Jules Verne
LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
(1875)
Table des matières
I OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT
PEU À PEU
II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON
PLUS NETTE
III OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR
LA VILLE DE SHANG-HAÏ
IV DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT
JOURS DE RETARD
V DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS
RECEVOIR
VI QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»
VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE
VIII OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI
ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT
IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE
SURPRENDRA PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR
X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU
NOUVEAU CLIENT DE LA «CENTENAIRE»
XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE
L'EMPIRE DU MILIEU
XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
L'AVENTURE
XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES
DU CENTENAIRE»
XIV OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN
UNE SEULE
XV QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
LECTEUR
XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR
DE PLUS BELLE
XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
COMPROMISE
XVIII OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE
DE LA «SAM-YEP»
XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA
«SAM-YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE
XX OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES
APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE
EXTRÊME SATISFACTION
XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE
FAÇON PEU INATTENDUE!
I
OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT
PEU À PEU
«Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'écria l'un des
convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en
grignotant une racine de nénuphar au sucre.
-- Et du mauvais aussi! répondit, entre deux quintes de toux, un
autre, que le piquant d'un délicat aileron de requin avait failli
étrangler!
-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus âgé, dont le
nez supportait une énorme paire de lunettes à larges verres,
montées sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'étrangler,
et demain tout passe comme passent les suaves gorgées de ce
nectar! C'est la vie, après tout!»
Et cela dit, cet épicurien, d'humeur accommodante, avala un verre
d'un excellent vin tiède, dont la légère vapeur s'échappait
lentement d'une théière de métal.
«Quant à moi, reprit un quatrième convive, l'existence me parait
très acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen
de ne rien faire!
-- Erreur! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l'étude et le
travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances,
c'est chercher à se rendre heureux!...
-- Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!
-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse?
-- Et quelle en est la fin?
-- La sagesse n'a pas de fin! répondit philosophiquement l'homme
aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction
suprême!»
Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement à
l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-à-dire
la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la
politesse. Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien
dire toute cette dissertation interpocula.
«Voyons! Que pense notre hôte de ces divagations après boire?
Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour
ou contre?»
L'amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques;
il se contenta, pour toute réponse, d'avancer dédaigneusement les
lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt à rien.
«Peuh!» fit-il.
C'est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne
dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous
les dictionnaires du globe. C'est une «moue» articulée.
Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors
d'arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son
opinion. Il se défendit d'abord de répondre, et finit par affirmer
que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'était une
«invention» assez insignifiante, peu réjouissante en somme!
«Voilà bien notre ami!
-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore
troublé son repos!
-- Et quand il est jeune!
-- Jeune et bien portant!
-- Bien portant et riche!
-- Très riche!
-- Plus que très riche!
-- Trop riche peut-être!»
Ces interpellations s'étaient croisées comme les pétards d'un feu
d'artifice, sans même amener un sourire sur l'impassible
physionomie de l'amphitryon. Il s'était contenté de hausser
légèrement les épaules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas même
coupé les premières pages!
Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus,
il se portait à merveille, il possédait une grande fortune, son
esprit n'était pas sans culture, son intelligence s'élevait au-
dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à tant
d'autres pour être un des heureux de ce monde! Pourquoi ne
l'était-il pas?
Pourquoi?
La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant
comme un coryphée du choeur antique: «Ami, dit-il, si tu n'es pas
heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a été que
négatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la santé. Pour en
bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or, tu n'as
jamais été malade... je veux dire: tu n'as jamais été malheureux!
C'est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le bonheur, si
le malheur ne l'a jamais touché, ne fût-ce qu'un instant!»
Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe,
levant son verre plein d'un champagne puisé aux meilleures
marques: «Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hôte, dit-
il, et quelques douleurs à sa vie!»
Après quoi, il vida son verre tout d'un trait.
L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son
apathie habituelle.
Où se tenait cette conversation? Était-ce dans une salle à manger
européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg? Ces six
convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien
ou du Nouveau Monde? Quels étaient ces gens qui traitaient ces
questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?
En tout cas, ce n'étaient pas des Français, puisqu'ils ne
parlaient pas politique!
Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne
grandeur, luxueusement décoré. A travers le lacis des vitres
bleues ou orangées se glissaient, à cette heure, les derniers
rayons du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres, la brise
du soir balançait des guirlandes de fleurs naturelles ou
artificielles, et quelques lanternes multicolores mêlaient leurs
pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus, la crête
des baies s'enjolivait d'arabesques découpées, enrichies de
sculptures variées, représentant des beautés célestes et
terrestres, animaux ou végétaux d'une faune et d'une flore
fantaisistes.
Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de
larges glaces à double biseau. Au plafond, une «punka», agitant
ses ailes de percale peinte rendait supportable la température
ambiante.
La table, c'était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de
nappe à sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces
d'argenterie et de porcelaine comme eût fait une tranche du plus
pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrés de papier,
ornés de devises, dont chaque invité avait près de lui une
provision suffisante. Autour de la table se dressaient des sièges
à dossiers de marbre, bien préférables sous cette latitude aux
revers capitonnés de l'ameublement moderne.
Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort
avenantes, dont les cheveux noirs s'entremêlaient de lis et de
chrysanthèmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade,
coquettement contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées,
elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de
l'autre, elles agitaient gracieusement un large éventail, qui
ravivait les courants d'air déplacés par la punka du plafond.
Le repas n'avait rien laissé à désirer. Qu'imaginer de plus
délicat que cette cuisine à la fois propre et savante? Le Bignon
de l'endroit, sachant qu'il s'adressait à des connaisseurs,
s'était surpassé dans la confection des cent cinquante plats dont
se composait le menu du dîner.
Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du
caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de
Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des oeufs
pochés de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux
oeufs brouillés, des fricassées de «ging-seng», des ouïes
d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des
têtards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de
moineau et des yeux de mouton piqués d'une pointe d'ail, des
ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucrées
de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines
d'arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du «long-
yen» à chair blanche, et du «lit-chi» à pulpe pâle, châtaignes
d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service
d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé
de bière, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont
l'inévitable riz, poussé entre les lèvres des convives à l'aide de
petits bâtonnets, allait couronner au dessert la savante
ordonnance.
Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas
de ces bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide
parfumé, mais des serviettes imbibées d'eau chaude, que chacun des
convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction.
Ce n'était toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de
farniente, dont la musique allait remplir les instants.
En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans
le salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste
et décente. Mais quelle musique et quelle méthode! Des
miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalité,
s'élevant en notes aiguës jusqu'aux dernières limites de
perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont
les cordes s'enchevêtraient dans les fils de l'archet, guitares
recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas
ressemblant à de petits pianos portatifs, ils étaient dignes des
chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient à grand fracas.
Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le
programme de son répertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui
laissait carte blanche, ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix
Fleurs, morceau très à la mode alors, dont raffolait le beau
monde.
Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d'avance, se
retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire
encore une importante récolte dans les salons voisins.
Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour
passer d'une table à une autre, -- ce qu'ils firent non sans
grandes cérémonies et compliments de toutes sortes.
Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à
couvercle, agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre
moine bouddhiste, débout sur son radeau légendaire. Chacun reçut
aussi une pincée de thé, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau
bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitôt.
Quel thé! Il n'était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co.,
qui l'avait fourni, l'eût falsifié par le mélange malhonnête de
feuilles étrangères, ni qu'il eût déjà subi une première infusion
et ne fût plus bon qu'à balayer les tapis, ni qu'un préparateur
indélicat l'eût teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec
le bleu de Prusse!
C'était le thé impérial dans toute sa pureté. C'étaient ces
feuilles précieuses semblables à la fleur elle-même, ces feuilles
de la première récolte du mois de mars, qui se fait rarement, car
l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux
mains soigneusement gantées, ont seuls le droit de cueillir!
Un Européen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites
gorgées, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en
avaient l'habitude.
C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en étaient plus à apprécier
les délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne
société, richement vêtus de la «han-chaol», légère chemisette, du
«ma-coual», courte tunique, de la «haol», longue robe se
boutonnant sur le côté; ayant aux pieds babouches jaunes et
chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie que serrait à la
taille une écharpe à glands, sur la poitrine le plastron de soie
finement brodé, l'éventail à la ceinture, ces aimables personnages
étaient nés au pays même où l'arbre à thé donne une fois l'an sa
moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient
des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des
ailerons de requin, ils l'avaient savouré comme il le méritait
pour la délicatesse de ses préparations; mais son menu, qui eût
étonné un étranger, n'était pas pour les surprendre.
En tout cas, ce à quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres,
ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment où
ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait
traités, ce jour-là, ils l'apprirent alors.
Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne
pour la dernière fois, l'indifférent, s'accoudant sur la table,
les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: «Mes amis,
écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais introduire
dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera peut-être
la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
l'apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner
d'adieu à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié,
et...
