Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault et
apprirent d'abord que _les corps simples sont peut-être composés_.
On les distingue en métalloïdes et en métaux,--différence qui n'a
_rien d'absolu_, dit l'auteur. De même pour les acides et les bases,
_un corps pouvant se comporter à la manière des acides ou des bases,
suivant les circonstances_.
La notation leur parut baroque.--Les proportions multiples troublèrent
Pécuchet.
«Puisqu'une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs
parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant
de parties; mais, si elle se divise, elle cesse d'être l'unité, la
molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas.
--Moi non plus!» disait Bouvard.
Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin, où
ils acquirent la certitude que dix litres d'air pèsent cent grammes,
qu'il n'entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que
du carbone.
Ce qui les ébahit par-dessus tout, c'est que la terre, comme élément,
n'existe pas.
Ils saisirent la manœuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive
du linge, l'étamage des casseroles; puis, sans le moindre scrupule,
Bouvard et Pécuchet se lancèrent dans la chimie organique.
Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes
substances qui composent les minéraux! Néanmoins ils éprouvaient une
sorte d'humiliation à l'idée que leur individu contenait du phosphore
comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs d'œufs, du gaz
hydrogène comme les réverbères.
Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.
Elle les conduisit aux acides,--et la loi des équivalents les
embarrassa encore une fois. Ils tâchèrent de l'élucider avec la théorie
des atomes, ce qui acheva de les perdre.
Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments.
La dépense était considérable, et ils en avaient trop fait.
Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.
Ils se présentèrent au moment de ses consultations.
«Messieurs, je vous écoute! quel est votre mal?»
Pécuchet répliqua qu'ils n'étaient pas malades, et ayant expliqué le
but de leur visite:
«Nous désirons connaître premièrement l'atomicité supérieure.»
Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la
chimie.
«Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs! mais actuellement on la
fourre partout! Elle exerce sur la médecine une action déplorable.»
Et l'autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses
environnantes.
Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boîte
chirurgicale posait au milieu du bureau, des sondes emplissaient une
cuvette dans un coin,--et il y avait contre le mur la représentation
d'un écorché.
Pécuchet en fit compliment au docteur.
«Ce doit être une belle étude que l'anatomie?»
M. Vaucorbeil s'étendit sur le charme qu'il éprouvait autrefois dans
les dissections;--et Bouvard demanda quels sont les rapports entre
l'intérieur de la femme et celui de l'homme.
Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un recueil de
planches anatomiques.
«Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise!»
Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les trous de
ses yeux, la longueur effrayante de ses mains.--Un ouvrage explicatif
leur manquait; ils retournèrent chez M. Vaucorbeil, et, grâce au manuel
d'Alexandre Lauth, ils apprirent les divisions de la charpente, en
s'ébahissant de l'épine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si
le Créateur l'eût faite droite.--Pourquoi seize fois, précisément?
Les métacarpiens désolèrent Bouvard;--et Pécuchet, acharné sur le
crâne, perdit courage devant le sphénoïde, bien qu'il ressemble à une
_selle turque ou turquesque_.
Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient, et ils
attaquèrent les muscles.
Mais les insertions n'étaient pas commodes à découvrir,--et, parvenus
aux gouttières vertébrales, ils y renoncèrent complètement.
Pécuchet dit alors:
«Si nous reprenions la chimie, ne serait-ce que pour utiliser le
laboratoire?»
Bouvard protesta, et il crut se rappeler que l'on fabriquait à l'usage
des pays chauds des cadavres postiches.
Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des renseignements.
Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un des bonshommes de M.
Auzoux, et, la semaine suivante, le messager de Falaise déposa devant
leur grille une caisse oblongue.
Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d'émotions. Quand les
planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie
glissèrent, le mannequin apparut.
Il était de couleur brique, sans chevelure, sans peau, avec
d'innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne
ressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou fort
vilain, très propre, et qui sentait le vernis.
Puis ils enlevèrent le thorax, et ils aperçurent les deux poumons,
pareils à deux éponges; le cœur tel qu'un gros œuf, un peu de côté par
derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles.
«A la besogne!» dit Pécuchet.
La journée et le soir y passèrent.
Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les
amphithéâtres, et, à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient
leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la porte.
«Ouvrez!»
C'était M. Foureau, suivi du garde champêtre.
Les maîtres de Germaine s'étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle
avait couru de suite chez l'épicier pour conter la chose, et tout
le village croyait maintenant qu'ils recélaient dans leur maison un
véritable mort. Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s'assurer
du fait; des curieux se tenaient dans la cour.
Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc, et, les muscles de
la face étant décrochés, l'œil faisait une saillie monstrueuse, avait
quelque chose d'effrayant.
«Qui vous amène?» dit Pécuchet.
Foureau balbutia:
«Rien, rien du tout.»
Et, prenant une des pièces sur la table:
«Qu'est-ce que c'est?
--Le buccinateur», répondit Bouvard.
Foureau se tut, mais souriait d'une façon narquoise, jaloux de ce
qu'ils avaient un divertissement au-dessus de sa compétence.
Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les
gens, qui s'ennuyaient sur le seuil, avaient pénétré dans le fournil,
et, comme on se poussait un peu, la table trembla.
«Ah! c'est trop fort!» s'écria Pécuchet; débarrassez-nous du public!
Le garde champêtre fit partir les curieux.
«Très bien! dit Bouvard, nous n'avons besoin de personne.»
Foureau comprit l'allusion et lui demanda s'ils avaient le droit,
n'étant pas médecins, de détenir un objet pareil? Il allait, du reste,
en écrire au préfet.
