Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent: «Non! non! plus de maîtres!»

Gorju s'irrita.--«N'importe! on doit fournir aux travailleurs un

capital,--ou bien instituer le crédit!

--De quelle manière?

--Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit!

--En voilà assez, dit le mécanicien, ils nous embêtent, ces

farceurs-là.»

Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.

Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés:

«Avance un peu!»

Le mécanicien recula.

Une huée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent ayant

envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On déplorait

l'absence de M. le comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon

gémissait, Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.

«Commandez-les! dit Foureau.

--Je n'ai pas d'ordres!»

Le bruit redoublait cependant. La place était couverte de monde,--et

tous observaient le premier étage de la mairie, quand, à la croisée du

milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet.

Il avait pris adroitement l'escalier de service,--et, voulant faire

comme Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:

«Citoyens!...»

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de

prestige.

L'homme au tricot l'interpella:

«Est-ce que vous êtes ouvrier?

--Non.

--Patron, alors?

--Pas davantage.

--Eh bien, retirez-vous!

--Pourquoi?» reprit fièrement Pécuchet.

Et aussitôt il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien.

Gorju vint à son aide.--«Laisse-le! c'est un brave!» Ils se colletaient.

La porte s'ouvrit, et Marescot, sur le seuil, proclama la décision

municipale. Hurel l'avait suggérée.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui

mènerait au château de Faverges.

C'est un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des

travailleurs.

Ils se dispersèrent.

En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées

par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des

exclamations, la veuve criait plus fort,--et à leur aspect:

«Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon

pauvre jardin, plus une seule tulipe! des cochonneries partout sur le

gazon! Pas moyen de le faire démarrer!

--Qui cela?

--Le père Gouy!»

Il était venu avec une charrette de fumier et l'avait jetée tout à vrac

au milieu de l'herbe.

«Il laboure, maintenant! Dépêchez-vous, pour qu'il finisse!

--Je vous accompagne!» dit Bouvard.

Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un

tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant

les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu

les dahlias,--et des mottes de fumier noir, comme des taupinières,

bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.

Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le

retourner. Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense

continuait. C'est de cette manière qu'il entendait le droit au travail,

les discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.

Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'œuvre et garda

le fumier. Elle était judicieuse: l'épouse du médecin et même celle du

notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.

Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint.

Gorju avait quitté le pays.

Cependant la garde nationale était toujours sur pied: le dimanche,

une revue, promenades militaires quelquefois,--et, chaque nuit, des

rondes. Elles inquiétaient le village.

On tirait les sonnettes des maisons par facétie; on pénétrait dans les

chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait

des gaudrioles,--et le mari, se levant, allait vous chercher des petits

verres. Puis on revenait au corps de garde jouer un cent de dominos; on

y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire, qui

s'ennuyait à la porte, l'entre-bâillait à chaque minute. L'indiscipline

régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.

Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour

«voler au secours de Paris»; mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,

Marescot son étude, le docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de

Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait:

«On n'a pas voulu de moi, tant pis!» et Bouvard eut la sagesse de

retenir Pécuchet.

Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.

Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule ou les formes

des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le

clair de la lune, ils avaient aperçu, dans un pommier, un homme avec un

fusil,--et qui les tenait en joue.

Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille, faisant halte sous

la hêtrée, entendit quelqu'un devant elle.

«Qui vive?»

Pas de réponse!

On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car

il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête; mais quand on fut dans

le village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous

à la fois, se précipitèrent sur lui en criant: «Vos papiers!» Ils le

houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient

sortis. On l'y traîna,--et, à la lueur de la chandelle brûlant sur le

poêle, on reconnut enfin Gorju.

Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se

montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions

faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement et

roulait des yeux comme un loup.

Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la

hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps

depuis six semaines.

Ça ne les regardait pas. Il était libre.

Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait

provisoirement le coffrer.

Bouvard s'interposa.

«Inutile! reprit le maire. On connaît vos opinions.

--Cependant?...

--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.»

