Marcel reparut le lendemain, à trois heures, la face verte, les
yeux rouges, une bigne au front, le pantalon déchiré, empestant
l'eau-de-vie, immonde.
Il avait été, selon sa coutume annuelle, à six lieues de là, près
d'Iqueville, faire le réveillon chez un ami;--et bégayant plus que
jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grâce, comme s'il
eût commis un crime. Ses maîtres l'octroyèrent. Un calme singulier les
portait à l'indulgence.
La neige avait fondu tout à coup, et ils se promenaient dans leur
jardin, humant l'air tiède, heureux de vivre.
Était-ce le hasard seulement qui les avait détournés de la mort?
Bouvard se sentait attendri. Pécuchet se rappela sa première communion;
et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils
dépendaient, l'idée leur vint de faire des lectures pieuses.
L'Évangile dilata leur âme, les éblouit comme un soleil. Ils
apercevaient Jésus, debout sur la montagne, un bras levé, la foule en
dessous l'écoutant,--ou bien au bord du lac, parmi les Apôtres qui
tirent des filets,--puis sur l'ânesse, dans la clameur des _alleluia_,
la chevelure éventée par les palmes frémissantes; enfin au haut de la
croix, inclinant sa tête, d'où tombe éternellement une rosée sur le
monde. Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est la tendresse pour
les humbles, la défense des pauvres, l'exaltation des opprimés.--Et
dans ce livre où le ciel se déploie, rien de théologal au milieu de
tant de préceptes; pas un dogme, nulle exigence que la pureté du cœur.
Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas surprise; dès l'enfance,
ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit Pécuchet et le
disposa à mieux comprendre l'_Imitation_.
Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux, mais des plaintes, un
resserrement de l'âme sur elle-même. Bouvard s'attrista en feuilletant
ces pages, qui semblent écrites par un temps de brume, au fond d'un
cloître, entre un clocher et un tombeau. Notre vie mortelle y apparaît
si lamentable qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu;--et les
deux bonshommes, après toutes leurs déceptions, éprouvaient le besoin
d'être simples, d'aimer quelque chose, de se reposer l'esprit.
Ils abordèrent l'_Ecclésiaste_, _Isaïe_, _Jérémie_.
Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes à voix de lion, le
fracas du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Géhenne, et
son Dieu dispersant les empires, comme le vent fait des nuages.
Ils lisaient cela le dimanche, à l'heure des vêpres, pendant que la
cloche tintait.
Un jour, ils se rendirent à la messe, puis y retournèrent. C'était
une distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de
Faverges les saluèrent de loin, ce qui fut remarqué. Le juge de paix
leur dit, en clignant de l'œil: «Parfait! je vous approuve.» Toutes les
bourgeoises, maintenant, leur envoyaient le pain bénit.
L'abbé Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se fréquenta;
et le prêtre ne parlait pas de religion.
Ils furent étonnés de cette réserve, si bien que Pécuchet, d'un air
indifférent, lui demanda comment s'y prendre pour obtenir la foi.
«Pratiquez d'abord.»
Ils se mirent à pratiquer, l'un avec espoir, l'autre par défi, Bouvard
étant convaincu qu'il ne serait jamais un dévot. Un mois durant, il
suivit régulièrement tous les offices, mais, à l'encontre de Pécuchet,
ne voulut pas s'astreindre au maigre.
Était-ce une mesure d'hygiène? On sait ce que vaut l'hygiène! Une
affaire de convenance? A bas les convenances! Une marque de soumission
envers l'Église? Il s'en fichait également! bref, déclarait cette règle
absurde, pharisaïque et contraire à l'esprit de l'Évangile.
Le vendredi saint des autres années, ils mangeaient ce que Germaine
leur servait.
Mais Bouvard, cette fois, s'était commandé un bifteck. Il s'assit,
coupa la viande;--et Marcel le regardait scandalisé, tandis que
Pécuchet dépiautait gravement sa tranche de morue.
Bouvard restait la fourchette d'une main, le couteau de l'autre. Enfin,
se décidant, il monta une bouchée à ses lèvres. Tout à coup ses mains
tremblèrent, sa grosse mine pâlit, sa tête se renversait.
«Tu te trouves mal?
--Non! mais!...» et il fit un aveu. Par suite de son éducation (c'était
plus fort que lui), il ne pouvait manger du gras ce jour-là, dans la
crainte de mourir.
Pécuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre à sa guise.
Un soir, il rentra la figure empreinte d'une joie sérieuse, et, lâchant
le mot, dit qu'il venait de se confesser.
Alors ils discutèrent l'importance de la confession.
Bouvard admettait celle des premiers chrétiens qui se faisait en
public: la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que cette
enquête sur nous-mêmes ne fût un élément de progrès, un levain de
moralité.
Pécuchet, désireux de la perfection, chercha ses vices; les bouffées
d'orgueil depuis longtemps étaient parties. Son goût du travail
l'exemptait de la paresse; quant à la gourmandise, personne de plus
sobre. Quelquefois des colères l'emportaient.
Il se jura de n'en plus avoir.
Ensuite, il faudrait acquérir des vertus, premièrement
l'humilité,--c'est-à-dire se croire incapable de tout mérite, indigne
de la moindre récompense, immoler son esprit, et se mettre tellement
bas que l'on vous foule aux pieds comme la boue des chemins. Il était
loin encore de ces dispositions.
