millions d'enfants à nourrir -- il n'y avait pas une portion
cultivable de terrain qui fût négligée.
Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous,
sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à
profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se
dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux
pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les
berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des
cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de
pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et
rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un
anneau qui leur étranglait à demi le cou.
Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des
pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait
lever du milieu des hautes herbes.
Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant
déserte, le mouvement maritime du Péï-ho ne diminuait pas. Que de
bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques
de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une
courbe très concave de l'avant à l'arrière, manoeuvrées par un
double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme;
jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que
tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue
de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de
commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des
plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas
d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de
voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les
heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à
perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui
remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de
nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes
femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur
nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés
d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque
forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout
entière!
Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte
qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du
fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours
à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à
celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de
juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession
de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin
uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons»
de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho,
«triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel,
tout poussière et tout cendre».
Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Peï-tang
arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve.
En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et
du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo-
française, en 186o. Là s'était faite la glorieuse attaque du
général Collineau, le 24 août de la même année; là, les
canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une
étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de
concession française; là, se voit encore le monument funéraire
sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans
ces combats mémorables.
Le Peï-tang ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers
durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante
déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins
laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin.
Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour
même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre.
Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après,
ils étaient à bord de la Sam-Yep.
XVII
DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
COMPROMISE
Huit jours auparavant, un navire américain était, venu mouiller au
port de Takou. Frété par la sixième compagnie chîno-californienne,
il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est
installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San Francisco.
C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour
du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de
reposer dans la terre natale.
Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur
l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent
cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués
à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord.
Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du
navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin,
celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute
d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils
durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une
traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette
époque de l'année.
La Sam-Yep était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
tonneaux.
Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du
Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du
quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près,
parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une
toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de
lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous,
système très préconisé en Chine, dont l'effet parait assez
contestable.
Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les
mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par
une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine
américain, apporter à San Francisco une cargaison de thé et de
porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien
tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point,
que les Chinois font des marins excellents.
La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant à
l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques
européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus,
calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche,
qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la
faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre,
fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier,
d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se
manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un
éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de
misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était
cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour
les besoins du petit cabotage.
Certes, personne, à voir la Sam-Yep, n'eût deviné que ses
affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme
corbillard.
En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux
pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la
cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses
vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se
balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue
s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de
quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise
déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois.
Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules
luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons
solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates!
Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après
tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la Sam-Yep, -- un
rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres
satisfaits!
Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à
naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela.
Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui
n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans
doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient
pas eu le choix.
Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque,
suffisaient aux manoeuvres très simples de la voilure. La
boussole, dit-on, à été inventée en Chine. Cela est possible, mais
les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est
bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep,
qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du
golfe.
Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace,
était la démonstration vivante de cet insoluble problème du
mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en
gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa
langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents
blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les
injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes,
et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts.
Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était
pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de
verser cent cinquante taëls pour une traversée de soixante heures,
quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants
pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage,
emboîtés dans la cale!
Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le
rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.
Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un
minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent
rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer
qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de
toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque
à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été
le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les
dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs
quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui-
même.
Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine
et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise.
Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni
comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans
le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer!
Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si
la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage!
Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée? Oui, sans
aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne
pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois,
il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse
difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que
faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen.
De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait
débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était
donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux
toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante
mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à
Shang-Haï et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui
n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût
la longanimité du gouvernement à son égard.
Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire
que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans
ses projets d'avenir!
Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?
Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle,
payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-
Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire,
et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son
coeur était stupide! Ai ai ya! ses idées stupides, ses sentiments
stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! Ai ai ya! Quel
vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix
mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur
mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne
pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze!
Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie
et les entrailles! Ai ai ya!
Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la Sam-Yep
longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral,
qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à
l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les
armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan-
Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.
Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement
maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas
à vingt milles au-delà. Quelques jonques de commerce, faisant le
petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les
eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large
l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de
mer.
Craig et Fry observèrent que les bateaux pêcheurs, même ceux dont
la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés
d'un ou deux petits canons.
A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci
répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux
pirates!
-- Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria
Craig, non sans quelque surprise.
-- Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens
ne manquent pas dans les mers de Chine!»
Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses
dents éclatantes.
«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent
haut, quand on les approche de trop près!
-- Sont-elles chargées? demanda Craig.
-- Ordinairement.
-- Et maintenant?...
-- Non.
-- Pourquoi? demanda Fry.
-- Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement
le capitaine Yin.
-- Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu
satisfaits de la réponse.
-- A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une
cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est
bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui,
avec son chargement!...
-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre
jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?
-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit
le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.
-- Mais oui, dit Fry.
-- Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!
-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières
pour ne point désirer leur visite!
-- Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les
pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à
notre jonque!
-- Et pourquoi?
-- Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature
de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»
Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise
déployait à mi-mât de la jonque.
«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil,
par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier...
-- S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin,
et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils
seront venus!»
Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement
l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de
trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux
«braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le
coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et
espérer que la traversée s'accomplirait heureusement.
D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les
chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été
sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine
pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques
gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de
vin, jetée pardessus le bord, avaient complété ce sacrifice
propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque
Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?
On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités
n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit
que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne,
un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le
faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée
par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas
senti qu'il se préparait quelque «coup de chien».
Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait à
doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-
est. Au-delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure
très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans
trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre
heures les atterrages de Fou-Ning.
Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans
quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun.
Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans
trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la
lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même
où la Centenaire n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa
police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il
n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains
de l'honorable William J. Bidulph.
Et alors: «All.... dit Fry.
-- Right!» ajouta Craig.
Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe
de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant
par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest.
Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu
constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à
cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction
de l'air présageait un typhon peu éloigné, dont le mouvement
allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le
capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington
et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction
et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire
moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempête
tournante.
Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il
ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié
un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de
toute éventualité?
Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il
le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme
l'aurait pu faire un capitaine européen Ce typhon n'était qu'un
petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de
rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent
kilomètres à l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est,
circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque
s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
elle se fût immanquablement perdue en peu de temps.
A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum
d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage,
manoeuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il
avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la
barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme
une mauve.
Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au
bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus,
déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs
haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans
cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration
gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal.
Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de
la série d'émotions que lui réservait la malchance, acharnée
contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans
tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il
n'était plus de ces heureux- là!
Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en
raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie
valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à
se préoccuper des intérêts de la Centenaire. Mais ces agents
consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur
devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin,
minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà
ce que pensaient Fry-Craig!
Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition,
ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps
du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre!
Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et
l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu
le mal de mer!
Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un
faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur le
pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle
pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans
une direction constante, au milieu de lames fouettées par le
tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer
la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre.
Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans
avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique,
qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace
de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était
comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté.
Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à
sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone
tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à
s'apaiser autour de ce petit lac central.
Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep eût vainement cherché
quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue.
Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel,
l'entouraient de toutes parts.
XVIII
OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA
«SAM-YEP»
«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril
fut passé.
-- Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la
figure était redevenue joviale.
-- Dans le golfe de Pé-Tché-Li?
-- Peut-être.
-- Ou dans le golfe de Léao-Tong?
-- Cela est possible.
-- Mais où aborderons-nous?
-- Où le vent nous poussera!
-- Et quand?
-- Il m'est impossible de le dire.
-- Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine,
reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à
la mode dans l'Empire du Milieu.
-- Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!»
Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles.
«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo.
-- Ni à pleurer», répliqua le capitaine.