-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'écria l'optimiste.
Regarde! Les pronostics sont pour toi!»
En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles
lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et
les petites feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans
les tasses. Autant d'heureux présages qui ne pouvaient tromper!
Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec
la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la
personne, destinée au rôle d'«élément nouveau», dont il avait fait
choix, aucun n'eut l'indiscrétion de l'interroger à ce sujet.
Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé sa voix au concert
général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos,
un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus
approuver les complimenteurs que le complimenté.
Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'épaule, et, d'une
voix qui semblait moins calme que d'habitude: «Suis-je donc trop
vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
-- Non.
-- Trop jeune?
-- Pas davantage.
-- Tu trouves que j'ai tort?
-- Peut-être!
-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut
pour me rendre heureux.
-- Je le sais.
-- Eh bien?...
-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être!
S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est
pire!
-- Je ne serai donc jamais heureux?...
-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
-- Le malheur ne peut m'atteindre!
-- Tant pis, car alors tu es incurable!
-- Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne
faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en
fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à
l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je
n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme
disent nos poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours
tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte!
-- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine
intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre
heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!»
Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent,
rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au
moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés
et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des
autres.
A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au
menu exotique qui le composait, à l'habillement des convives, à
leur manière de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de
leurs théories, le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois,
non de ces «Célestials» qui semblent avoir été décollés d'un
paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes
habitants du Céleste Empire, déjà «européennisés» par leurs
études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les
civilisés de l'Occident.
En effet, c'était dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la
rivière des Perles à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de
l'inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des
meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième
classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en soieries de la
rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettré.
Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune,
pendant la première de ces cinq veilles, qui se partagent si
poétiquement les heures de la nuit chinoise.
II
DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON
PLUS NETTE
Si Kin-Fo avait donné ce dîner d'adieu à ses amis de Canton, c'est
que c'était dans cette capitale de la province de Kouang-Tong
qu'il avait passé une partie de son adolescence. Des nombreux
camarades que doit compter un jeune homme riche et généreux, les
quatre invités du bateau-fleurs étaient les seuls qui lui
restassent à cette époque. Quant aux autres, dispersés aux hasards
de la vie, il eût vainement cherché à les réunir.
Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d'air à
son ennui, il était venu le promener pendant quelques jours à
Canton. Mais, ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait
escale aux points principaux de la côte et revenir tranquillement
à son yamen.
Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c'est que le philosophe ne
quittait jamais son élève, auquel les leçons ne manquaient pas. A
vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et
de sentences perdues; mais la «machine à théories» -- ainsi que
l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire.
Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race
tend à se transformer, et qui ne se sont jamais ralliés aux
Tartares. On n'eût pas rencontré son pareil dans les provinces du
Sud, où les hautes et basses classes se sont plus intimement
mélangées avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son père ni par
sa mère, dont les familles, depuis la conquête, se tenaient à
l'écart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines.
Grand, bien bâti, plutôt blanc que jaune, les sourcils tracés en
droite ligne, les yeux disposés suivant l'horizontale et se
relevant à peine vers les tempes, le nez droit, la face non
aplatie, il eût été remarqué même auprès des plus beaux spécimens
des populations de l'Occident.
En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'était que par son
crâne soigneusement rasé, son front et son cou sans un poil, sa
magnifique queue, qui, prenant naissance à l'occiput, se déroulait
sur son dos comme un serpent de jais. Très soigné de sa personne,
il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa
lèvre supérieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-
dessous le point d'orgue de l'écriture musicale. Ses ongles
s'allongeaient de plus d'un centimètre, preuve qu'il appartenait
bien à cette catégorie de gens fortunés qui peuvent vivre sans
rien faire. Peut-être, aussi, la nonchalance de sa démarche, le
hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore à ce «comme il
faut» qui se dégageait de toute sa personne.
D'ailleurs Kin-Fo était né à Péking, avantage dont les Chinois se
montrent très fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
répondre: «Je suis d'En-Haut!». C'était à Péking, en effet, que
son père Tchoung-Héou demeurait au moment de sa naissance, et il
avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer définitivement à
Shang-Haï.
Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
possédait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour
le commerce. Pendant les premières années de sa carrière, tout ce
que produit ce riche territoire si peuplé, papiers de Swatow,
soieries de Sou-Tchéou, sucres candis de Formose, thés de Hankow
et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province
de Yunanne, tout fut pour lui élément de négoce et matière à
trafic. Sa principale maison de commerce, son «hong» était à
Shang-Haï mais il possédait des comptoirs à Nan-King, à Tien-Tsin,
à Macao, à Hong-Kong. Très mêlé au mouvement européen, c'étaient
les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'était
le câble électrique qui lui donnait le cours des soieries à Lyon
et de l'opium à Calcutta. Aucun de ces agents du progrès, vapeur
ou électricité, ne le trouvait réfractaire, ainsi que le sont la
plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
gouvernement, dont ce progrès diminue peu à peu le prestige.
Bref, Tchoung-Héou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son
commerce avec l'intérieur de l'Empire que dans ses transactions
avec les maisons portugaises, françaises, anglaises ou américaines
de Shang-Haï de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment où Kin-Fo
venait au monde, sa fortune dépassait déjà quatre cent mille
dollars.
Or, pendant les années qui suivirent, cette épargne allait être
doublée, grâce à la création d'un trafic nouveau, qu'on pourrait
appeler le «commerce des coolies du Nouveau Monde».
On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante
et hors de proportion avec l'étendue de ce vaste territoire,
diversement mais poétiquement nommé Céleste Empire, Empire du
Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
On ne l'évalue pas à moins de trois cent soixante millions
d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la
terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la
Chine, même avec ses nombreuses rizières, ses immenses cultures de
millet et de blé, ne suffit pas à le nourrir. De là un trop-plein
qui ne demande qu'à s'échapper par ces trouées que les canons
anglais et français ont faites aux murailles matérielles et
morales du Céleste Empire.
C'est vers l'Amérique du Nord et principalement sur l'État de
Californie, que s'est déversé ce trop-plein. Mais cela s'est fait
avec une telle violence, que le Congrès a dû prendre des mesures
restrictives contre cette invasion, assez impoliment nommée «la
peste jaune». Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions
d'émigrants chinois aux États-Unis n'auraient pas sensiblement
amoindri la Chine, et c'eût été l'absorption de la race anglo-
saxonne au profit de la race mongole.
Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste échelle. Ces
coolies, vivant d'une poignée de riz, d'une tasse de thé et d'une
pipe de tabac, aptes à tous les métiers, réussirent rapidement au
lac Salé, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'État de
Californie, où ils abaissèrent considérablement le prix de la
main-d'oeuvre.
Des compagnies se formèrent donc pour le transport de ces
émigrants si peu coûteux. On en compta cinq, qui opéraient le
racolage dans cinq provinces du Céleste Empire, et une sixième,
fixée à San Francisco. Les premières expédiaient, la dernière
recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la
réexpédiait.
Ceci demande une explication.
Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune
chez les «Mélicains», nom qu'ils donnent aux populations des
États-Unis, mais à une condition, c'est que leurs cadavres seront
fidèlement ramenés à la terre natale pour y être enterrés. C'est
une des conditions principales du contrat, une clause sine qua
non, qui oblige les compagnies envers l'émigrant, et rien ne
saurait la faire éluder.
Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant
de fonds particuliers, est-elle chargée de fréter les «navires à
cadavres», qui repartent à pleines charges de San Francisco pour
Shang-Haï, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle
source de bénéfices.
L'habile et entreprenant Tchoung-Héou sentit cela. Au moment où il
mourut, en 1866, il était directeur de la compagnie de Kouang-
Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse
des Fonds des Morts, à San Francisco.
Ce jour-là, Kin-Fo, n'ayant plus ni père ni mère, héritait d'une
fortune évaluée à quatre millions de francs placée en actions de
la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
Au moment où il perdit son père, le jeune héritier, âgé de dix-
neuf ans, se fût trouvé seul, s'il n'eût eu Wang, l'inséparable
Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
Or, qu'était ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen
de Shang-Haï. Il avait été le commensal du père avant d'être celui
du fils. Mais d'où venait-il? A quel passé pouvait-on le
rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-
Héou et Kin-Fo auraient seuls pu répondre.
Et s'ils avaient jugé convenable de le faire ce qui n'était pas
probable, voici ce que l'on eût appris: Personne n'ignore que la
Chine est, par excellence, le royaume où les insurrections peuvent
durer pendant bien des années, et soulever des centaines de mille
hommes.
Or, au XVIIe siècle, la célèbre dynastie des Ming, d'origine
chinoise, régnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en
1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles
qui menaçaient la capitale, demanda secours à un roi tartare.
Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les révoltés, profita
de la situation pour renverser celui qui avait imploré son aide,
et proclama empereur son propre fils Chun-Tché.
