«Ont-ils crucifié vos protestants, comme le fut saint Siméon, ou fait
dévorer un homme par deux tigres, comme il advint à saint Ignace?
--Mais comptez-vous pour quelque chose tant de femmes séparées de leurs
maris, d'enfants arrachés à leurs mères! Et les exils des pauvres, à
travers la neige, au milieu des précipices! On les entassait dans les
prisons; à peine morts, on les traînait sur la claie.»
L'abbé ricana: «Vous me permettrez de n'en rien croire! Et nos martyrs
à nous sont moins douteux. Sainte Blandine a été livrée dans un filet
à une vache furieuse. Sainte Juliette périt assommée de coups. Saint
Taraque, saint Probus et saint Andronic, on leur a brisé les dents avec
un marteau, déchiré les côtes avec des peignes en fer, traversé les
mains avec des clous rougis, enlevé la peau du crâne.
--Vous exagérez, dit Pécuchet. La mort des martyrs était en ce temps-là
une amplification de la rhétorique!
--Comment! de la rhétorique?
--Mais oui! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l'histoire.
Les catholiques, en Irlande, éventrèrent des femmes enceintes pour
prendre leurs enfants!
--Jamais!
--Et les donner aux pourceaux!
--Allons donc!
--En Belgique, ils les enterraient toutes vives!
--Quelle plaisanterie!
--On a leurs noms!
--Et quand même, objecta le prêtre, en secouant de colère son
parapluie, on ne peut les appeler des martyrs. Il n'y en a pas en
dehors de l'Église.
--Un mot. Si la valeur du martyr dépend de la doctrine, comment
servirait-il à en démontrer l'excellence?»
La pluie se calmait; jusqu'au village ils ne parlèrent plus.
Mais sur le seuil du presbytère, l'abbé dit:
«Je vous plains! véritablement, je vous plains!»
Pécuchet conta de suite à Bouvard son altercation. Elle lui avait causé
une malveillance antireligieuse, et une heure après, assis devant un
feu de broussailles, ils lisaient le _Curé Meslier_. Ces négations
lourdes le choquèrent; puis, se reprochant d'avoir méconnu peut-être
des héros, il feuilleta, dans la _Biographie_, l'histoire des martyrs
les plus illustres.
Quelles clameurs du peuple, quand ils entraient dans l'arène! et si les
lions et les jaguars étaient trop doux, du geste et de la voix ils les
excitaient à s'avancer. On les voyait tout couverts de sang, sourire
debout, le regard au ciel; sainte Perpétue renoua ses cheveux pour ne
point paraître affligée. Pécuchet se mit à réfléchir. La fenêtre était
ouverte, la nuit tranquille, beaucoup d'étoiles brillaient. Il devait
se passer dans leur âme des choses dont nous n'avons plus l'idée,
une joie, un spasme divin! Et Pécuchet, à force d'y rêver, dit qu'il
comprenait cela, aurait fait comme eux.
«Toi?
--Certainement.
--Pas de blague! Crois-tu, oui ou non?
--Je ne sais.»
Il alluma une chandelle; puis, ses yeux tombant sur le crucifix dans
l'alcôve:
«Combien de misérables ont recouru à celui-là!»
Et après un silence:
«On l'a dénaturé! c'est la faute de Rome: la politique du Vatican!»
Mais Bouvard admirait l'Église pour sa magnificence et aurait souhaité
au moyen âge être un cardinal.
«J'aurais eu bonne mine sous la pourpre, conviens-en!»
La casquette de Pécuchet, posée devant les charbons, n'était pas sèche
encore. Tout en l'étirant, il sentit quelque chose dans la doublure, et
une médaille de saint Joseph tomba. Ils furent troublés, le fait leur
paraissant inexplicable.
Mme de Noares voulut savoir de Pécuchet s'il n'avait pas éprouvé comme
un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions. Une fois,
pendant qu'il jouait au billard, elle lui avait cousu la médaille dans
sa casquette.
Évidemment, elle l'aimait; ils auraient pu se marier: elle était veuve,
et il ne soupçonna pas cet amour, qui peut-être eût fait le bonheur de
sa vie.
