Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'eût été celle

d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occupé la première

place sous l'auvent découpé et peinturluré de la porte. Là, de

nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrés

qui auraient eu à réclamer justice. Mais, au lieu de ce «tambour

des plaintes», de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entrée du

yamen, et contenaient du thé froid, incessamment renouvelé par les

soins de l'intendant. Ces jarres étaient à la disposition des

passants, générosité qui faisait honneur à Kin-Fo. Aussi était-il

bien vu, comme on dit, «de ses voisins de l'Est et de l'Ouest».

A l'arrivée du maître, les gens de la maison accoururent à la

porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied,

portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants,

veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la

domesticité chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant.

Une dizaine de coolies, engagés au mois pour les gros ouvrages, se

tenaient un peu en arrière.

L'intendant souhaita la bienvenue au maître du logis.

Celui-ci fit à peine un signe de la main et passa rapidement.

«Soun? dit-il seulement.

Soun! répondit Wang en souriant. Si Soun était là, ce ne serait

plus Soun!

-- Où est Soun?» répéta Kin-Fo.

L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce

qu'était devenu Soun.

Or, Soun n'était rien moins que le premier valet de chambre,

spécialement attaché à la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne

pouvait en aucune façon se passer.

Soun était-il donc un domestique modèle? Non.

Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohérent,

maladroit de ses mains et de sa langue, foncièrement gourmand,

légèrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-là, mais

fidèle, en somme, et le seul, après tout, qui eût le don

d'émouvoir son maître.

Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fâcher contre

Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'était autant de pris

sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en

mouvement. Un serviteur hygiénique, on le voit.

D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques

chinois, venait de lui-même au-devant de la correction, quand il

l'avait méritée. Son maître ne la lui épargnait pas.

Les coups de rotin pleuvaient sur ses épaules, ce dont Soun se

préoccupait peu. Mais, à quoi il se montrait infiniment plus

sensible, c'était aux ablations successives que Kin-Fo faisait

subir à la queue nattée qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il

s'agissait de quelque faute grave.

Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient à ce bizarre

appendice. La perte de la queue, c'est la première punition qu'on

applique aux criminels! C'est un déshonneur pour la vie! Aussi, le

malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'être condamné à

en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au

service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Céleste

Empire -- mesurait un mètre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il

n'en restait plus que cinquante-sept centimètres.

A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entièrement chauve!

Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la

maison, traversèrent le jardin, dont les arbres, encaissés pour la

plupart dans des vases en terre cuite, et taillés avec un art

surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux

fantastiques. Puis, ils contournèrent le bassin, peuplé de

«gouramis» et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait

sous les larges fleurs rouge pâle du «nelumbo», le plus beau des

nénuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils saluèrent un

hiéroglyphique quadrupède, peint en couleurs violentes sur un mur

ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivèrent enfin à la

porte de la principale habitation du yamen.

C'était une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage,

élevée sur une terrasse à laquelle six gradins de marbre donnaient

accès. Des claies de bambous étaient tendues comme des auvents

devant les portes et les fenêtres, afin de rendre supportable la

température déjà excessive, en favorisant l'aération intérieure.

Le toit plat contrastait avec le faîtage fantaisiste des pavillons

semés çà et là dans l'enceinte du yamen, et dont les créneaux, les

tuiles multicolores, les briques découpées en fines arabesques,

amusaient le regard.

Au-dedans, à l'exception des chambres spécialement réservées au

logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'étaient que salons entourés de

cabinets à cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des

guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences

morales dont les Célestials ne sont point avares. Partout, des

sièges bizarrement contournés, en terre cuite ou en porcelaine, en

bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins

d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes

aux formes variées, aux verres nuancés de couleurs tendres, et

plus harnachées de glands, de franges et de houppes qu'une mule

espagnole; partout aussi, de ces petites tables à thé qu'on

appelle «tcha-ki», complément indispensable d'un mobilier chinois.