Une autre vertu lui manquait: la chasteté.--Car, intérieurement, il
regrettait Mélie, et le pastel de la dame en robe Louis XV le gênait
avec son décolletage.
Il l'enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusques à craindre de
porter ses regards sur lui-même, et couchait avec un caleçon.
Tant de soins autour de la luxure la développèrent. Le matin,
principalement, il avait à subir de grands combats, comme en eurent
saint Paul, saint Benoît et saint Jérôme, dans un âge fort avancé; de
suite, ils recouraient à des pénitences furieuses. La douleur est une
expiation, un remède et un moyen, un hommage à Jésus-Christ. Tout amour
veut des sacrifices,--et quel plus pénible que celui de notre corps!
Afin de se mortifier, Pécuchet supprima le petit verre après les repas,
se réduisit à quatre prises dans la journée, par les froids extrêmes ne
mettait plus de casquette.
Un jour, Bouvard, qui rattachait la vigne, posa une échelle contre le
mur de la terrasse près de la maison,--et, sans le vouloir, se trouva
plonger dans la chambre de Pécuchet.
Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet aux habits, se frappait
les épaules doucement, puis, s'animant, retira sa culotte, cingla ses
fesses et tomba sur une chaise, hors d'haleine.
Bouvard fut troublé comme à la découverte d'un mystère, qu'on ne doit
pas surprendre.
Depuis quelque temps, il remarquait plus de netteté sur les carreaux,
moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure;--changements
qui étaient dus à l'intervention de Reine, la servante de M. le curé.
Mêlant les choses de l'église à celles de sa cuisine, forte comme
un valet de charrue et dévouée, bien que irrespectueuse, elle
s'introduisait dans les ménages, donnait des conseils, y devenait
maîtresse. Pécuchet se fiait absolument à son expérience.
Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux à
la chinoise, un nez en bec de vautour. C'était M. Gouttman, négociant
en articles de piété; il en déballa quelques-uns, enfermés dans des
boîtes, sous le hangar: croix, médailles et chapelets de toutes les
dimensions, candélabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de
clinquant, et des sacrés-cœurs en carton bleu, des saint Joseph à barbe
rouge, des calvaires de porcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul
l'arrêtait.
Gouttman ne demandait pas d'argent. Il préférait les échanges, et,
monté dans le muséum, il offrit contre des vieux fers et tous les
plombs un stock de ses marchandises.
Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais l'œil de Pécuchet, les
instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le
convaincre. Quand il le vit si coulant, Gouttman voulut, en outre, la
hallebarde; Bouvard, las d'en avoir démontré la manœuvre, l'abandonna.
L'estimation totale étant faite, ces messieurs devaient encore
cent francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets à trois mois
d'échéance,--et ils s'applaudirent du bon marché.
Leurs acquisitions furent distribuées dans tous les appartements. Une
crèche remplie de foin et une cathédrale de liège décorèrent le muséum.
Il y eut sur la cheminée de Pécuchet un saint Jean-Baptiste en cire;
le long du corridor, les portraits des gloires épiscopales, et au
bas de l'escalier, sous une lampe à chaînettes, une sainte Vierge en
manteau d'azur et couronnée d'étoiles. Marcel nettoyait ces splendeurs,
n'imaginant au paradis rien de plus beau.
Quel dommage que le saint Pierre fût brisé, et comme il aurait fait
bien dans le vestibule! Pécuchet s'arrêtait parfois devant l'ancienne
fosse aux composts, où l'on reconnaissait la tiare, une sandale, un
bout d'oreille; lâchait des soupirs, puis continuait à jardiner, car
maintenant il joignait les travaux manuels aux exercices religieux et
bêchait la terre, vêtu de la robe de moine, en se comparant à saint
Bruno. Ce déguisement pouvait être un sacrilège; il y renonça.
Mais il prenait le genre ecclésiastique, sans doute par la
fréquentation du curé. Il en avait le sourire, la voix, et, d'un air
frileux, glissait comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux
poignets. Un jour vint où le chant du coq l'importuna, les roses
l'écœuraient; il ne sortait plus ou jetait sur la campagne des regards
farouches.
Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui chantaient
des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure lui avaient
donné comme le sentiment d'une jeunesse impérissable. Dieu se
manifestait à son cœur par la forme des nids, la clarté des sources,
la bienfaisance du soleil, et la dévotion de son ami lui semblait
extravagante, fastidieuse.
«Pourquoi gémis-tu pendant le repas?
--Nous devons manger en gémissant, répondit Pécuchet, car l'homme, par
cette voie, a perdu son innocence», phrase qu'il avait lue dans le
_Manuel du Séminariste_, deux volumes in-12 empruntés à M. Jeufroy,
et il buvait de l'eau de la Salette, se livrait, portes closes, à
des oraisons jaculatoires, espérait entrer dans la confrérie de
Saint-François.
Pour obtenir le don de persévérance, il résolut de faire un pèlerinage
à la sainte Vierge.
Le choix des localités l'embarrassa. Serait-ce à Notre-Dame de
Fourvières, de Chartres, d'Embrun, de Marseille ou d'Auray? Celle de la
Délivrande, plus proche, convenait aussi bien.
