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de

distance, voilà tout.

Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens

du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manoeuvre

eût été possible en ce moment.

Elle ne l'était pas.

En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les

couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans

rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle,

simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La

jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne

la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le

ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait

maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces

calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation.

«Très bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés

au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la

terre!»

Puis, s'adressant au capitaine: «Que peut durer ce calme? demanda-

t-il.

-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir?

répondit le capitaine.

-- Des heures ou des jours?

-- Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de

parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur.

-- Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je

puis attendre des semaines!

-- Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à

la remorque!

-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le

premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord!

-- Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous

donne deux bons conseils?

-- Donnez!

-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais

le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le

pont.

-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine

exaspérait autant que le calme de la mer.

-- Le second? répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la

cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il

vient.»

Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le

capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de

l'équipage étendus sur le pont.

Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à

l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de

l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne

immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les

épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la

parole à Fry-Craig.

Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et,

suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils

avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine,

mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de

s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces

retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?

En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en

sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la

main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils

demander de mieux?

En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée

approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping

se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient

pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces

Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille

dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il

ne vaudrait plus une sapèque!

Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon

appétit. Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils

mangèrent du même plat, à la même assiette, la même quantité de

bouchées de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le

même nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, à la

santé de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumèrent la même

demi-douzaine de cigares, et prouvèrent une fois de plus qu'on

peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si on ne l'est pas de

naissance.

Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines!

La journée s'écoula sans incidents, sans accidents.

Toujours même calme de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel.

Rien qui fit prévoir un changement dans l'état météorologique. Les

eaux de la mer s'étaient immobilisées comme celles d'un lac.

Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant,

titubant, semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eût

jamais moins bu que pendant ces derniers jours.

Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis

verte, sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune.

Une fois à terre, lorsqu'elle serait orangée, sa couleur

habituelle, et qu'un mouvement de colère la rendrait rouge, elle

aurait passé successivement et dans leur ordre naturel par toute

la gamme des couleurs du spectre solaire.

Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans

oser regarder au-delà des bastingages de la Sam-Yep.

«Arrivés?... demanda-t-il.

-- Non, répondit Fry.

-- Arrivons?...

-- Non, répondit Craig.

-- Ai ai ya!» fit Soun.

Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla

s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs,

qui remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien.

Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du

pont avaient été ouverts, afin d'aérer la cale.

Bonne précaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite

fait d'absorber l'humidité que deux ou trois lames, embarquées

pendant le typhon, avaient introduite à l'intérieur de la jonque.

Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés

plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité

les poussa bientôt à visiter cette cale funéraire.

Ils descendirent donc par l'épontille entaillée, qui y donnait

accès.

Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb

même du grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale

restait dans une obscurité profonde.

Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientôt à ces ténèbres,

et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spéciale de

la Sam-Yep.

La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la

plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales.

Elle demeurait donc libre de bout en bout; entièrement réservée au

chargement, quel qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient

au logement de l'équipage.

De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un

cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à

destination de Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni

se déplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en

aucune façon la sécurité de la Jonque.

Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières,

permettait d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en

pleine lumière à l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une

obscurité relative.

Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée,

s'engagèrent à travers cette coursive.

Ils regardaient, non sans quelque curiosité.

Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions,

les uns riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les

nécessités de la vie avaient entraînés au-delà du Pacifique, ceux-

là avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la

Névada ou du Colorado, en petit nombre, hélas! Les autres, arrivés

misérables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays

natal, égaux dans la mort. Une dizaine de bières en bois précieux,

ornées avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres

simplement faites de quatre planches, grossièrement ajustées et

peintes en jaune, telle était la cargaison du navire. Riche ou

pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire

en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-

Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de

confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait

expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au

milieu des champs, à la surface des plaines, l'heure de la

sépulture définitive.

«Bien compris! dit Fry.

-- Bien tenu!» répondit Craig.

Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et

des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!

Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans

la partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la

coursive, nettement dessinée comme une allée de cimetière.

Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont,

lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.

«Quelque rat! dit Craig.

-- Quelque rat!» répondit Fry.

Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de

riz ou de maïs, eût mieux fait leur affaire!

Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur

d'homme, sur tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure

des bières. Si ce n'était un grattement de dents, ce ne pouvait

être qu'un grattement de griffes ou d'ongles?

«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry.

Le bruit ne cessa pas.

Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur

respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à

l'intérieur de l'un des cercueils.

«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois

en léthargie? ... dit Craig.

-- Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?»

répondit Fry.

Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et

constatèrent, à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait

dans l'intérieur.

«Diable! dit Craig.

-- Diable!» dit Fry.

La même idée leur était naturellement venue à tous deux que

quelque prochain danger menaçait leur client.

Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le

couvercle du cercueil se soulevait avec précaution.

Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent

immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde

obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété.

«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment

d'excessive prudence.

Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui

s'entrouvrit, une autre voix murmura: «Est-ce toi, Fâ-Kien?»

Et ces quelques paroles furent rapidement échangées: «C'est pour

cette nuit.

-- Pour cette nuit.

-- Avant que la lune ne se lève?

-- A la deuxième veille.

-- Et nos compagnons?

-- Ils sont prévenus.

-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!

-- J'en ai trop!

-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu!

-- Silence!»

Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes

qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement.

Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues.

Un silence absolu régnait dans la cale de la Sam-Yep.

Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la

coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les

entailles de l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à

l'arrière du rouffle, là où personne ne pouvait les entendre.

«Morts qui parlent.... dit Craig.

-- Ne sont pas morts!» répondit Fry.

Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen!

Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient

glissés à bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du

capitaine Yin, de son équipage, des chargeurs du port de Takou,

qui avaient embarqué la funèbre cargaison? Non! Après avoir été

débarqués du navire américain, qui les ramenait de San Francisco,

les cercueils étaient restés dans un dock pendant deux nuits et

deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-être, de ces

pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les cercueils,

les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la place.

Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils

avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or,

comment avaient- ils pu l'apprendre?

Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de

vouloir éclaircir en ce moment.

Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se

trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est

que le nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux,

c'est que la vie de Kin-Fo était directement et prochainement

menacée!

Cette nuit même, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coûter deux

cent mille dollars à la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures

plus tard, la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu

à payer aux ayants droit de son ruineux client!

Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils

perdirent la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris

immédiatement: il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant

l'heure de la deuxième veille, et fuir avec lui.

Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du

bord? Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les

efforts de tout l'équipage pour être hissée du pont et mise à la

mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas

prêtés. Donc, nécessité d'agir autrement, quels que fussent les

dangers à courir.

Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa

cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure

convenue avec les compagnons de Lao-Shen.

«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig.

Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur

un brûlot, entraîné au large, mèche allumée.

La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot

dormait à l'avant.

Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et

arrivèrent près de Kin-Fo.

Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'éveilla.

«Que me veut-on?» dit-il.

En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le

courage et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas.

«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il.

Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donné la

complicité du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.

«Que faire alors? demanda-t-il.

-- Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig.

Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou et

présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils

nautiques, inventés par le capitaine Boyton. Le colis contenait

encore trois autres appareils avec les différents ustensiles qui

les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage de

premier ordre.

«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!»

Un instant après, Fry ramenait Soun, complètement hébété. Il

fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne

manifestant sa pensée que par des ai ai ya! à fendre l'âme!

A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit

quatre phoques des mers glaciales se disposant à faire un

plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné

qu'une idée peu avantageuse de la souplesse étonnante de ces

mammifères marins, tant il était flasque et mollasse dans son

vêtement insubmersible.

Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait

au milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux.

Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres

du rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du

couronnement de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut

glissé à travers le sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit

aussitôt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur

étaient nécessaires, se précipitèrent à la suite.

Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep

venaient de quitter le bord!

