L'horripilé voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet,

n'eut que le temps de prendre la fuite à travers le rassemblement

des curieux qui s'était formé sur ses pas. A pied cette fois, à

pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi

jusqu'au moment où ses compagnons et lui tombèrent d'épuisement

dans un petit bourg, où son incognito devait lui garantir quelques

heures de tranquillité.

Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot.

A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui

restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables!

Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille

clameurs saugrenues.

Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? Puisque son maître

-- ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph -- comptait aller

et allait toujours devant lui!

Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où

Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni

charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là

ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa

bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de

philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et

n'aurait dû s'en prendre, qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait

le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier

le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments,

ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de

reste!

Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur

sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux,

pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que

donne le travail accompli gaiement.

Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des

ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas

précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence

de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah!

la leçon était complète! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin-

Fo, elle ne l'était pas!

Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes

les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais

un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et,

circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait.

C'était une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-être

inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de

l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants.

Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand

diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au

milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue

centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé

en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur

peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages.

Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme,

qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas.

Il est donc placé, en arrière du voyageur, dont il ne gêne

aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.

Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de

l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui

coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse

une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser

la brouette, c'est lui qui est entraîné, -- souvent plus vite

qu'il ne le voudrait.

Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit

place. Le vent était bon, la voile fut hissée.

«Allons, Soun!» dit Kin-Fo.

Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second

compartiment du coffre.

«Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas

de réplique.

-- Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes

fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené.

-- Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise!

-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig.

-- Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de

queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne

point buter, ou sinon!...»

L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en

forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa

la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains.

Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise

aidant, la petite troupe détala d'un léger trot.

Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun,

passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry

consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur

vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne.

La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue

centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de

l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se

maintenir en bonne direction.

Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les

provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait

le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au

contraire, il voulait se reposer.

Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les

berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine,

avant que le fleuve jaune eût repris son ancien lit, formait une

belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à

Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.

Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de

Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste

Empire.

Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de

circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille

habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et

du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de

Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes

allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes,

des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent

soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à

visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des

supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de

l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne

déjeuna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par

le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en

puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge --

et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la

province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil

de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-

Tzé-Chao-Pao.

Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant,

traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de

sel; ils dépassèrent les faubourgs; les concessions anglaise et

américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho,

d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de

légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des

lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon,

l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée

de vingt- quatre lieues qui conduit à Péking, entre les arbres

d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils

arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant

toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début

du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et

n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne!

On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans

sept jours!

Où était Wang?

XIII

DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES DU

CENTENAIRE»

«Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la

brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne

sommes plus qu'à quarante lis de Péking, et mon intention est de

m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang

et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille

âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas

qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de

Chen-Si.»

Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait

valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval

et il espérait bien que M. Kin-Fo...

«Ki..., fit Craig.

-- Nan!» ajouta Fry.

... ne le détournerait plus de ses fonctions habituelles. Et

maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait

qu'une permission à M. Kin-Fo...

«Ki.... fit Craig.

-- Nan!» répéta Fry.

... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins

sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé»!

«Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au

moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!»

Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel

convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste

cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie

dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de

villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites

pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation

des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante.

Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang-

Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement

une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se

loger assez confortablement.

Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans

une chambre contiguë à celle de leur précieux client.

Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui

fut assigné, et on ne le revit plus.

Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres,

déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de

faire.

«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la Gazette

officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous

concerne.

-- Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous

ce qu'est devenu Wang.»

Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux

acolytes marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les

passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allèrent

ainsi par les étroites rues de la ville et gagnèrent les quais.

Là, un numéro de la Gazette officielle fut acheté et lu avidement.

Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize

cents taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la

résidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Haï.

«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!

-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig.

-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.

-- Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo.

-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé

pendant les derniers jours de la convention?

-- Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les

changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable,

il ne pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse.

Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé

que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!

-- Mais, le délai passé?...

-- Je n'aurai plus rien à craindre.

-- Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois

moyens de vous soustraire à tout danger pendant ces six jours.

-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo.

-- C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans

votre chambre, et d'attendre que le délai soit expiré.

-- Et le second?

-- C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry,

afin d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou!

-- Et le troisième?

-- C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et

de ne ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue.

-- Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait

moyen de pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe!

S'il ne m'a pas frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu,

c'est qu'il lui a paru préférable de me laisser le plaisir ou

l'inquiétude de l'attente! Qui sait quel peut avoir été son

mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en liberté.

-- Attendons!... Cependant!... dit Craig.

-- Il me semble que.... ajouta Fry.

-- Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me

conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois,

qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?

-- Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille

dollars qu'il faudra payer à vos ayants droit!

-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus

intéressé que vous dans l'affaire!

