M. de Faverges pensait autrement:

«De quel droit irions-nous là-bas? C'était déchaîner l'Europe contre

nous. Pas d'imprudence!»

Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin.

Foureau riposta par les quarante-cinq centimes.

«Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l'esclavage.

--Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage?

--Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matière politique?

--Parbleu, reprit Foureau, on voudrait tout abolir. Cependant qui sait?

Les locataires déjà se montrent d'une exigence!

--Tant mieux! les propriétaires, selon Pécuchet, étaient favorisés.

Celui qui possède un immeuble...»

Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il était un communiste.

«Moi! communiste!»

Et tous parlaient à la fois. Quand Pécuchet proposa de fonder un club,

Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n'en verrait à

Chavignolles.

Ensuite Gorju réclama des fusils pour la garde nationale, l'opinion

l'ayant désigné comme instructeur.

Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y

tenait. Foureau ne se souciait pas d'en délivrer.

Gorju le regarda:

«On trouve pourtant que je sais m'en servir.»

Car il joignait à toutes ses industries celle du braconnage, et souvent

M. le maire et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.

«Ma foi! prenez-les!» dit Foureau.

Le soir même, on commença les exercices.

C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju, en bourgeron bleu,

une cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon

automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.

«Rentrez les ventres!»

Et tout de suite, Bouvard, s'empêchant de respirer, creusait son

abdomen, tendait la croupe.

«On ne vous dit pas de faire un arc, nom de Dieu!»

Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite,

demi-tour à gauche; mais le plus lamentable était l'instituteur: débile

et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait

sous le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers

crasseux, de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la

chemise sur les flancs; et chacun prétendait «n'avoir pas le moyen de

faire autrement». Une souscription fut ouverte pour habiller les plus

pauvres. Foureau lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme

Bordin offrit cinq francs, malgré sa haine de la République. M. de

Faverges équipa douze hommes et ne manquait pas à la manœuvre. Puis il

s'installait chez l'épicier et payait des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après

les ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient

des nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands; d'autres

travaillaient dans les manufactures d'indiennes ou à une fabrique de

papiers, nouvellement établie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait

boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans étaient plus nombreux, et, les jours de marché, M.

de Faverges, se promenant sur la place, s'informait de leurs besoins,

tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre,

comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on

diminuât les impôts.

A force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait

à l'Assemblée.

M. de Faverges y pensait comme lui, tout en cherchant à ne pas se

compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot.

Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi: un rustre, un

crétin. Le docteur s'en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris, et c'était la conscience

de sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus

vaste allait se développer; quelle revanche! Il rédigea une profession

de foi et vint la lire à MM. Bouvard et Pécuchet.

Ils l'en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes. Cependant

ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient aussi bien

que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel devait se

présenter? Et une lutte de délicatesse s'engagea.

Pécuchet préférait à lui-même son ami.

«Non, ça te revient! tu as plus de prestance!

--Peut-être, répondait Bouvard, mais toi plus de toupet!» Et, sans

résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.

Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le capitaine y

rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde, et

l'instituteur, aussi dans son école, et le curé aussi entre deux

prières, tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en

train de dire:

«Faites, ô mon Dieu! que je sois député!»

Le docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux et

lui exposa les chances qu'il avait.

Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute,

mais peu chéri de ses confrères et spécialement des pharmaciens. Tous

clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un monsieur; ses

meilleurs malades le quitteraient; et, ayant pesé ces arguments, le

médecin regretta sa faiblesse.

Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux

militaires, on s'oblige. Mais le garde champêtre, tout dévoué à

Foureau, refusa net de le servir.

Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il

fallait donner à la République le temps de s'user.

Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais

assez fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois,

l'emplirent d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.

Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint

que, s'il échouait, sa destitution était certaine.

Enfin, monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

Donc il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté

pour les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son

avarice,--et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien

régime.

Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une

haine accumulée dans l'âme de ses aïeux pendant dix siècles,--et

il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme,

beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire;

et, le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne

s'en doutât, pouvaient réussir.

Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne

trancha rien,--et ils allèrent consulter là-dessus le docteur.

Il leur apprit une nouvelle: Flacardoux, rédacteur du _Calvados_,

avait déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande:

chacun, outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la politique

les échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes.

Flacardoux l'emporta.

M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir

l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer

Beljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il

avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les manœuvres

et à émettre des observations. N'importe! Il trouvait monstrueux

qu'on préférât un aubergiste à un ancien capitaine de l'Empire, et il

dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai: «Si les grades

militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne m'étonne plus de

ce qui arrive!»

La réaction commençait.

On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon,

aux orgies royales de Ledru-Rollin, et, comme la province prétend

connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles

ne doutaient pas de ces inventions et admettaient les rumeurs les plus

absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre

l'arrivée en Normandie du comte de Chambord.

Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins à vous réduire

les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte

serait consul.

Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient

dans la campagne.

Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin), un gendarme,

tout à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard,

Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.

Les auvents se fermèrent, le conseil municipal s'assembla et résolut,

pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La

gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.

Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des

Girondins ébranla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras

dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur,

dépenaillés. Ils emplissaient la place. Un grand brouhaha s'élevait.

Gorju et deux de ses compagnons entrèrent dans la salle. L'un était

maigre et à figure chafouine, avec un gilet de tricot dont les rosettes

pendaient. L'autre, noir de charbon,--un mécanicien sans doute,--avait

les cheveux en brosse, de gros sourcils et des savates de lisière.

Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur l'épaule.

Tous les trois restaient debout, et les conseillers, siégeant autour de

la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient blêmes d'angoisse.

«Citoyens! dit Gorju, il nous faut de l'ouvrage!»

Le maire tremblait; la voix lui manqua.

Marescot répondit, à sa place, que le conseil aviserait

immédiatement;--et, les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs

idées.

La première fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à

Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

On pouvait curer la mare! ce n'était pas un travail suffisant! ou bien

creuser une seconde mare! mais à quelle place?

Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas

d'inondation. Mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères.

Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit

sur le péristyle et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.

«La charité? Merci! s'écria Gorju. A bas les aristos! Nous voulons le

droit au travail!»

C'était la question de l'époque, il s'en faisait un moyen de gloire, on

applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné

jusque-là,--et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait; la

mairie était cernée; le conseil n'échapperait pas.

«Où trouver de l'argent? disait Bouvard.

--Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.

--Et si on n'a pas besoin de travaux?

--On en fera par avance!

--Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient

à manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous réclamez pour

qu'on les augmente!»

Gorju se mordait la moustache.--«Cependant... avec l'organisation du

travail...

--Alors le gouvernement sera le maître!»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet · 第 76 / 97 题