William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang
n'en demeurait pas moins caché à tous les yeux.
Or, les choses allèrent si loin, que la position ne fut bientôt
plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortège de Chinois de
tout âge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les
quais, même à travers les territoires concessionnés, même à
travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de
la pire espèce se formait à la porte du yamen.
Chaque matin, il était mis en demeure de paraître au balcon de sa
chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas
prématurément couché dans le cercueil du kiosque de Longue Vie.
Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa santé avec
commentaires ironiques, comme s'il eût appartenu à la dynastie
régnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le très vexé Kin-Fo alla
trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connaître son
intention de partir immédiatement. Il en avait assez de Shang-Haï
et des Shanghaïens.
«C'est peut-être courir plus de risques! lui fit observer très
justement l'agent principal.
-- Peu m'importe! répondit Kin-Fo. Prenez vos précautions en
conséquence.
-- Mais où irez-vous?
-- Devant moi.
-- Où vous arrêterez-vous?
-- Nulle part!
-- Et quand reviendrez-vous?
-- Jamais.
-- Et si j'ai des nouvelles de Wang?
-- Au diable Wang! Ah! la sotte idée que j'ai eue de lui donner
cette absurde lettre!»
Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux désir de
retrouver le philosophe. Que sa vie fût entre les mains d'un
autre, cette idée commençait à l'irriter profondément.
Cela passait à l'état d'obsession. Attendre plus d'un mois encore
dans ces conditions, jamais il ne s'y résignerait! Le mouton
devenait enragé!
«Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
suivront partout où vous irez!
-- Comme il vous plaira, répondit Kin-Fo, mais je vous préviens
qu'ils auront à courir.
-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point
gens à épargner leurs jambes!»
Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses
préparatifs de départ.
Soun, à son grand ennui, -- il n'aimait pas les déplacements --
devait accompagner son maître. Mais il ne hasarda pas une
observation, qui lui eût certainement coûté un bon bout de sa
queue.
Quant à Fry-Craig, en véritables Américains, ils étaient toujours
prêts à partir, fût-ce pour aller au bout du monde.
Ils ne firent qu'une seule question: «Où monsieur..., dit Craig.
-- Va-t-il? ajouta Fry.
-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!»
Le même sourire parut simultanément sur les lèvres de Craig-Fry.
Enchantés tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
davantage! Le temps de prendre congé de l'honorable William J.
Bidulph, et aussi, de revêtir un costume chinois qui attirât moins
l'attention sur leur personne, pendant ce voyage à travers le
Céleste Empire.
Une heure après, Craig et Fry, le sac au côté, revolvers à la
ceinture, revenaient au yamen.
A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient
discrètement le port de la concession américaine, et
s'embarquaient sur le bateau à vapeur qui fait le service de
Shang-Haï à Nan-King.
Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la
route du fleuve Bleu jusqu'à l'ancienne capitale de la Chine
méridionale.
Pendant cette courte traversée, Craig-Fry furent aux petits soins
pour leur précieux Kin-Fo, non sans avoir préalablement dévisagé
tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel
habitant des trois concessions n'eût connu cette bonne et
sympathique figure! -- et ils s'étaient assurés qu'il n'avait pu
les suivre à bord. Puis, cette précaution prise, que d'attentions
de tous les instants pour le client de la Centenaire, tâtant de la
main les pavois sur lesquels il s'appuyait, éprouvant du pied les
passerelles où il se tenait parfois, l'entraînant loin de la
chaufferie, dont les chaudières leur semblaient suspectes,
l'engageant à ne pas s'exposer au vent vif du soir, à ne point se
refroidir à l'air humide de la nuit, veillant à ce que les hublots
de sa cabine fussent hermétiquement fermés, rudoyant Soun, le
négligent valet, qui n'était jamais là lorsque son maître le
demandait, le remplaçant au besoin pour servir le thé et les
gâteaux de la première veille, enfin couchant à la porte de la
cabine de Kin-Fo, tout habillés, la ceinture de sauvetage aux
hanches, prêts à lui porter secours si, par explosion ou
collision, le steamboat venait à sombrer dans les profondes eaux
du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui eût
vaillamment mis à l'épreuve le dévouement sans bornes de Fry-
Craig. Le bateau à vapeur avait rapidement descendu le cours du
Wousung, débouqué dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rangé
l'île de Tsong-Ming, laissé en arrière les feux de Ou-Song et de
Langchan, remonté avec la marée à travers la province du Kiang-
Sou, et, le 22 au matin, débarqué ses passagers, sains et saufs,
sur le quai de l'ancienne cité impériale.
Grâce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas
diminué d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu
fort mauvaise grâce à se plaindre.
Ce n'était pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Haï,
s'était tout d'abord arrêté à Nan-King. Il pensait avoir quelques
chances d'y retrouver le philosophe.
