eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait
la maison plus fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé
dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'était
pas son rôle -, et il ignorait même à quoi Wang passait son temps.
Peut-être à préparer quelque embûche! Un ancien Taï-ping devait
avoir dans son sac bien des manières d'expédier un homme. De là,
curiosité, et, par suite, nouvel élément d'intérêt.
Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les
jours à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se
faisait à leur situation future d'assassin et d'assassiné. Ils
causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus
sérieux que d'habitude, détournant ses yeux, que cachait
imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait guère à
dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si bonne humeur,
était devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il était.
Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe doué d'un bon
estomac, les mets délicats ne le tentaient plus, et le vin de
Chao-Chigne le laissait rêveur.
En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le
premier à tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser
desservir, sans y avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin-
Fo mangeait plus qu'à l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait
quelques sensations, qu'il dînait de fort bon appétit et digérait
remarquablement. Décidément, le poison ne devait pas être l'arme
choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa
victime ne devait rien négliger.
Du reste, toute facilité était donnée à Wang pour accomplir son
oeuvre. La porte de la chambre à coucher de Kin-Fo demeurait
toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le
frapper dormant ou éveillé.
Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide et
l'atteignît au coeur.
Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les
premières nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup
fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque
matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le
frapper dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement
recueilli. Il résolut de le mettre plus à son aise encore. Le
voilà donc courant la campagne, recherchant les endroits isolés,
s'attardant jusqu'à la quatrième veille dans les plus mauvais
quartiers de Shang-Haï, véritables coupe-gorge, où les meurtres
s'exécutent quotidiennement avec une parfaite sécurité. Il errait
au milieu de ces rues étroites et sombres se heurtant aux ivrognes
de toutes nationalités: seul pendant ces dernières heures de la
nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de «Mantoou!
mantoou!» en faisant retentir sa clochette pour prévenir les
fumeurs attardés. Il ne rentrait à l'habitation qu'aux premiers
rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
vivant, sans même avoir aperçu les deux inséparables Craig et Fry,
qui le suivaient obstinément, prêts à lui porter secours.
Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par
s'accoutumer à cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait
pas de le reprendre bientôt.
Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt
qu'il était un condamné à mort!
Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion.
Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le
vit qui essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard
et la trempait ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence
suspecte.
Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le
poignard, il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer
qu'il l'avait bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas
rassurante. Il semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté
aux yeux.
«Ce sera pour aujourd'hui», se dit Kin-Fo.
Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu.
Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée... Le
philosophe ne parut pas.
Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi
vivant qu'un homme bien constitué peut l'être.
Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant.
Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait
deux mois pour s'exécuter.
«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donné deux
fois trop de temps!»
Et il pensait que l'ancien Taï-ping s'était quelque peu amolli
dans les délices de Shang-Haï.
A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus
agité. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne
peut tenir en place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait
des visites réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le
précieux cercueil, venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun,
et non sans intérêt, que Wang avait recommandé de brosser,
frotter, épousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir
en état.
«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le
fidèle domestique. C'est à vous donner envie d'en essayer!»
Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié.
Les 13, 14 et 15 mai se passèrent. Rien de nouveau.
Wang comptait-il donc épuiser le délai convenu, et ne payer sa
dette qu'à la façon d'un commerçant, à l'échéance, sans anticiper?
Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus
d'émotion!
Cependant, un fait très significatif vint à la connaissance de
Kin-Fo dans la matinée du 15 niai, au moment du «mao-che», c'est-
à-dire vers six heures du matin.
La nuit avait été mauvaise. Kin-Fo, à son réveil, était encore
sous l'impression d'un déplorable songe. Le prince Ien, le
souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner à ne
comparaître devant lui que lorsque la douze-centième lune se
lèverait sur l'horizon du Céleste Empire. Un siècle à vivre
encore, tout un siècle!
Kin-Fo était donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que
tout conspirât contre lui.
Aussi, de quelle façon il reçut Soun, lorsque celui-ci vint, comme
à l'ordinaire, l'aider à sa toilette du matin.
«Va au diable! s'écria-t-il. Que dix mille coups de pied te
servent de gages, animal!
-- Mais, mon maître...
-- Va-t'en, te dis-je!
-- Eh bien, non! répondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
appris...
-- Quoi?
-- Que M. Wang...
-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? répliqua vivement Kin-Fo, en
saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
-- Mon maître! répondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il
nous a donné ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le
pavillon de Longue Vie, et...
-- Il a fait cela! s'écria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va,
Soun, va, mon ami! Tiens! voilà dix taëls pour toi, et surtout
qu'on exécute en tous points les ordres de Wang!»
Là-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et répétant:
«Décidément mon maître est devenu fou, mais, du moins, il a la
folie généreuse!»
Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Taï-ping voulait
le frapper dans ce pavillon de Longue Vie où lui-même avait résolu
de mourir. C'était comme un rendez-vous qu'il lui donnait là. Il
n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe était imminente.
Combien la journée parut longue à Kin-Fo! L'eau des horloges ne
semblait plus couler avec sa vitesse normale!
Les aiguilles flânaient sur leur cadran de jade!
Enfin, la première veille laissa le soleil disparaître sous
l'horizon, et la nuit se fit peu à peu autour du yamen.
Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il espérait ne plus
sortir vivant. Il s'étendit sur un divan moelleux, qui semblait
fait pour les longs repos, et il attendit.
Alors, les souvenirs de son inutile existence repassèrent dans son
esprit, ses ennuis, ses dégoûts, tout ce que la richesse n'avait
pu vaincre, tout ce que la pauvreté aurait accru encore!
Un seul éclair illuminait cette vie, qui avait été sans attrait
dans sa période opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie
pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment
où ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre
Lé-ou misérable avec lui, jamais!
La quatrième veille, celle qui précède le lever de l'aube, et
pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme
suspendue, cette quatrième veille s'écoula pour Kin-Fo dans les
plus vives émotions. Il écoutait anxieusement. Ses regards
fouillaient l'ombre. Il tâchait de surprendre les moindres bruits.
Plus d'une fois, il crut entendre gémir la porte, poussée par une
main prudente.
Sans doute Wang espérait le trouver endormi et le frapperait dans
son sommeil!
Et, alors, une sorte de réaction se faisait en lui. Il craignait
et désirait à la fois cette terrible apparition du Taï-ping.
L'aube blanchit les hauteurs du zénith avec la cinquième veille.
Le jour se fit lentement.
Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
Kin-Fo se redressa, ayant plus vécu dans cette dernière seconde
que pendant sa vie tout entière!...
Soun était devant lui, une lettre à la main.
«Très pressée!» dit simplement Soun.
Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui
portait le timbre de San Francisco, il en déchira l'enveloppe, il
la lut rapidement, et, s'élançant hors du pavillon de Longue Vie.
«Wang! Wang!» cria-t-il.
En un instant, il arrivait à la chambre du philosophe et en
ouvrait brusquement la porte.
Wang n'était plus là. Wang n'avait pas couché dans l'habitation,
et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouillé tout le
yamen, il fut évident que Wang avait disparu sans laisser de
traces.
X
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU NOUVEAU
CLIENT DE LA «CENTENAIRE»
«Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup à
l'américaine!» dit Kin-Fo à l'agent principal de la compagnie
d'assurances.
L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
«Bien joué, en effet, car tout le monde y a été pris, dit-il.
-- Même mon correspondant! répondit Kin-Fo. Fausse cessation de
paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours
après, on payait à guichets ouverts.
L'affaire était faite. Les actions, dépréciées de quatre-vingts
pour cent, avaient été rachetées au plus bas par la Centrale
Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait
la faillite: -- «Cent soixante-quinze pour cent!» répondit-il d'un
air aimable. Voilà ce que m'a écrit mon correspondant dans cette
lettre arrivée ce matin même, au moment où, me croyant absolument
ruiné...
-- Vous alliez attenter à votre vie? s'écria William J. Bidulph.
-- Non, répondit Kin-Fo, au moment où j'allais être probablement
assassiné.
-- Assassiné!
-- Avec mon autorisation écrite, assassinat convenu, juré, qui
vous eût coûté...
-- Deux cent mille dollars, répondit William J. Bidulph, puisque
tous les cas de mort étaient assurés. Ah! nous vous aurions bien
regretté, cher monsieur...
-- Pour le montant de la somme?...
-- Et les intérêts!»
William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua
cordialement, à l'américaine.
«Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il.
-- Vous allez comprendre», répondit Kin-Fo.
Et il fit connaître la nature des engagements pris envers lui par
un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita même les
termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le
déchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunité.
Mais, chose très grave, la promesse faite serait accomplie, la
parole donnée serait tenue, nul doute à cet égard.
«Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
-- Un ami, répondit Kin-Fo.
-- Et alors, par amitié?...
-- Par amitié et, qui sait? peut-être aussi par calcul! Je lui ai
fait assurer cinquante mille dollars sur ma tête.
-- Cinquante mille dollars! s'écria William J. Bidulph. C'est donc
le sieur Wang?
-- Lui-même.
-- Un philosophe! jamais il ne consentira...»
Kin-Fo allait répondre: «Ce philosophe est un ancien Taï-ping.
Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il
n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a
frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su
mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que
l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir,
qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite
fortune, il n'hésitera pas...» Mais Kin-Fo ne dit rien de tout
cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait
peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme
un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était
perdre le philosophe.
«Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a
une chose très simple à faire!
-- Laquelle?
-- Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui
reprendre cette lettre compromettante qui...
-- C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a
disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé.
-- Hump!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait
l'état perplexe.
Il regardait attentivement son client.
«Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de
mourir? lui demanda-t-il.
-- Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout
bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé
Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré.
-- Et il expire?...
-- Le 25 juin de la présente année. Pendant ce laps de temps, la
Centenaire court des risques considérables. C'est donc à elle de
prendre ses mesures en conséquence.
-- Et à retrouver le philosophe», répondit l'honorable William J.
Bidulph.
L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrière
le dos; puis: «Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami à
tout faire, fût-il caché dans les entrailles du globe! Mais,
jusque-là, monsieur, nous vous défendrons contre toute tentative
d'assassinat, comme nous vous défendions déjà contre toute
tentative de suicide!
-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.
-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour où vous avez signé votre
police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observé
vos démarches, épié vos actions!
-- Je n'ai point remarqué...
-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de
vous les présenter, maintenant qu'ils n'auront plus à cacher leurs
agissements, si ce n'est vis-à-vis du sieur Wang.
-- Volontiers, répondit Kin-Fo.
-- Craig-Fry doivent être là, puisque vous êtes ici!»
Et William J. Bidulph de crier: «Craig-Fry?»
Craig et Fry étaient, en effet, derrière la porte du cabinet
particulier. Ils avaient «filé» le client de la Centenaire jusqu'à
son entrée dans les bureaux, et ils l'attendaient à la sortie.
«Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la durée de
sa police d'assurance, vous n'aurez plus à défendre notre précieux
client contre lui-même, mais contre un de ses propres amis, le
philosophe Wang, qui s'est engagé à l'assassiner!»
Et les deux inséparables furent mis au courant de la situation.
Ils la comprirent, ils l'acceptèrent. Le riche Kin-Fo leur
appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidèles.
Maintenant, quel parti prendre?
Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal;
ou se garder très soigneusement dans la maison de Shang-Haï, de
telle façon que Wang n'y pût rentrer sans être signalé à Fry-
Craig, ou faire toute diligence pour savoir où se trouvait ledit
Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait être tenue pour nulle
et de nul effet.
«Le premier parti ne vaut rien, répondit Kin-Fo. Wang saurait bien
arriver jusqu'à moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
sienne. Il faut donc le retrouver à tout prix.
-- Vous avez raison, monsieur, répondit William J. Bidulph. Le
plus sûr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!
-- Mort ou.... dit Craig.
-- Vif! répondit Fry.
-- Non! vivant! s'écria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un
instant en danger par ma faute!
-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous répondez de notre
client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin
prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.»
Là-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent
congé l'un de l'autre. Dix minutes après, Kin-Fo, escorté de ses
deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, était
rentré dans le yamen.
Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installés dans la
maison, il ne laissa pas d'en éprouver quelque regret.
Plus de demandes, plus de réponses, partant plus de taëls!
En outre, son maître, en se reprenant à vivre, s'était repris à
malmener le maladroit et paresseux valet. Infortuné Soun!
Qu'aurait-il dit s'il eût su ce que lui réservait l'avenir!
Le premier soin de Kin-Fo fut de «phonographier» à Péking, avenue
de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche
qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait
à jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait
sa petite soeur cadette. La septième lune ne se passerait pas sans
qu'il fût accouru près d'elle pour ne la plus quitter. Mais, après
avoir refusé de la rendre misérable, il ne voulait pas risquer de
la rendre veuve.
Lé-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernière phrase;
elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fiancé lui revenait,
c'est qu'avant deux mois, il serait près d'elle.
Et, ce jour-là, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la
jeune veuve dans tout le Céleste Empire.
En effet, une complète réaction s'était faite dans les idées de
Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grâce à la fructueuse
opération de la Centrale Banque Californienne. Il tenait à vivre
et à bien vivre. Vingt jours d'émotions l'avaient métamorphosé. Ni
le mandarin Pao-Shen, ni le négociant Yin-Pang, ni Tim le viveur,
ni Houal le lettré n'auraient reconnu en lui l'indifférent
amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-
fleurs de la rivière des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses
propres yeux, s'il eût été là. Mais il avait disparu sans laisser
aucune trace. Il ne revenait pas à la maison de Shang-Haï.
De là, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les
instants pour ses deux gardes du corps.
Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe,
et, conséquemment, nulle possibilité de se mettre à sa recherche.
Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouillé les territoires
concessionnés, les bazars, les quartiers suspects, les environs de
Shang-Haï.