Bouvard n'insista plus.

Gorju alors se tourna vers Pécuchet:

«Et vous, patron, vous ne dites rien?»

Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.

Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.

«Je vous ai défendu, pourtant!»

Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.

Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la

correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant

au bouleversement de la société.

De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer

prochainement un certificat de bonne vie et mœurs,--et, leur signature

devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent

demander ce petit service à Marescot.

On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats

de vieille faïence; une horloge de Boule occupait le panneau le plus

étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes,

une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un

peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à

la campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal

de l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son

cachet,--bien que leur protégé fût un homme dangereux.

«Vraiment, dit Bouvard, pour quelques paroles!...

--Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!

--Cependant, reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les

phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant

sera par la suite applaudie.» Et il blâma la manière féroce dont on

traitait les insurgés.

Marescot allégua naturellement la défense de la société, le salut

public, loi suprême.

«Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que

celui de tous, et vous n'avez rien à lui objecter que la force,--s'il

retourne contre vous l'axiome.»

Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement.

Pourvu qu'il continuât à faire des actes et à vivre au milieu de ses

assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices

pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il

s'excusa.

Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs

parlaient maintenant comme Robespierre.

Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint

suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil.

Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne,--et, au 10

décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.

Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du

peuple,--et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.

Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un

ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau,

les électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire: c'est

pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans

l'élection présidentielle.

«Aucune, reprit Bouvard; je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense

à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau

des châtelaines, etc. Ces nigauds forment la masse électorale, et nous

subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire, avec des lapins,

trois mille livres de rente? C'est qu'une agglomération trop nombreuse

est une cause de mort. De même, par le fait seul de la foule, les

germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des

effets incalculables.

--Ton scepticisme m'épouvante!» dit Pécuchet.

Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur

apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens, mais

il nous fallait des garanties. Autrement notre influence était ruinée.

Rien de plus légitime que cette intervention.

Bouvard écarquilla les yeux.--«A propos de la Pologne, vous souteniez

le contraire?

--Ce n'est plus la même chose!» Maintenant, il s'agissait du pape.

Et M. de Faverges, en disant: «Nous voulons, nous ferons, nous comptons

bien», représentait un groupe.

Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La

plèbe, en somme, valait l'aristocratie.

Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les

principes dans Calvo, Martens, Vatel,--et Bouvard conclut:

«On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir

un peuple, ou, par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas,

c'est un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence

hypocrite!

--Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.

--Peut-être!» Et Bouvard se mit à rêver.

Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.

En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens

saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.

Il avait pour chefs, dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau,

Marescot, le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se

promenaient d'un bout à l'autre de la place et causaient des

événements. L'affaire principale était la distribution des brochures.

Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra._--_Le

Partageux._--_Sortons du gâchis._--_Où allons-nous?_ Ce qu'il y avait

de plus beau, c'étaient les dialogues, en style villageois, avec des

jurons et des fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par

une loi nouvelle le colportage se trouvait aux mains des préfets,--et

on venait de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie:--immense victoire.

Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles

obéit à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son

peuplier sur une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes,--et

on offrit la souche à M. le curé,--qui l'avait béni pourtant! quelle

dérision!

L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser.

Bouvard et Pécuchet l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant

sa porte.

Le lendemain, il se présenta chez eux. A la fin de la semaine, ils lui

rendirent sa visite.

Le jour tombait, les gamins venaient de partir, et le maître d'école,

en bouts de manche, balayait la cour. Sa femme, coiffée d'un madras,

allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un

mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle

faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.

«Vous voyez, dit l'instituteur, comme le gouvernement nous traite.»

Et tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le

démocratiser, affranchir la matière!

«Je ne demande pas mieux!» dit Pécuchet.

Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.

«Encore un droit!» dit Bouvard.

N'importe! le provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la

fraternité.

«Tâchez donc de l'établir!»

Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme

de monter un flambeau dans son cabinet.

Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés

des orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau

de sapin. On avait, pour s'asseoir, une chaise, un tabouret et une

vieille caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait

ses joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier,

un intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.

«Voilà d'ailleurs ce qui me soutient!»

C'était un amas de journaux sur une planche, et il exposa en paroles

fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition

de la magistrature, égalité des salaires, niveau moyen par lequel

on obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République, avec un

dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça rondement!

Puis il atteignit une bouteille d'anisette et trois verres, afin de

porter un toast au héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien!

Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur et lui dit

presque à voix basse:

«Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?

--Ils n'ont rien donné, reprit le maître d'école.

--C'est de votre faute!

--J'ai fait ce que j'ai pu!

--Ah! vraiment?»

Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se

rasseoir, et s'adressant au curé:

«Est-ce tout?»

L'abbé Jeufroy hésita; puis, avec un sourire qui tempérait sa

réprimande:

«On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.

--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.

--Que lui reprochez-vous, monsieur?

--Moi, rien. Seulement, il y a peut-être des choses plus utiles que

l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël!

--Libre à vous!» répliqua sèchement le prêtre.

Et, sans souci des étrangers, ou à cause d'eux:

«L'heure du catéchisme est trop courte!»

Petit leva les épaules.

«Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!»

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place.

Mais la soutane l'exaspérait.

«Tant pis, vengez-vous!

--Un homme de mon caractère ne se venge pas, dit le prêtre sans

s'émouvoir. Seulement, je vous rappelle que la loi du 15 mars nous

attribue la surveillance de l'instruction primaire.

--Eh! je le sais bien, s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux

colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde champêtre! ce serait

complet!»

Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère,

suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.

«Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de

raison!--Voilà Pâques bientôt: j'espère que vous donnerez l'exemple en

communiant avec les autres.

--Ah! c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises!»

Devant ce blasphème, le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa

mâchoire tremblait:

«Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!--Et c'est sa femme qui soigne

les linges de l'église!

--Eh bien! quoi? Qu'a-t-elle fait?

--Elle manque toujours la messe! Comme vous, d'ailleurs!

--Eh! on ne renvoie pas un maître d'école pour ça!

--On peut le déplacer!»

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre.

Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé

par le voyage, et ils retrouveraient là-bas, sous des noms différents,

le même curé, le même recteur, le même préfet: tous, jusqu'au ministre,

étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà

un avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte

d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au

dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de

poste!

A ce moment-là, sa femme, dans la cuisine, fut prise d'une quinte de

toux; le nouveau-né se mit à vagir et le marmot pleurait.

«Pauvres enfants!» dit le prêtre d'une voix douce.

Le père alors éclata en sanglots:

«Oui! oui! tout ce qu'on voudra!

--J'y compte», reprit le curé.

Et, ayant fait la révérence:

«Messieurs, bien le bonsoir!»

Le maître d'école restait, la figure dans les mains. Il repoussa

Bouvard.

«Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misérable!»

Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur

indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.

On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République

allait bientôt disparaître.

Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel.

Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en

voulait aux romans-feuilletons. La philosophie classique était réputée

dangereuse. Les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels,

et le peuple semblait content.

Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.

M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l'Eure, fut porté à la

Législative, et sa réélection au conseil général du Calvados était

d'avance certaine.

Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux notables du pays.

Le vestibule, où trois domestiques les attendaient pour prendre leurs

paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans

des vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées, les baguettes

d'or aux lambris, les rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe

immédiatement les frappa comme une politesse qu'on leur faisait; et, en

entrant dans la salle à manger, au spectacle de la table couverte de

viandes sur des plats d'argent, avec la rangée des verres devant chaque

assiette, les hors-d'œuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les

visages s'épanouirent.

Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet

de Bayeux et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes

d'excuser la comtesse, empêchée par une migraine; et, après des

compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre

corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet

d'une descente en Angleterre par Changarnier.

Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants,

Foureau dans l'intérêt du commerce.

«Vous exprimez, dit Pécuchet, des sentiments du moyen âge!

