Don Juan escalade le mur et voit Anna Maria
couchée.--Tableau.--Longue contemplation,--désir,--souvenir.--Elle
se réveille. D'abord quelques mots entrecoupés comme faisant suite à
sa pensée. Elle n'a pas peur de lui (le moins heurté possible, sans
qu'on puisse distinguer le fantastique du réel).
Il y a longtemps que je t'attends. Tu ne venais pas.--Raconte
sa maladie et sa mort.--A mesure que le dialogue prend, elle se
réveille de plus en plus.--Sueur sur ses bandeaux, se lève lentement,
lentement, d'abord sur les coudes, puis assise.--Grands yeux ébahis.
Rentrer dans le précis.--Comment?
C'est donc toi dont j'entendais les pas dans les bois,--étouffement
des nuits.--Promenade dans le cloître, ombre des colonnes, qui ne
remuaient pas comme eussent fait les arbres. Je plongeais mes mains
dans la fontaine.--Comparaison symbolique du cerf altéré.--Après-midi
d'été.
On nous défendait de raconter nos songes--à propos du crucifix qui
domine le lit d'Anna Maria, ce christ qui veille sur les rêves.--Le
crucifix est toujours immobile pendant que le cœur de la jeune fille
est agité et saigne souvent.
Ce qu'est le christ pour Anna Maria, mais il ne me répond pas dans
mon amour.--Oh! je l'ai bien prié pourtant! Pourquoi n'a-t-il pas
voulu, pourquoi ne m'a-t-il pas écouté? Aspirations de chair et
d'amour vrai (complétant l'amour mystique), en parallèle avec les
aspirations dévergondées de don Juan, qui a eu, dans ses autres
amours, surtout aux moments de lassitude, des besoins mystiques.
(Indiquer ceci, quant à don Juan, dans sa conversation avec
Leporello.)
Mouvement d'Anna Maria entourant don Juan de ses deux bras.--Le
gras de l'avant-bras porté sur les carotides et les poignets au bout
des mains raidies, plus petites pour atteindre à lui; une boucle
des cheveux de don Juan, en se baissant vers elle, se prend dans le
bouton de sa chemise.
La nuit animée,--feu de pâtres sur les montagnes. Là aussi on parle
d'amour.--C'est l'amour qui les occupe. Tu ne connais pas la joie
simple. Le jour vient.
Aspirations de vie d'Anna Maria à l'époque des moissons. Matinées
de dimanche les jours de fête dans l'église.--Les directeurs
la tourmentent.--J'aimais beaucoup le confessionnal. Elle s'en
approchait avec un sentiment de crainte voluptueuse parce que son
cœur allait s'ouvrir.--Mystère, ombre.--Mais elle n'avait pas de
péchés à dire, elle aurait voulu en avoir. Il y a, dit-on, des femmes
à vie ardente,--heureuse.
Un jour elle s'évanouit toute seule dans l'église, où elle venait
mettre des fleurs (l'organiste jouait tout seul), en contemplant un
vitrail pénétré de soleil.
Désirs fréquents qu'elle a de la communion. Avoir Jésus dans le
corps, Dieu en soi!--A chaque nouveau sacrement il lui semblait
qu'une soif serait apaisée.--Elle multipliait les œuvres,
jeûnes, prières, etc.--Sensualité du jeûne.--Se sentir l'estomac
tiraillé, faiblesses de tête.--Elle a peur, elle s'étudie à se
donner des peurs, etc.--Mortifications.--Elle aimait beaucoup les
bonnes odeurs.--Elle flaire des choses dégoûtantes.--Volupté des
mauvaises odeurs.--Elle en est honteuse devant don Juan, que ça
enthousiasme.--Anna Maria s'étonne de son désir.--Qu'est-ce? Comment
se fait-il que je désire et qu'elle désire ce qu'elle ne sait pas?
La volupté se glisse partout en elle (comme le dégoût chez don
Juan).--J'entendais parler du monde.--Parle-moi! parle-moi!
La lampe s'éteint faute d'huile.--Les étoiles éclairent la chambre
(pas de lune).--Puis le jour paraît.--Anna Maria retombe morte.
On entend des chevaux brouter et faire sonner leur selle sur leur
dos. Don Juan s'enfuit.
Ton du caractère d'Anna Maria: _doux_.
_Ne jamais perdre de vue don Juan._ L'objet principal (au moins de la
seconde partie), c'est l'union, l'égalité, la dualité, dont chaque
terme a été jusqu'ici incomplet, se fusionnant, et que chacun montant
graduellement aille se compléter et s'unir au terme voisin.
Gustave Flaubert n'écrivit point d'un seul coup _Bouvard et Pécuchet_.
On peut dire que la moitié de sa vie s'est passée à méditer ce livre et
qu'il a consacré ses six dernières années à exécuter ce tour de force.