A partir de cette époque, l'autorité tartare fut substituée à
l'autorité chinoise, et le trône occupé par des empereurs
mantchoux.
Peu à peu, surtout dans les classes inférieures de la population,
les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du
Nord, la séparation entre Chinois et Tartares se maintint plus
strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus
particulièrement au milieu des provinces septentrionales de
l'Empire. Là se cantonnèrent des «irréconciliables», qui restèrent
fidèles à la dynastie déchue.
Le père de Kin-Fo était de ces derniers, et il ne démentit pas les
traditions de sa famille, qui avait refusé de pactiser avec les
Tartares. Un soulèvement contre la domination étrangère, même
après trois cents ans d'exercice, l'eût trouvé prêt à agir.
Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses
opinions politiques.
Or, en 1860, régnait encore cet empereur S'Hiène-Fong, qui déclara
la guerre à l'Angleterre et à la France, -- guerre terminée par le
traité de Péking, le 25 octobre de ladite année.
Mais, avant cette époque, un formidable soulèvement menaçait déjà
la dynastie régnante. Les Tchang-Mao ou Taï-ping, les «rebelles
aux longs cheveux», s'étaient emparés de Nan-King en 1853 et de
Shang-Haï en 1855 S'Hiène-Fong mort, son jeune fils eut fort à
faire pour repousser les Taï-ping. Sans le vice-roi Li, sans le
prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-être
n'eût-il pu sauver son trône.
C'est que ces Taï-ping, ennemis déclarés des Tartares, fortement
organisés pour la rébellion, voulaient remplacer la dynastie des
Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes;
la première à bannière noire, chargée de tuer; la seconde à
bannière rouge, chargée d'incendier; la troisième à bannière
jaune, chargée de piller; la quatrième à bannière blanche, chargée
d'approvisionner les trois autres.
Il y eut d'importantes opérations militaires dans le Kiang-Sou.
Sou-Tchéou et Kia-Hing, à cinq lieues de Shang-Haï, tombèrent au
pouvoir des révoltés et furent repris, non sans peine, par les
troupes impériales. Shang-Haï, très menacée était même attaquée,
le 18 août 1860, au moment où les généraux Grant et Montauban,
commandant l'armée anglo-française, canonnaient les forts du Peï-
Ho.
Or, à cette époque, Tchoung-Héou, le père de Kin-Fo, occupait une
habitation près de Shang-Haï, non loin du magnifique pont que les
ingénieurs chinois avaient jeté sur la rivière de Sou-Tchéou. Ce
soulèvement des Taï-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
puisqu'il était principalement dirigé contre la dynastie tartare.
Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 août, après que
les rebelles eurent été rejetés hors de Shang-Haï, la porte de
l'habitation de Tchoung-Héou s'ouvrit brusquement.
Un fuyard, ayant pu dépister ceux qui le poursuivaient, vint
tomber aux pieds de Tchoung-Héou. Ce malheureux n'avait plus une
arme pour se défendre. Si celui auquel il venait demander asile le
livrait à la soldatesque impériale, il était perdu.
Le père de Kin-Fo n'était pas homme à trahir un Tai-ping, qui
avait cherché refuge dans sa maison.
Il referma la porte et dit: «Je ne veux pas savoir, je ne saurai
jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'où tu viens! Tu es mon
hôte, et, par cela seul, en sûreté chez moi.»
Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en
avait à peine la force.
«Ton nom? lui demanda Tchoung-Héou.
-- Wang.»
C'était Wang, en effet, sauvé par la générosité de Tchoung-Héou,
générosité qui aurait coûté la vie à ce dernier, si l'on avait
soupçonné qu'il donnât asile à un rebelle. Mais Tchoung-Héou était
de ces hommes antiques, à qui tout hôte est sacré.
Quelques années après, le soulèvement des rebelles était
définitivement réprimé. En 1864, l'empereur Taï-ping, assiégé dans
Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des
Impériaux.
Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur.
Jamais il n'eut à répondre sur son passé.
Personne ne l'interrogea à cet égard. Peut-être craignait-on d'en
apprendre trop! Les atrocités commises par les révoltés avaient
été, dit-on, épouvantables. Sous quelle bannière avait servi Wang,
la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait
l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
appartenu qu'à la colonne de ravitaillement.
Wang, enchanté de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal
de cette hospitalière maison. Après la mort de Tchoung-Héou, son
fils n'eut garde de se séparer de lui, tant il était habitué à la
compagnie de cet aimable personnage.