--Le moyen âge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi nos cathédrales!...

--Cependant, monsieur, les abus!...

--N'importe, la Révolution ne serait pas arrivée!...

--Ah! la Révolution, voilà le malheur! dit l'ecclésiastique en

soupirant.

--Mais tout le monde y a contribué! et (excusez-moi, monsieur le comte)

les nobles eux-mêmes, par leur alliance avec les philosophes!

--Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis ce

temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases!...»

Un rosbif parut, et durant quelques minutes on n'entendit que le bruit

des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le

parquet et ces deux mots répétés: «Madère! Sauterne!»

La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment

s'arrêter sur le penchant de l'abîme?

«Chez les Athéniens, dit Marescot, chez les Athéniens, avec lesquels

nous avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens

électoral.

--Mieux vaudrait, dit Hurel, supprimer la Chambre; tout le désordre

vient de Paris.

--Décentralisons! dit le notaire.

--Largement!» reprit le comte.

D'après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu'à

interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.

Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses,

champignons, légumes en salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets

furent traités: le meilleur système d'impôts, les avantages de la

grande culture, l'abolition de la peine de mort;--le sous-préfet

n'oublia pas de citer ce mot charmant d'un homme d'esprit: «Que

messieurs les assassins commencent!»

Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l'entouraient

avec celles que l'on disait,--car il semble toujours que les paroles

doivent correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient

faits pour les grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert

et entrevoyait les compotiers dans un brouillard.

On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de

Faverges, qui connaissait son monde, fit déboucher du champagne. Les

convives en trinquant burent au succès de l'élection, et il était plus

de trois heures quand ils passèrent dans le fumoir pour prendre le café.

Une caricature du _Charivari_ traînait sur une console, entre des

numéros de l'_Univers_; cela représentait un citoyen, dont les basques

de la redingote laissaient voir une queue, se terminant par un œil.

Marescot en donna l'explication. On rit beaucoup.

Ils absorbaient des liqueurs, et la cendre des cigares tombait dans

les capitons des meubles. L'abbé, voulant convaincre Girbal, attaqua

Voltaire. Coulon s'endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour

Chambord.--«Les abeilles prouvent la monarchie.

--Mais les fourmilières la République!» Du reste, le médecin n'y tenait

plus.

«Vous avez raison! dit le sous-préfet. La forme du gouvernement importe

peu!

--Avec la liberté! objecta Pécuchet.

--Un honnête homme n'en a pas besoin, répliqua Foureau. Je ne fais pas

de discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que

la France veut être gouvernée par un bras de fer!»

Tous réclamaient un sauveur.

Et, en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui

disait à l'abbé Jeufroy:

«Il faut rétablir l'obéissance. L'autorité se meurt si on la discute!

Le droit divin, il n'y a que ça.

--Parfaitement, monsieur le comte!»

Les pâles rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrière les

bois, un vent humide soufflait;--et, en marchant sur les feuilles

mortes, ils respiraient comme délivrés.

Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa en exclamations:

«Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'entêtement!

D'abord que signifie le droit divin?»

L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur

l'esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.

La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l'Anglais

Filmer.

La voici:

«Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut

transmise à ses descendants, et la puissance du roi émane de Dieu:

«Il est son image, écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume à la

domination d'un seul. On a fait les rois d'après le modèle des pères.

«Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du

monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que

le monarque sur les siens. La royauté n'existe que par le choix

populaire,--et même l'élection était rappelée dans la cérémonie du

sacre, où deux évêques, en montrant le roi, demandaient aux nobles et

aux manants s'ils l'acceptaient pour tel.

«Donc le pouvoir vient du peuple. Il a le droit «de faire tout ce qu'il

veut», dit Helvétius, «de changer sa constitution», dit Vattel, «de

se révolter contre l'injustice», prétendent Glafey, Hotman, Mably,

etc.!--et saint Thomas d'Aquin l'autorise à se délivrer d'un tyran. «Il

est même, dit Jurieu, dispensé d'avoir raison.»

