«Moi, dit Bouvard, je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville
pour entendre des farces!»
Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces.
«Ça dépend de quelle espèce», dit-elle.
Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle
indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de
ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme admirablement
soignée.
Foureau interpella Bouvard:
«Est-ce que vous êtes dans l'intention de vendre la vôtre?
--Mon Dieu, jusqu'à présent, je ne sais trop...
--Comment! pas même la pièce des Écalles! reprit le notaire; ce serait
à votre convenance, madame Bordin.»
La veuve répliqua en minaudant:
«Les prétentions de M. Bouvard seraient trop fortes.
--On pourrait peut-être l'attendrir.
--Je n'essayerai pas!
--Bah! si vous l'embrassiez?
--Essayons tout de même», dit Bouvard.
Et il la baisa sur les deux joues, aux applaudissements de la société.
Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations
amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe, les rideaux
s'ouvrirent et le jardin apparut.
C'était, dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher,
comme une montagne, occupait le gazon; le tombeau faisait un cube au
milieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus
les haricots,--et la cabane, au delà, une grande tache noire, car ils
avaient incendié son toit de paille pour la rendre plus poétique.
Les ifs, en forme de cerfs ou de fauteuils, se suivaient jusqu'à
l'arbre foudroyé, qui s'étendait transversalement de la charmille à
la tonnelle, où des pommes d'amour pendaient comme des stalactites.
Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise,
peinte en rouge, semblait un phare sur le vigneau. Les becs des
paons, frappés par le soleil, se renvoyaient des feux, et, derrière
la claire-voie, débarrassée de ses planches, la campagne toute plate
terminait l'horizon.
Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent
une véritable jouissance.
Mme Bordin admira surtout les paons; mais le tombeau ne fut pas
compris, ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis chacun,
à tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard
et Pécuchet avaient charrié de l'eau pendant toute la matinée. Elle
avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les
recouvrait.
Tout en se promenant, on se permit des critiques: «A votre place,
j'aurais fait cela.--Les petits pois sont en retard.--Ce coin,
franchement, n'est pas propre.--Avec une taille pareille, jamais vous
n'obtiendrez de fruits.»
Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits.
Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud:
«Ah! voilà une personne que nous dérangeons; mille excuses!»
La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame
en plâtre.
Enfin, après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la
porte aux pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard
observait le visage de ses hôtes,--et impatient de connaître leur
opinion: «Qu'en dites-vous?»
Mme Bordin éclata de rire. Tous firent comme elle, M. le curé poussait
une sorte de gloussement, Hurel toussait, le docteur en pleurait, sa
femme fut prise d'un spasme nerveux,--et Foureau, homme sans gêne,
cassa un Abd-el-Kader, qu'il mit dans sa poche, comme souvenir.
Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard, pour étonner son monde
avec l'écho, cria de toutes ses forces:
«Serviteur! Mesdames!»
Rien! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le
pignon et la toiture étant démolis.
Le café fut servi sur le vigneau,--et les messieurs allaient
commencer une partie de boules, quand ils virent en face, derrière la
claire-voie, un homme qui les regardait.
Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste
bleue, sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il articula
d'une voix rauque: «Donnez-moi un verre de vin!»
Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un
ancien menuisier de Chavignolles.
«Allons, Gorju! éloignez-vous, dit M. Foureau. On ne demande pas
l'aumône.
--Moi! l'aumône, s'écria l'homme exaspéré. J'ai fait sept ans la
guerre en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage! Faut-il que
j'assassine? nom d'un nom!»
Sa colère d'elle-même tomba, et, les deux poings sur les hanches, il
considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La
fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence
de misère et de crapule se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres
pâles tremblaient en lui découvrant les gencives. Le grand ciel
empourpré l'enveloppait d'une lueur sanglante, et son obstination à
rester là causait une sorte d'effroi.
Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le
vagabond l'absorba gloutonnement, puis disparut dans les avoines, en
gesticulant.
Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le
désordre. Mais Bouvard, irrité par l'insuccès de son jardin, prit la
défense du peuple,--tous parlèrent à la fois.