Wang, en effet, avait pu être attiré par ses souvenirs dans cette
malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rébellion des
Tchang-Mao. N'avait-elle pas été occupée et défendue par ce
modeste maître d'école, ce redoutable Rong-Siéou-Tsien, qui devint
l'empereur des Taï-ping et tint si longtemps en échec l'autorité
mantchoue? N'est-ce pas dans cette cité qu'il proclama l'ère
nouvelle de la «Grande Paix»? N'est-ce pas là qu'il s'empoisonna,
en 1864, pour ne pas se rendre vivant à ses ennemis? N'est-ce pas
de l'ancien palais des rois que s'échappa son jeune fils, dont les
Impériaux allaient bientôt faire tomber la tête?
N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendiée que ses
ossements furent arrachés à la tombe et jetés en pâture aux plus
vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent
mille des anciens compagnons de Wang furent massacrés en trois
jours?
Il était donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de
nostalgie depuis le changement apporté à son existence, se fût
réfugié dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De là, en
quelques heures, il pouvait revenir à Shang-Haï, prêt à frapper...
Voilà pourquoi Kin-Fo s'était d'abord dirigé sur Nan-King, et
voulut s'arrêter à cette première étape de son voyage. S'il y
rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette
absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses
pérégrinations à travers le Céleste Empire, jusqu'au jour où, le
délai passé, il n'aurait plus rien à craindre de son ancien maître
et ami.
Kin-Fo, accompagné de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit à un
hôtel, situé dans un de ces quartiers à demi dépeuplés, autour
desquels s'étendent comme un désert les trois quarts de l'ancienne
capitale.
«Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo à ses
compagnons, et j'entends que mon véritable nom ne soit jamais
prononcé, sous quelque prétexte que ce soit.
-- Ki..., fit Craig.
-- Nan, acheva de dire Fry.
-- Ki-Nan», répéta Soun.
On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvénients de la
célébrité à Shang-Haï, n'avait pas envie de les retrouver sur sa
route. D'ailleurs, il n'avait rien dit à Fry-Craig de la présence
possible du philosophe à Nan-King. Ces méticuleux agents auraient
déployé un luxe de précautions que justifiait la valeur pécuniaire
de leur client, mais dont celui-ci eût été fort ennuyé. En effet,
ils eussent voyagé à travers un pays suspect avec un million dans
leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prudents. Après
tout, n'était-ce pas un million que la Centenaire avait confié à
leur garde?
La journée entière se passa à visiter les quartiers, les places,
les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest à la porte de l'Est,
du nord au midi, la cité, si déchue de son ancienne splendeur, fut
rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu,
regardant beaucoup.
Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que
fréquentait le gros de la population, ni dans ces rues dallées,
perdues entre les décombres, et déjà envahies par les plantes
sauvages. Nul étranger ne fut vu, errant sous les portiques de
marbre à demi détruits, les pans de murailles calcinées, qui
marquent l'emplacement du Palais Impérial, théâtre de cette lutte
suprême, où Wang, sans doute, avait résisté jusqu'à la dernière
heure. Personne ne chercha à se dérober aux yeux des visiteurs, ni
autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois
voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques
de la célèbre tour de porcelaine, dont les Taï-ping avaient jonché
le sol.
Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait
toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas,
distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice,
il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne
déserte.
Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit,
s'ouvrait là, à quelque distance du mur d'enceinte.
Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un
«tumulus», haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-
Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui,
cinq siècles auparavant, avaient lutté contre la domination
étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans
ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le
fondateur de la dynastie des Ming?
Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres
gardiens que ces colosses à peine ébauchés dans le marbre, ces
fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperçut, non sans émotion,
quelques signes qu'une main y avait gravés. Il s'approcha et lut
ces trois lettres W. K.-F.
Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas à douter que le philosophe n'eût
récemment passer là!
Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.
Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se traînait, rentraient à
l'hôtel, et, le lendemain matin, ils avaient quitté Nan-King.
XII
DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
L'AVENTURE
Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivières du
Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille
où il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il
ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir
quelques heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y
prendre de rapides repas.
L'argent ne lui tient pas à la main; il le prodigue, il le jette
pour activer sa marche.
Ce n'est point un négociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est
point un mandarin que le ministre a chargé de quelque importante
et pressante mission. Ce n'est point un artiste en quête des
beautés de la nature. Ce n'est point un lettré, un savant, que son
goût entraîne à la recherche des antiques documents, enfermés dans
les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni
un étudiant qui se rend à la pagode des Examens pour y conquérir
ses grades universitaires, ni un prêtre de Bouddha courant la
campagne pour inspecter les petits autels champêtres, érigés entre
les racines du banyan sacré, ni un pèlerin qui va accomplir
quelque voeu à l'une des cinq montagnes saintes du Céleste Empire.