Étonnés de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau.

Pécuchet alla jusqu'au bout; puis, fermant les yeux et se renversant la

tête, il en fit l'analyse.

«On suppose une convention par laquelle l'individu aliène sa liberté.

«Le peuple, en même temps, s'engageait à le défendre contre les

inégalités de la nature, et le rendait propriétaire des choses qu'il

détient.

«Où est la preuve du contrat?

--Nulle part! et la communauté n'offre pas de garantie. Les citoyens

s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des

métiers, Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le

genre humain. Le théâtre est corrupteur, l'argent funeste, et l'État

doit imposer une religion, sous peine de mort.

--Comment! se dirent-ils, voilà le pontife de la démocratie!»

Tous les réformateurs l'ont copié,--et ils se procurèrent l'_Examen du

socialisme_, par Morant.

Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.

Au sommet, le _Père_, à la fois pape et empereur. Abolition des

héritages, tous les biens meubles et immeubles composant un fonds

social, qui sera exploité hiérarchiquement. Les industriels

gouverneront la fortune publique. Mais rien à craindre; on aura pour

chef «celui qui aime le plus».

Il manque une chose, la femme. De l'arrivée de la femme dépend le salut

du monde.

«Je ne comprends pas.

--Ni moi!»

Et ils abordèrent le fouriérisme.

Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'attraction soit

libre, et l'harmonie s'établira.

Notre âme enferme douze passions principales: cinq égoïstes, quatre

animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à

l'individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes

de groupes, ou séries, dont l'ensemble est la phalange, société de

dix-huit cents personnes habitant un palais. Chaque matin, des voitures

emmènent les travailleurs dans la campagne et les ramènent le soir. On

porte des étendards, on se donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute

femme, si elle y tient, possède trois hommes: le mari, l'amant et le

géniteur. Pour les célibataires, le bayadérisme est institué.

«Ça me va!» dit Bouvard. Et il se perdit dans les rêves du monde

harmonien.

Par la restauration des climatures, la terre deviendra plus belle;

par le croisement des races, la vie humaine plus longue. On dirigera

les nuages comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit

sur les villes pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers

polaires dégelées sous les aurores boréales. Car tout se produit par la

conjonction des deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles,

et les aurores boréales sont un symptôme du rut de la planète, une

émission prolifique.--«Cela me passe», dit Pécuchet.

Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des questions de

salaire.

Louis Blanc, dans l'intérêt des ouvriers, veut qu'on abolisse le

commerce extérieur; Lafarelle, qu'on impose les machines; un autre,

qu'on dégrève les boissons ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on

distribue des soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme et réclame

pour l'État le monopole du sucre.

«Tes socialistes, disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie.

--Mais non!

--Si fait!

--Tu es absurde!

--Toi, tu me révoltes!»

Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les

résumés. Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant:

«Lis toi-même! Ils nous proposent comme exemple les Esséniens, les

frères Moraves, les jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des

prisons.

«Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes

accouchent à l'hôpital; quant aux livres, défense d'en imprimer sans

l'autorisation de la République.

--Mais Cabet est un idiot.

--Maintenant, voilà du Saint-Simon: les publicistes soumettront leurs

travaux à un comité d'industriels.

«Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens à entendre un orateur.

«Et de l'Auguste Comte: les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront

toutes les œuvres de l'esprit et engageront le pouvoir à régler la

procréation.»

Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua:

«Qu'il y ait, chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens;

cependant ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait,

et, pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus

décapité, Campanella mis sept fois à la torture, Buonarotti avec une

chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère, bien d'autres. Ils

auraient pu vivre tranquilles; mais non! ils ont marché dans leur voie,

la tête au ciel, comme des héros.

--Crois-tu que le monde, reprit Bouvard, changera, grâce aux théories

d'un monsieur?

--Qu'importe! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans

l'égoïsme! Cherchons le meilleur système!

--Alors, tu comptes le trouver?

--Certainement!

--Toi?»

