D'abord, à défaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des

amis qu'il avait encore devaient figurer en tête du cortège, tous

vêtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Céleste

Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau élevé depuis longtemps

dans la campagne de Shang-Haï, se déploierait une double rangée de

valets d'enterrement, portant différents attributs, parasols

bleus, hallebardes, mains de justice, écrans de soie, écriteaux

avec le détail de la cérémonie, lesdits valets habillés d'une

tunique noire à ceinture blanche, et coiffés d'un feutre noir à

aigrette rouge. Derrière le premier groupe d'amis, marcherait un

guide, écarlate des pieds à la tête, battant le gong, et précédant

le portrait du défunt, couché dans une sorte de châsse richement

décorée. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui

doivent s'évanouir à intervalles réguliers sur des coussins

préparés pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes

gens, abrités sous un dais bleu et or, sèmerait le chemin de

petits morceaux de papier blanc, percés d'un trou comme des

sapèques, et destinés à distraire les mauvais esprits qui seraient

tentés de se joindre au convoi.

Alors apparaîtrait le catafalque, énorme palanquin tendu d'une

soie violette, brodée de dragons d'or, que cinquante valets

porteraient sur leurs épaules, au milieu d'un double rang de

bonzes. Les prêtres chasublés de robes grises, rouges et jaunes,

récitant les dernières prières, alterneraient avec le tonnerre des

gongs, le glapissement des flûtes et l'éclatante fanfare des

trompes longues de six pieds.

A l'arrière, enfin, les voitures de deuil, drapées de blanc,

fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber

les dernières ressources de l'opulent défunt.

En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.

Bien des enterrements de cette «classe» circulent dans les rues de

Canton, de Shang-Haï ou de Péking, et les Célestials n'y voient

qu'un hommage naturel rendu à la personne de celui qui n'est plus.

Le 20 octobre, une caisse, expédiée de Liao-Tchéou, arriva à

l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Haï. Elle

contenait, soigneusement emballé, le cercueil commandé pour la

circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen

n'eut lieu d'être surpris.

On le répète, pas un Chinois qui ne tienne à posséder de son

vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'éternité.

Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchéou, fut

placé dans la «chambre des ancêtres». Là, brossé, ciré, astiqué,

il eût attendu longtemps, sans doute, le jour où l'élève du

philosophe Wang l'aurait utilisé pour son propre compte... Il n'en

devait pas être ainsi. Les jours de Kin-Fo étaient comptés, et

l'heure était proche, qui devait le reléguer dans la catégorie des

aïeux de la famille.

En effet, c'était le soir même que Kin-Fo avait définitivement

résolu de quitter la vie.

Une lettre de la désolée Lé-ou arriva dans la journée.

La jeune veuve mettait à la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle

possédait. La fortune n'était rien pour elle! Elle saurait s'en

passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus!

Ne sauraient-ils être heureux dans une situation plus modeste?

Cette lettre, empreinte de la plus sincère affection, ne put

modifier les résolutions de Kin-Fo.

«Ma mort seule peut l'enrichir», pensa-t-il.

Restait à décider où et comment s'accomplirait cet acte suprême.

Kin-Fo éprouvait une sorte de plaisir à régler ces détails. Il

espérait bien qu'au dernier moment, une émotion, si passagère

qu'elle dût être, lui ferait battre le coeur!

Dans l'enceinte du yamen s'élevaient quatre jolis kiosques,

décorés avec toute la fantaisie qui distingue le talent des

ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le

pavillon du «Bonheur», où Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de

la «Fortune», qu'il ne regardait qu'avec le plus profond dédain;

le pavillon du «Plaisir», dont les portes étaient depuis longtemps

fermées pour lui; le pavillon de «Longue Vie», qu'il avait résolu

de faire abattre!

Ce fut celui-là que son instinct le porta à choisir. Il résolut de

s'y enfermer à la nuit tombante. C'est là qu'on le retrouverait le

lendemain, déjà heureux dans la mort.