C'est le faux Ki-Nan, accompagné de Fry-Craig, toujours dispos,
suivi de Soun, de plus en plus fatigué. C'est Kin-Fo, dans cette
bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à
la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui
ne demande à cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation
et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il
est menacé.
Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et
Kin-Fo veut être ce but qui ne s'immobilise jamais.
Les voyageurs avaient repris à Nan-King l'un de ces rapides
steamboats américains, vastes hôtels flottants, qui font le
service du fleuve Bleu. Soixante heures après, ils débarquaient à
Ran-Kéou, sans avoir même admiré ce rocher bizarre, le «Petit-
Orphelin», qui s'élève au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et
dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le
sommet.
A Ran-Kéou, située au confluent du fleuve Bleu et de son important
tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'était arrêté qu'une
demi-journée. Là, encore, se retrouvaient en ruines irréparables
les souvenirs des Taï-ping; mais, ni dans cette ville commerçante,
qui n'est, à vrai dire, qu'une annexe de la préfecture de Ran-
Yang-Fou, bâtie sur la rive droite de l'affluent, ni à Ou-Tchang-
Fou, capitale de cette province du Rou-Pé, élevée sur la rive
droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son
passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouvées
à Nan-King sur le tombeau du bonze couronné.
Si Craig et Fry avaient jamais pu espérer que, de ce voyage en
Chine, ils emporteraient quelque aperçu des moeurs ou quelque
connaissance des villes, ils furent bientôt détrompés. Le temps
leur eût même manqué pour prendre des notes, et leurs impressions
auraient été réduites à quelques noms de cités et de bourgs ou à
quelques quantièmes de mois! Mais ils n'étaient ni curieux ni
bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon?
Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'eût été qu'un
monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observèrent cette
double physionomie commune à la plupart des cités chinoises,
mortes au centre, mais vivantes à leurs faubourgs. A peine, à Ran-
Kéou, aperçurent-ils le quartier européen, aux rues larges et
rectangulaires, aux habitations élégantes, et la promenade
ombragée de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils
avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait
invisible.
Le steamboat, grâce à la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues
encore, jusqu'à Lao-Ro-Kéou.
Kin-Fo n'était point homme à abandonner ce genre de locomotion,
qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au
point où le Ran-Kiang cesserait d'être navigable. Au-delà, il
aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demandé que
cette navigation durât pendant tout le cours du voyage. La
surveillance était plus facile à bord, les dangers moins
imminents. Plus tard, sur les routes peu sûres des provinces de la
Chine centrale, ce serait autre chose.
Quant à Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne
marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son maître aux bons
offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'à dormir dans son coin,
après avoir déjeuné, dîné et soupé consciencieusement, et la
cuisine était bonne!
Ce fut même une modification survenue dans l'alimentation du bord,
quelques jours après, qui, à tout autre que cet ignorant, eût
indiqué qu'un changement de latitude venait de s'opérer dans la
situation géographique des voyageurs.
En effet, pendant les repas, le blé se substitua subitement au riz
sous la forme de pains sans levain, assez agréables au goût, quand
on les mangeait au sortir du four.
Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il
manoeuvrait si habilement ses petits bâtonnets, lorsqu'il faisait
tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en
absorbait de telles quantités! Du riz et du thé, que faut-il de
plus à un véritable Fils du Ciel!
Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc
d'entrer dans la région du blé. Là, le relief du pays s'accusa
davantage. A l'horizon se dessinèrent quelques montagnes,
couronnées de fortifications, élevées sous l'ancienne dynastie des
Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du
fleuve, firent place à des rives basses, élargissant son lit aux
dépens de sa profondeur. La préfecture de Guan-Lo-Fou apparut.
Kin-Fo ne débarqua même pas, pendant les quelques heures que
nécessita la mise à bord du combustible devant les bâtiments de la
douane. Que serait-il allé faire en cette ville, qu'il lui était
indifférent de voir? Il n'avait qu'un désir, puisqu'il ne trouvait
plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondément encore dans
cette Chine centrale, où, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne
l'attraperait pas non plus.
Après Guan-Lo-Fou, ce furent deux cités bâties en face l'une de
l'autre, la ville commerçante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche,
et la préfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la
première, faubourg plein du mouvement de la population et de
l'agitation des affaires; la seconde, résidence des autorités et
plus morte que vivante.
Et après Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un
angle brusque, resta encore navigable jusqu'à Lao-Ro-Kéou. Mais,
faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernière étape,
les conditions du voyage durent être modifiées. Il fallait
abandonner les cours d'eau, «ces chemins qui marchent», et marcher
soi-même, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement
d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des déplorables
véhicules en usage dans le Céleste Empire. Infortuné Soun! La
série des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc
recommencer pour lui!
