«Tout en les niant, vous y croyez. Le monde que convertissent douze
pêcheurs, voilà, il me semble, un beau miracle!
--Pas du tout!»
Pécuchet en rendait compte d'une autre manière.
«Le monothéisme vient des Hébreux, la Trinité des Indiens, le Logos est
à Platon, la Vierge mère à l'Asie.»
N'importe! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait pas que le
christianisme pût avoir humainement la moindre raison d'être, bien
qu'il en vît chez tous les peuples des prodromes ou des déformations.
L'impiété railleuse du XVIIIe siècle, il l'eût tolérée; mais la
critique moderne, avec sa politesse, l'exaspérait.
«J'aime mieux l'athée qui blasphème que le sceptique qui ergote!»
Puis il les regarda d'un air de bravade, comme pour les congédier.
Pécuchet s'en retourna mélancolique. Il avait espéré l'accord de la foi
et de la raison.
Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu:
«Pour connaître l'abîme qui les sépare, opposez leurs axiomes:
«La raison vous dit: Le tout enferme la partie, et la foi vous répond:
Par la substantiation, Jésus, communiant avec ses apôtres, avait son
corps dans sa main et sa tête dans sa bouche.
«La raison vous dit: On n'est pas responsable du crime des autres, et
la foi vous répond: Par le péché originel.
«La raison vous dit: Trois, c'est trois, et la foi déclare: Trois,
c'est un.»
Ils ne fréquentèrent plus l'abbé.
C'était l'époque de la guerre d'Italie.
Les honnêtes gens tremblaient pour le pape. On tonnait contre Emmanuel.
Mme de Noares allait jusqu'à lui souhaiter la mort.
Bouvard et Pécuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte du
salon tournait devant eux et qu'ils se miraient en passant dans les
hautes glaces, tandis que par les fenêtres on apercevait les allées,
où tranchait, sur la verdure, le gilet rouge d'un domestique, ils
éprouvaient un plaisir; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux
paroles qui s'y débitaient.
Le comte leur prêta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en
développait les principes devant un cercle d'intimes: Hurel, le curé,
le juge de paix, le notaire et le baron, son futur gendre, qui venait
de temps à autre pour vingt-quatre heures au château.
«Ce qu'il y a d'abominable, disait le comte, c'est l'esprit de 89!
D'abord, on conteste Dieu; ensuite, on discute le gouvernement; puis
arrive la liberté. Liberté d'injures, de révolte, de jouissances,
ou plutôt de pillage, si bien que la religion et le pouvoir doivent
proscrire les indépendants, les hérétiques. On criera sans doute à la
persécution, comme si les bourreaux persécutaient les criminels. Je me
résume: point d'État sans Dieu! la loi ne pouvant être respectée que si
elle vient d'en haut, et actuellement il ne s'agit pas des Italiens,
mais de savoir qui l'emportera de la révolution ou du pape, de Satan ou
de Jésus-Christ.»
M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire, le
juge de paix en dodelinant la tête. Bouvard et Pécuchet regardaient le
plafond; Mme de Noares, la comtesse et Yolande travaillaient pour les
pauvres, et M. de Mahurot, près de sa fiancée, parcourait les journaux.
Puis il y avait des silences, où chacun semblait plongé dans la
recherche d'un problème. Napoléon III n'était plus un sauveur, et même
il donnait un exemple déplorable en laissant aux Tuileries les maçons
travailler le dimanche.
«On ne devrait pas permettre», était la phrase ordinaire de M. le comte.
Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines
scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de chrétien et de
père de famille, et plût à Dieu que le gouvernement, à cet égard, eût
la même rigueur qu'il déployait dans sa maison! Le pouvoir seul est
juge des dangers de la science; répandue trop largement, elle inspire
au peuple des ambitions funestes. Il était plus heureux, ce pauvre
peuple, quand les seigneurs et les évêques tempéraient l'absolutisme du
roi. Les industriels maintenant l'exploitent. Il va tomber en esclavage.
Et tous regrettaient l'ancien régime: Hurel par bassesse, Coulon par
ignorance, Marescot comme artiste.
Bouvard, une fois chez lui, se retrempait avec Lamettrie, d'Holbach,
etc.; et Pécuchet s'éloigna d'une religion devenue un moyen de
gouvernement. M. de Mahurot avait communié pour séduire mieux «ces
dames», et s'il pratiquait, c'était à cause des domestiques.
Mathématicien et dilettante, jouant des valses sur le piano et
admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon
goût. Ce qu'on rapporte des abus féodaux, de l'Inquisition ou des
jésuites,--préjugés, et il vantait le progrès, bien qu'il méprisât tout
ce qui n'était pas gentilhomme ou sorti de l'École polytechnique!
M. Jeufroy, de même, leur déplaisait. Il croyait aux sortilèges,
faisait des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les
idiomes sont dérivés de l'hébreu; sa rhétorique manquait d'imprévu;
invariablement, c'était le cerf aux abois, le miel et l'absinthe, l'or
et le plomb, des parfums, des urnes, et l'âme chrétienne comparée au
soldat qui doit dire en face du péché: «Tu ne passes pas!»
Pour éviter ses conférences, ils arrivaient au château le plus tard
possible.
Un jour pourtant, ils l'y trouvèrent.
Depuis une heure, il attendait ses deux élèves. Tout à coup, Mme de
Noares entra.
«La petite a disparu. J'amène Victor. Ah! le malheureux!»
Elle avait saisi dans sa poche un dé d'argent perdu depuis trois jours;
puis, suffoquée par les sanglots:
«Ce n'est pas tout! ce n'est pas tout! Pendant que je le grondais, il
m'a montré son derrière.»
Et avant que le comte et la comtesse aient rien dit:
«Du reste, c'est de ma faute; pardonnez-moi!»
Elle leur avait caché que les deux orphelins étaient les enfants de
Touache, maintenant au bagne.
Que faire?
Si le comte les renvoyait, ils étaient perdus, et son acte de charité
passerait pour un caprice.
M. Jeufroy ne fut pas surpris. L'homme étant corrompu naturellement, on
doit le châtier pour l'améliorer.
Bouvard protesta. La douceur valait mieux.
Mais le comte, encore une fois, s'étendit sur le bras de fer
indispensable aux enfants comme pour les peuples. Ces deux-là étaient
pleins de vices: la petite fille menteuse, le gamin brutal. Ce vol,
après tout, on l'excuserait; l'insolence, jamais; l'éducation devant
être l'école du respect.
Donc, Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme une bonne
fessée immédiatement.
M. de Mahurot, qui avait à lui dire quelque chose, se chargea de la
commission. Il prit un fusil dans l'antichambre et appela Victor, resté
au milieu de la cour, la tête basse:
«Suis-moi!» dit le baron.
Comme la route pour aller chez le garde détournait peu de Chavignolles,
M. Jeufroy, Bouvard et Pécuchet l'accompagnèrent.
A cent pas du château, il les pria de ne plus parler tant qu'ils
longeraient le bois.
Le terrain dévalait jusqu'au bord de la rivière, où se dressaient de
grands quartiers de roches. Elle faisait des plaques d'or sous le
soleil couchant. En face, les verdures des collines se couvraient
d'ombre. Un air vif soufflait.
Des lapins sortirent de leurs terriers et broutaient le gazon.
Un coup de feu partit, un deuxième, un autre, et les lapins sautaient,
déboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir et haletait,
trempé de sueur.
«Tu arranges bien tes nippes!» dit le baron.
Sa blouse en loques avait du sang.
La vue du sang répugnait à Bouvard. Il n'admettait pas qu'on en pût
verser.