«Tu m'accompagneras!
--J'aurais l'air d'un cornichon!» dit Bouvard.
Après tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de l'être et
céda par complaisance.
Les pèlerinages doivent s'accomplir à pied. Mais quarante-trois
kilomètres seraient durs; et les gondoles n'étant pas congruentes à la
méditation, ils louèrent un vieux cabriolet, qui, après douze heures de
route, les déposa devant l'auberge.
Ils eurent une pièce à deux lits, avec deux commodes supportant deux
pots à l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'hôtelier leur
apprit que c'était la _chambre des capucins_ sous la Terreur. On y
avait caché la dame de la Délivrande avec tant de précaution que les
bons Pères y disaient la messe clandestinement.
Cela fit plaisir à Pécuchet, et il lut tout haut une notice sur la
chapelle, prise en bas dans la cuisine.
Elle a été fondée au commencement du IIe siècle par saint Regnobert,
premier évêque de Lisieux, ou par saint Ragnebert, qui vivait au VIIe,
ou par Robert le Magnifique, au milieu du XIe.
Les Danois, les Normands et surtout les protestants l'ont incendiée et
ravagée à différentes époques.
Vers 1112, la statue primitive fut découverte par un mouton qui, en
frappant du pied, dans un herbage, indiqua l'endroit où elle était, et
sur cette place le comte Baudoin érigea un sanctuaire.
Ses miracles sont innombrables. Un marchand de Bayeux, captif chez
les Sarrasins, l'invoqua: ses fers tombent et il s'échappe. Un avare
découvre dans son grenier un troupeau de rats, l'appelle à son secours,
et les rats s'éloignent. Le contact d'une médaille ayant effleuré
son effigie fit se repentir au lit de mort un vieux matérialiste de
Versailles. Elle rendit la parole au sieur Adeline, qui l'avait perdue
pour avoir blasphémé; et, par sa protection, M. et Mme de Becqueville
eurent assez de force pour vivre chastement en état de mariage.
On cite, parmi ceux qu'elle a guéris d'affections irrémédiables, Mlle
de Palfresne, Anne Lirieux, Marie Duchemin, François Dufai, et Mme de
Jumillac, née d'Osseville.
Des personnages considérables l'ont visitée: Louis XI, Louis XIII, deux
filles de Gaston d'Orléans, le cardinal Wiseman, Samirrhi, patriarche
d'Antioche; Monseigneur Véroles, vicaire apostolique de la Mantchourie;
et l'archevêque de Quélen vint lui rendre grâce pour la conversion du
prince de Talleyrand.
«Elle pourra, dit Pécuchet, te convertir aussi!»
Bouvard, déjà couché, eut une sorte de grognement et s'endormit tout à
fait.
Le lendemain, à six heures, ils entraient dans la chapelle.
On en construisait une autre; des toiles et des planches embarrassaient
la nef, et le monument, de style rococo, déplut à Bouvard, surtout
l'autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens.
La statue miraculeuse, dans une niche à gauche du chœur, est enveloppée
d'une robe à paillettes; le bedeau survint, ayant pour chacun d'eux un
cierge. Il le planta sur une manière de herse dominant la balustrade,
demanda trois francs, fit une révérence et disparut.
Ensuite, ils regardèrent les ex-voto.
Des inscriptions sur plaques témoignent de la reconnaissance des
fidèles. On admire deux épées en sautoir offertes par un ancien élève
de l'École polytechnique, des bouquets de mariée, des médailles
militaires, des cœurs d'argent, et dans l'angle, au niveau du sol, une
forêt de béquilles.
De la sacristie déboucha un prêtre portant le saint-ciboire.
Quand il fut resté quelques minutes au bas de l'autel, il monta les
trois marches, dit l'_Oremus_, l'_Introït_ et le _Kyrie_, que l'enfant
de chœur à genoux récita tout d'une haleine.
Les assistants étaient rares, douze ou quinze vieilles femmes. On
entendait le froissement de leurs chapelets et le bruit d'un marteau
cognant des pierres. Pécuchet, incliné sur son prie-Dieu, répondait aux
_Amen_. Pendant l'élévation, il supplia Notre-Dame de lui envoyer une
foi constante et indestructible.
Bouvard, dans un fauteuil à ses côtés, lui prit son Eucologe et
s'arrêta aux litanies de la Vierge.
«Très pure, très chaste, vénérable, aimable, puissante, clémente, tour
d'ivoire, maison d'or, porte du matin.»
Ces mots d'adoration, ces hyperboles l'emportèrent vers celle qui est
célébrée par tant d'hommages.
Il la rêva comme on la figure dans les tableaux d'église, sur un
amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, l'Enfant-Dieu à sa
poitrine,--mère des tendresses que réclament toutes les afflictions de
la terre,--idéal de la femme transportée dans le ciel; car, sorti de
ses entrailles, l'homme exalte son amour et n'aspire qu'à reposer sur
son cœur.