Quant aux ciselures d'ivoire et d'écaille, aux bronzes niellés,

aux brûle-parfum, aux laques agrémentées de filigranes d'or en

relief, aux jades blanc laiteux et vert émeraude, aux vases ronds

ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux

porcelaines plus recherchées encore de la dynastie des Yen, aux

émaux cloisonnés roses et jaunes translucides, dont le secret est

introuvable aujourd'hui, on eût, non pas perdu, mais passé des

heures à les compter.

Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise

alliée au confort européen.

En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses goûts le prouvent -- était

un homme de progrès. Aucune invention moderne des Occidentaux ne

le trouvait réfractaire à leur importation.

Il appartenait à la catégorie de ces Fils du Ciel, trop rares

encore, que séduisent les sciences physiques et chimiques.

Il n'était donc pas de ces barbares qui coupèrent les premiers

fils électriques que la maison Reynolds voulut établir jusqu'au

Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrivée des

malles anglaises et américaines, ni de ces mandarins arriérés,

qui, pour ne pas laisser le câble sous-marin de Shang-Haï à Hong-

Kong s'attacher à un point quelconque du territoire, obligèrent

les électriciens à le fixer sur un bateau flottant en pleine

rivière!

Non! Kin-Fo se joignait à ceux de ses compatriotes qui

approuvaient le gouvernement d'avoir fondé les arsenaux et les

chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingénieurs français.

Aussi possédait-il des actions de la compagnie de ces steamers

chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Haï dans un

intérêt purement national, et était-il intéressé dans ces

bâtiments à grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou

quatre jours sur la malle anglaise.

On a dit que le progrès matériel s'était introduit jusque dans son

intérieur. En effet, des appareils téléphoniques mettaient en

communication les divers bâtiments de son yamen. Des sonnettes

électriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la

saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus

avisé en cela que ses concitoyens, qui gèlent devant l'âtre vide

sous leur quadruple vêtement. Il s'éclairait au gaz tout comme

l'inspecteur général des douanes de Péking, tout comme le

richissime M. Yang, principal propriétaire des monts-de-piété de

l'Empire du Milieu! Enfin, dédaignant l'emploi suranné de

l'écriture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo --

on le verra bientôt -- avait adopté le phonographe, récemment

porté par Edison au dernier degré de la perfection.

Ainsi donc, l'élève du philosophe Wang avait, dans la partie

matérielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce

qu'il fallait pour être heureux! Et il ne l'était pas! Il avait

Soun pour détendre son apathie quotidienne, et Soun même ne

suffisait pas à lui donner le bonheur!

Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'était jamais

où il aurait dû être, ne se montrait guère! Il devait sans doute

avoir quelque grave faute à se reprocher, quelque grosse

maladresse commise en l'absence de son maître, et s'il ne

craignait pas pour ses épaules, habituées au rotin domestique,

tout portait à croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.

«Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel

s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix

indiquait une impatience mal contenue.

-- Soun! avait répété Wang, dont les bons conseils et les

objurgations étaient toujours restés sans effet sur l'incorrigible

valet.

-- Que l'on découvre Soun et qu'on me l'amène!» dit Kin-Fo en

s'adressant à l'intendant, qui mit tout son monde à la recherche

de l'introuvable.

Wang et Kin-Fo restèrent seuls.

«La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui

rentre à son foyer de prendre quelque repos.

-- Soyons sages!» répondit simplement l'élève de Wang.

Et, après avoir serré la main du philosophe, il se dirigea vers

son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.

