C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire

de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque

uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque

classe qu'elle appartienne.

Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit

dans une bonbonnière deux ou trois pastèques, qui craquèrent sous

ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code

d'instructions dont toute honnête épouse doit faire sa lecture

habituelle.

«De même que le printemps est pour le travail la saison favorable,

de même l'aube est le moment le plus propice de la journée.

«Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs

du sommeil.

«Soignez le mûrier et le chanvre.

«Filez avec zèle la soie et le coton.

«La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie.

«Les voisins feront votre éloge...»

Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à

ce qu'elle lisait.

«Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de

retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t-

elle été propice? Que la déesse Koanine lui vienne en aide!»

Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent

distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille

petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la

mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa

famille, symbole de la fidélité.

Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au

hasard.

«Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du

printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune

chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!»

Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait

tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent résonner les

cordes; ses lèvres murmurèrent les premières paroles du chant des

«Mains-unies», mais elle ne put continuer.

«Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je

les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne

s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais

entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de

moi!»

Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque,

en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous

deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix,

malgré la distance qui les séparait... Mais, aujourd'hui encore,

comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait

plus rien des pensées de l'absent.

En ce moment, la vieille mère entra.

«La voilà, votre lettre!» dit-elle.

Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de

Shang-Haï.

Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux

brillèrent d'un plus vif éclat.

Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la

contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...

Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un

de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil

phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix

humaine.

«Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. je

l'entendrai, au moins!»

Le papier fut placé sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement

d'horlogerie fit aussitôt tourner, et Lé-ou, approchant son

oreille, entendit une voix bien connue qui disait: «Petite soeur

cadette, la ruine a emporté mes richesses comme le vent d'est

emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire

une misérable en l'associant à ma misère! Oubliez celui que dix

mille malheurs ont frappé!

«Votre désespéré KIN-FO!»

Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère

gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses

dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait!

L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'était-il donc à jamais

envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!

Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont

le fil casse, et qui retombe brisé sur le sol!

Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et

transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais, bien que ce fût un

de ces lits-poêles, chauffés artificiellement, combien sa couche

parut froide à l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette

nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer!

VI

QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR

DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»

Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde

ne se démentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son

pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au

pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec

la concession américaine, il traversa la rivière et se dirigea

vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des

Missions et le consulat des États-Unis.

Au fronton de cette maison se développait une large plaque de

cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres

tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.

Capital de garantie: 20 millions de dollars.

Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.

Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné,

et se trouva dans un bureau, divisé en deux compartiments par une

simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des

livres à fermoirs de nickel, une caisse américaine a secrets se

défendant d'elle-même, deux ou trois tables où travaillaient les

commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable

William J. Bidulph, tel était l'ameublement de cette pièce, qui

semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une

habitation bâtie sur les bords du Wousung.

William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la

compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le

siège social se trouvait à Chicago. La Centenaire -- un bon titre

et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, très renommée

aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants

dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes

et excellentes, grâce à ses statuts, très hardiment et très

libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les

risques.

Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant

d'idées, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand

nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre

l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les

combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de

signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'écartelait déjà

au fronton des portes shanghaïennes, et entre autres, sur les

pilastres du riche yamen de Kin-Fo.

Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre

l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite à l'honorable

William J. Bidulph.

«Monsieur Bidulph?» demanda-t-il en entrant.

William J. Bidulph était là, «en personne» comme un photographe

qui opère lui-même toujours à la disposition du public, -- un

homme de cinquante ans, correctement vêtu de noir, en habit, en

cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien

américain.

«A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.

-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Haï.

-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police

numéro vingt-sept mille deux cent...

-- Lui-même.

-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin

de mes services?

-- Je désirerais vous parler en particulier», répondit Kin-Fo.

La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant

plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le

chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.

Le riche client fut donc introduit, avec les égards qui lui

étaient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, fermé

de doubles portes, où l'on eût pu comploter le renversement de la

dynastie des Tsing, sans crainte d'être entendu des plus fins

tipaos du Céleste Empire.