Quel pays! on n'était pas plus inepte, sauvage et rétrograde. La
comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes avec les autres les consola; ils
ambitionnaient de souffrir pour la science.
Le docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin comme trop
éloigné de la nature, mais profita de la circonstance pour faire une
leçon.
Bouvard et Pécuchet furent charmés, et, sur leur désir, M. Vaucorbeil
leur prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque, affirmant toutefois
qu'ils n'iraient pas jusqu'au bout.
Ils prirent en note, dans le _Dictionnaire des sciences médicales_, les
exemples d'accouchement, de longévité, d'obésité et de constipation
extraordinaires. Que n'avaient-ils connu le fameux Canadien de
Beaumont, les polyphages Tarare et Bijou, la femme hydropique du
département de l'Eure, le Piémontais qui allait à la garde-robe tous
les vingt jours, Simon de Mirepoix, mort ossifié, et cet ancien maire
d'Angoulême, dont le nez pesait trois livres!
Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils
distinguaient fort bien dans l'intérieur le _septum lucidum_, composé
de deux lamelles, et la glande pinéale, qui ressemble à un petit pois
rouge; mais il y avait des pédoncules et des ventricules, des arcs, des
piliers, des étages, des ganglions et des fibres de toutes les sortes,
et le foramen de Pacchioni, et le corps de Paccini; bref, un amas
inextricable, de quoi user leur existence.
Quelquefois, dans un vertige, ils démontaient complètement le cadavre,
puis se trouvaient embarrassés pour remettre en place les morceaux.
Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout, et ils ne
tardaient pas à s'endormir, Bouvard, le menton baissé, l'abdomen en
avant, Pécuchet, la tête dans les mains, avec ses deux coudes sur la
table.
Souvent, à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières
visites, entr'ouvrait la porte.
«Eh bien, les confrères, comment va l'anatomie?
--Parfaitement», répondaient-ils.
Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.
Quand ils étaient las d'un organe, ils passaient à un autre, abordant
ainsi et délaissant tour à tour le cœur, l'estomac, l'oreille, les
intestins, car le bonhomme en carton les assommait, malgré leurs
efforts pour s'y intéresser. Enfin le docteur les surprit comme ils le
reclouaient dans sa boîte.
«Bravo! je m'y attendais.»
On ne pouvait à leur âge entreprendre ces études,--et le sourire
accompagnant ces paroles les blessa profondément.
De quel droit les juger incapables? Est-ce que la science appartenait à
ce monsieur, comme s'il était lui-même un personnage bien supérieur?
Donc, acceptant son défi, ils allèrent jusqu'à Bayeux pour y acheter
des livres.
Ce qui leur manquait, c'était la physiologie, et un bouquiniste leur
procura les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres à l'époque.
Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments
leur semblèrent de la plus haute importance; ils furent bien aises de
savoir qu'il y a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules,
que le siège du goût est sur la langue, et la sensation de la faim dans
l'estomac.
Pour en saisir mieux les fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la
faculté de ruminer, comme l'avaient eue Montègre, M. Gosse, et le frère
de Bérard, et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles, le
suivaient même jusqu'à ses dernières conséquences, pleins d'un scrupule
méthodique, d'une attention presque religieuse.
Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la
viande dans une fiole où était le suc gastrique d'un canard, et ils
la portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre
résultat que d'infecter leurs personnes.
On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés
et à l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par
l'application de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants et tous
les deux avec un rhume.
L'audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement; mais
Bouvard s'étala sur la génération.
Les réserves de Pécuchet, en cette matière, l'avaient toujours surpris.
Son ignorance lui parut si complète, qu'il le pressa de s'expliquer, et
Pécuchet, en rougissant, finit par faire un aveu.
Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné dans une mauvaise maison,
d'où il s'était enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait plus
tard. Une circonstance heureuse n'était jamais venue, si bien que,
par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement,
habitude, à cinquante-deux ans, et malgré le séjour de la capitale, il
possédait encore sa virginité.
Bouvard eut peine à le croire, puis il rit énormément, mais s'arrêta
en apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet; car les passions
ne lui avaient pas manqué, s'étant tour à tour épris d'une danseuse de
corde, de la belle-sœur d'un architecte, d'une demoiselle de comptoir,
enfin d'une petite blanchisseuse, et le mariage allait même se
conclure, quand il avait découvert qu'elle était enceinte d'un autre.
Bouvard lui dit:
«Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu. Pas de tristesse,
voyons. Je me charge... si tu veux.»
Pécuchet répliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y penser, et ils
continuèrent leur physiologie.
Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une
vapeur subtile? La preuve, c'est que le poids d'un homme décroît à
chaque minute. Si chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et
la soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra en parfait
équilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette loi, employa un demi-siècle
à peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se
pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire ses calculs.
Ils essayèrent d'imiter Sanctorius. Mais, comme leur balance ne pouvait
les supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença.
Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la respiration,--et il se
tenait sur le plateau,--complètement nu, laissant voir, malgré la
pudeur, son torse très long, pareil à un cylindre, avec des jambes
courtes, les pieds plats et la peau brune. A ses côtés, sur une chaise,
son ami lui faisait la lecture.
Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les
contractions musculaires, et qu'il est possible, en agitant le thorax
et les membres pelviens, de hausser la température d'un bain tiède.
Bouvard alla chercher leur baignoire,--et quand tout fut prêt,--il s'y
plongea muni d'un thermomètre.
Les ruines de la distillerie, balayées vers le fond de l'appartement,
dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par
intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes
aromatiques s'exhalait,--et, se trouvant là fort bien, ils causaient
avec sérénité.
Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
«Agite tes membres!» dit Pécuchet.
Il les agita, sans rien changer au thermomètre.
«C'est froid décidément.
--Je n'ai pas chaud non plus, reprit Pécuchet, saisi lui-même par un
frisson. Mais agite tes membres pelviens! agite-les!»
Bouvard ouvrait les cuisses, se tordait les flancs, balançait son
ventre, soufflait comme un cachalot,--puis regardait le thermomètre,
qui baissait toujours: «Je n'y comprends rien! Je me remue pourtant!
--Pas assez!»
Et il reprenait sa gymnastique.
Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.
«Comment! douze degrés! Ah! bonsoir! je me retire!»
Un chien entra, moitié dogue, moitié braque, le poil jaune, galeux, la
langue pendante.
Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique était sourde. Ils
grelottaient, mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus.
Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.
Alors le chien aboya,--et il sautait autour de la balance, où
Pécuchet, se cramponnant aux cordes et pliant les genoux, tâchait de
s'élever le plus haut possible.
«Tu t'y prends mal», dit Bouvard; et il se mit à faire des risettes au
chien en proférant des douceurs.
Le chien, sans doute, les comprit. Il s'efforçait de le caresser, lui
collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.
«Allons! maintenant! voilà qu'il a emporté ma culotte!»
Il se coucha dessus et demeura tranquille.
Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent, l'un
à descendre du plateau, l'autre à sortir de la baignoire; et quand
Pécuchet fut rhabillé, cette exclamation lui échappa:
«Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences.»
Quelles expériences?
On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave
pour voir s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter?
et, du reste, on ne leur vendrait pas du phosphore.
Ils songèrent à l'enfermer sous une cloche pneumatique, à lui faire
respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela
peut-être ne serait pas drôle! Enfin, ils choisirent l'aimantation de
l'acier par le contact de la moelle épinière.
Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des
aiguilles à Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles
se cassaient, glissaient, tombaient par terre; il en prenait d'autres
et les enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches,
passa comme un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le
vestibule, et se présenta dans la cuisine.
Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des
ficelles autour des pattes.
Ses maîtres, qui le poursuivaient, entrèrent au même moment. Il fit un
bond et disparut.
La vieille servante les apostropha.
«C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre!--Et ma cuisine, elle
est propre!--Ça le rendra peut-être enragé! On en fourre en prison qui
ne vous valent pas!»
Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles.
Pas une n'attira la moindre limaille.
Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage,
revenir à l'improviste, se précipiter sur eux.
Le lendemain, ils allèrent partout aux informations,--et, pendant
plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt
qu'apparaissait un chien ressemblant à celui-là.
Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les
pigeons qu'ils saignèrent, l'estomac plein ou vide, moururent dans le
même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au
bout de cinq minutes; et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance,
offrit des périostes d'une entière blancheur.
La nutrition les tourmentait.
Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la
lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les
métamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est
chimiquement pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin, ayant
calculé toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva
davantage dans les coquilles de ses œufs. Donc, il se fait une création
de substance. De quelle manière? On n'en sait rien.
On ne sait même pas quelle est la force du cœur. Borelli admet celle
qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres,
et Kiel l'évalue à huit onces environ, d'où ils conclurent que la
physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant
pu la comprendre, ils n'y croyaient pas.
Un mois se passa dans le désœuvrement. Puis ils songèrent à leur jardin.
L'arbre mort, étalé dans le milieu, était gênant; ils l'équarrirent.
Cet exercice les fatigua. Bouvard avait très souvent besoin de faire
arranger ses outils chez le forgeron.
Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur
le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres
pieux, des médailles bénites, enfin le _Manuel de la santé_, par
François Raspail.
Cette brochure lui plut tellement, qu'il écrivit à Barberou de lui
envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expédia et indiquait, dans sa
lettre, une pharmacie pour les médicaments.
La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections
proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons,
dilatent le foie, ravagent les intestins et y causent des bruits.
Ce qu'il y a de mieux pour s'en délivrer, c'est le camphre. Bouvard
et Pécuchet l'adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et
distribuaient des cigarettes, des flacons d'eau sédative et des pilules
d'aloès. Ils entreprirent même la cure d'un bossu.
C'était un enfant qu'ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère,
une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient
sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes
un cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et, pour
être sûrs qu'il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue
de Mme Bordin une tache bizarre. Le docteur, depuis longtemps, la
traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt sols,
cette tache avait grandi et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en
guérir. Elle accepta, mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les
onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son
corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un œil qui
aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses
permises et malgré l'effroi du mercure, ils administrèrent du calomel.
Un mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.
Elle leur fit de la propagande,--et le percepteur des contributions,
le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans
Chavignolles suçait des tuyaux de plume.
Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la
cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignait des
pilules d'aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvard eut des
maux d'estomac et Pécuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance
dans Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de diminuer
leur considération.
Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à saigner
sur des feuilles de chou, firent même l'acquisition d'une paire de
lancettes.
Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient leurs
livres.
Les symptômes notés par les auteurs n'étaient pas ceux qu'ils venaient
de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du français,
une bigarrure de toutes les langues.
On les compte par milliers, et la classification linnéenne est bien
commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir les
espèces? Alors ils s'égarèrent dans la philosophie de la médecine.
Ils rêvaient sur l'archée de Van Helmont, le vitalisme, le brownisme,
l'organicisme, demandaient au docteur d'où vient le germe de la
scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen,
dans tous les cas morbides, de distinguer la cause de ses effets.
«La cause et l'effet s'embrouillent», répondait Vaucorbeil.