-- Très juste!

-- Très vrai!

-- Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez

convenable, mais j'agirai à ma guise!»

Il n'y avait point à répliquer.

Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près

et à redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient

pas, la gravité de la situation s'accentuait chaque jour

davantage.

Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire.

Assise sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal

qui la relie à Péking, il s'y concentre un grand mouvement

d'affaires. Ses faubourgs sont extrêmement animés par le va-et-

vient de la population.

Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de

cette agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel

s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.

En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se

croire plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur

client devait, en apparence, être due à un suicide. La lettre, qui

serait trouvée sur lui, ne laisserait aucun doute à cet égard.

Wang n'avait donc intérêt à le frapper que dans certaines

conditions, qui ne se présentaient pas au milieu des rues

fréquentées ou sur la place publique d'une ville. Conséquemment,

les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup immédiat.

Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de savoir si

le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces

depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à

dévisager les passants.

Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire

dresser l'oreille.

«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et

frappant des mains au milieu de la foule.

Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet

accoutumé?

Le héros malgré lui s'arrêta.

Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart

de leurs corps.

Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient.

Personne ne semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un

mouvement, et, curieux de savoir à quel propos son nom venait

d'être prononcé, il attendit.

Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour

d'un chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce

public des rues. On criait, on battait des mains, on

l'applaudissait d'avance.

Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant

auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustrées

d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: «Les Cinq

Veilles du Centenaire!» cria-t-il.

C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!

Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin-

Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait

jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il

lui plaisait de l'entendre!

Le chanteur commença ainsi: «A la première veille, la lune éclaire

le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a

vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles

montrent leur petite langue verte!

«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen.

Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à

souhait. Les voisins font son éloge.»

Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque

strophe. On le couvrait d'applaudissements.

Il continua: «A la troisième veille, la lune éclaire l'espace.

Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les

jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne!

«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a

quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette

dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la

nuit!

«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante.

Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le

dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime

pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo,

sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!»

Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa

complainte à trois sapèques l'exemplaire!

Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue

monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à

travers les premiers rangs de la foule.

Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et

tombèrent sur le sol...

En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent

avec les siens.

«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la

fois interrogative et exclamative.

Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé,

mort peut-être!

«Wang! cria-t-il.

-- Wang!» répétèrent Craig-Fry.

C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien

élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa

vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au

contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues!

Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le coeur net de son

intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté

de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en

arrière.

Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et

compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne

s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le

trouver là.

Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable,

mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire

eût été sur ses talons.

Ce fut une poursuite insensée.

«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.

-- Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.

Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces

mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le

long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.

Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient

rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.

Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans

compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque

malfaiteur un homme qui détalait si bien.

Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant,

hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!

Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer

ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté

par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les

pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé,

avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la

découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle

sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de

sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance,

les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et,

l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce

monde.

«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-

Fo, autant que le lui permettait la rapidité de sa course.

-- Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig.

-- Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait

la boule de neige en route.

Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne

voulait ni s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour

le plaisir de tourner la tête.

Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui

longe le canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait

le champ libre. La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais,

naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.

Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien

ne pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant,

il parut que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance,

qu'il avait maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et

lui, tendait à diminuer.

Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il

derrière l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de

la route.

«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo.

-- Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry.

-- Ya! ya! ya!» hurlèrent les plus avancés du groupe.

Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et

contournaient le mur de la pagode.

Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le

long d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants,

il fit un nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée.

Mais, là, il fût visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête

à plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point

faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur

de taëls ne parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance.

Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de

temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.

Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où

la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.

Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu

leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li.

La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre

espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur,

repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce

pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, à balustrade de marbre

blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce

fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans

leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons

européens.

Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur

ses statues écornées, était libre alors.

Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les

autres, par un suprême effort, se rapprochèrent.

Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent

seulement.

Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles,

qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le

rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait

ensuite.

Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un

entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à

face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour

lui échapper.

En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se

précipita dans le Peï-ho.

Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait: «Wang! Wang!»

Puis, prenant son élan à son tour: «Je l'aurai vivant! s'écria-t-

il en se jetant dans le fleuve.

-- Craig? dit Fry.

-- Fry? dit Craig.

-- Deux cent mille dollars à l'eau!»

Et tous deux, franchissant la balustrade, se précipitèrent au

secours du ruineux client de la Centenaire.

Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une

grappe de clowns à l'exercice du tremplin.

Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les

autres, alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Péï-ho,

Wang ne put être, retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute,

l'infortuné philosophe était allé en dérive.

Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve,

qu'échapper aux poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison,

s'était-il résolu à mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le

dire.

Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien

séchés, bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son

sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route

de Péking.

Les tribulations d'un chinois en Chine(#14162) · 第 7 / 14 段