La messe étant finie, ils longèrent les boutiques qui s'adossent contre
le mur du côté de la place. On y voit des images, des bénitiers, des
urnes à filets d'or, des Jésus-Christ en noix de coco, des chapelets
d'ivoire; et le soleil, frappant les verres des cadres, éblouissait
les yeux, faisait ressortir la brutalité des peintures, la hideur
des dessins. Bouvard qui, chez lui, trouvait ces choses abominables,
fut indulgent pour elles. Il acheta une petite Vierge en pâte bleue.
Pécuchet, comme souvenir, se contenta d'un rosaire.
Les marchands criaient:
«Allons! allons! pour cinq francs, pour trois francs, pour soixante
centimes, pour deux sols, ne refusez pas Notre-Dame!»
Les deux pèlerins flânaient sans rien choisir. Des remarques
désobligeantes s'élevèrent.
«Qu'est-ce qu'ils veulent, ces oiseaux-là?
--Ils sont peut-être des Turcs!
--Des protestants plutôt!»
Une grande fille tira Pécuchet par la redingote; un vieux en lunettes
lui posa la main sur l'épaule; tous braillaient à la fois; puis,
quittant leurs baraques, ils vinrent les entourer, redoublaient de
sollicitations et d'injures.
Bouvard n'y tint plus.
«Laissez-nous tranquilles, nom de Dieu!»
La tourbe s'écarta.
Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la place et cria
qu'ils s'en repentiraient.
En rentrant à l'auberge, ils trouvèrent dans le café Gouttman. Son
négoce l'appelait en ces parages, et il causait avec un individu
examinant des bordereaux sur la table devant eux.
Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon très large, le
teint rouge et la taille fine malgré ses cheveux blancs, l'air à la
fois d'un officier en retraite et d'un vieux cabotin.
De temps à autre, il lâchait un juron, puis sur un mot de Gouttman dit
plus bas, se calmait de suite, et passait à un autre papier.
Bouvard, qui l'observait, au bout d'un quart d'heure s'approcha de lui.
«Barberou, je crois?
--Bouvard!» s'écria l'homme à la casquette. Et ils s'embrassèrent.
Barberou, depuis vingt ans, avait enduré toutes sortes de fortunes.
Gérant d'un journal, commis d'assurances, directeur d'un parc aux
huîtres.--«Je vous conterai cela»; enfin, revenu à son premier métier,
il voyageait pour une maison de Bordeaux, et Gouttman, qui «faisait
le diocèse», lui plaçait des vins chez les ecclésiastiques,--«mais,
permettez; dans une minute, je suis à vous!»
Il avait repris ses comptes, quand, bondissant sur la banquette:
«Comment, deux mille?
--Sans doute!
--Ah! elle est forte, celle-là!
--Vous dites?
--Je dis que j'ai vu Hérambert, moi-même, répliqua Barberou furieux. La
facture porte quatre mille; pas de blagues!»
Le brocanteur ne perdit point contenance.
«Eh bien; elle vous libère! après?»
Barberou se leva, et, à sa figure blême d'abord, puis violette,
Bouvard et Pécuchet croyaient qu'il allait étrangler Gouttman.
Il se rassit, croisa les bras.--«Vous êtes une rude canaille,
convenez-en!
--Pas d'injures, monsieur Barberou; il y a des témoins; prenez garde!
--Je vous flanquerai un procès!
--Ta! ta! ta!» Puis, ayant bouclé son portefeuille, Gouttman souleva le
bord de son chapeau: «A l'avantage!» Et il sortit.
Barberou exposa les faits: pour une créance de mille francs doublée
par suite de manœuvres usuraires, il avait livré à Gouttman trois
mille francs de vins. Ce qui payerait sa dette avec mille francs de
bénéfices; mais, au contraire, il en devait trois mille. Ses patrons le
renverraient, on le poursuivrait!--«Crapule! brigand! sale juif!--et
ça dîne dans les presbytères! D'ailleurs, tout ce qui touche à la
calotte!...» Il déblatéra contre les prêtres et tapait sur la table
avec tant de violence que la statuette faillit tomber.
«Doucement! dit Bouvard.
--Tiens! Qu'est-ce que ça?» Et Barberou ayant défait l'enveloppe de la
petite Vierge: «Un bibelot du pèlerinage! A vous?»
Bouvard, au lieu de répondre, sourit d'une manière ambiguë.
«C'est à moi!» dit Pécuchet.
--Vous m'affligez, reprit Barberou, mais je vous éduquerai
là-dessus,--n'ayez pas peur!» Et comme on doit être philosophe, et que
la tristesse ne sert à rien, il leur offrit à déjeuner.
Tous les trois s'attablèrent.
Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille de la
bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez eux bientôt et
leur apporterait un livre farce.
L'idée de sa visite les réjouissait médiocrement. Ils en causèrent dans
la voiture, pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite Pécuchet
ferma les paupières. Bouvard se taisait aussi. Intérieurement, il
penchait vers la religion.
M. Marescot s'était présenté la veille pour leur faire une
communication importante.--Marcel n'en savait pas davantage.
Le notaire ne put les recevoir que trois jours après;--et de suite
exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq cents francs, Mme
Bordin proposait à M. Bouvard de lui acheter leur ferme.
Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenants et
aboutissants, défauts et avantages; et ce désir était comme un cancer
qui la minait. Car la bonne dame, en vraie Normande, chérissait,
par-dessus tout, _le bien_, moins pour la sécurité du capital que
pour le bonheur de fouler le sol vous appartenant. Dans l'espoir
de celui-là, elle avait pratiqué des enquêtes, une surveillance
journalière, de longues économies, et elle attendait, avec impatience,
la réponse de Bouvard.
Il fut embarrassé, ne voulant pas que Pécuchet, un jour, se trouvât
sans fortune; mais il fallait saisir l'occasion,--qui était l'effet du
pèlerinage;--la Providence, pour la seconde fois, se manifestait en
leur faveur.
Ils offrirent les conditions suivantes: la rente, non pas de sept
mille cinq cents francs, mais de six mille, serait dévolue au dernier
survivant. Marescot fit valoir que l'un était faible de santé. Le
tempérament de l'autre le disposait à l'apoplexie, et Mme Bordin signa
le contrat, emportée par la passion.
Bouvard en resta mélancolique. Quelqu'un désirait sa mort, et cette
réflexion lui inspira des pensées graves, des idées de Dieu et
d'éternité.
Trois jours après, M. Jeufroy les invita au repas de cérémonie qu'il
donnait une fois par an à des collègues.
Le dîner commença vers deux heures de l'après-midi, pour finir à onze
heures du soir.
On y but du poiré, on y débita des calembours. L'abbé Pruneau composa,
séance tenante, un acrostiche; M. Bougon fit des tours de cartes,
et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petite romance qui frisait la
galanterie. Un pareil milieu divertit Bouvard. Il fut moins sombre le
lendemain.
Le curé vint le voir fréquemment. Il présentait la religion sous des
couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste?--et Bouvard consentit
bientôt à s'approcher de la sainte table. Pécuchet, en même temps que
lui, participerait au sacrement.
Le grand jour arriva.
L'église, à cause des premières communions, était pleine de monde.
Les bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs, et le menu
peuple se tenait debout par derrière, ou dans le jubé, au-dessus de la
porte.
Ce qui allait se passer tout à l'heure était inexplicable, songeait
Bouvard, mais la raison ne suffit pas à comprendre certaines choses. De
très grands hommes ont admis celle-là. Autant faire comme eux, et, dans
une sorte d'engourdissement, il contemplait l'autel, l'encensoir, les
flambeaux, la tête un peu vide, car il n'avait rien mangé et éprouvait
une singulière faiblesse.
Pécuchet, en méditant la Passion de Jésus-Christ, s'excitait à
des élans d'amour. Il aurait voulu lui offrir son âme, celle des
autres,--et les ravissements, les transports, les illuminations des
saints, tous les êtres, l'univers entier. Bien qu'il priât avec
ferveur, les différentes parties de la messe lui semblèrent un peu
longues.
Enfin, les petits garçons s'agenouillèrent sur la première marche de
l'autel, formant avec leurs habits une bande noire, que surmontaient
inégalement des chevelures blondes ou brunes. Les petites filles les
remplacèrent, ayant, sous leurs couronnes, des voiles qui tombaient; de
loin, on aurait dit un alignement de nuées blanches au fond du chœur.
Puis ce fut le tour des grandes personnes.
La première du côté de l'évangile était Pécuchet; mais, trop ému sans
doute, il oscillait la tête de droite et de gauche. Le curé eut peine
à lui mettre l'hostie dans la bouche, et il la reçut en tournant les
prunelles.
Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mâchoires, que sa langue
lui pendait sur la lèvre comme un drapeau. En se relevant, il coudoya
Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle souriait; sans savoir
pourquoi, il rougit.
Après Mme Bordin, communièrent ensemble Mlle de Faverges, la comtesse,
leur dame de compagnie, et un monsieur que l'on ne connaissait pas à
Chavignolles.
Les deux derniers furent Placquevent et Petit, l'instituteur,--quand
tout à coup on vit paraître Gorju.
Il n'avait plus de barbiche et il regagna sa place, les bras en croix
sur la poitrine, d'une manière fort édifiante.
Le curé harangua les petits garçons. Qu'ils aient soin plus tard de ne
point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conserver toujours
leur robe d'innocence. Pécuchet regretta la sienne, mais on remuait des
chaises; les mères avaient hâte d'embrasser leurs enfants.
Les paroissiens, à la sortie, échangèrent des félicitations.
Quelques-uns pleuraient. Mme de Faverges, en attendant sa voiture, se
tourna vers Bouvard et Pécuchet, et présenta son futur gendre: «M. le
baron de Mahurot, ingénieur!» Le comte se plaignait de ne pas les voir.
Il serait revenu la semaine prochaine.--«Notez-le! je vous prie.» La
calèche étant arrivée, les dames du château partirent, et la foule se
dispersa.
Ils trouvèrent dans leur cour un paquet au milieu de l'herbe. Le
facteur, comme la maison était close, l'avait jeté par-dessus le mur.
C'était l'ouvrage que Barberou avait promis: _Examen du Christianisme_,
par Louis Hervieu, ancien élève de l'École normale. Pécuchet le
repoussa. Bouvard ne désirait pas le connaître.
On lui avait répété que le sacrement le transformerait: durant
plusieurs jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Il était
toujours le même, et un étonnement douloureux le saisit.
