XIV

OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE

SEULE

Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la

Chine, est divisé en neuf départements.

Un de ces départements à pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire

«la ville du premier ordre obéissant au ciel».

Cette ville, c'est Péking.

Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie

de six mille hectares, d'un périmètre mètre de huit lieues, dont

les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle,

telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait

une si curieuse description vers la fin du XIIIe siècle, telle est

la capitale du Céleste Empire.

En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par

un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un

parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré

presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres

villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville

Rouge ou ville Interdite.

Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux

millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême

misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des

Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille

Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de

Tibétains, qui composent la population flottante.

Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un

bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la

crédence par la cité tartare.

Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à

cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de

deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes,

entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et

aboutissent à quatre énormes bastions d'angle, dont la plate-forme

porte des corps de garde.

L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.

Au centre de la cité tartare, la ville jaune, d'une superficie de

six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme

une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point

culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu»,

que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une

pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une

presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le

Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode

impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de

tuiles bleu lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la

dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des

Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur

de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des

Dragons, le monastère du «Repos Éternel», etc.

Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville

Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée

d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va

sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première

de ces trois cités est principalement habitée par une population

de même race.

Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie

inférieure du bahut, dans la ville annexe.

On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs

en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de

jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté»,

qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là

s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité

sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et

Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la

«Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux

banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se

voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la

«Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le

trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand

conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des

Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le

pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par

an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine-

Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de

Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des

Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches

de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les

ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour;

le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des

affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur»,

où fut installée la jeune impératrice; le palais de la

«Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est

malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur;

le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été

réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le

Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de

la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames

de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière

appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les

palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté

de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu

protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le

magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-

Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille

dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à

quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale,

sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière

Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19

juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq

ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et

de Prusse.

Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération

d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux?

Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait

offrir une telle nomenclature?

Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou-

Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en

1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins

d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de

la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»

Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont

installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital

des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du

Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent

plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la

Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de

Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,

l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des

jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens

littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de

l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées

de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été

alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où

résident des princes du sang, les ministres des Finances, des

Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations

extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,

l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des

rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour

la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles

s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux

arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens

errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des

palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du

fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots,

des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie

indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues

envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues

coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il

n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie».

Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est

Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en

distingue, cependant, en quelques-uns.

Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du

Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les

temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la

Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,

les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les

marchés, les théâtres, etc.

Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une

importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de

Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il

est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la

première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à

la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,

et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande-

Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.

On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre

qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une

seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune

ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour

près d'elle.

Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les

heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus

donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne

voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire.

Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans

réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude,

lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore

arrivée.

Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas

quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,

inquiète. La désagréable Nan n'était pas, pour charmer sa

solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que

jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune.

Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le

moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le

compte lui en semblait bien long!

Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la

doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans

environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et

les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui

compte le plus grand nombre de fidèles -- près de trois cents

millions -- à la surface du globe.

Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour

ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et,

l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune.

Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la

voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacré à la

déesse Koanine. Là elle faisait des voeux pour son ami, et brûlait

des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du

temple.

Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse

Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.

Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait

celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience.

Lé-ou appela donc la «vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller

chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.

Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit

pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.

Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,

regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus

entendre la lointaine voix de l'absent.

«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé

de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son

retour!»

Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau

phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que

son coeur lui put inspirer.

Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.

La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester

chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la

«vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la

chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.

Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner

l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue

jusqu'à la porte de Tien.

Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les

affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement

était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus

populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de

marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de

foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des

orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne

aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu

respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur

note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande

pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut-

être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le

yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant

venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer

l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était

agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et

que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à

glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même

fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués

ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin,

un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les

deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal

bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois,

sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique;

puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le

joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits

fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant

sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes

sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits

par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui

fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.

La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant

plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y

arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui

défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.

Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla

d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse.

Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom

de «moulin à prières».

C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à

leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.

Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et

surtout le prix des dévotions.

Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à

subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit

la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de

rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son coeur. Sans

doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la

prière fût efficace.

«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.

Et la jeune femme de dévider plus vite!

Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que

les voeux de la postulante seraient exaucés.

Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse

Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre

le chemin de la maison.

Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs

durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement

écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les

rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde

des tipaos.

Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait

bruyamment.

C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation

de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant

lequel la porte centrale allait s'ouvrir.

Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs,

suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant

un bâton en bandoulière.

Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol

jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur

comme le phénix est l'emblème de l'impératrice.

Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut

ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de

rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des

princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de

soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial

véhicule.

Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de

l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.

Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de

rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien,

à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent

reprendre leurs affaires.

La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle,

après une absence de deux heures.

Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la

jeune femme!

Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse,

attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo,

suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!

«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!

-- Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez

pas de mon retour!...»

Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna

dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret

confident de ses peines!

«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur

brodé de fleurs de soie!» dit-elle.

Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en

mouvement.

Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la

tendre Lé-ou disait quelques heures auparavant: «Reviens, petit

frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient

plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la

Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour...» L'appareil se

tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais

d'une voix criarde, cette fois: «Ce n'est pas assez d'une

maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le

prince Ien les étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que

trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La désagréable «vieille

mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis

que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle

s'en doutât, ses imprudentes paroles!

Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!

Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la

porte, on n'attendit même pas les derniers jours de la septième

lune!

XV

QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU

LECTEUR

Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï,

avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait

le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais

l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable.

Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait

donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de

juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!

La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par

quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une

première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la

faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.

Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir

quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été

le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.

«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!

-- Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,

ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.

-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait

juré de le faire!

-- Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être

n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas

accomplir cette affreuse promesse!»

Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait

voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat!

A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y

avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne

s'effacerait jamais.

Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de

Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis

ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la

gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était

faite.

Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien

chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30

juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-

Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que

Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.

Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une

main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant

qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,

l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison

d'être.

Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si

leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la

Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous

les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son

mariage, et ils acceptèrent.

«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est

quelquefois un suicide!

-- On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un

sourire aimable.

Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de

l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.

Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle

et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du

mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang,

deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre

de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques

et morales exigées pour remplir dignement ces importantes

fonctions.

Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,

n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours.

Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune

femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.

Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il

avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du

Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près

du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et

chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par

habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui

concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant,

mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en

présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le

rendait quelque peu prudent.

Les tribulations d'un chinois en Chine(#14162) · 第 8 / 14 段