Mais, en vérité, à l'époque où commence cette histoire, qui eût
jamais reconnu un ancien Taï-ping, un massacreur, un pillard ou un
incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq
ans, ce moraliste à lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevés
vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de
couleur peu voyante, sa ceinture relevée sur la poitrine par un
commencement d'obésité, sa coiffure réglée suivant le décret
impérial, c'est-à-dire un chapeau de fourrure aux bords dressés le
long d'une calotte d'où s'échappaient des houppes de filets
rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie,
de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt
mille caractères de l'écriture chinoise, d'un lettré du dialecte
supérieur, d'un premier lauréat de l'examen des docteurs, ayant le
droit de passer sous la grande porte de Péking, réservée au Fils
du Ciel?
Peut-être, après tout, oubliant un passé plein d'horreur, le
rebelle s'était-il bonifié au contact de l'honnête Tchoung-Héou,
et avait-il tout doucement bifurqué sur le chemin de la
philosophie spéculative! Et voilà pourquoi ce soir-là, Kin-Fo et
Wang, qui ne se quittaient jamais, étaient ensemble à Canton,
pourquoi, après ce dîner d'adieu, tous deux s'en allaient par les
quais à la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement
à Shang-Haï.
Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux même.
Wang, regardant à droite, à gauche, philosophant à la lune, aux
étoiles, passait en souriant sous la porte de «l'Éternelle
Pureté», qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte
de «l'Éternelle joie», dont les battants lui semblaient ouverts
sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre
les tours de la pagode des «Cinq Cents Divinités».
Le steamer Perma était là, sous pression. Kin-Fo et Wang
s'installèrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
courant du fleuve des Perles, qui entraîne quotidiennement avec la
fange de ses berges des corps de suppliciés, imprima au bateau une
extrême vitesse. Le steamer passa comme une flèche entre les
ruines laissées çà et là par les canons français, devant la pagode
à neuf étages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, près de
Whampoa, où mouillent les plus gros bâtiments, entre les îlots et
les estacades de bambous des deux rives.
Les cent cinquante kilomètres, c'est-à-dire les trois cent
soixante-quinze «lis», qui séparent Canton de l'embouchure du
fleuve, furent franchis dans la nuit.
Au lever du soleil, le Perma dépassait la «Gueule-du-Tigre», puis
les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'île de Hong-
Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant
dans la brume matinale, et, après la plus heureuse des traversées,
Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jaunâtres du fleuve
Bleu, débarquaient à Shang-Haï, sur le littoral de la province de
Kiang-Nan.
III
OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA
VILLE DE SHANG-HAÏ
Un proverbe chinois dit: «Quand les sabres sont rouillés et les
bêches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers
pleins. Quand les degrés des temples sont usés par les pas des
fidèles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les
médecins vont à pied et les boulangers à cheval, L'Empire est bien
gouverné.» Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement
à tous les États de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est
un où ce desideratum soit encore loin de se réaliser, c'est
précisément le Céleste Empire. Là, ce sont les sabres qui
reluisent et les bêches qui se rouillent, les prisons qui
regorgent et les greniers qui se désemplissent. Les boulangers
chôment plus que les médecins, et, si les pagodes attirent les
fidèles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prévenus ni
de plaideurs.
D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrés,
qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de
l'est à l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes
provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la
Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Corée, les îles Liou-Tchou,
etc., ne peut être que très imparfaitement administré. Si les
Chinois s'en doutent bien un peu, les étrangers ne se font aucune
illusion à cet égard. Seul, peut-être, l'empereur, enfermé dans
son palais, dont il franchit rarement les portes, à l'abri des
murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, père et mère de ses
sujets, faisant ou défaisant les lois à son gré, ayant droit de
vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les
fronts se traînent dans la poussière, trouve que tout est pour le
mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait même pas essayer
de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe
jamais.
Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut être
gouverné à l'européenne qu'à la chinoise? On serait tenté de le
croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Haï, mais en
dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se
maintient dans une sorte d'autonomie très appréciée.
Shang-Haï, la ville proprement dite, est située sur la rive gauche
de la petite rivière Houang-Pou, qui, se réunissant à angle droit
avec le Wousung, va se mêler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et
de là se perd dans la mer jaune.
C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes
murailles, percé de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs.