Kin-Fo, une fois seul, s'étendit sur un de ces moelleux divans de

fabrication européenne, dont un tapissier chinois n'eût jamais su

disposer le confortable capitonnage. Là, il se prit à songer. Fut-

ce à son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait

faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre,

puisqu'il était à la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette

gracieuse personne ne demeurait pas à Shang-Haï. Elle habitait

Péking, et Kin-Fo se dit même qu'il serait convenable de lui

annoncer, en même temps que son retour à Shang-Haï, son arrivée

prochaine dans la capitale du Céleste Empire. Si même il marquait

un certain désir, une légère impatience de la revoir, cela ne

serait pas déplacé. Très certainement, il éprouvait une véritable

affection pour elle! Wang le lui avait bien démontré d'après les

plus indiscutables règles de la logique, et cet élément nouveau

introduit dans son existence pourrait peut-être en dégager

l'inconnue...c'est-à-dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-

Fo rêvait déjà les yeux fermés, et il se fût tout doucement

endormi, s'il n'eût senti une sorte de chatouillement à sa main

droite.

Instinctivement, ses doigts se refermèrent et saisirent un corps

cylindrique légèrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils

avaient certainement l'habitude de manier.

Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'était un rotin qui s'était glissé

dans sa main droite, et, en même temps, ces mots, prononcés d'un

ton résigné, se faisaient entendre: «Quand monsieur voudra!» Kin-

Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le

rotin correcteur.

Soun était devant lui, à demi courbé, dans la posture d'un

patient, présentant ses épaules. Appuyé d'une main sur le tapis de

la chambre, de l'autre il tenait une lettre.

«Enfin, te voilà! dit Kin-Fo.

-- Ai ai ya! répondit Soun. Je n'attendais mon maître qu'à la

troisième veille! Quand monsieur voudra!»

Kin-Fo jeta le rotin à terre. Soun, si jaune qu'il fût

naturellement, parvint cependant à pâlir!

«Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le maître, c'est

que tu mérites mieux que cela! Qu'y a-t-il?

-- Cette lettre!...

-- Parle donc! s'écria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui

présentait Souri.

-- J'ai bien maladroitement oublié de vous la remettre avant votre

départ pour Canton!

-- Huit jours de retard, coquin!

-- J'ai eu tort, mon maître!

-- Viens ici!

-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!

Ai ai ya!» Ce dernier cri était un cri de désespoir. Kin-Fo avait

saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affilés, il

venait d'en trancher l'extrême bout.

Il faut croire que les pattes repoussèrent instantanément au

malencontreux crabe, car il détala prestement, non sans avoir

ramassé sur le tapis le morceau de son précieux appendice.

De cinquante-sept centimètres, la queue de Soun se trouvait

réduite à cinquante-quatre.

Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'était rejeté sur le divan

et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrivée depuis

huit jours. Il n'en voulait à Soun que de sa négligence, non du

retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intéresser?

Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une émotion.

Une émotion à lui!

Il la regardait donc, mais distraitement.

L'enveloppe, faite d'une toile empesée, montrait à l'adresse -- et

au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat,

portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres

de deux et de «Six cents».

Cela indiquait qu'elle venait des États-Unis d'Amérique.

«Bon! fit Kin-Fo, en haussant les épaules, une lettre de mon

correspondant de San Francisco!»

Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.

En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant?

Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient

tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque

Californienne, que ses actions avaient monté de quinze ou vingt

pour cent, que les dividendes à distribuer dépasseraient ceux de

l'année précédente, etc.!

Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'étaient

vraiment pas pour l'émouvoir!

Toutefois, quelques minutes après, Kin-Fo reprit la lettre et en

déchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses

yeux n'en cherchèrent d'abord que la signature.

«C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut

que me parler d'affaires! A demain les affaires!»

Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son

regard fut tout à coup frappé par un mot souligné plusieurs fois

au recto de la deuxième page. C'était le mot «passif», sur lequel

le correspondant de San Francisco avait évidemment voulu attirer

l'attention de son client de Shang-Haï.

Kin-Fo reprit alors la lettre à son début, et la lut de la

première à la dernière ligne, non sans un certain sentiment de

curiosité, qui devait surprendre de sa part.