«Monsieur, dit Kin-Fo, dès qu'il se fut assis dans une chaise à

bascule, devant une cheminée chauffée au gaz, je désirerais

traiter avec votre Compagnie, et faire assurer à mon décès le

paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout à l'heure le

montant.

-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, rien de plus simple.

Deux signatures, la vôtre et la mienne, au bas d'une police, et

l'assurance sera faite, après quelques formalités préliminaires.

Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc

le désir de ne mourir qu'à un âge très avancé, désir bien naturel

d'ailleurs?

-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance

sur la vie indique chez l'assuré la crainte qu'une mort trop

prochaine...

-- Oh! monsieur! répondit William J. Bidulph le plus sérieusement

du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de

la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous,

c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon,

mais il est rare que nos assurés ne dépassent pas la centaine...

très rare... très rare!... Dans leur intérêt, nous devrions leur

arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc,

je vous préviens, monsieur, s'assurer à la Centenaire, c'est la

quasi-certitude d'en devenir un soi-même!

-- Ah!» fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid

William J. Bidulph.

L'agent principal, sérieux comme un ministre, n'avait aucunement

l'air de plaisanter.

«Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je désire me faire assurer

pour deux cent mille dollars.

-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars», répondit

William J. Bidulph.

Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le

fit pas même sourciller.

«Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que

toutes les primes payées, quel qu'en soit le nombre, demeurent

acquises à la Compagnie, si la personne sur la tête de laquelle

repose l'assurance perd la vie par le fait du bénéficiaire du

contrat?

-- Je le sais.

-- Et quels risques prétendez-vous assurer, mon cher monsieur?

-- Tous.

-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de séjour

hors des limites du Céleste Empire?

-- Oui.

-- Les risques de condamnation judiciaire?

-- Oui.

-- Les risques de duel?

-- Oui.

-- Les risques de service militaire?

-- Oui.

-- Alors les surprimes seront fort élevées?

-- Je paierai ce qu'il faudra.

-- Soit.

-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque très important,

dont vous ne parlez pas.

-- Lequel?

-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire

l'autorisaient à assurer aussi le suicide?

-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit William J.

Bidulph, qui se frottait les mains. C'est même là une source de

superbes bénéfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients

sont généralement des gens qui tiennent à la vie, et que ceux qui,

par une prudence exagérée, assurent le suicide, ne se tuent

jamais.

-- N'importe, répondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je

désire assurer aussi ce risque.

-- A vos souhaits, mais la prime sera considérable!

-- Je vous répète que je paierai ce qu'il faudra.

-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en

continuant d'écrire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de

suicide...

-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime à

payer? demanda Kin-Fo.

-- Mon cher monsieur, répondit l'agent principal, nos primes sont

établies avec une justesse mathématique, qui est tout à l'honneur

de la Compagnie. Elles ne sont plus basées, comme elles l'étaient

autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous

Duvillars?

-- Je ne connais pas Duvillars.

-- Un statisticien remarquable, mais déjà ancien... tellement

ancien, même, qu'il est mort. A l'époque où il établit ses

fameuses tables, qui servent encore à l'échelle, de primes de la

plupart des compagnies européennes, très arriérées, la moyenne de

la vie était inférieure à ce qu'elle est présentement grâce au

progrès de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne

plus élevée, et par conséquent plus favorable à l'assuré, qui paie

moins cher et vit plus longtemps...

-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, désireux

d'arrêter le verbeux agent, qui ne négligeait aucune occasion de

placer ce boniment en faveur de la Centenaire.

-- Monsieur, répondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrétion de

vous demander quel est votre âge?

-- Trente et un ans.

-- Eh bien -- à trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer

les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux

quatre-vingt-trois pour cent. Mais, à la Centenaire, ce ne sera

que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital

de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.

-- Et dans les conditions que je désire? dit Kin-Fo.

-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...

-- Le suicide surtout.

-- Monsieur, répondit d'un ton aimable William J. Bidulph, après

avoir consulté une table imprimée à la dernière page de son

carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela à moins de vingt-cinq

pour cent.

-- Ce qui fera?...

-- Cinquante mille dollars.

-- Et comment la prime doit-elle vous être versée?

-- Tout entière ou fractionnée par mois, au gré de l'assuré.