Réseau inextricable de ruelles dallées, que les balayeuses
mécaniques s'useraient à nettoyer; boutiques sombres sans
devantures ni étalages, où fonctionnent des boutiquiers nus
jusqu'à la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, à peine
des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles étrangères;
pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de parade
assez marécageux, établi sur un sol de remblai, comblant
d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à
travers ces rues, au fond de ces maisons étroites, une population
de deux cent mille habitants, telle est cette cité d'une
habitabilité peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande
importance commerciale.
Là, en effet, après le traité de Nan-King, les étrangers eurent
pour la première fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la
grande porte ouverte, en Chine, au trafic européen. Aussi, en
dehors de Shang-Haï et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il
concédé, moyennant une rente annuelle, trois portions de
territoire aux Français, aux Anglais et aux Américains, qui sont
au nombre de deux mille environ.
De la concession française, il y a peu à dire. C'est la moins
importante. Elle confine presque à l'enceinte nord de la ville, et
s'étend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la sépare du
territoire anglais. Là s'élèvent les églises des lazaristes et des
jésuites, qui possèdent aussi, à quatre milles de Shang-Haï, le
collège de Tsikavé, où ils forment des bacheliers chinois. Mais
cette petite colonie française n'égale pas ses voisines à beaucoup
près. Des dix maisons de commerce, fondées en 1861, il n'en reste
plus que trois, et le Comptoir d'escompte a même préféré s'établir
sur la concession anglaise.
Le territoire américain occupe la partie en retour sur le Wousung.
Il est séparé du territoire anglais par le Sou-Tchéou-Creek, que
traverse un pont de bois. Là se voient l'hôtel Astor, l'église des
Missions; là se creusent les docks installés pour la réparation
des navires européens.
Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans
contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les
quais, maisons à vérandas et à jardins, palais des princes du
commerce, l'Oriental Bank, le «hong» de la célèbre maison Dent
avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des
Jardyne, des Russel et autres grands négociants, le club Anglais,
le théâtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la
bibliothèque, tel est l'ensemble de cette riche création des
Anglo-Saxons, qui a justement mérité le nom de «colonie modèle».
C'est pourquoi, sur ce territoire privilégié, sous le patronage
d'une administration libérale, ne s'étonnera-t-on pas de trouver,
ainsi que le dit M. Léon Rousset, «une ville chinoise d'un
caractère tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part
ailleurs».
Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'étranger, arrivé par la
route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se
développer au souffle de la même brise, les trois couleurs
françaises et le «yacht» du Royaume-Uni, les étoiles américaines
et la croix de Saint-André, jaune sur fond vert, de l'Empire des
Fleurs.
Quant aux environs de Shang-Haï, pays plat, sans un arbre, coupé
d'étroites routes empierrées et de sentiers tracés à angles
droits, troué de citernes et d' «arroyos» distribuant l'eau à
d'immenses rizières, sillonné de canaux portant des jonques qui
dérivent au milieu des champs, comme les gribanes à travers les
campagnes de la Hollande, c'était une sorte de vaste tableau, très
vert de ton, auquel eût manqué son cadre.
Le Perma, à son arrivée, avait accosté le quai du port indigène,
devant le faubourg Est de Shang-Haï. C'est là que Wang et Kin-Fo
débarquèrent dans l'après-midi.
Le va-et-vient des gens affairés était énorme sur la rive,
indescriptible sur la rivière. Les jonques par centaines, les
bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites à la
godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs,
formaient comme une ville flottante, où vivait une population
maritime qu'on ne peut évaluer à moins de quarante mille âmes, --
population maintenue dans une situation inférieure et dont la
partie aisée ne peut s'élever jusqu'à la classe des lettrés ou des
mandarins.
Les deux amis s'en allèrent en flânant sur le quai, au milieu de
la foule hétéroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs
d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure,
bonzes, lamas, prêtres catholiques, vêtus à la chinoise avec queue
et éventail, soldats indigènes, «ti-paos», les sergents de ville
de l'endroit, et «compradores», sortes de commis-courtiers, qui
font les affaires des négociants européens.
Kin-Fo, son éventail à la main, promenait sur la foule son regard
indifférent, et ne prenait aucun intérêt à ce qui se passait
autour de lui. Ni le son métallique des piastres mexicaines, ni
celui des taëls d'argent, ni celui des sapèques de cuivre, que
vendeurs et chalands échangeaient avec bruit, n'auraient pu le
distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le
faubourg tout entier.
Wang, lui, avait déployé son vaste parapluie jaune, décoré de
monstres noirs, et, sans cesse «orienté», comme doit l'être un
Chinois de race, il cherchait partout matière à quelque
observation.
En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par
hasard, à une douzaine de cages en bambous, où grimaçaient des
têtes de criminels, qui avaient été exécutés la veille.