Comment! la chair de Dieu se mêle à notre chair et elle n'y cause
rien! La pensée qui gouverne les mondes n'éclaire pas notre esprit! Le
suprême pouvoir nous abandonne à l'impuissance!
M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le _Catéchisme_ de l'abbé
Gaume.
Au contraire, la dévotion de Pécuchet s'était développée. Il aurait
voulu communier sous les deux espèces, chantait des psaumes en se
promenant dans le corridor, arrêtait les Chavignollais pour discuter et
les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les épaules et
le capitaine l'appela Tartufe. On trouvait maintenant qu'ils allaient
trop loin.
Une excellente habitude, c'est d'envisager les choses comme autant de
symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement dernier;
devant un ciel sans nuages, pensez au séjour des bienheureux;
dites-vous dans vos promenades que chaque pas vous rapproche de la
mort. Pécuchet observa cette méthode. Quand il prenait ses habits, il
songeait à l'enveloppe charnelle dont la seconde personne de la Trinité
s'est revêtue. Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de
son cœur, une piqûre d'épingle les clous de la croix; mais il eut beau
se tenir à genoux, pendant des heures, et multiplier les jeûnes, et se
pressurer l'imagination, le détachement de soi-même ne se faisait pas;
impossible d'atteindre à la contemplation parfaite.
Il recourut à des auteurs mystiques: sainte Thérèse, Jean de la
Croix, Louis de Grenade, Simpoli, et de plus modernes, monseigneur
Chaillot. Au lieu des sublimités qu'il attendait, il ne rencontra
que des platitudes, un style très lâche, de froides images et force
comparaisons tirées de la boutique des lapidaires.
Il apprit cependant qu'il y a une purgation active et une purgation
passive, une vision interne et une vision externe, quatre espèces
d'oraisons, neuf excellences dans l'amour, six degrés dans l'humilité,
et que la blessure de l'âme ne diffère pas beaucoup du vol spirituel.
Des points l'embarrassaient.
«Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l'on doive
remercier Dieu pour le bienfait de l'existence? Quelle mesure garder
entre la crainte indispensable au salut et l'espérance, qui ne l'est
pas moins? Où est le signe de la grâce? etc.»
Les réponses de M. Jeufroy étaient simples:
«Ne vous tourmentez pas. A vouloir tout approfondir, on court sur une
pente dangereuse.»
Le _Catéchisme de Persévérance_, par Gaume, avait tellement dégoûté
Bouvard, qu'il prit le volume de Louis Hervieu. C'était un sommaire
de l'exégèse moderne défendu par le gouvernement. Barberou, comme
républicain, l'avait acheté.
Il éveilla des doutes dans l'esprit de Bouvard, et d'abord sur le péché
originel.--«Si Dieu a créé l'homme peccable, il ne devait pas le punir,
et le mal est antérieur à la chute, puisqu'il y avait déjà des volcans,
des bêtes féroces. Enfin ce dogme bouleverse mes notions de justice!
--Que voulez-vous? disait le curé, c'est une de ces vérités dont
tout le monde est d'accord, sans qu'on puisse en fournir de preuves;
et nous-mêmes, nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de
leurs pères. Ainsi les mœurs et les lois justifient ce décret de la
Providence, que l'on retrouve dans la nature.»
Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi de l'enfer.
«Car tout châtiment doit viser à l'amélioration du coupable, ce qui
devient impossible avec une peine éternelle; et combien l'endurent!
Songez donc, tous les anciens, les juifs, les musulmans, les idolâtres,
les hérétiques et les enfants morts sans baptême, ces enfants créés par
Dieu, et dans quel but? pour les punir d'une faute qu'ils n'ont pas
commise!
--Telle est l'opinion de saint Augustin, ajouta le curé, et saint
Fulgence enveloppe dans la damnation jusqu'aux fœtus. L'Église, il est
vrai, n'a rien décidé à cet égard. Une remarque, pourtant: ce n'est
pas Dieu, mais le pécheur qui se damne lui-même, et l'offense étant
infinie, puisque Dieu est infini, la punition doit être infinie. Est-ce
tout, monsieur?
--Expliquez-moi la Trinité, dit Bouvard.
--Avec plaisir. Prenons une comparaison: les trois côtés du triangle,
ou plutôt notre âme, qui contient: être, connaître et vouloir; ce qu'on
appelle faculté chez l'homme est personne en Dieu. Voilà le mystère.
--Mais les trois côtés du triangle ne sont pas chacun le triangle; ces
trois facultés de l'âme ne font pas trois âmes, et vos personnes de la
Trinité sont trois Dieux.
--Blasphème!
--Alors, il n'y a qu'une personne, un Dieu, une substance affectée de
trois manières!
--Adorons sans comprendre, dit le curé.
--Soit», dit Bouvard.
Il avait peur de passer pour un impie, d'être mal vu au château.
Maintenant ils y venaient trois fois la semaine, vers cinq heures
en hiver, et la tasse de thé les réchauffait. M. le comte, par ses
allures, «rappelait le chic de l'ancienne cour»; la comtesse, placide
et grasse, montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle
Yolande, leur fille, était «le type de la jeune personne», l'ange des
keepsakes, et Mme de Noares, leur dame de compagnie, ressemblait à
Pécuchet, ayant son nez pointu.
La première fois qu'ils entrèrent dans le salon, elle défendait
quelqu'un.