Foureau exaltait le gouvernement, Hurel ne voyait dans le monde que
la propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne
protégeait pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin
criait par intervalle: «Moi, d'abord, je déteste la République», et
le docteur se déclara pour le progrès. «Car enfin, monsieur, nous
avons besoin de réformes.--Possible! répondit Foureau, mais toutes ces
idées-là nuisent aux affaires.--Je me fiche des affaires!» s'écria
Pécuchet.
Vaucorbeil poursuivit.--«Au moins, donnez-nous l'adjonction des
capacités.» Bouvard n'allait pas jusque-là.
«C'est votre opinion? reprit le docteur. Vous êtes toisé! Bonsoir! et
je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin!
--Moi aussi, je m'en vais, dit un moment après M. Foureau; et,
désignant sa poche où était l'Abd-el-Kader: Si j'ai besoin d'un autre,
je reviendrai.»
Le curé, avant de partir, confia timidement à Pécuchet qu'il ne
trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes.
Hurel, en se retirant, salua très bas la compagnie. M. Marescot avait
disparu après le dessert.
Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde
recette pour les prunes à l'eau-de-vie, et fit encore trois tours dans
la grande allée; mais, en passant près du tilleul, sa robe s'accrocha,
et ils l'entendirent qui murmurait: «Mon Dieu! quelle bêtise que cet
arbre!»
Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur
ressentiment.
Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites
choses par-ci par-là; et cependant les convives s'étaient gorgés
comme des ogres, preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le
jardin, tant de dénigrement provenait de la plus noire jalousie; et
s'échauffant tous les deux:
«Ah! l'eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu'à un cygne
et des poissons!
--A peine s'ils ont remarqué la pagode!
--Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion
d'imbécile!
--Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu'on
n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine? Je veux même m'y
faire enterrer!
--Ne parle pas de ça!» dit Pécuchet.
Puis ils passèrent en revue les convives.
«Le médecin m'a l'air d'un joli poseur!
--As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait?
--Quel goujat que M. le maire! Quand on dîne dans une maison, que
diable! on respecte les curiosités.
--Mme Bordin? dit Bouvard.
--Eh! c'est une intrigante! Laisse-moi tranquille.»
Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre
exclusivement chez eux, pour eux seuls.
Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des
bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres;
chaque soir, en regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le
meilleur système de chauffage.
Ils tâchèrent, par économie, de fumer des jambons, de couler eux-mêmes
la lessive. Germaine, qu'ils incommodaient, haussait les épaules. A
l'époque des confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent dans le
fournil.
C'était une ancienne buanderie, où il y avait, sous les fagots, une
grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l'ambition leur
étant venue de fabriquer des conserves.
Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en
lutèrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent
sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongèrent dans
l'eau bouillante. Elle s'évaporait; ils en versèrent de la froide;
la différence de température fit éclater les bocaux. Trois seulement
furent sauvés.
Ensuite ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent
des côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles
sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait.
Pour continuer l'expérience, ils enfermèrent dans d'autres boîtes des
œufs, de la chicorée, du homard, une matelotte, un potage!--et ils
s'applaudissaient, comme M. Appert, _d'avoir fixé les saisons_;--de
pareilles découvertes, selon Pécuchet, l'emportaient sur les exploits
des conquérants.
Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le
vinaigre avec du poivre; et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient
bien supérieures! Ils obtinrent, par la macération, des ratafias de
framboise et d'absinthe. Avec du miel et de l'angélique dans un tonneau
de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga et ils entreprirent
également la confection d'un champagne! Les bouteilles de chablis,
coupées de moût, éclatèrent d'elles-mêmes. Alors ils ne doutèrent plus
de la réussite.
Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes
dans toutes les denrées alimentaires.
Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se
firent un ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait
ses chocolats. Ils se transportèrent à Falaise, pour demander de la
jujube,--et, sous les yeux mêmes du pharmacien, soumirent sa pâte à
l'épreuve de l'eau. Elle prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui
dénotait de la gélatine.
Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetèrent le matériel
d'un distillateur en faillite,--et bientôt arrivèrent dans la maison,
des tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses
et des balances, sans compter une sébile à boulet et un alambic
tête-de-maure, lequel exigea un fourneau réflecteur, avec une hotte de
cheminée.
Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes
de cuites, le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, le morve
et le caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic, et ils
abordèrent les liqueurs fines, en commençant par l'anisette. Le liquide
presque toujours entraînait avec lui les substances, ou bien elles
se collaient dans le fond; d'autres fois, ils s'étaient trompés sur
le dosage. Autour d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient,
les matras avançaient leur bec pointu, les poêlons pendaient au mur.
Souvent l'un triait des herbes sur la table, tandis que l'autre faisait
osciller le boulet de canon dans la sébile suspendue, ils mouvaient les
cuillères, ils dégustaient les mélanges.
Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son
pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles;
mais, étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la
cucurbite, ou exagérait le feu.
Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une
espèce de sarrau d'enfant avec des manches; et ils se considéraient
comme des gens très sérieux occupés de choses utiles.
Enfin ils rêvèrent _une crème_ qui devait enfoncer toutes les autres.
Ils y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch
comme dans le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de
l'ambrette comme dans le vespétro, du _calamus aromaticus_ comme dans
le krambambuly; et elle serait colorée en rouge avec du bois de santal.
Mais sous quel nom l'offrir au commerce? car il fallait un nom facile
à retenir et pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent
qu'elle se nommerait la _Bouvarine_.
Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de
conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait
dépendre du bouchage? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour
essayer les méthodes nouvelles, ils manquaient d'argent. Leur ferme les
rongeait.
Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient offerts, Bouvard n'en avait
pas voulu. Mais son premier garçon cultivait, d'après ses ordres,
avec une épargne dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient,
tout périclitait, et ils causaient de leurs embarras, quand maître
Gouy entra dans le laboratoire, escorté de sa femme qui se tenait en
arrière, timidement.
Grâce à toutes les façons qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient
améliorées,--et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia.
Malgré tous leurs travaux, les bénéfices étaient chanceux; bref, s'il
la désirait, c'était par amour du pays et regret d'aussi bons maîtres.
On le congédia d'une manière froide. Il revint le soir même.
Pécuchet avait sermonné Bouvard; ils allaient fléchir. Gouy demanda une
diminution de fermage; et, comme les autres se récriaient, il se mit
à beugler plutôt qu'à parler, attestant le bon Dieu, énumérant ses
peines, vantant ses mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il
baissait la tête au lieu de répondre. Alors, sa femme, assise près de
la porte, avec un grand panier sur les genoux, recommençait les mêmes
protestations, en piaillant d'une voix aiguë comme une poule blessée.
Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an,
un tiers de moins qu'autrefois.
Séance tenante, maître Gouy proposa d'acheter le matériel, et les
dialogues recommencèrent.
L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de
fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire, que Gouy,
d'abord, écarquilla les yeux, et s'écriant: «Convenu», lui frappa dans
la main.
Après quoi, les propriétaires, suivant l'usage, offrirent de casser
une croûte à la maison et Pécuchet ouvrit une bouteille de son malaga,
moins par générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges.
Mais le laboureur dit en rechignant:
«C'est comme du sirop de réglisse.»
Et sa femme, «pour se faire passer le goût», réclama un verre
d'eau-de-vie.
Une chose plus grave les occupait! Tous les éléments de la _Bouvarine_
étaient enfin rassemblés.
Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumèrent le
feu et attendirent. Cependant Pécuchet, tourmenté par la mésaventure
du malaga, prit dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le
couvercle de la première, puis de la seconde, de la troisième. Il les
rejetait avec fureur et appela Bouvard.
Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers
les conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veau
ressemblaient à des semelles bouillies. Un liquide fangeux remplaçait
le homard. On ne reconnaissait plus la matelotte. Des champignons
avaient poussé sur le potage,--et une intolérable odeur empestait le
laboratoire.
Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic éclata en vingt morceaux
qui bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les
écumoires, fracassant les verres; le charbon s'éparpilla, le fourneau
fut démoli,--et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la
cour.
La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la
cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.
Pécuchet, tout de suite, s'était accroupi derrière la cuve, et Bouvard
comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes ils demeurèrent
dans cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles de
terreur, au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole,
ils se demandèrent quelle était la cause de tant d'infortunes, de la
dernière surtout? et ils n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient
manqué périr. Pécuchet termina par ces mots:
«C'est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie!»