Son manque de logique les dégoûta,--et ils visitèrent les malades tout
seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de philanthropie.
Au fond des chambres, sur de sales matelas, reposaient des gens dont
la figure pendait d'un côté, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge
écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines
pincées, la bouche tremblante, et des râles, des hoquets, des sueurs,
des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.
Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins et étaient fort surpris
que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des
purgatifs, qu'un même remède convienne à des affections diverses, et
qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposés.
Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient
l'audace d'ausculter.
Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au roi, pour qu'on établît
dans le Calvados un institut de garde-malades, dont ils seraient les
professeurs.
Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise
leur en voulait toujours à cause de sa jujube), et ils l'engagèrent à
fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est-à-dire des
boulettes de médicaments, qui, à force d'être maniées, s'absorbent
dans l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les
phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du
plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour
de bras, quand le mari survenant les flanqua dehors.
Enfin, au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode
nouvelle d'introduire des thermomètres dans les derrières.
Une fièvre typhoïde se répandit aux environs; Bouvard déclara qu'il ne
s'en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy, leur fermier, vint gémir chez
eux. Son homme était malade depuis quinze jours, et M. Vaucorbeil le
négligeait.
Pécuchet se dévoua.
Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations,
ventre ballonné, langue rouge, c'étaient tous les symptômes de la
dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on
supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à
coup le docteur parut.
Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos,
entre la fermière et Pécuchet qui le reforçaient.
Il s'approcha du lit et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant:
«C'est un véritable meurtre!
--Pourquoi?
--Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une
altération de sa membrane folliculaire.
--Pas toujours!»
Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait
à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes: «Aussi
j'éloigne tout ce qui peut surexciter!
--Mais la diète affaiblit le principe vital!
--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital? Comment
est-il? qui l'a vu?»
Pécuchet s'embrouilla.
«D'ailleurs, disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.»
Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.
«N'importe! il en a besoin!
--Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.
--Qu'importent les pulsations?» Et Pécuchet nomma ses autorités.
«Laissons les systèmes», dit le docteur.
Pécuchet croisa les bras.
«Vous êtes un empirique, alors?
--Nullement! mais en observant...
--Et si on observe mal?»
Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme
Bordin, histoire clabaudée par la veuve et dont le souvenir l'agaçait.
«D'abord, il faut avoir fait de la pratique.
--Ceux qui ont révolutionné la science n'en faisaient pas! Van
Helmont, Boerhaave, Broussais lui-même.»
Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix:
«Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?»
Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère et se mit à pleurer.
Sa femme non plus ne savait que répondre, car l'un était habile; mais
l'autre avait peut-être un secret?
«Très bien! dit Vaucorbeil, puisque vous balancez entre un homme nanti
d'un diplôme...» Pécuchet ricana. «Pourquoi riez-vous?
--C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument!»
Le docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans
son importance sociale. Sa colère éclata:
«Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice
illégal de la médecine!» Puis, se tournant vers la fermière: «Faites-le
tuer par monsieur, tout à votre aise, et que je sois pendu si je
reviens jamais dans votre maison!»
Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.
Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande
agitation.
Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement
avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies. Foureau,
n'écoutant rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait
la tête.
Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse,--et
fut un peu choqué de son indifférence.
Gouy, le lendemain, eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir
à l'ingestion de la nourriture. Peut-être que Vaucorbeil ne s'était
pas trompé? Un médecin, après tout, doit s'y connaître, et des remords
assaillirent Pécuchet. Il avait peur d'être homicide.
Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui
échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir
fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!
Foureau se calma et Gouy reprenait des forces. A présent, la guérison
était certaine: un tel succès enhardit Pécuchet.
«Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins...
--Assez de mannequins!
--Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves
sages-femmes. Il me semble que je retournerais le fœtus.»
Mais Bouvard était las de la médecine.
«Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop
nombreuses, les remèdes problématiques,--et on ne découvre dans les
auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la
diathèse, ni même du pus!»
Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.
Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une
fluxion de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de
côté, il eut recours à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les
reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.
Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille et vomit après
son dîner, ce qui l'effraya beaucoup; puis, observant qu'il avait le
teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait:
«Ai-je des douleurs?»
Et finit par en avoir.
S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le
pouls, changeaient d'eau minérale, se purgeaient,--et redoutaient le
froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les
courants d'air.
Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs,
un éternument occasionne parfois la rupture d'un anévrisme,--et il
abandonna la tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis,
tout à coup, se rappelait son imprudence.
Comme le café noir secoue les nerfs, Bouvard voulut renoncer à la
demi-tasse; mais il dormait après ses repas et avait peur en se
réveillant, car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie.
Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien qui, à force de
régime, atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on
peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque
un _Manuel d'hygiène_, par le docteur Morin.
Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu'ils
aimaient s'y trouvent défendus. Germaine, embarrassée, ne savait plus
que leur servir.
Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie,
le hareng saur, le homard et le gibier sont «réfractaires». Plus un
poisson est gros, plus il contient de gélatine, et, par conséquent,
est lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni donne des
rêves; les fromages, «considérés généralement, sont d'une digestion
difficile». Un verre d'eau le matin est «dangereux». Chaque boisson
ou comestible étant suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces
mots: «mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas à tout le
monde!»--Pourquoi mauvais? où est l'abus? comment savoir si telle chose
vous convient?
Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au lait,
sur sa détestable réputation, et ensuite le chocolat,--car c'est
«un amas de substances indigestes». Restait donc le thé. Mais «les
personnes nerveuses doivent se l'interdire complètement». Cependant
Decker, au XVIIe siècle, en prescrivait vingt décalitres par jour, afin
de nettoyer les marais du pancréas.
Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il
condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes,
exigence qui révolta Pécuchet.
Alors ils achetèrent le _Traité_ de Becquerel, où ils virent que
le porc est en soi-même «un bon aliment», le tabac d'une innocence
parfaite, et le café «indispensable aux militaires».
Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas
du tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se
baigne pas dans l'eau vive sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut
qu'on s'y jette en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe
passe pour excellent à l'estomac. Lévy l'accuse d'altérer les dents.
Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la santé,
ce palladium chéri de Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages
ni crainte de l'opinion, des auteurs le déconseillent aux hommes
pléthoriques et sanguins.
Qu'est-ce donc que l'hygiène?
«Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà», affirme M. Lévy, et
Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.
Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du
porc aux choux, de la crème, un pont-l'évêque et une bouteille de
bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche,--et ils se
moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme
lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son
existence! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir.
«Encore un morceau?
--Je veux bien.
--Moi de même!
--A ta santé!
--A la tienne!
--Et fichons-nous du reste!»
Ils s'exaltaient.
Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût
pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait
coup sur coup, éternuait sans peur; et, sentant le besoin d'un peu de
champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller de suite au cabaret leur
en acheter une bouteille. Le village était trop loin. Elle refusa.
Pécuchet fut indigné:
«Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir.»
Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres,
tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.
Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau.
La moisson venait de finir,--et des meules, au milieu des champs,
dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit bleuâtre et
douce. Les fermes étaient tranquilles. On n'entendait même plus les
grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise,
qui rafraîchissait leurs pommettes.
Le ciel, très haut, était couvert d'étoiles, les unes brillant par
groupes, d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés.
Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se
bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre ces clartés de
grands espaces vides,--et le firmament semblait une mer d'azur, avec
des archipels et des îlots.
«Quelle quantité! s'écria Bouvard.
--Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée,
ce sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses, des étoiles encore:
la plus voisine est séparée de nous par trois cents billions de
myriamètres.»
Il avait regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se
rappelait les chiffres.
«Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a
douze fois la grandeur du Soleil, des comètes mesurent trente-quatre
millions de lieues.
--C'est à rendre fou», dit Bouvard.
Il déplora son ignorance, et même regrettait de n'avoir pas été, dans
sa jeunesse, à l'École polytechnique.
Alors Pécuchet, le tournant vers la Grande-Ourse, lui montra l'étoile
polaire, puis Cassiopée, dont la constellation forme un Y, Véga de la
Lyre, toute scintillante, et, au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.
Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles,
quadrilatères et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître
dans le ciel.
Pécuchet continua:
«La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une
seconde. Un rayon de la voie lactée met six siècles à nous parvenir. Si
bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs
sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent
de position; tout s'agite, tout passe.
--Cependant le Soleil est immobile!
--On le croyait autrefois. Mais les savants, aujourd'hui, annoncent
qu'il se précipite vers la constellation d'Hercule!»
Cela dérangeait les idées de Bouvard,--et, après une minute de
réflexion:
«La science est faite suivant les données fournies par un coin de
l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore,
qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir.»
Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres, et
leurs discours étaient coupés par de longs silences.
Enfin, ils se demandèrent s'il y avait des hommes dans les étoiles.
Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants de
Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux
de Vénus très petits. A moins que ce ne soit partout la même chose. Il
existe là-haut des commerçants, des gendarmes; on y trafique, on s'y
bat, on y détrône des rois.
Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel
comme la parabole d'une monstrueuse fusée.
«Tiens, dit Bouvard, voilà des mondes qui disparaissent.»
Pécuchet reprit:
«Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles
ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant. De
pareilles idées vous renfoncent l'orgueil.
--Quel est le but de tout cela?
--Peut-être qu'il n'y a pas de but.
--Cependant...»
Et Pécuchet répéta deux ou trois fois _cependant_, sans trouver rien de
plus à dire.
«N'importe, je voudrais bien savoir comment l'univers s'est fait.
--Cela doit être dans Buffon, répondit Bouvard, dont les yeux se
fermaient.
--Je n'en peux plus, je vais me coucher.»
Les _Époques de la Nature_ leur apprirent qu'une comète, en heurtant le
soleil, en avait détaché une portion, qui devint la terre. D'abord les
pôles s'étaient refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe;
elles s'étaient retirées dans les cavernes; puis les continents se
divisèrent, les animaux et l'homme parurent.
La majesté de la création leur causa un ébahissement infini comme elle.
Leur tête s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si
grands objets.
Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer, et ils recoururent, comme
distraction, aux _Harmonies_ de Bernardin de Saint-Pierre.
Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques, humaines,
fraternelles et même conjugales, tout y passa, sans omettre les
invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours. Ils s'étonnaient
que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les
semences une enveloppe; pleins de cette philosophie qui découvre dans
la nature des intentions vertueuses et la considère comme une espèce de
saint Vincent de Paul toujours occupé à répandre des bienfaits!
Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les
forêts vierges, et ils achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les
_Merveilles et Beautés de la nature en France_. Le Cantal en possède
trois, l'Hérault cinq, la Bourgogne deux, pas davantage, tandis que
le Dauphiné compte à lui seul jusqu'à quinze merveilles. Mais bientôt
on n'en trouvera plus. Les grottes à stalactites se bouchent, les
montagnes ardentes s'éteignent, les glacières naturelles s'échauffent,
et les vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la
cognée des niveleurs ou sont en train de mourir.
Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.
Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent devant les goûts bizarres
de certains animaux.
Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils
entraient dans les cours et demandaient aux laboureurs s'ils avaient
vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les
vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.
«Jamais de la vie.»
On trouvait même ces questions un peu drôles pour des messieurs de leur
âge.
Ils voulurent tenter des alliances anormales.
La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne
possédait pas de bouc, une voisine prêta le sien, et, l'époque du rut
étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se
cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en
paix.
Chacune d'abord mangea son petit tas de foin, puis elles ruminèrent;
la brebis se coucha, et elle bêlait sans discontinuer, pendant que
le bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses
oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans
l'ombre.
Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de faciliter
la nature; mais le bouc, se retournant vers Pécuchet, lui flanqua un
coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à
tourner dans le pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après, se
jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignées de
laine dans les deux mains.
Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un
dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres, ne
comprenant rien à la question de l'espèce.
Ce mot désigne un groupe d'individus dont les descendants se
reproduisent; mais des animaux classés comme d'espèces différentes
peuvent se reproduire, et d'autres, compris dans la même, en ont perdu
la faculté.
Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus des idées nettes en étudiant le
développement des germes, et Pécuchet écrivit à Dumouchel pour avoir un
microscope.
Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac,
des ongles, une patte de mouche; mais ils avaient oublié la goutte
d'eau indispensable; c'était, d'autres fois, la petite lamelle, et
ils se poussaient, dérangeaient l'instrument; puis, n'apercevant que
du brouillard, accusaient l'opticien. Ils en arrivèrent à douter du
microscope. Les découvertes qu'on lui attribue ne sont peut-être pas si
positives?
Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à
son intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il était
toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les exciter à la
géologie, il leur envoyait les _Lettres_ de Bertrand avec le _Discours
de Cuvier_ sur les révolutions du globe.
Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes:
D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires
tachetés par des lichens, et pas un être vivant, pas un cri. C'était
un monde silencieux, immobile et nu; puis de longues plantes se
balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une
étuve. Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphère humide. Alors
des volcans éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes,
et la pâte des porphyres et des basaltes, qui coulait, se figea.
Troisième tableau: dans des mers peu profondes, des îles de madrépores
ont surgi; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y
a des coquilles pareilles à des roues de chariot, des tortues qui ont
trois mètres, des lézards de soixante pieds; des amphibies allongent
entre les roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile; des
serpents ailés s'envolent. Enfin, sur les grands continents, de grands
mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal
équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus,
lippus, avec des crinières et des défenses contournées. Des troupeaux
de mammouths broutaient les plaines où fut depuis l'Atlantique; le
paléothérium, moitié cheval, moitié tapir, bouleversait de son groin
les fourmilières de Montmartre, et le cervus giganteus tremblait sous
les châtaigniers à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper
dans sa tanière le chien de Beaugency, trois fois haut comme un loup.
Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des
cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie
en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose.
Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des
empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux; et, ayant feuilleté un
des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.
Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande
route, M. le curé passa, et, les abordant d'une voix pateline:
«Ces messieurs s'occupent de géologie? Fort bien!»
Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorité des Écritures
en prouvant le déluge.
Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes,
pétrifiés.
L'abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s'il avait lieu,
c'était une raison de plus d'admirer la Providence.
Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu'alors n'avaient pas été
fructueuses; et cependant les environs de Falaise, comme tous les
terrains jurassiques, devaient abonder en débris d'animaux.
«J'ai entendu dire, répliqua l'abbé Jeufroy, qu'autrefois on avait
trouvé à Villers la mâchoire d'un éléphant.» Du reste, un de ses amis,
M. Larsoneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur
fournirait peut-être des renseignements! Il avait fait une histoire de
Port-en-Bessin, où était notée la découverte d'un crocodile.
Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'œil; le même espoir leur
était venu; et, malgré la chaleur, ils restèrent debout, pendant
longtemps, à interroger l'ecclésiastique, qui s'abritait sous un
parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd, avec
le nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tête en fermant
les paupières.
La cloche de l'église tinta l'angélus.
«Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas?»
Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la réponse
de Larsoneur. Enfin elle arriva.
L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait
Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle
occupait un des volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait
point son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection. Pour
ce qui était de l'alligator, on l'avait découvert au mois de novembre
1825, sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de
Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments.
L'obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet. Il
aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.
Bouvard objecta que, pour s'épargner un déplacement peut-être
inutile, et à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des
informations,--et ils écrivirent au maire de l'endroit une lettre, où
ils lui demandaient ce qu'était devenu un certain Louis Bloche. Dans
l'hypothèse de sa mort, ses descendants ou collatéraux pouvaient-ils
les instruire sur sa précieuse découverte? Quand il la fit, à quelle
place de la commune gisait ce document des âges primitifs? Avait-on des
chances d'en trouver d'analogues? Quel était, par jour, le prix d'un
homme et d'une charrette?
Et ils eurent beau s'adresser à l'adjoint, puis au premier conseiller
municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les
habitants étaient jaloux de leurs fossiles? A moins qu'ils ne les
vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut résolu.
Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite
une carriole les transporta de Caen à Bayeux; de Bayeux ils allèrent à
pied jusqu'à Port-en-Bessin.
On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des
cailloux bizarres, et, sur les indications de l'aubergiste, ils
atteignirent la grève.
La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie
de goémons jusqu'aux bords des flots.
Des vallonnements herbeux découpaient la falaise composée d'une terre
molle et brune et qui, se durcissant, devenait, dans ses strates
inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en
tombaient sans discontinuer, pendant que la mer, au loin, grondait.
