leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire,
dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper.
La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les
petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à
parcourir étant relativement courte.
On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence
indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée,
car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-
Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de
course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la
tête, tant il craignait de rester en arrière!
Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à
peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore
grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près
pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les
pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les
interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là
une éventualité assez grave.
Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
Aussi les bras se déployaient, les pagaies nappaient rapidement la
crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'oeil,
lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri
d'épouvante.
«Un requin! un requin!» Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux
appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier
à ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature
lui a donné la double férocité du squale et du fauve.
«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.
C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition,
armes insuffisantes peut-être!
Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait
rapidement en arrière.
Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des
eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix- huit pieds
de long. Un monstre!
Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se
retournant à demi pour le happer.
Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale
allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une
poussée vigoureuse, il s'écarta vivement.
Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la
défense.
Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte
de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.
Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait déjà réussi;
mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa
net.
Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes et la mer se
teignit de rouge.
Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et,
si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames
étaient parvenus à l'entamer.
La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau
formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de
flanc et le rejeta à dix pieds de là.
«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il
eût reçu le coup lui-même.
-- Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.
Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
violence du coup de queue.
Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable
fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui
enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout brisé de sa pagaie, et il
essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir
immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au
coeur.
Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre,
après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un
dernier flot de sang.
«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix,
en agitant leurs couteaux.
-- Merci! dit simplement Kin-Fo.
-- Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig. Une bouchée de deux cent
mille dollars à ce poisson!
-- Jamais!» ajouta Fry.
Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très
rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures.
Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter
malheur.
Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient
imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une
créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils
auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le
prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort
émerillon, se déroula du bord.
L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son
vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la
nuque.
Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les
jambes en l'air.
Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution
d'interpeller les pêcheurs en bon chinois.
Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite...
Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils
étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des
Chinois comme eux!
Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.
Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête
au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de
queue et l'enleva...
La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre
diable fit un nouveau plongeon.
Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non
sans peine, à le hisser dans la barque.
A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il
venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère:
«Elle était donc fausse?
-- Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
habitudes, je serais jamais entré à votre service!»
Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.
Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.
Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses
compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton,
tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines.
XXI
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME
SATISFACTION
«Maintenant, au Taï-ping!» Tels furent les premiers mots que
prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de
repos, bien due aux héros de ces singulières aventures.
Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen.
La lutte allait s'engager définitivement.
Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
surprendre le Taï-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-
Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait
surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine
poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche
mandataire de Wang.
«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés
du regard.
L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer,
tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de
Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique.
Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où,
grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le
sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus
convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins
entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être
remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une
semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient
vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge.
Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée,
lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.
Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent
pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint
leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils
sortaient de l'auberge.
C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs,
paraissait fort honnête.
Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig-
Fry, et ils interrogèrent cet homme.
«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de
guide, et où prétendez-vous nous guider?»
Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.
«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à
Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.
-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un
parti, je voudrais savoir si la province est sûre.
-- Très sûre, répondit le guide.
-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
demanda Kin-Fo.
-- Lao-Shen, le Taï-ping?
-- Oui.
-- En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de
lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le
territoire impérial. C'est au-delà que sa bande parcourt les
provinces mongoles.
-- Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.
-- Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro,
à quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
-- Une cinquantaine de lis environ.
-- Eh bien, j'accepte vos services.
-- Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?...
-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»
Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.
Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer
la frontière.
Puis: «Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au-delà,
non! C'est risquer sa vie.
-- Estimez le prix de la vôtre! Je vous la paierai.
-- Soit», répondit le guide.
Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: «Vous êtes
libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
-- Où vous irez.... dit Craig.
-- Nous irons», dit Fry.
Le client de la Centenaire n'avait pas encore cessé de valoir pour
eux deux cent mille dollars!
Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent
entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire,
au-delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les
incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus
graves éventualités.
Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda
point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en
était.
Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes,
manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De
chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain
nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces
aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de
Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons
à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la
Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se
hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses
et bien armées.
«Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour
lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.»
Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent
achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes,
et l'on partit sous la direction du guide.
Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put
s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi.
Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant
minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un
campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son
imprudente résolution, on passerait la frontière.
Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de
sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des
routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait
encore là le productif territoire du Céleste Empire.
Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais
constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés
entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette
façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout
du monde.
Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A
travers les couches atmosphériques très échauffées par la
réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de
mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer,
apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à
l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de
quelque navigation nouvelle.
Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la
Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste
Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la
population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont-
ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.
Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements,
vaquaient aux travaux de la campagne.
Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue -- une queue que
Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient çà et là sous le
regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui
s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces
accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux
mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de
chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un
fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire;
mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets,
collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un
braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de
millet et de maïs.
Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des
tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux
ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux
villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires,
élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique.
Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux,
qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont
une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas
cadencé.
Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu
causeur, gardait toujours la tête de la petite troupe, observant
la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait
singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la
route à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait
le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de
méfiance à son égard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le
précieux client, de la Centenaire.
Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquiétude
s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils
pouvaient se trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien
appliqué, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où
le souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de
l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux
mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de
l'inquiéter très sérieusement. Depuis le jour où son correspondant
de San Francisco lui avait envoyé la nouvelle de sa prétendue
ruine, n'était-il pas entré dans une période de malchance vraiment
extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une compensation entre la
seconde partie de son existence et la première, dont il avait eu
la folie de méconnaître les avantages? Cette série de conjonctures
adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui était
dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui
reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par
ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait-
elle à conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne?
Oui! tout ce passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en
inquiétait! Et Wang!
Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse
jurée; mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang-
Haï, ne serait plus là pour lui enseigner la sagesse!
... «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le
chameau venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli
choir au milieu de son rêve.
-- Sommes-nous arrivés? demanda-t-il.
-- Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire
halte pour dîner.
-- Et après?
-- Après, nous nous remettrons en route.
-- Il fera nuit.
-- Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est
pas à vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos
bêtes!
-- Soit!» répondit Kin-Fo.
Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau
coulait auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent
s'y désaltérer.
Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo
et ses compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils
mangèrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser
l'appétit.
La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois,
Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce
qu'était ce Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête
en homme qui n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita
de répondre.
«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.
-- Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont
plusieurs fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon
les rencontrer! Bouddha nous garde des Taï-ping!»
A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre
toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry
se regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la
consultaient, et, finalement, hochaient la tête.
«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici
en attendant le jour?
-- Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la
rase campagne! On risque moins d'être surpris!
-- Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande- Muraille,
répondit Kin-Fo. je veux y être et j'y serai.»
Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
Soun, déjà galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester.
Le repas terminé -- il était à peu près neuf heures -, le guide se
leva et donna le signal du départ.
Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à
lui.
«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre
les mains de Lao-Shen?
-- Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à
quelque prix que ce soit.
-- C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au
campement du Taï-ping!
-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo.
Libre à vous de ne pas me suivre!»
Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux
agents s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur
montre.
«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent-
ils en insistant.
-- Pourquoi cela? répondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux
demain ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route!
-- En route!» répétèrent Fry-Craig.
Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois
déjà, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu
dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mécontentement
s'était révélé sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit
revenir à la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne
pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque,
au moment où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se
pencha à son oreille et murmura ces mots: «Défiez-vous de ces deux
hommes!»
Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide
lui fit signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite
troupe s'aventura dans la nuit à travers la campagne.
Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de
Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son
esprit les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à
son service?
Non, en vérité! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig
lui avaient conseillé ou de remettre sa visite au campement du
Taï-ping, ou d'y renoncer?
N'était-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
brusquement quitté Péking? L'intérêt même des deux agents de la
Centenaire n'était-il pas que leur client rentrât en possession de
cette absurde et compromettante lettre?
Il y avait donc là une insistance assez peu compréhensible.
Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait
repris sa place derrière le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils
allèrent ainsi pendant deux grandes heures.
Il devait être bien près de minuit, lorsque le guide, s'arrêtant,
montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait
vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrière de
cette ligne s'argentaient quelques sommets, déjà éclairés par les
premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
«La Grande-Muraille! dit le guide.
-- Pouvons-nous la franchir ce soir même? demanda Kin-Fo.
-- Oui, si vous le voulez absolument! répondit le guide.
-- Je le veux!»
Les chameaux s'étaient arrêtés.
«Je vais reconnaître la passe, dit alors le guide. Demeurez et
attendez-moi.»
Il s'éloigna.
En ce moment, Craig et Fry s'approchèrent de Kin-Fo.
«Monsieur?... dit Craig.
-- Monsieur?» dit Fry.
Et tous deux ajoutèrent: «Avez-vous été satisfait de nos services,
depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a
attachés à votre personne?
-- Très satisfait!
-- Plairait-il à monsieur de nous signer ce petit papier pour
témoigner qu'il n'a eu qu'à se louer de nos bons et loyaux
services?
-- Ce papier? répondit Kin-Fo, assez surpris, à la vue d'une
feuille, détachée de son carnet, que lui présentait Craig.
-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-être quelque
compliment de notre directeur!
-- Et sans doute une gratification supplémentaire, ajouta Fry.
-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre à monsieur, dit
Craig en se courbant.
-- Et l'encre nécessaire pour que monsieur puisse nous donner
cette preuve de gracieuseté écrite», dit Fry.
Kin-Fo se mit à rire et signa.
«Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette cérémonie en ce
lieu et à cette heure?
-- En ce lieu, répondit Fry, parce que notre intention n'est pas
de vous accompagner plus loin!
-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes,
il sera minuit!
-- Et que vous importe l'heure?
-- Monsieur, reprit Craig, l'intérêt que vous portait notre
Compagnie d'assurances...
-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry.
-- Et vous pourrez vous tuer...
-- Ou vous faire tuer...
-- Tant qu'il vous plaira!»
Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui
parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-
dessus de l'horizon, à l'orient, et lança jusqu'à eux son premier
rayon.
«La lune!... s'écria Fry.
-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'écria Craig. Elle se lève à
minuit... Et votre police n'étant pas renouvelée... Vous n'êtes
plus le client de la Centenaire...
-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.
-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir!» dit Fry.