Vainement les plus habiles tipaos de la police s'étaient-ils mis
en campagne. Le philosophe était introuvable.
Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient
les précautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur
client, mangeant à sa table, couchant dans sa chambre. Ils
voulurent même l'engager à porter une cotte d'acier, pour se
mettre à l'abri d'un coup de poignard, et à ne manger que des
oeufs à la coque, qui ne pouvaient être empoisonnés!
Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas
l'enfermer pendant deux mois dans la caisse à secret de la
Centenaire, sous prétexte qu'il valait deux cent mille dollars!
Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa à son client
de lui restituer la prime versée et de déchirer la police
d'assurance.
«Désolé, répondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et
vous en subirez les conséquences.
-- Soit, répliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce
qu'il ne pouvait empêcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez
jamais mieux gardé que par nous!
-- Ni à meilleur compte!» répondit Kin-Fo.
XI
DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE
L'EMPIRE DU MILIEU
Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commençait à enrager
d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir au moins courir après le
philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait
disparu sans laisser aucune trace!
Cette complication ne laissait pas d'inquiéter l'agent principal
de la Centenaire. Après s'être dit d'abord que tout cela n'était
pas sérieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, même en
l'excentrique Amérique, on ne se passerait pas de pareilles
fantaisies, il en arriva à penser que rien n'était impossible dans
cet étrange pays qu'on appelle le Céleste Empire. Il fut bientôt
de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas à
retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donnée.
Sa disparition indiquait même de sa part le projet de n'opérer
qu'au moment où son élève s'y attendrait le moins, comme par un
coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et
sûre. Alors, après avoir déposé la lettre sur le corps de sa
victime, il viendrait tranquillement se présenter aux bureaux de
la Centenaire, pour y réclamer sa part du capital assuré.
Il fallait donc prévenir Wang; mais, le prévenir directement, cela
ne se pouvait.
L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit à employer les
moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des
avis furent envoyés aux gazettes chinoises, des télégrammes aux
journaux étrangers des deux mondes.
Le Tching-Pao, l'officiel de Péking, les feuilles rédigées en
chinois à Shang-Haï et à Hong-Kong, les journaux les plus répandus
en Europe et dans les deux Amériques, reproduisirent à satiété la
note suivante: «Le sieur Wang, de Shang-Haï, est prié de
considérer comme non avenue la convention passée entre le sieur
Kin-Fo et lui, à la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo
n'ayant plus qu'un seul et unique désir, celui de mourir
centenaire.» Cet étrange avis fut bientôt suivi de cet autre,
beaucoup plus pratique à coup sûr: «Deux mille dollars ou treize
cents taëls à qui fera connaître à William J. Bidulph, agent
principal de la Centenaire à Shang-Haï, la résidence actuelle du
sieur Wang, de ladite ville.» Que le philosophe eût été courir le
monde pendant le délai de cinquante-cinq jours, qui lui était
donné pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le
penser.
Il devait plutôt être caché dans les environs de Shang-Haï, de
manière à profiter de toutes les occasions; mais l'honorable
William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de
précautions.
Plusieurs jours se passèrent. La situation ne se modifiait pas.
Or, il advint que ces avis, reproduits à profusion sous la forme
familière aux Américains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO!
KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention
publique et provoquèrent l'hilarité générale.
On en rit jusqu'au fond des provinces les plus reculées du Céleste
Empire.
«Où est Wang?
-- Qui a vu Wang?
-- Où demeure Wang?
-- Que fait Wang?
-- Wang! Wang! Wang!» criaient les petits Chinois dans les rues.
Ces questions furent bientôt dans toutes les bouches.
Et Kin-Fo, ce digne Célestial, «dont le vif désir était de devenir
centenaire», qui prétendait lutter de longévité avec ce célèbre
éléphant, dont le vingtième lustre s'accomplissait alors au Palais
des Écuries de Péking, ne pouvait tarder à être tout à fait à la
mode.
«Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en âge?
-- Comment se porte-t-il?
-- Digère-t-il convenablement?
--Le verra-t-on revêtir la robe jaune des vieillards?»
Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins
civils ou militaires, les négociants à la Bourse, les marchands
dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des
places, les bateliers sur leurs villes flottantes!
Ils sont très gais, très caustiques, les Chinois, et l'on
conviendra qu'il y avait matière à quelque gaieté. De là des
plaisanteries de tout genre, et même des caricatures qui
débordaient le mur de la vie privée.
Kin-Fo, à son grand déplaisir, dut supporter les inconvénients de
cette célébrité singulière. On alla jusqu'à le chansonner sur
l'air de «Mantchiang-houng», le vent qui souffle dans les saules.
Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scène: Les
Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre alléchant, et quel débit il
s'en fit à trois sapèques l'exemplaire!