«Je vous assure qu'il est changé! Son cadeau le prouve.»
Ce quelqu'un était Gorju. Il venait d'offrir aux futurs époux un
prie-Dieu gothique. On l'apporta. Les armes des deux maisons s'y
étalaient en relief de couleur. M. de Mahurot en parut content, et Mme
de Noares lui dit:
«Vous vous souviendrez de mon protégé?»
Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d'une douzaine d'années, et
sa sœur, qui en avait peut-être dix. Par les trous de leurs guenilles,
on voyait leurs membres rouges de froid. L'un était chaussé de
vieilles pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs fronts
disparaissaient sous leurs chevelures, et ils regardaient autour d'eux,
avec des prunelles ardentes, comme de jeunes loups effarés.
Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrés le matin sur la grande
route. Placquevent ne pouvait fournir aucun détail.
On leur demanda leur nom.
«Victor, Victorine.
--Où était leur père?
--En prison.
--Et avant, que faisait-il?
--Rien.
--Leur pays?
--Saint-Pierre.
--Mais quel Saint-Pierre?
Les deux petits, pour toute réponse, disaient, en reniflant:
«Sais pas, sais pas.»
Leur mère était morte, et ils mendiaient.
Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les abandonner;
elle attendrit la comtesse, piqua d'honneur le comte, fut soutenue par
Mademoiselle, s'obstina, réussit. La femme du garde-chasse en prendrait
soin. On leur trouverait de l'ouvrage plus tard, et, comme ils ne
savaient ni lire ni écrire, Mme de Noares leur donnerait elle-même des
leçons, afin de les préparer au catéchisme.
Quand M. Jeufroy venait au château, on allait quérir les deux mioches;
il les interrogeait, puis faisait une conférence où il mettait de la
prétention, à cause de l'auditoire.
Une fois qu'il avait discouru sur les patriarches, Bouvard, en s'en
retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra fortement.
Jacob s'est distingué par des filouteries, David par les meurtres,
Salomon par ses débauches.
L'abbé lui répondit qu'il fallait voir au delà. Le sacrifice d'Abraham
est la figure de la Passion; Jacob une autre figure du Messie, comme
Joseph, comme le serpent d'airain, comme Moïse.
«Croyez-vous, dit Bouvard, qu'il ait composé le _Pentateuque_?
--Oui, sans doute!
--Cependant on y raconte sa mort; même observation pour Josué, et
quant aux Juges, l'auteur nous prévient qu'à l'époque dont il fait
l'histoire, Israël n'avait pas encore de rois. L'ouvrage fut donc écrit
sous les rois. Les prophètes aussi m'étonnent.
--Il va nier les prophètes, maintenant!
--Pas du tout! mais leur esprit échauffé percevait Jéhovah sous des
formes diverses: celle d'un feu, d'une broussaille, d'un vieillard,
d'une colombe, et ils n'étaient pas certains de la révélation,
puisqu'ils demandent toujours un signe.
--Ah! et vous avez découvert ces belles choses?...
--Dans Spinosa.»
A ce mot, le curé bondit.
«L'avez-vous lu?
--Dieu m'en garde!
--Pourtant, monsieur, la science...
--Monsieur, on n'est pas savant si l'on n'est chrétien.»
La science lui inspirait des sarcasmes:
«Fera-t-elle pousser un épi de grain, votre science! Que savons-nous?»
disait-il.
Mais il savait que le monde a été créé pour nous; il savait que les
archanges sont au-dessus des anges, il savait que le corps humain
ressuscitera tel qu'il était vers la trentaine.
Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard, qui, par méfiance de Louis
Hervieu, écrivit à Varlot, et Pécuchet, mieux informé, demanda à M.
Jeufroy des explications sur l'Écriture.
Les six jours de la _Genèse_ veulent dire six grandes époques. Le rapt
des vases précieux fait par les Juifs aux Égyptiens doit s'entendre
des richesses intellectuelles, les arts, dont ils avaient dérobé le
secret. Isaïe ne se dépouilla pas complètement, _Nudus_, en latin,
signifiant nu jusqu'aux hanches; ainsi Virgile conseille de se mettre
nu pour labourer, et cet écrivain n'eût pas donné un précepte contraire
à la pudeur. Ézéchiel dévorant un livre n'a rien d'extraordinaire; ne
dit-on pas dévorer une brochure, un journal?
Mais si l'on voit partout des métaphores, que deviendront les faits?
L'abbé soutenait cependant qu'ils étaient réels.
Cette manière de les entendre parut déloyale à Pécuchet. Il poussa plus
loin ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la
Bible.
L'_Exode_ nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices
dans le désert; on n'en fit aucun suivant Amos et Jérémie. Les
Paralipomènes et le livre d'Esdras ne sont point d'accord sur le
dénombrement du peuple. Dans le _Deutéronome_, Moïse voit le Seigneur
face à face; d'après l'_Exode_, jamais il ne put le voir. Où est alors
l'inspiration?
«Motif de plus pour l'admettre, répliquait en souriant M. Jeufroy. Les
imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n'y prennent garde.
Dans l'embarras, recourons à l'Église. Elle est toujours infaillible.»
De qui relève l'infaillibilité?