Elle semblait parfois suspendre son battement, et on n'entendait plus
que le petit bruit des sources.
Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter
des trous. Bouvard s'assit près du rivage et contempla les vagues,
ne pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la côte
pour lui faire voir un ammonite incrusté dans la roche, comme un
diamant dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisèrent, il aurait fallu
des instruments, la nuit venait d'ailleurs. Le ciel était empourpré
à l'occident et toute la plage couverte d'une ombre. Au milieu des
varechs presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer
montait vers eux; il était temps de rentrer.
Le lendemain dès l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent
leur fossile, dont l'enveloppe éclata. C'était un _ammonites nodosus_,
rongé par les bouts, mais pesant bien seize livres; et Pécuchet, dans
l'enthousiasme, s'écria: «Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir à
Dumouchel!»
Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques,
et pas de crocodile! A son défaut, ils espéraient une vertèbre
d'hippopotame ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain
du déluge, quand ils distinguèrent à hauteur d'homme, contre la
falaise, des contours qui figuraient le galbe d'un poisson gigantesque.
Ils délibérèrent sur les moyens de l'obtenir.
Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet, en dessous,
démolirait la roche pour le faire descendre doucement, sans l'abîmer.
Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête,
dans la campagne, un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de
commandement.
«Eh bien! quoi! fiche-nous la paix.» Et ils continuèrent leur besogne:
Bouvard, sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche; Pécuchet,
les reins pliés, creusant avec son pic.
Mais le douanier reparut plus bas, dans un vallon, en multipliant les
signaux: ils s'en moquaient bien. Un corps ovale se bombait sous la
terre amincie, et penchait, allait glisser.
Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.
«Vos passeports?»
C'était le garde champêtre en tournée, et au même moment survint
l'homme de la douane, accouru par une ravine.
«Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s'écrouler!
--C'est dans un but scientifique», répondit Pécuchet.
Alors une masse tomba, en les frôlant de si près, tous les quatre,
qu'un peu plus ils étaient morts.
Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui
s'émietta sous la botte du douanier.
Bouvard dit en soupirant:
«Nous ne faisions pas grand mal!
--On ne doit rien faire dans les limites du Génie!» reprit le garde
champêtre.
«D'abord qui êtes-vous, pour que je vous dresse procès?»
Pécuchet se rebiffa, criant à l'injustice.
«Pas de raisons! suivez-moi!»
Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta.
Bouvard, rouge comme un coquelicot, affectait un air digne; Pécuchet,
très pâle, lançait des regards furieux; et ces deux étrangers, portant
des cailloux dans leurs mouchoirs, n'avaient pas bonne figure.
Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le maître, sur
le seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama ses outils. Ils les
payèrent, encore des frais! et le garde champêtre ne revenait pas!
pourquoi? Enfin un monsieur, qui avait la croix d'honneur, les délivra;
et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec
l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects.
Outre un passeport, il leur manquait bien des choses, et, avant
d'entreprendre des explorations nouvelles, ils consultèrent le _Guide
du Voyageur géologue_, par Boné. Il faut avoir, premièrement, un
bon havresac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur, une lime, des
pinces, une boussole et trois marteaux, passés dans une ceinture
qui se dissimule sous la redingote et «vous préserve ainsi de cette
apparence originale, que l'on doit éviter en voyage». Comme bâton,
Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds,
à longue pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou
parapluie polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la
soie, contenue à part dans un petit sac. Ils n'oublièrent pas de forts
souliers avec des guêtres, chacun «deux paires de bretelles, à cause de
la transpiration», et, bien qu'on ne puisse «se présenter partout en
casquette», ils reculèrent devant la dépense «d'un de ces chapeaux qui
se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur».
Le même ouvrage donne des préceptes de conduite: «Savoir la langue du
pays que l'on visitera», ils la savaient. «Garder une tenue modeste»,
c'était leur usage. «Ne pas avoir trop d'argent sur soi», rien de plus
simple. Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de
prendre «la qualité d'ingénieur»!
«Eh bien! nous la prendrons!»
Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents
quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.
Tantôt, sur les bords de l'Orne, ils apercevaient, dans une déchirure,
des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers
et des bruyères, ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer, le
long du chemin, que des couches d'argile. Devant un paysage, ils
n'admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains, ni
les ondulations de la verdure, mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous,
la terre; et toutes les collines étaient pour eux encore une preuve du
déluge. A la manie du déluge succéda celle des blocs erratiques. Les
grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers
disparus, et ils cherchaient des moraines et des faluns.
Plusieurs fois on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement,
et, quand ils avaient répondu qu'ils étaient «des ingénieurs», une
crainte leur venait: l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur
attirer des désagréments.
A la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons,
mais, intrépides, les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des
marches, dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la
cuisine, et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.
Ce n'était pas une mince besogne, avant de coller les étiquettes, que
de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur
faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le
quartz et le calcaire.
Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien,
jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient
pas ailleurs qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura?
Impossible de s'y reconnaître; ce qui est système pour l'un est pour
l'autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets
des couches s'entremêlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous
prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques.
Cette déclaration les soulagea, et quand ils eurent vu des calcaires à
polypiers dans la plaine de Caen, des phyllades à Balleroy, du kaolin à
Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny
et du mercure à la Chapelle-en-Juger, près Saint-Lô, ils décidèrent une
excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz
pyromaque et l'argile de Kimmeridge.
A peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit
sous les phares; des éboulements l'obstruaient, et il était dangereux
de s'y hasarder.
Un loueur de voitures les accosta et leur offrit des promenades aux
environs: Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, «Rome s'il le
fallait».
