de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part,
il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la
capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
grandes circonstances.
Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois,
l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son
existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit
être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
avait raison!
Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de
sa doctrine!
Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne
consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était
heureuse du moment que son ami était près d'elle.
Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches
magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la
célèbre Pan-Hoei-Pan:
«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
porte le nom et une attention continuelle sur elle-même.
«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un
simple écho.
«L'époux est le ciel de l'épouse.»
Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo
voulait splendide, avançaient.
Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau
d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de
Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de
soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé,
bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes
les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient
dans le boudoir de Lé-ou.
En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les
parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères,
elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si
son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont
ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei-
jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu
à cet égard.
La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari.
Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle
arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on
remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition
d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne.
Cela simplifiait beaucoup les choses.
Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait
illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout
sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va
quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil,
«parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme
une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui
succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen.
Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux
absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on
avait dû tenir compte.
Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée.
Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une
parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de
l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices.
La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à
l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait
être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il
n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
prêtre, bonze, lama ou autre.
A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui
rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses
amis au seuil de son appartement.
Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été
invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères
microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement
monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister à
l'humble cérémonie...» etc.
Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du
magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se
réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis,
c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel
le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
appartenaient aux trois premiers ordres.
D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu
opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires
civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un
Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en
robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant
cortège.
Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait à
l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les
conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux
fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que
leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait
par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur
«noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin,
un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête
n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son
attitude.
Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client.
Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par
impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les
eaux du fleuve?... S'il venait se mêler à ces groupes
d'invités?... La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de
juin -- l'heure extrême -- n'avait pas sonné encore! La main du
Taï-ping n'était pas désarmée!
Si, au dernier moment?...
Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible.
Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent
aucune figure suspecte.
Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
Coua, et prenait place dans un palanquin fermé.
Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
tout fiancé a droit de revêtir -- par honneur pour cette
institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en
grande estime -- Lé-ou s'était conformée aux règlements de la
haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se
dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait
son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt
ouvrir.
Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il
eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu
d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants
s'arrêtassent pour le voir passer.
Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant
en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine
de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du
palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée
aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait
l'étiquette, devaient être ceux de son époux.
Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à
l'hôtel du «Bonheur Céleste».
Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait
l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte.
Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait
dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois
le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour,
en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes
de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui
resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après
l'autre. L'union serait consacrée.
Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de
cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit
légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent
respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine.
Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel,
un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent
dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images
multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage.
Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur
queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste.
Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or.
Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs
d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
reprenait après quelques instants.
Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où
le cortège s'était arrêté.
Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme
entrât dans l'hôtel.
Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation
singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se
rapprochant.
«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment
accélérait les battements de son coeur.
Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots,
auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice
douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris.
C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
geste de colère!
Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve
du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi,
interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de
donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales,
interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
procéder à la célébration des mariages!
Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de
son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui
s'efforçait de cacher sa vive émotion.
Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les
tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé
Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de
condoléance.
C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux
décret d'interdiction!
Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo.
Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les
leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement
désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait
maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être
prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa
jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!...
Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une
lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put
retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle
contenait:
«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
j'aurai cessé de vivre!
«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta
lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai
délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!...
«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
«WANG!»
XVI
DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE
PLUS BELLE
Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave
mille fois qu'elle ne l'avait jamais été!
Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté
se paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève!
Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de
Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait
chargé un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Taï-ping
redoutable entre tous, qui, lui, n'éprouverait aucun scrupule à
accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait même le rendre
responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas
l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de cinquante
mille dollars!
«Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un
premier mouvement de colère.
Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
«Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25
juin comme extrême date?
-- Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du
jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui
plaira, sans être limité par le temps!
-- Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai.
-- Pourquoi?...
-- Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la
police et ne lui échappe pas!»
L'argument était sans réplique.
«Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre
une heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des
cinquante mille dollars garantis à ce Lao-Shen!
-- Juste, dit Craig.
-- Vrai! ajouta Fry.
-- Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï-
ping! Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!»
En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et
venait. Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui,
le mettaient dans un état de surexcitation peu ordinaire.
«Je pars! dit-il! je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à
vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
-- Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la Centenaire
sont plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans
ces circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous
quitterons pas!»
Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il
s'agissait de savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et
en quel endroit précis il résidait. Or, sa notoriété était telle,
que cela ne fut pas difficile.
En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement
insurrectionnel des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la
Chine, au-delà de la Grande Muraille, vers la partie voisine du
golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de Pé-Tché-
Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas encore traité avec
lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres chefs de
rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins opérer
tranquillement sur ces territoires situés au-delà des frontières
chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le
métier d'écumeur de grands chemins!
Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-là serait
sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'était
pas pour inquiéter sa conscience!
Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets
renseignements sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été
signalé dernièrement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le
golfe de Léao-Tong. C'est donc là qu'ils résolurent de se rendre
sans plus tarder.
Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer.
Ses angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux.
Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-
devant d'un inévitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre,
s'éloigner, quitter le Céleste Empire, au besoin, se réfugier dans
quelque partie du monde où ce farouche Lao-Shen ne pourrait
l'atteindre?
Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous
cette incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa
mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la
perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo
et ses fidèles acolytes partiraient le jour même, ils arriveraient
jusqu'au Taï-ping, ils rachèteraient à prix d'or la déplorable
lettre, et ils seraient de retour à Péking avant même que le
décret d'interdiction eût été levé.
«Chère petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter,
maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours!
S'il était fait, quelle situation pour vous!
-- S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir
de vous suivre, et je vous suivrais!
-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous
exposer à un seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...»
Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme,
qui voulait le retenir.
Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la
malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking
et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure.
Ce qui avait été décidé, le voici: Le voyage par terre, à travers
une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses.
S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord
de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce
parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter.
Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se
trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait
temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses
compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?
C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez
les agents maritimes de Tong-Tchéou.
En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise
fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou-
Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho.
Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve,
descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en
question, il n'y avait pas autre chose à faire.
Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs,
et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de
sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux
insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait
toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans
avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les
risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout
prévoir, et, en effet, tout fut prévu.
Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient
sur le Peï-tang, et descendaient le cours du Peï-ho. Les
sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est
précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou
à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par
conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le
mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus
important que celui de la grande route, qui court presque
parallèlement à lui.
Le Peï-tang descendait rapidement entre les balises du chenal,
battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de
son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La
haute tour d'une pagode au-delà de Tong-Tchéou fut bientôt
dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque.
A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait,
ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux
agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des
vergers et des haies vives.
Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane-
Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir.
Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il
fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du
fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de
navires dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes
clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la
retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun
souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un
embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux
maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin.
Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus
sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle,
ce ne serait vraiment pas dire assez.
Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un
accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais
bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui
le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on
aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était
pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment
l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin
dans chaque passager du Peï-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne
dormaient plus, ils ne vivaient plus!
Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun,
pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La
seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au coeur. Il
pâlissait à mesure que le Peï-tang se rapprochait du golfe de Pé-
Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et,
cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune
secousse au steamboat.
Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes
lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de
tangage plus vifs et plus fréquents!
«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig.
-- Jamais!
-- Cela ne va pas? lui demanda Fry.
-- Non!
-- Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig.
-- La tête?...
-- Et à ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry..
-- La bouche?...»
Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux
ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non
sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard
mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu
ridicule, du mal de mer.
Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le
fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous
un léger ressac. Au-delà s'étendaient de vastes champs de sorgho,
de maïs, de blé, de millet.