XIX

QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM-

YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE

Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un

vêtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la

capote. Par la nature même de l'étoffe employée, ils sont donc

imperméables. Mais, imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas

été au froid, résultant d'une immersion prolongée. Aussi ces

vêtements sont-ils faits de deux étoffes juxtaposées, entre

lesquelles on peut insuffler une certaine quantité d'air.

Cet air sert donc à deux fins: 1° à maintenir l'appareil

suspenseur à la surface de l'eau; 2° à empêcher par son

interposition tout contact avec le milieu liquide, et

conséquemment à garantir de tout refroidissement. Ainsi vêtu, un

homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.

Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était

parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de

pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique,

assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La

jaquette, fixée à cette ceinture, se raccordait à un solide

collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la

tête, s'appliquait hermétiquement au front, aux joues, au menton,

par un liséré élastique. De la figure, on ne voyait donc plus que

le nez, les yeux et la bouche.

A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui

servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la

réglementer selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On

pouvait donc, à volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi-

corps seulement, ou même prendre la position horizontale. En

somme, complète liberté d'action et de mouvements, sécurité

garantie et absolue.

Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux

inventeur, et dont l'utilité pratique est manifeste dans un

certain nombre d'accidents de mer.

Divers accessoires le complétaient: un sac imperméable, contenant

quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulière; un solide

bâton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une

petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait ou

d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.

Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la

surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait

faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu

s'éloigner de la jonque.

La nuit, encore très obscure, favorisait cette manoeuvre.

Au cas où le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent

montés sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs.

Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitté le

bord dans de telles conditions. Les coquins, enfermés dans la

cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.

«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier

cercueil, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.

Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit

pour fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un

mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une «fraîcheur»

commençait à rider le miroir des eaux, mais si légère encore,

qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'éloigner de la

jonque.

En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien

habitués à leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement,

sans jamais hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la

position à prendre dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait

bientôt recouvré ses esprits, et se trouvait incomparablement plus

à son aise qu'à bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement

cessé. C'est que d'être soumis au tangage et au roulis d'une

embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y

est plongé à mi-corps, cela est très différent, et Soun le

constatait avec quelque satisfaction.

Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il

pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés,

et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut été

sur le point d'être happé!...

Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas trop déplacée

dans la circonstance!

Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise

fortune continuait à jeter dans les situations les plus anormales.

En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils

restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.

Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la Sam-Yep leur restait

à un demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur

leur pagaie, posée à plat et tinrent conseil, tout en ayant bien

soin de ne parler qu'à voix basse.

«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.

-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.

-- Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne

saurait plus surprendre.

-- Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces

misérables ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de

cette jonque!

-- Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.

-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous

avons échappé!

-- Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue,

nous ne serons pas hors de danger!

-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.

-- Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour

ne point être aperçus au lever du jour!»

Et Fry, insufflant une certaine quantité d'air dans son appareil,

remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son

sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il

remplit d'une eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.

Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière

goutte. Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.

«Ça va?... lui dit Craig.

-- Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions

manger un bon morceau!

-- Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et

quelques tasses de thé...

-- Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.

-- Chaud! répondit Craig.

-- Vous ferez du feu?

-- Je ferai du feu.

-- Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.

-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et

à ses complices?

-- Non! non!

-- Alors à demain!»

En vérité ces braves gens causaient là «comme chez eux»!

Seulement, la légère houle leur imprimait un mouvement de haut en

bas, qui avait un côté singulièrement comique.

Ils montaient et descendaient tour à tour, au caprice de

l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par la main

d'un pianiste.

-- La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.

-- Appareillons», répondirent Fry-Craig.

Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa

petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.

«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous

faire découvrir?

-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.

-- Quoi?

-- Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!...

-- Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la

surface de la mer.

-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun.

-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur

l'épaule de son domestique. Lors même que tu te sentirais happer

la jambe, je te défends de crier, sinon...

-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et

nous l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»

Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses

tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait

plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le

mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.

Les tribulations d'un chinois en Chine(#14162) · 第 11 / 14 段