«Peut-être, dit-il, y aurait-il mieux à faire que d'abattre des
têtes! Ce serait de les rendre plus solides!»
Kin-Fo n'entendit sans doute pas la réflexion de Wang, qui l'eût
certainement étonné de la part d'un ancien Taï-ping.
Tous deux continuèrent à suivre le quai, en tournant les murailles
de la ville chinoise.
A l'extrémité du faubourg, au moment où ils allaient mettre le
pied sur la concession française, un indigène, vêtu d'une longue
robe bleue, frappant d'un petit bâton une corne de buffle qui
rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
«Un sien-cheng, dit le philosophe.
-- Que nous importe! répondit Kin-Fo.
-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
occasion, au moment de te marier!»
Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
Le «sien-cheng» est une sorte de prophète populaire, qui, pour
quelques sapèques, fait métier de prédire l'avenir. Il n'a
d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un
petit oiseau, cage qu'il accroche à l'un des boutons de sa robe,
et un jeu de soixante-quatre cartes, représentant des figures de
dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe,
généralement superstitieux, ne font point fi des prédictions du
sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au sérieux.
Sur un signe de Wang, celui-ci étala à terre un tapis de
cotonnade, y déposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et
le disposa sur le tapis, de manière que les figures fussent
invisibles.
La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit,
choisit une des cartes, et rentra, après avoir reçu un grain de
riz pour récompense.
Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme
et une devise, écrite en kunanrima, cette langue mandarine du
Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
Et alors, s'adressant à Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui
prédit ce que ses confrères de tous pays prédisent invariablement
sans se compromettre, à savoir, qu'après quelque épreuve
prochaine, il jouirait de dix mille années de bonheur.
«Une, répondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
reste!»
Puis, il jeta à terre un taël d'argent, sur lequel le prophète se
précipita comme un chien affamé sur un os à moelle.
De pareilles aubaines ne lui étaient pas ordinaires.
Cela fait, Wang et son élève se dirigèrent vers la colonie
française, le premier songeant à cette prédiction qui s'accordait
avec ses propres théories sur le bonheur, le second sachant bien
qu'aucune épreuve ne pouvait l'atteindre.
Ils passèrent ainsi devant le consulat de France, remontèrent
jusqu'au ponceau jeté, sur Yang-King-Pang, traversèrent le
ruisseau, prirent obliquement à travers le territoire anglais, de
manière à gagner le quai du port européen.
Midi sonnait alors. Les affaires, très actives pendant la matinée,
cessèrent comme par enchantement. La journée commerciale était
pour ainsi dire terminée, et le calme allait succéder au
mouvement, même dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce
rapport.
En ce moment, quelques navires étrangers arrivaient au port, la
plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut
bien le dire, sont chargés d'opium. Cette abrutissante substance,
ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre
d'affaires qui dépasse deux cent soixante millions de francs et
rapporte trois cents pour cent de bénéfice. En vain le
gouvernement chinois a-t-il voulu empêcher l'importation de
l'opium dans le Céleste Empire. La guerre de 1841 et le traité de
Nan-King ont donné libre entrée à la marchandise anglaise et gain
de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que,
si le gouvernement de Péking a été jusqu'à édicter la peine de
mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
accommodements moyennant finance avec les dépositaires de
l'autorité. On croit même que le mandarin gouverneur de Shang-Haï
encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur
les agissements de ses administrés.
Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient à cette
détestable habitude de fumer l'opium, qui détruit tous les
ressorts de l'organisme et conduit rapidement à la mort.
Aussi, jamais une once de cette substance n'était-elle entrée dans
la riche habitation, où les deux amis arrivaient, une heure après
avoir débarqué sur le quai de Shang-Haï Wang -- ce qui aurait
encore surpris de la part d'un ex-Taï-ping -- n'avait pas manqué
de dire: «Peut-être y aurait-il mieux à faire que d'importer
l'abrutissement à tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la
philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons
philosophes!»
IV
DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT
JOURS DE RETARD
Un yamen est un ensemble de constructions variées, rangées suivant
une ligne parallèle, qu'une seconde ligne de kiosques et de
pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement,
le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang élevé et
appartient à l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches
Célestials d'en posséder en toute propriété, et c'était un de ces
somptueux hôtels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
Wang et son élève s'arrêtèrent à la porte principale, ouverte au
front de la vaste enceinte qui entourait les diverses
constructions du yamen, ses jardins et ses cours.