Un instant, ses sourcils se froncèrent; mais une sorte de

dédaigneux sourire se dessina sur ses lèvres, lorsqu'il eut achevé

sa lecture.

Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,

s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en

communication directe avec Wang. Il porta même le cornet à sa

bouche, et fut sur le point de faire résonner le sifflet d'appel;

mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et

revint s'étendre sur le divan.

«Peuh!» fit-il.

Tout Kin-Fo était dans ce mot.

«Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intéressée que moi

dans tout cela!»

Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle

était posée une boîte oblongue, précieusement ciselée.

Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrêta.

«Que me disait sa dernière lettre?» murmura-t-il.

Et, au lieu de lever le couvercle de la boîte, il poussa un

ressort, fixé à l'une des extrémités. Aussitôt une voix douce de

se faire entendre!

«Mon petit frère aîné! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur

Mei-houa à la première lune, comme la fleur de l'abricotier à la

deuxième, comme la fleur du pêcher à la troisième! Mon cher coeur,

de pierre précieuse, à vous mille, à vous dix mille bonjours!...»

C'était la voix d'une jeune femme, dont le phonographe répétait

les tendres paroles.

«Pauvre petite soeur cadette!» dit Kin-Fo.

Puis, ouvrant la boîte, il retira de l'appareil le papier, zébré

de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la

lointaine voix, et le remplaça par un autre.

Le phonographe était alors perfectionné à un point qu'il suffisait

de parler à voix haute pour que la membrane fût impressionnée et

que le rouleau, mû par un mouvement d'horlogerie, enregistrât les

paroles sur le papier de l'appareil.

Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours

calme, on n'eût pu reconnaître sous quelle impression de joie ou

de tristesse il formulait sa pensée.

Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo.

Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le

papier spécial sur lequel l'aiguille, actionnée par la membrane,

avait tracé des rainures obliques, correspondant aux paroles

prononcées; puis, plaçant ce papier dans une enveloppe qu'il

cacheta, il écrivit de droite à gauche l'adresse que voici:

«Madame Lé-ou, «Avenue de Cha-Coua «Péking.» Un timbre électrique

fit aussitôt accourir celui des domestiques qui était chargé de la

correspondance. Ordre lui fut donné de porter immédiatement cette

lettre à la poste.

Une heure après, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses

bras son «tchou-fou-jen», sorte d'oreiller de bambou tressé, qui

maintient dans les lits chinois une température moyenne, très

appréciable sous ces chaudes latitudes.

V

DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS

RECEVOIR

«Tu n'as pas encore de lettre pour moi?

-- Eh! non, madame!

-- Que le temps me paraît long, vieille mère!»

Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante

Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à

Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle

donnait cette qualification usitée en Chine pour les servantes

d'un âge respectable, c'était la grognonne et désagréable Mlle

Nan.

Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui

collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.

Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après

cette union disproportionnée.

La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle

n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage

qu'il fit à Péking, vers cette époque.

Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indifférent

élève sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout

doucement à l'idée de modifier les conditions de sa vie en

devenant le mari de la jolie veuve.

Lé-ou ne fut point insensible à la proposition qui lui fut faite.

Et voilà comment le mariage, décidé pour la plus grande

satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que Kin-Fo,

après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires, serait

de retour à Péking.

Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se

remarient, -- non qu'elles ne le désirent autant que leurs

similaires des contrées occidentales, mais parce que ce désir

trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle,

c'est que Kin-Fo, on le sait, était un original. Lé-ou remariée,

il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les «paé-lous»,

arcs commémoratifs que l'empereur fait quelquefois élever en

l'honneur des femmes célèbres par leur fidélité à l'époux défunt;

telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le

tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras,

la veuve Yen-Tchiang, qui se défigura en signe de douleur

conjugale. Mais Lé-ou pensa qu'il y avait mieux à faire de ses

vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obéissance, qui est

tout le rôle de la femme dans la famille chinoise, renoncer à

parler des choses du dehors, se conformer aux préceptes du livre

Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur

les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considération dont

jouit l'épouse, qui, dans les classes élevées, n'est point une

esclave, comme on le croit généralement. Aussi, Lé-ou,

intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait à

tenir dans la vie du riche ennuyé et se sentant attirée vers lui

par le désir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, était

toute résignée à son nouveau sort.

Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une

situation de fortune aisée, quoique médiocre. La maison de

l'avenue Cha-Coua était donc modeste. L'insupportable Nan en

composait tout le domestique, mais Lé-ou était faite à ses

regrettables manières, qui ne sont point spéciales aux servantes

de l'Empire des Fleurs.

C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de

préférence. L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent

été les riches présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient

de Shang-Haï. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres

un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait

accaparé l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles très

chinoises, à chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues à

quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se

déployaient, comme de grands papillons aux ailes étendues, des

éventails venus de la célèbre école de Swatow. D'une suspension de

porcelaine s'échappaient d'élégants festons de ces fleurs

artificielles, si admirablement fabriquées avec la moelle de

l'«Arabia papyrifera» de l'île de Formose, et qui rivalisaient

avec les blancs nénuphars, les jaunes chrysanthèmes et les lis

rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinières en bois

finement fouillé. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous

tressés des fenêtres ne laissaient passer qu'une lumière adoucie,

et tamisaient, en les égrenant pour ainsi dire, les rayons

solaires. Un magnifique écran, fait de grandes plumes d'épervier,

dont les taches, artistement disposées, figuraient une large

pivoine -- cet emblème de la beauté dans l'Empire des Fleurs -,

deux volières en forme de pagode, véritables kaléidoscopes des

plus éclatants oiseaux de l'Inde, quelques «tiémaols» éoliens,

dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets

enfin auxquels se rattachait une pensée de l'absent, complétaient

la curieuse ornementation de ce boudoir.

«Pas encore de lettre, Nan?

-- Eh non! madame! pas encore!»

C'était une charmante jeune femme que cette jeune Lé-ou.

Jolie, même pour des yeux européens, blanche et non jaune, elle

avait de doux yeux se relevant à peine vers les tempes, des

cheveux noirs ornés de quelques fleurs de pêcher fixées par des

épingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils

à peine estompés d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne

mettait ni crépi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues,

ainsi que le font généralement les beautés du Céleste Empire, ni

rond de carmin sur sa lèvre inférieure, ni petite raie verticale

entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour

impériale dépense annuellement pour dix millions de sapèques. La

jeune veuve n'avait que faire de ces ingrédients artificiels. Elle

sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, dès lors, pouvait

dédaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de

chez elle.

Quant à la toilette de Lé-ou, rien de plus simple et de plus

élégant. Une longue robe à quatre fentes, ourlée d'un large galon

brodé, sous cette robe une jupe plissée, à la taille un plastron

agrémenté de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattaché à

la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de

jolies pantoufles ornées de perles: il n'en fallait pas plus à la

jeune veuve pour être charmante, si l'on ajoute que ses mains

étaient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et rosés,

dans de petits étuis d'argent, ciselés avec un art exquis.

Et ses pieds? Eh bien, ses pieds étaient petits, non par suite de

cette coutume de déformation barbare qui tend heureusement à se

perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode

dure depuis sept cents ans déjà, et elle est probablement due à

quelque princesse estropiée. Dans son application la plus simple,

opérant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en

laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de

tronc de cône, gêne absolument la marche, prédispose à l'anémie et

n'a pas même pour raison d'être, comme on a pu le croire, la

jalousie des époux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis

la conquête tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises

sur dix, ayant été soumises dès le premier âge à cette suite

d'opérations douloureuses, qui entraînent la déformation du pied.

«Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit

encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère.

-- C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui

sortit de la chambre en grommelant.

Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.

Les tribulations d'un chinois en Chine(#14162) · 第 2 / 14 段