Ses prix étaient déraisonnables, mais le nom de Fécamp les avait
frappés; en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat,
et ils prirent la gondole de Fécamp pour se rendre au plus loin d'abord.
Dans la gondole, Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois
paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se
qualifier d'ingénieurs.
On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes
après la frôlèrent pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme
un golfe au milieu du rivage. Ensuite ils virent une arcade qui
s'ouvrait sur une grotte profonde; elle était sonore, très claire,
pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas et un tapis de
varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna, et, ramassant des coquilles, ils
s'élevèrent à des considérations sur l'origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme; Pécuchet, au contraire, était
plutonien.
Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les terrains,
fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux
et reflux, ses tempêtes; une mince pellicule nous en sépare. On ne
dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos talons.
Cependant le feu central diminue et le soleil s'affaiblit, si bien
que la terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra
stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide
carbonique, et aucun être ne pourra subsister.
«Nous n'y sommes pas encore, dit Bouvard.
--Espérons-le», reprit Pécuchet.
N'importe, cette fin du monde, si lointaine qu'elle fût, les assombrit,
et, côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets.
La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et
là, par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon, telle que la
courbe d'un rempart ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est, âpre
et froid, soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme
enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient,
rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois une pierre, se détachant,
rebondissait de place en place avant de descendre jusqu'à eux.
Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées:
«A moins que la terre ne soit anéantie par un cataclysme! On ignore la
longueur de notre période. Le feu central n'a qu'à déborder.
--Pourtant il diminue.
--Cela n'empêche pas ses explosions d'avoir produit l'île Julia, le
Monte-Nuovo, bien d'autres encore.»
Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand.
«Mais de pareils bouleversements n'arrivent pas en Europe.
--Mille excuses, témoin celui de Lisbonne. Quant à nos pays, les mines
de houille et de pyrite martiale sont nombreuses et peuvent très
bien, en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans,
d'ailleurs, éclatent toujours près de la mer.»
Bouvard promena sa vue sur les flots et crut distinguer au loin une
fumée qui montait vers le ciel.
«Puisque l'île Julia, reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits
par la même cause auront peut-être le même sort. Un îlot de l'Archipel
est aussi important que la Normandie, et même que l'Europe.»
Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.
«Admets, dit Pécuchet, qu'un tremblement de terre ait lieu sous la
Manche; les eaux se ruent dans l'Atlantique; les côtes de la France
et de l'Angleterre, en chancelant sur leur base, s'inclinent, se
rejoignent, et v'lan! tout l'entre-deux est écrasé.»
Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite,
qu'il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un
cataclysme le troubla. Il n'avait pas mangé depuis le matin: ses tempes
bourdonnaient. Tout à coup le sol lui parut tressaillir, et la falaise,
au-dessus de sa tête, pencher par le sommet. A ce moment, une pluie de
graviers déroula d'en haut.
Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria
de loin:
«Arrête! arrête! la période n'est pas accomplie.»
Et, pour le rattraper, il faisait des sauts énormes, avec son bâton de
touriste, tout en vociférant:
«La période n'est pas accomplie! la période n'est pas accomplie!»
Bouvard, en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba,
les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son
dos. C'était comme une tortue avec des ailes qui aurait galopé parmi
les roches; une plus grosse le cacha.
Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne, puis retourna en
arrière pour gagner les champs par une «valleuse» que Bouvard avait
prise, sans doute.
Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de
la largeur de deux hommes, et luisant commue de l'albâtre poli.
A cinquante pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer
battant son plein, il se remit à grimper.
Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. A
mesure qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles.
Les couches de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait
à l'épigastre; il s'assit par terre, les yeux fermés, n'ayant plus
conscience que des battements de son cœur qui l'étouffaient; puis il
jeta son bâton de touriste, et avec les genoux et les mains reprit son
ascension. Mais les trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient
dans le ventre; les cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient
ses flancs; la visière de sa casquette l'aveuglait; le vent redoublait
de force. Enfin, il atteignit le plateau et y trouva Bouvard, qui était
monté plus loin par une valleuse moins difficile.
Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.
Le lendemain soir, au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au
bas d'un journal un feuilleton intitulé: _De l'enseignement de la
géologie_.
Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était
comprise à l'époque.
Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe, mais la même espèce
n'a pas toujours la même durée et s'éteint plus vite dans tel endroit
que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles
différents, comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils.
Les fougères d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent.
Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les
plus anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les
bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la
Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne
sont après tout que des abstractions.
Cuvier, jusqu'à présent, leur avait apparu dans l'éclat d'une auréole,
au sommet d'une science indiscutable. Elle était sapée. La Création
n'avait plus la même discipline, et leur respect pour ce grand homme
diminua.
Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des
doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.
Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église.
Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé.
«Je voudrais voir maintenant ce que le citoyen Jeufroy me répondrait
sur le déluge!»
Ils le trouvèrent dans son petit jardin, où il attendait les membres
du conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à l'heure, pour
l'acquisition d'une chasuble.
«Ces messieurs souhaitent!...
--Un éclaircissement, s'il vous plaît.»
Et Bouvard commença:
«Que signifiaient, dans la _Genèse_, «l'abîme qui se rompit» et «les
cataractes du ciel?» Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point
de cataractes!»
L'abbé ferma les paupières, puis répondit qu'il fallait toujours
distinguer entre le sens et la lettre. Des choses, qui d'abord vous
choquent, deviennent légitimes en les approfondissant.
«Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus
hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! Y pensez-vous, deux
lieues! une épaisseur d'eau ayant deux lieues!»