OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
SEULE
Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
Chine, est divisé en neuf départements.
Un de ces départements à pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire
«la ville du premier ordre obéissant au ciel».
Cette ville, c'est Péking.
Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie
de six mille hectares, d'un périmètre mètre de huit lieues, dont
les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle,
telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait
une si curieuse description vers la fin du XIIIe siècle, telle est
la capitale du Céleste Empire.
En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par
un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un
parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré
presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres
villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville
Rouge ou ville Interdite.
Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux
millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême
misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des
Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille
Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de
Tibétains, qui composent la population flottante.
Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un
bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la
crédence par la cité tartare.
Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à
cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de
deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes,
entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et
aboutissent à quatre énormes bastions d'angle, dont la plate-forme
porte des corps de garde.
L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.
Au centre de la cité tartare, la ville jaune, d'une superficie de
six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme
une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point
culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu»,
que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une
pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une
presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le
Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode
impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de
tuiles bleu lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la
dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des
Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur
de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des
Dragons, le monastère du «Repos Éternel», etc.
Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville
Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée
d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va
sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première
de ces trois cités est principalement habitée par une population
de même race.
Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie
inférieure du bahut, dans la ville annexe.
On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs
en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de
jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté»,
qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là
s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité
sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et
Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la
«Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux
banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se
voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la
«Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le
trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand
conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des
Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le
pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par
an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine-
Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de
Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des
Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches
de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les
ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour;
le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des
affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur»,
où fut installée la jeune impératrice; le palais de la
«Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est
malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur;
le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été
réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le
Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de
la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames
de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière
appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les
palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté
de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu
protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le
magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-
Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille
dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à
quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale,
sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière
Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19
juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq
ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
de Prusse.
Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération
d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux?
Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait
offrir une telle nomenclature?
Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou-
Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en
1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins
d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de
la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»
Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont
installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital
des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du
Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent
plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la
Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de
Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,
l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des
jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens
littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de
l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées
de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été
alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où
résident des princes du sang, les ministres des Finances, des
Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations
extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,
l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des
rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour
la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles
s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux
arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens
errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des
palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du
fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots,
des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie
indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues
coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il
n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie».
Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est
Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en
distingue, cependant, en quelques-uns.
Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du
Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les
temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la
Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,
les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les
marchés, les théâtres, etc.
Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une
importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de
Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il
est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la
première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à
la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,
et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande-
Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre
qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une
seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune
ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour
près d'elle.
Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les
heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus
donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne
voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire.
Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans
réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude,
lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore
arrivée.
Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas
quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,
inquiète. La désagréable Nan n'était pas, pour charmer sa
solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que
jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune.
Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le
moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le
compte lui en semblait bien long!
Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la
doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans
environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et
les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui
compte le plus grand nombre de fidèles -- près de trois cents
millions -- à la surface du globe.
Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et,
l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune.
Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la
voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacré à la
déesse Koanine. Là elle faisait des voeux pour son ami, et brûlait
des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du
temple.
Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse
Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.
Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait
celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience.
Lé-ou appela donc la «vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller
chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit
pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.
Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,
regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus
entendre la lointaine voix de l'absent.
«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé
de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son
retour!»
Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que
son coeur lui put inspirer.
Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester
chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la
«vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la
chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner
l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue
jusqu'à la porte de Tien.
Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les
affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement
était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus
populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de
marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de
foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des
orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne
aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu
respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur
note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande
pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut-
être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le
yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant
venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer
l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était
agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et
que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à
glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même
fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués
ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin,
un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les
deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal
bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois,
sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique;
puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le
joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits
fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant
sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes
sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits
par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui
fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant
plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y
arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui
défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.
Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse.
Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom
de «moulin à prières».
C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à
leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et
surtout le prix des dévotions.
Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à
subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit
la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de
rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son coeur. Sans
doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la
prière fût efficace.
«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
Et la jeune femme de dévider plus vite!
Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que
les voeux de la postulante seraient exaucés.
Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse
Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre
le chemin de la maison.
Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs
durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement
écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les
rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde
des tipaos.
Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait
bruyamment.
C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation
de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant
lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs,
suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant
un bâton en bandoulière.
Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol
jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur
comme le phénix est l'emblème de l'impératrice.
Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut
ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de
rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des
princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de
soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial
véhicule.
Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de
l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien,
à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent
reprendre leurs affaires.
La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle,
après une absence de deux heures.
Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la
jeune femme!
Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse,
attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo,
suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!
«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
-- Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez
pas de mon retour!...»
Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna
dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret
confident de ses peines!
«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur
brodé de fleurs de soie!» dit-elle.
Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
mouvement.
Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la
tendre Lé-ou disait quelques heures auparavant: «Reviens, petit
frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient
plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la
Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour...» L'appareil se
tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais
d'une voix criarde, cette fois: «Ce n'est pas assez d'une
maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le
prince Ien les étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que
trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La désagréable «vieille
mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis
que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle
s'en doutât, ses imprudentes paroles!
Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!
Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la
porte, on n'attendit même pas les derniers jours de la septième
lune!
XV
QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
LECTEUR
Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï,
avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait
le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais
l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable.
Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait
donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de
juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la
faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été
le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
-- Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait
juré de le faire!
-- Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être
n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas
accomplir cette affreuse promesse!»
Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait
voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat!
A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
s'effacerait jamais.
Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de
Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis
ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était
faite.
Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien
chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30
juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-
Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que
Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une
main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
d'être.
Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si
leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous
les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son
mariage, et ils acceptèrent.
«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est
quelquefois un suicide!
-- On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un
sourire aimable.
Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de
l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle
et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du
mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang,
deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre
de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques
et morales exigées pour remplir dignement ces importantes
fonctions.
Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,
n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours.
Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il
avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du
Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près
du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et
chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par
habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui
concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant,
mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
rendait quelque peu prudent.