Et, en effet, qui eût suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste
pérégrination, de province en province, de ville en ville, aurait
eu fort à faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle
voiture! une caisse durement fixée sur l'essieu de deux roues à
gros clous de fer, traînée par deux mules rétives, bâchée d'une
simple toile que transperçaient également les jets, la pluie et
les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait étendu dans
une chaise à mulets, sorte de guérite suspendue entre deux longs
bambous, et soumise à des mouvements de roulis et de tangage si
violents, qu'une barque en eût craqué dans toute sa membrure.
Craig et Fry chevauchaient alors aux portières, comme des aides de
camp, sur deux ânes, plus roulants et plus tanguants encore que la
chaise. Quant à Soun, en ces occasions où la marche était
nécessairement un peu rapide, il allait à pied, grognant,
maugréant, se réconfortant plus qu'il ne convenait de fréquentes
lampées d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi éprouvait alors des
mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait
pas aux inégalités du sol! En un mot, la petite troupe n'eût pas
été plus secouée sur une mer houleuse.
Ce fut à cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que
Kin-Fo et ses compagnons firent leur entrée à Si-Gnan-Fou,
l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de
la dynastie des Tang faisaient autrefois leur résidence.
Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
traverser les interminables plaines, arides et nues, que de
fatigues à supporter et même de dangers!
Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
méridionale, projetait des rayons déjà insoutenables, et soulevait
la fine poussière de routes qui n'ont jamais connu le confort de
l'empierrage. De ces tourbillons jaunâtres, salissant l'air comme
une fumée malsaine, on ne sortait que gris de la tête aux pieds.
C'était la contrée du «loess», formation géologique singulière,
spéciale au nord de la Chine, «qui n'est plus de la terre et qui
n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas
encore eu le temps de se solidifier».
Quant aux dangers, ils n'étaient que trop réels, dans un pays où
les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de
couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux
coquins le champ libre, si, en pleine cité, les habitants ne se
hasardent guère dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du
degré de sécurité que présentent les routes! Plusieurs fois, des
groupes suspects s'arrêtèrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils
s'engageaient dans ces étroites tranchées, creusées profondément
entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver
à la ceinture, avait imposé jusqu'alors aux coureurs de grands
chemins. Cependant, les agents de la Centenaire éprouvèrent, en
mainte occasion, les plus sérieuses craintes, sinon pour eux, du
moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombât
sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
résultat était le même. C'était la caisse de la Compagnie qui
recevait le coup.
Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien armé,
ne demandait qu'à se défendre. Sa vie, il y tenait plus que
jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, «il se serait fait tuer
pour la conserver».
A Si-Gnan-Fou, il n'était pas probable que l'on retrouvât aucune
trace du philosophe. Jamais un ancien Taï-ping n'aurait eu la
pensée d'y chercher refuge. C'est une cité dont les rebelles n'ont
pu franchir les fortes murailles, au temps de la rébellion, et qui
est occupée par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir
un goût particulier pour les curiosités archéologiques, très
nombreuses dans cette ville, et d'être versé dans les mystères de
l'épigraphie, dont le musée, appelé «la forêt des tablettes»,
renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu
là?
Aussi, le lendemain de son arrivée, Kin-Fo, abandonnant cette
ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie
centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du
nord.
A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la
vallée de l'Ouei-Ro, aux eaux chargées des teintes jaunes de ce
loess à travers lequel il s'est frayé son lit, la petite troupe
arriva à Roua-Tchéou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection
musulmane en 1860. De là, tantôt en barque, tantôt en charrette,
Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues,
cette forteresse de Tong-Kouan, située au confluent de l'Ouei-Ro
et du Rouang-Ro.
Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement
du nord pour aller, à travers les provinces de l'Est, se jeter
dans la mer qui porte son nom, sans être plus jaune que la mer
Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer
Noire n'est noire, Oui! fleuve célèbre, d'origine céleste sans
doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel,
mais aussi «Chagrin de la Chine», qualification due à ses
terribles débordements, qui ont causé en partie l'impraticabilité
actuelle du canal Impérial.
A Tong-Kouan, les voyageurs eussent été en sûreté, même la nuit.
Ce n'est plus une cité de commerce, c'est une ville militaire,
habitée en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares
Mantchoux, qui forment la première catégorie de l'armée chinoise!
Peut-être Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques
jours. Peut-être allait-il chercher dans un hôtel convenable une
bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'eût point
déplu à Fry-Craig et encore moins à Soun!
Mais ce maladroit, auquel il en coûta cette fois un bon pouce de
sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom
d'emprunt, le véritable nom de son maître.
Il oublia que ce n'était plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait
l'honneur de servir. Quelle colère! Elle amena ce dernier à
quitter immédiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le
célèbre Kin-Fo était arrivé à Tong-Kouan! On voulait voir cet
homme unique, «dont le seul et unique désir était de devenir
centenaire»!