Ce point décidé, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un

japonais, s'étrangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,

s'ouvrir les veines dans un bain parfumé, comme un épicurien de la

Rome antique? Non.

Ces procédés auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de

désobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux

grains d'opium mélangé d'un poison subtil devaient suffire à le

faire passer de ce monde à l'autre, sans qu'il en eût même

conscience, emporté peut-être dans un de ces rêves qui

transforment le sommeil passager en sommeil éternel.

Le soleil commençait déjà à s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo

n'avait plus que quelques heures à vivre. Il voulut revoir, dans

une dernière promenade, la campagne de Shang-Haï et ces rives du

Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promené son ennui.

Seul, sans avoir même entrevu Wang pendant cette journée, il

quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais

sortir.

Le territoire anglais, le petit pont jeté sur le creek, la

concession française, furent traversés par lui de ce pas indolent

qu'il n'éprouvait même pas le besoin de presser à cette heure

suprême. Par le quai qui longe le port indigène, il contourna la

muraille de Shang-Haï jusqu'à la cathédrale catholique romaine,

dont la coupole domine le faubourg méridional. Alors, il inclina

vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit à

la pagode de Loung-Hao.

C'était la vaste et plate campagne, se développant jusqu'à ces

hauteurs ombragées qui limitent la vallée du Min, immenses plaines

marécageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizières. Ici

et là, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques

villages misérables dont les huttes de roseaux étaient tapissées

d'une boue jaunâtre, deux ou trois champs de blé surélevés, pour

être à l'abri des eaux. Le long des étroits sentiers, un grand

nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies,

s'enfuyaient à toutes pattes ou à tire-d'aile, lorsque quelque

passant venait troubler leurs ébats.

Cette campagne, richement cultivée, dont l'aspect ne pouvait

étonner un indigène, aurait cependant attiré l'attention et peut-

être provoqué la répulsion d'un étranger.

Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines.

Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts

définitivement enterrés, on ne voyait que des piles de boîtes

oblongues, des pyramides de bières, étagées comme les madriers

d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des

villes, n'est qu'un vaste cimetière. Les morts encombrent le

territoire, aussi bien que les vivants. On prétend qu'il est

interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une même dynastie

occupe le trône du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des

siècles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que

les cadavres, couchés dans leurs bières, celles-ci peintes de

vives couleurs, celles-là sombres et modestes, les unes neuves et

pimpantes, les autres tombant déjà en poussière, attendent pendant

des années le jour de la sépulture.

Kin-Fo n'en était plus à s'étonner de cet état de choses. Il

allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui.

Deux étrangers, vêtus à l'européenne, qui l'avaient suivi depuis

sa sortie du yamen, n'attirèrent même pas son attention. Il ne les

vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre

de vue. Ils se tenaient à quelque distance, suivant Kin-Fo quand

celui-ci marchait, s'arrêtant dès qu'il suspendait sa marche.

Parfois, ils échangeaient entre eux certains regards, deux ou

trois paroles, et, bien certainement, ils étaient là pour l'épier.

De taille moyenne, n'ayant pas dépassé trente ans, lestes, bien

découplés, on eût dit deux chiens d'arrêt à l'oeil vif, aux jambes

rapides.

Kin-Fo, après avoir fait une lieue environ dans la campagne,

revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.

Les deux limiers rebroussèrent aussitôt chemin.

Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus

misérable aspect, et leur fit l'aumône.

Plus loin, quelques Chinoises chrétiennes -- de celles qui ont été

formées à ce métier de dévouement par les soeurs de charité

françaises -- croisèrent la route. Elles allaient, une hotte sur

le dos, et dans ces hottes rapportaient à la maison des crèches,

de pauvres êtres abandonnés. On les a justement nommées «les

chiffonnières d'enfants»! Et ces petits malheureux sont-ils autre

chose que des chiffons jetés au coin des bornes!

Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.

Les deux étrangers parurent assez surpris de cet acte de la part

d'un Célestial.

Le soir était venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Haï,

reprit la route du quai.

La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants

éclataient de toutes parts.