Et, dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre

sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette

sous l'aisselle, il répétait:

«Ah! ah! ah!» d'une façon irritante.

Pécuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte.

Germaine le héla par toute la maison,--et on le découvrit au fond de sa

chambre dans une bergère sans feu ni chandelle, et la casquette sur les

sourcils. Il n'était pas malade, mais se livrait à ses réflexions.

La brouille étant passée, ils reconnurent qu'une base manquait à leurs

études: l'économie politique.

Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de

l'importation, de la prohibition.

Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d'une botte dans le

corridor. La veille, comme d'habitude, il avait tiré lui-même tous les

verrous,--et il appela Bouvard qui dormait profondément.

Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommença

pas.

Les servantes, interrogées, n'avaient rien entendu.

Mais, en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu

d'une plate-bande, près de la claire-voie, l'empreinte d'une

semelle,--et deux bâtons du treillage étaient rompus. On l'avait

escaladé, évidemment.

Il fallait prévenir le garde champêtre.

Comme il n'était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez l'épicier.

Que vit-il dans l'arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi

les buveurs? Gorju!--Gorju nippé comme un bourgeois--et régalant la

compagnie.

Cette rencontre était insignifiante.

Bientôt ils arrivèrent à la question du progrès.

Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais, en

littérature, il est moins clair; et si le bien-être augmente, la

splendeur de la vie a disparu.

Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier: «Je trace

obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la parcourir, toutes

les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus l'horizon. Elle se relève

pourtant, et, malgré ses détours, ils atteindront le sommet. Telle est

l'image du progrès.»

Mme Bordin entra.

C'était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.

Ils lurent bien vite, et côte à côte, l'appel au peuple, la dissolution

de la Chambre, l'emprisonnement des députés.

Pécuchet devint blême, Bouvard considérait la veuve.

«Comment! vous ne dites rien?

--Que voulez-vous que j'y fasse?» Ils oubliaient de lui offrir un

siège. «Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir! Ah! vous

n'êtes guère aimables aujourd'hui!» Et elle sortit, choquée de leur

impolitesse.

La surprise les avait rendus muets. Puis ils allèrent dans le village

épandre leur indignation.

Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment.

Le bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait

désormais une politique d'affaires.

Beljambe ignorait les événements et s'en moquait d'ailleurs.

Sous les halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.

Le médecin était revenu de tout ça.--«Vous avez bien tort de vous

tourmenter!»

Foureau passa près d'eux, en disant d'un air narquois: «Enfoncés, les

démocrates!»--Et le capitaine, au bras de Girbal, cria de loin: «Vive

l'empereur!»

Mais Petit devait les comprendre, et, Bouvard ayant frappé au carreau,

le maître d'école quitta sa classe.

Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait

le peuple. «Ah! ah! messieurs les députés, à votre tour!»

La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas

de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes! Dès qu'on se

révolte, on est un scélérat.

«Remercions la Providence! disait le curé, et après elle Louis

Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingués! Le comte de

Faverges deviendra sénateur.»

Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.

«Veux-tu savoir mon opinion? dit Pécuchet.

«Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres

serviles,--et que le peuple enfin accepte tous les tyrans, pourvu qu'on

lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait!--qu'il le

bâillonne, le foule et l'extermine!--ce ne sera jamais trop pour sa

haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement!»

Bouvard songeait: «Hein, le progrès, quelle blague!» Il ajouta: «Et la

politique, une belle saleté!

--Ce n'est pas une science, reprit Pécuchet. L'art militaire vaut

mieux, on prévoit ce qui arrive, nous devrions nous y mettre?

--Ah! merci! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre

baraque et allons «au tonnerre de Dieu, chez les sauvages»!

--Comme tu voudras!»

Mélie, dans la cour, tirait de l'eau.

La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle

courbait les reins,--et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la

hauteur de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras

droit, tandis qu'elle tournait un peu la tête,--et Pécuchet, en la

regardant, sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir

infini.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet · 第 77 / 97 题