-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...

-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils étaient

versés aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient

jusqu'au 30 juin de la présente année.

-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les

deux premiers mois de la prime.»

Et il déposa sur la table une épaisse liasse de dollars-papiers

qu'il tira de sa poche.

«Bien... monsieur... très bien! répondit William J. Bidulph. Mais,

avant de signer la police, il y a une formalité à remplir.

-- Laquelle?

-- Vous devez recevoir la visite du médecin de la Compagnie.

-- A quel propos cette visite?

-- Afin de constater si vous êtes solidement constitué, si vous

n'avez aucune maladie organique qui soit de nature à abréger votre

vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.

-- A quoi bon! puisque j'assure même le duel et le suicide, fit

observer Kin-Fo.

-- Eh! mon cher monsieur, répondit William J. Bidulph, toujours

souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous

emporterait dans quelques mois, nous coûterait bel et bien deux

cent mille dollars!

-- Mon suicide vous les coûterait aussi, je suppose!

-- Cher monsieur, répondit le gracieux agent principal, en prenant

la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai déjà eu l'honneur

de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais

qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas

défendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande

discrétion!

-- Ah! fit Kin-Fo.

-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de

tous les clients de la Centenaire, ce sont précisément ceux-là qui

lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous,

pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?

-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?

-- Oh! répondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de

vivre très vieux, en sa qualité de client de la Centenaire!»

Il n'y avait pas à discuter plus longuement avec l'agent principal

de la célèbre compagnie. Il était tellement sûr de ce qu'il

disait!

«Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette

assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bénéficiaire du

contrat?

-- Il y aura deux bénéficiaires, répondit Kin-Fo.

-- A parts égales?

-- Non, à parts inégales. L'un pour cinquante mille dollars,

l'autre pour cent cinquante mille.

-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...

-- Wang.

-- Le philosophe Wang?

-- Lui-même.

-- Et pour les cent cinquante mille?

-- Mme Lé-ou, de Péking.

-- De Péking», ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire

les noms des ayants droit. Puis il reprit: «Quel est l'âge de

Mme Lé-ou?

-- Vingt et un ans, répondit Kin-Fo.

-- Oh! fit l'agent, voilà une jeune dame qui sera bien vieille,

quand elle touchera le montant du capital assuré!

-- Pourquoi, s'il vous plaît?

-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur.

Quant au philosophe Wang?...

-- Cinquante-cinq ans!

-- Eh bien, cet aimable homme est sûr, lui, de ne jamais rien

toucher!

-- On le verra bien, monsieur!

-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, si j'étais à cinquante-

cinq ans l'héritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir

centenaire, je n'aurais pas la simplicité de compter sur son

héritage.

-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la

porte du cabinet.

-- Bien le vôtre!» répondit l'honorable William J. Bidulph, qui

s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.

Le lendemain, le médecin de la Compagnie avait fait à Kin-Fo la

visite réglementaire. «Corps de fer, muscles d'acier, poumons en

soufflets d'orgues», disait le rapport.

Rien ne s'opposait à ce que la Compagnie traitât avec un assuré

aussi solidement établi. La police fut donc signée à cette date

par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du

philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,

représentant de la Compagnie. Ni Lé-ou ni Wang, à moins de

circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que

Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour où la Centenaire

serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernière

générosité de l'ex- millionnaire.

VII

QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES

PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE

Quoi qu'eût pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la

caisse de la Centenaire était très sérieusement menacée dans ses

fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'était pas de ceux dont,

réflexion faite, on remet indéfiniment l'exécution. Complètement

ruiné, l'élève de Wang avait formellement résolu d'en finir avec,

une existence qui, même au temps de sa richesse, ne lui laissait

que tristesse et ennuis.

La lettre remise par Soun, huit jours après son arrivée, venait de

San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la

Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se

composait en presque totalité, on le sait, d'actions de cette

banque célèbre, si solide jusque-là.

Mais, il n'y avait, pas à douter. Si invraisemblable que pût

paraître cette nouvelle, elle n'était malheureusement que trop

vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque

Californienne venait d'être confirmée par les journaux arrivés à

Shang-Haï. La faillite avait été prononcée, et ruinait Kin-Fo de

fond en comble.