Kin-Fo écouta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les

dernières paroles qu'il lui serait donné d'entendre.

Une jeune Tankadère, conduisant son sampan à travers les sombres

eaux de Houang-Pou, chantait ainsi:

Ma barque, aux fraîches couleurs,

Est parée

De mille et dix mille fleurs.

Je l'attends, l'âme enivrée!

Il doit revenir demain.

Dieu bleu veille!

Que ta main

A son retour le protège,

Et fais que son long chemin

S'abrège!

«Il reviendra demain! Et moi, où serais-je, demain?» pensa Kin-Fo

en secouant la tête.

La jeune Tankadère reprit:

Il est allé loin de nous,

J'imagine,

Jusqu'au pays des Mantchoux,

Jusqu'aux murailles de

Chine!

Ah! que mon coeur, souvent,

Tressaillait, lorsque le vent,

Se déchaînant, faisait rage,

Et qu'il s'en allait, bravant

L'orage!

Kin-Fo écoutait toujours et ne dit rien, cette fois.

La Tankadère finit ainsi:

Qu'as-tu besoin de courir

La fortune?

Loin de moi veux-tu mourir?

Voici la troisième lune!

Viens!

Le bonze nous attend

Pour unir au même instant

Les deux phénix, nos emblèmes!

Viens!

Reviens!

Je t'aime tant,

Et tu m'aimes

«Oui! peut-être! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout

en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!»

Une demi-heure après, Kin-Fo rentrait à son habitation.

Les deux étrangers, qui l'avaient suivi jusque-là, durent

s'arrêter.

Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de «Longue Vie»,

en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit

salon, doucement éclairé par la lumière d'une lanterne à verres

dépolis.

Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un

coffret, contenant quelques grains d'opium, mélangés d'un poison

mortel, un «en-cas» que le riche ennuyé avait toujours sous la

main.

Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces

pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs

d'opium, puis il se disposa à l'allumer.

«Eh! quoi! dit-il, pas même une émotion, au moment de m'endormir

pour ne plus me réveiller!»

Il hésita un instant.

«Non! s'écria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le

parquet. Je la veux, cette suprême émotion, ne fût-ce que celle de

l'attente!... je la veux! je l'aurai!»

Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus pressé que

d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.

VIII

OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI

ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT

Le philosophe n'était pas encore couché. Étendu sur un divan, il

lisait le dernier numéro de la Gazette de Péking.

Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, très

certainement, le journal adressait quelque compliment à la

dynastie régnante des Tsing.

Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un

fauteuil, et, sans autre préambule: «Wang, dit-il, je viens te

demander un service.

-- Dix mille services! répondit le philosophe, en laissant tomber

le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et,

quels qu'ils soient, je te les rendrai!

-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne

peut rendre qu'une fois. Après celui-là, Wang, je te tiendrai

quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et

j'ajoute que tu ne devras même pas attendre un remerciement de ma

part.

-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te

comprendrait pas. De quoi s'agit-il?

-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruiné.

-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend

plutôt une bonne nouvelle qu'une mauvaise.

-- La lettre que j'ai trouvée ici à notre retour de Canton, reprit

Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne était en

faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui

peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus

rien.

-- Ainsi, demanda Wang, après avoir bien regardé son élève, ce

n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?

-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvreté n'effraie aucunement

d'ailleurs.

-- Bien répondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je

n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines à t'enseigner la

sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que végété sans goût, sans

passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est

changé! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud après lui, il

arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons

donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous

l'apprend: «Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de

la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est

variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons-

nous?»

Et véritablement, Wang, en philosophe pratique, était prêt à

quitter la somptueuse habitation.

Kin-Fo l'arrêta.

«J'ai dit, reprit-il, que la pauvreté ne m'effrayait pas, mais

j'ajoute que c'est parce que je suis décidé à ne point la

supporter.

-- Ah! fit Wang, tu veux donc!...

-- Mourir.

-- Mourir! répondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est

décidé à en finir avec la vie n'en dit rien à personne.