Bien qu'il se montrât plus religieux que M. Bouvard, elle l'avait dédié
à saint Joseph, dont le secours est excellent pour les conversions.
Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et les
indulgences qu'ils procurent, l'effet des reliques, les privilèges
des eaux saintes. Sa montre était retenue par une chaînette qui avait
touché aux liens de saint Pierre.
Parmi ses breloques luisait une perle d'or, à l'imitation de celle qui
contient, dans l'église d'Allouagne, une larme de Notre-Seigneur; un
anneau à son petit doigt enfermait des cheveux du curé d'Ars, et comme
elle cueillait des simples pour les malades, sa chambre ressemblait à
une sacristie et à une officine d'apothicaire.
Son temps se passait à écrire des lettres, à visiter les pauvres, à
dissoudre des concubinages, à répandre des photographies du Sacré-Cœur.
Un monsieur devait lui envoyer de _la pâte des martyrs_, mélange de
cire pascale et de poussière humaine prise aux catacombes, et qui
s'emploie dans les cas désespérés en mouches ou en pilules. Elle en
promit à Pécuchet.
Il parut choqué d'un tel matérialisme.
Le soir, un valet du château lui apporta une hottée d'opuscules
relatant des paroles pieuses du grand Napoléon, des bons mots du curé
dans les auberges, des morts effrayantes advenues à des impies. Mme de
Noares savait tout cela par cœur, avec une infinité de miracles.
Elle en contait de stupides, des miracles sans but, comme si Dieu les
eût faits pour ébahir le monde. Sa grand'mère à elle-même avait serré
dans une armoire des pruneaux couverts d'un linge, et quand on ouvrit
l'armoire un an plus tard, on en vit treize sur la nappe, formant la
croix.»
«Expliquez-moi cela.»
C'était son mot après ses histoires, qu'elle soutenait avec un
entêtement de bourrique, bonne femme d'ailleurs, et d'humeur enjouée.
Une fois pourtant _elle sortit de son caractère_. Bouvard lui
contestait le miracle de Pezilla: un compotier où on avait caché des
hosties pendant la Révolution se dora de lui-même tout seul.
«Peut-être y avait-il au fond un peu de couleur jaune provenant de
l'humidité?
--Mais non! je vous répète que non! La dorure a pour cause le contact
de l'eucharistie.»
Et elle donna en preuve l'attestation des évêques.
«C'est, disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium sur le
diocèse de Perpignan. Demandez plutôt à M. Jeufroy!»
Bouvard n'y tint plus, et, ayant repassé son Louis Hervieu, emmena
Pécuchet.
L'ecclésiastique finissait de dîner. Reine offrit des sièges, et, sur
un geste, alla prendre deux petits verres qu'elle emplit de _Rosolio_.
Après quoi, Bouvard exposa ce qui l'amenait.
L'abbé ne répondit pas franchement.
«Tout est possible à Dieu, et les miracles sont une preuve de la
religion.
--Cependant il y a des lois.
--Cela n'y fait rien. Il les dérange pour instruire, corriger.
--Que savez-vous s'il les dérange? répliqua Bouvard. Tant que la
nature suit sa routine, on n'y pense pas; mais, dans un phénomène
extraordinaire, nous voyons la main de Dieu.
--Elle peut y être, dit l'ecclésiastique, et quand un événement se
trouve certifié par des témoins?
--Les témoins gobent tout, car il y a de faux miracles!»
Le prêtre devint rouge.
«Sans doute..., quelquefois.
--Comment les distinguer des vrais? Et si les vrais donnés en preuves
ont eux-mêmes besoin de preuves, pourquoi en faire?»
Reine intervint, et, prêchant comme son maître, dit qu'il fallait obéir.
«La vie est un passage, mais la mort est éternelle!
--Bref, ajouta Bouvard en lampant le _Rosolio_, les miracles
d'autrefois ne sont pas mieux démontrés que les miracles d'aujourd'hui:
des raisons analogues défendent ceux des chrétiens et des païens.»
Le curé jeta sa fourchette sur la table.
«Ceux-là étaient faux, encore un coup! Pas de miracles en dehors de
l'Église!
--Tiens! se dit Pécuchet, même argument que pour les martyrs: la
doctrine s'appuie sur les faits et les faits sur la doctrine.»