En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-

il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Haï, dont la

vente, presque irréalisable, ne lui eût, procuré que

d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars versés en prime

dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie

des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour même, lui

fournirent à peine de quoi faire convenablement les choses in

extremis, c'était maintenant toute sa fortune.

Un Occidental, un Français, un Anglais eût peut-être pris

philosophiquement cette existence nouvelle et cherché à refaire sa

vie dans le travail.

Un Célestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout

autrement. C'était la mort volontaire que Kin-Fo, en véritable

Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen

de se tirer d'affaire, et avec cette typique indifférence qui

caractérise la race jaune.

Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le

possède au plus haut degré. Son indifférence pour la mort est

vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse.

Condamné, déjà entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune

crainte. Les exécutions publiques si fréquentes, la vue des

horribles supplices que comporte l'échelle pénale dans le Céleste

Empire, ont de bonne heure familiarisé les Fils du Ciel avec

l'idée d'abandonner sans regret les choses de ce monde.

Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette

pensée de la mort soit à l'ordre du jour et fasse le sujet de bien

des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus

ordinaires de la vie. Le culte des ancêtres se retrouve jusque

chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche où l'on n'ait

réservé une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane

misérable où un coin n'ait été gardé aux reliques des aïeux, dont

la fête se célèbre au deuxième mois. Voilà pourquoi on trouve,

dans le même magasin où se vendent des lits d'enfants nouveau-nés

et des corbeilles de mariage, un assortiment varié de cercueils,

qui forment un article courant du commerce chinois.

L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes

préoccupations des Célestials. Le mobilier serait incomplet si la

bière manquait à la maison paternelle. Le fils se fait un devoir

de l'offrir de son vivant à son père.

C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bière est déposée

dans une chambre spéciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus

souvent, quand elle a déjà reçu la dépouille mortelle, elle est

conservée pendant de longues années avec un soin pieux. En somme,

le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et

contribue à rendre plus étroits les liens de la famille.

Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grâce à son tempérament, devait

envisager avec une parfaite tranquillité la pensée de mettre fin à

ses jours. Il avait assuré le sort des deux êtres auxquels

revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien.

Le suicide ne devait pas même lui causer un remords. Ce qui est un

crime dans les pays civilisés d'Occident, n'est plus qu'un acte

légitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre

de l'Asie orientale.

Le parti de Kin-Fo était donc bien pris, et aucune influence

n'aurait pu le détourner de mettre son projet à exécution, pas

même l'influence du philosophe Wang.

Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son

élève. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqué qu'une

chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus

endurant pour ses sottises quotidiennes.

Décidément, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver

un meilleur maître, et, maintenant, sa précieuse queue frétillait

sur son dos dans une sécurité toute nouvelle.

Un dicton chinois dit: «Pour être heureux sur terre, il faut vivre

à Canton et mourir à Liao-Tchéou». C'est à Canton, en effet, que

l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est à Liao-Tchéou

que se fabriquent les meilleurs cercueils.

Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne

maison, de manière que son dernier lit de repos arrivât à temps.

Être correctement couché pour le suprême sommeil est la constante

préoccupation de tout Célestial qui sait vivre.

En même temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propriété,

comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et

saisiraient au passage un des sept éléments dont se compose une

âme chinoise.

On voit que si l'élève du philosophe Wang se montrait indifférent

aux détails de la vie, il l'était moins pour ceux de la mort.

Cela fait, il n'avait plus qu'à rédiger le programme de ses

funérailles. Donc, ce jour même, une belle feuille de ce papier,

dit papier de riz -- à la confection duquel le riz est

parfaitement étranger -, reçut les dernières volontés de Kin-Fo.

Après avoir légué à la jeune veuve sa maison de Shang-Haï, et à

Wang un portrait de l'empereur Taï-ping, que le philosophe

regardait toujours avec complaisance -- le tout sans préjudice des

capitaux assurés par la Centenaire -, Kin-Fo traça d'une main

ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister à

ses obsèques.

Les tribulations d'un chinois en Chine(#14162) · 第 3 / 14 段