-- Ce serait déjà fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le

cédait pas à celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort

me causât au moins une première et dernière émotion. Or, au moment

d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait

si peu, que j'ai jeté le poison, et je suis venu te trouver!

-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? répondit Wang en

souriant.

-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!

-- Pourquoi?

-- Pour me frapper de ta propre main!»

A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit même pas. Mais

Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un éclair dans

ses yeux. L'ancien Taï-ping se réveillait-il?

Cette besogne dont son élève allait le charger, ne trouverait-elle

pas en lui une hésitation? Dix-huit années auraient donc passé sur

sa tête sans étouffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse!

Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas même une

objection! Il accepterait, sans broncher, de le délivrer de cette

existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le

philosophe!

Mais cet éclair s'éteignit presque aussitôt. Wang reprit sa

physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus sérieuse peut-

être.

Et alors, se rasseyant: «C'est là le service que tu me demandes?

dit-il.

-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que

tu pourrais t'imaginer devoir à Tchoung-Héou et à son fils.

-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.

-- D'ici au 25 juin, vingt-huitième jour de la sixième lune, tu

entends bien, Wang, jour où finira ma trente et unième année, --

je dois avoir cessé de vivre! Il faut que je tombé frappé par toi,

soit par-devant, soit par-derrière, le jour, la nuit, n'importe

où, n'importe comment, debout, assis, couché, éveillé, endormi,

par le fer ou par le poison! Il faut qu'à chacune des quatre-vingt

mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq

jours encore, j'aie la pensée, et, je l'espère, la crainte, que

mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi

ces quatre-vingt mille émotions, si bien que, au moment où se

sépareront les sept éléments de mon âme, je puisse m'écrier:

Enfin, j'ai donc vécu!»

Kin-Fo, contre son habitude, avait parlé avec une certaine

animation. On remarquera aussi qu'il avait fixé à six jours avant

l'expiration de sa police la limite extrême de son existence.

C'était agir en homme prudent, car, faute du versement d'une

nouvelle prime, un retard eût fait déchoir ses ayants droit du

bénéfice de l'assurance.

Le philosophe l'avait écouté gravement, jetant à la dérobée

quelque rapide regard sur le portrait du roi Taï-ping, qui ornait

sa chambre, portrait dont il devait hériter, -- ce qu'il ignorait

encore.

«Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de

me frapper?» demanda Kin-Fo.

Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en était pas à cela près!

Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les

bannières des Taï-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut,

cependant, épuiser toutes les objections avant de s'engager.

«Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Maître t'avait

réservées d'atteindre l'extrême vieillesse!

-- J'y renonce.

-- Sans regrets?

-- Sans regrets! répondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler à

quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter!

Riche, je ne le désirais pas. Pauvre, je le veux encore moins!

-- Et la jeune veuve de Péking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe:

la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux

coeurs fait cent années de printemps!...

-- Contre trois cents années d'automne, d'été et d'hiver! répondit

Kin-Fo, en haussant les épaules. Non! Lé-ou, pauvre, serait

misérable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.

-- Tu as fait cela?

-- Oui, et toi-même, Wang, tu as cinquante mille dollars placés

sur ma tête.

-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as réponse à tout.

-- A tout, même à une objection que tu ne m'as pas encore faite.

-- Laquelle?

-- Mais... le danger que tu pourrais courir, après ma mort, d'être

poursuivi pour assassinat.

-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui

se laissent prendre! D'ailleurs, où serait le mérite de te rendre

ce dernier service, si je ne risquais rien!

-- Non pas, Wang! je préfère te donner toute sécurité à cet égard.

Personne ne songera à t'inquiéter!»

Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de

papier, et, d'une écriture nette, il traça les lignes suivantes:

«C'est volontairement que je me suis donné la mort, par dégoût et

lassitude de la vie.

«KIN-FO.»

Et il remit le papier à Wang.

Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut à voix

haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaça dans un

carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.

Un second éclair avait allumé son regard.