Les conciles de Bâle et de Constance l'attribuent aux conciles. Mais
souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pour Athanase et
pour Arius; ceux de Florence et de Latran la décernent au pape. Mais
Adrien VI déclare que le pape, comme un autre, peut se tromper.
Chicanes! Tout cela ne fait rien à la permanence du dogme.
L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptême,
autrefois, était réservé pour les adultes; l'extrême-onction ne fut un
sacrement qu'au IXe siècle; la présence réelle a été décrétée au VIIIe;
le purgatoire reconnu au XVe; l'Immaculée Conception est d'hier.
Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus. Trois
évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean, il paraît
s'égaler à Dieu; dans un autre, du même, se reconnaître son inférieur.
L'abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les actes de Pilate et le
témoignage des Sibylles, «dont le fond est véritable». Il retrouvait la
vierge dans les Gaules, l'annonce d'un rédempteur en Chine, la Trinité
partout, la croix sur le bonnet du grand lama, en Égypte au poing des
dieux;--et même, il fit voir une gravure représentant un nilomètre,
lequel était un phallus, suivant Pécuchet.
M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui lui cherchait
des preuves dans les auteurs. Une lutte d'érudition s'engagea; et,
fouetté par l'amour-propre, Pécuchet devint transcendant, mythologue.
Il comparait la Vierge à Isis, l'eucharistie au _homa_ des Perses,
Bacchus à Moïse, l'arche de Noé au vaisseau de Xithuros; ces
ressemblances, pour lui, démontraient l'identité des religions.
Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu'il n'y a qu'un
Dieu,--et quand il était à bout d'arguments, l'homme à la soutane
s'écriait: «C'est un mystère!»
Que signifie ce mot? Défaut de savoir; très bien. Mais s'il désigne
une chose dont le seul énoncé implique contradiction, c'est une
sottise,--et Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait
dans son jardin, l'attendait au confessionnal, le relançait dans la
sacristie.
Le prêtre imaginait des ruses pour le fuir.
Un jour, qu'il était parti à Sassetot administrer quelqu'un, Pécuchet
se porta au-devant de lui sur la route, manière de rendre la
conversation inévitable.
C'était le soir, vers la fin d'août. Le ciel écarlate se rembrunit,
et un gros nuage s'y forma, régulier dans le bas, avec des volutes au
sommet.
Pécuchet, d'abord, parla de choses indifférentes; puis, ayant glissé le
mot martyr:
«Combien pensez-vous qu'il y en ait eu?
--Une vingtaine de millions, pour le moins.
--Leur nombre n'est pas si grand, dit Origène.
--Origène, vous savez, est suspect!»
Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe des fossés, et les deux
rangs d'ormeaux jusqu'au bout de l'horizon.
Pécuchet reprit: «On classe dans les martyrs beaucoup d'évêques
gaulois, tués en résistant aux barbares, ce qui n'est plus la question.
--Allez-vous défendre les empereurs?»
Suivant Pécuchet, on les avait calomniés.--«L'histoire de la légion
thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et ses sept
fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges d'Ancyre,
condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onze mille vierges
de sainte Ursule, dont une compagne s'appelait _Undecemilla_, un nom
pris pour un chiffre; encore plus les dix martyrs d'Alexandrie!
--Cependant!... Cependant ils se trouvent dans des auteurs dignes de
créance.»
Des gouttes d'eau tombèrent. Le curé déploya son parapluie;--et
Pécuchet, quand il fut dessous, osa prétendre que les catholiques
avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les
protestants et les libres penseurs, que tous les Romains autrefois.
L'ecclésiastique se récria: «Mais on compte dix persécutions depuis
Néron jusqu'à César Galba!
--Eh bien! et les massacres des Albigeois? et la Saint-Barthélemy? et
la révocation de l'édit de Nantes?
--Excès déplorables, sans doute, mais vous n'allez pas comparer ces
gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule
de missionnaires.
--Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jérôme de Prague, Jean Huss,
Bruno, Vanini, Anne Dubourg!»
La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu'ils
rebondissaient du sol, comme de petites fusées blanches. Pécuchet et
M. Jeufroy marchaient avec lenteur, serrés l'un contre l'autre, et le
curé disait:
«Après des supplices abominables, on les jetait dans des chaudières!
--L'Inquisition employait de même la torture, et elle vous brûlait très
bien.
--On exposait les dames illustres dans les _lupanars_!
--Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent décents?
--Et notez que les chrétiens n'avaient rien fait contre l'État!
--Les huguenots pas davantage!»
Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air. Elle claquait sur les
feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel, couleur de boue,
se confondait avec les champs dénudés, la moisson étant finie. Pas un
toit. Au loin seulement, la cabane d'un berger.
Le maigre paletot de Pécuchet n'avait plus un fil de sec. L'eau coulait
le long de son échine, entrait dans ses bottes, dans ses oreilles,
dans ses yeux, malgré la visière de la casquette Amoros; le curé, en
relevant d'un bras la queue de sa soutane, se découvrait les jambes, et
les pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses épaules comme des
gargouilles de cathédrale.
Il fallut s'arrêter, et, tournant le dos à la tempête, ils restèrent
face à face, ventre contre ventre, en tenant à quatre mains le
parapluie qui oscillait.