Liseur insatiable, chercheur infatigable, il amoncelait sans repos les
documents. Enfin, un jour, il se mit à l'œuvre, épouvanté toutefois
devant l'énormité de la besogne. «Il faut être fou, disait-il souvent,
pour entreprendre un pareil livre.» Il fallait surtout une patience
surhumaine et une indéracinable volonté.
Là-bas, à Croisset, dans son grand cabinet à cinq fenêtres, il geignait
jour et nuit sur son œuvre. Sans aucune trêve, sans délassements,
sans plaisirs et sans distractions, l'esprit formidablement tendu,
il avançait avec une lenteur désespérante, découvrant chaque jour de
nouvelles lectures à faire, de nouvelles recherches à entreprendre.
Et la phrase aussi le tourmentait, la phrase si concise, si précise,
colorée en même temps, qui devait renfermer en deux lignes un volume,
en un paragraphe toutes les pensées d'un savant. Il prenait ensemble un
lot d'idées de même nature et, comme un chimiste préparant un élixir,
il les fondait, les mêlait, rejetait les accessoires, simplifiait
les principales, et de son formidable creuset sortaient des formules
absolues contenant en cinquante mots un système entier de philosophie.
Une fois il lui fallut s'arrêter, épuisé, presque découragé, et comme
repos il écrivit son délicieux volume intitulé: _Trois Contes_.
On dirait qu'il a voulu faire là un résumé complet et parfait de son
œuvre. Les trois Nouvelles: _Un Cœur simple_, _la Légende de saint
Julien l'Hospitalier_ et _Hérodias_, montrent d'une façon courte et
admirable les trois faces de son talent.
S'il fallait classer ces trois bijoux, peut-être mettrait-on au premier
rang _Saint Julien l'Hospitalier_. C'est un absolu chef-d'œuvre de
couleur et de style, un chef-d'œuvre d'art.
_Un Cœur simple_ raconte l'histoire d'une pauvre servante de campagne
honnête et bornée, dont la vie va tout droit jusqu'à la mort, sans
qu'une lueur de bonheur vrai l'éclaire jamais.
La _Légende de saint Julien l'Hospitalier_ nous montre les aventures
miraculeuses du saint, comme le ferait un vieux vitrail d'église d'une
naïveté savante et colorée.
_Hérodias_ nous dit l'accident tragique de la décollation de saint
Jean-Baptiste.
Gustave Flaubert avait encore plusieurs sujets de nouvelles et de
romans.
Il comptait écrire d'abord le _Combat des Thermopyles_ et il devait
accomplir un voyage en Grèce au commencement de l'année 1882 pour voir
le paysage réel de cette lutte surhumaine.
Il voulait faire de cela une sorte de récit patriotique simple et
terrible, qu'on pourrait lire aux enfants de tous les peuples pour leur
apprendre l'amour du pays.
Il voulait montrer les âmes vaillantes, les cœurs magnanimes et les
corps vigoureux de ces héros symboliques, et, sans employer un mot
technique, ni un terme ancien, dire cette bataille immortelle qui
n'appartient pas à l'histoire d'une nation, mais à l'histoire du monde.
Il se réjouissait à l'idée d'écrire en termes sonores les adieux de
ces guerriers recommandant à leurs femmes, s'ils mouraient dans la
rencontre, d'épouser vite des hommes robustes pour donner de nouveaux
fils à la patrie. La pensée seule de ce conte héroïque jetait Flaubert
dans un enthousiasme violent.
Il songeait encore à une sorte de _Matrone d'Éphèse_ moderne, ayant été
séduit par un sujet que lui avait raconté Tourguéneff.
Enfin, il méditait un grand roman sur le second Empire, où on aurait vu
le mélange et le contact des civilisations orientale et occidentale,
le rapprochement de ces Grecs de Constantinople, venus à Paris si
nombreux pendant le règne de Napoléon et jouant un rôle important dans
la société parisienne, avec le monde factice et raffiné de la France
impériale.
Deux personnages principaux l'attiraient, l'homme et la femme, _un
ménage parisien_, astucieux avec naïveté, ambitieux et corrompu.
L'homme, fonctionnaire supérieur, rêvait d'une haute fortune qu'il
atteignait lentement, et, avec une rouerie égoïste et naturelle, il
faisait servir sa femme, fort jolie et intrigante, à ses projets.
Malgré les efforts de toute nature de sa compagne, ses désirs n'étaient
point satisfaits à son gré. Alors, après de longues années de
tentatives, ils reconnaissaient tous deux la vanité de leurs espérances
et finissaient leur vie en honnêtes gens déçus, d'une façon tranquille
et résignée.
Il voyait encore en projet un autre grand roman sur l'administration,
avec ce titre: _Monsieur le Préfet_, et il affirmait que personne
n'avait jamais compris quel personnage comique, important et inutile
est un préfet.