«Tout cela est sérieux de ta part? dit-il en regardant fixement

son élève.

-- Très sérieux.

-- Ce ne le sera pas moins de la mienne.

-- J'ai ta parole?

-- Tu l'as.

-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vécu?...

-- Je ne sais si tu auras vécu dans le sens où tu l'entends,

répondit gravement le philosophe, mais, à coup sûr, tu seras mort!

-- Merci et adieu, Wang.

-- Adieu, Kin-Fo.»

Et, là-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du

philosophe.

IX

DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA

PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR

«Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J.

Bidulph aux deux agents qu'il avait spécialement chargés de

surveiller le nouveau client de la Centenaire.

-- Eh bien, répondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute

une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-

Haï...

-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe à

se tuer, ajouta Fry.

-- La nuit était venue, nous l'avons escorté jusqu'à sa porte...

-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir.

-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph.

-- Nous avons appris, répondit Craig, qu'il se portait...

-- Comme le pont de Palikao», ajouta Fry.

Les agents Craig et Fry, deux Américains pur sang, deux cousins au

service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un être en

deux personnes. Impossible d'être plus complètement identifiés

l'un à l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les

phrases que celui- là commençait, et réciproquement. Même cerveau,

mêmes pensées, même coeur, même estomac, même manière d'agir en

tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes à deux corps

fusionnés. En un mot, deux frères Siamois, dont un audacieux

chirurgien aurait tranché la suture.

«Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu

pénétrer dans la maison?

-- Pas.... dit Craig.

-- Encore, dit Fry.

-- Ce sera difficile, répondit l'agent principal. Il le faudra

pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner

une prime énorme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille

dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-être plus, si

notre nouveau client renouvelle sa police!

-- Il a un domestique.... dit Craig.

-- Que l'on pourrait peut-être avoir..., dit Fry.

-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig.

-- Dans la maison de Shang-Haï! acheva Fry.

-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique.

Achetez-le. Il doit être sensible au son des taëls. Les taëls ne

vous manqueront pas. Lors même que vous devriez épuiser les trois

mille formules de civilités que comporte l'étiquette chinoise,

épuisez-les. Vous n'aurez point à regretter vos peines.

-- Ce sera.... dit Craig.

-- Fait», répondit Fry.

Et voilà pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentèrent de

se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'était pas plus homme à

résister à l'appât séduisant des taëls qu'à l'offre courtoise de

quelques verres de liqueurs américaines.

Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intérêt à

savoir, ce qui se réduisait à ceci: Kin-Fo avait-il changé quoi

que ce soit à sa manière de vivre?

Non, si ce n'est peut-être qu'il rudoyait moins son fidèle valet,

que les ciseaux chômaient au grand avantage de sa queue, et que le

rotin chatouillait moins souvent ses épaules.

Kin-Fo avait-il à sa disposition quelque arme destructive?

Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des

amateurs de ces outils meurtriers.

Que mangeait-il à ses repas?

Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la

fantaisiste cuisine des Célestials.

A quelle heure se levait-il?

Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs,

blanchissait l'horizon.

Se couchait-il de bonne heure?

A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le

faire, à la connaissance de Soun.

Paraissait-il triste, préoccupé, ennuyé, fatigué de la vie?

Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non!

Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de goût

aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indifférent,

comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.

Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse dont il

aurait pu faire emploi?

Il n'en devait plus-avoir, car, le matin même, on avait jeté par

son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules,

qui devaient être de qualité malfaisante.

En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à

alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche

Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang excepté, ne connaissait la

situation, n'avait paru plus heureux de vivre.

Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de

tout ce que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades,

car il était possible qu'il ne voulût pas attenter à sa personne

dans sa propre maison.

Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il

de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à

gagner dans la conversation de gens si aimables.

Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire

tenait plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire.

Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du

moins, les émotions ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée

de Damoclès juste au-dessus du crâne, et cette épée devait lui

tomber un jour sur la tête.

Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point,

doute, et de là quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.

Les tribulations d'un chinois en Chine(#14162) · 第 4 / 14 段