II

Don Juan escalade le mur et voit Anna Maria

couchée.--Tableau.--Longue contemplation,--désir,--souvenir.--Elle

se réveille. D'abord quelques mots entrecoupés comme faisant suite à

sa pensée. Elle n'a pas peur de lui (le moins heurté possible, sans

qu'on puisse distinguer le fantastique du réel).

Il y a longtemps que je t'attends. Tu ne venais pas.--Raconte

sa maladie et sa mort.--A mesure que le dialogue prend, elle se

réveille de plus en plus.--Sueur sur ses bandeaux, se lève lentement,

lentement, d'abord sur les coudes, puis assise.--Grands yeux ébahis.

Rentrer dans le précis.--Comment?

C'est donc toi dont j'entendais les pas dans les bois,--étouffement

des nuits.--Promenade dans le cloître, ombre des colonnes, qui ne

remuaient pas comme eussent fait les arbres. Je plongeais mes mains

dans la fontaine.--Comparaison symbolique du cerf altéré.--Après-midi

d'été.

On nous défendait de raconter nos songes--à propos du crucifix qui

domine le lit d'Anna Maria, ce christ qui veille sur les rêves.--Le

crucifix est toujours immobile pendant que le cœur de la jeune fille

est agité et saigne souvent.

Ce qu'est le christ pour Anna Maria, mais il ne me répond pas dans

mon amour.--Oh! je l'ai bien prié pourtant! Pourquoi n'a-t-il pas

voulu, pourquoi ne m'a-t-il pas écouté? Aspirations de chair et

d'amour vrai (complétant l'amour mystique), en parallèle avec les

aspirations dévergondées de don Juan, qui a eu, dans ses autres

amours, surtout aux moments de lassitude, des besoins mystiques.

(Indiquer ceci, quant à don Juan, dans sa conversation avec

Leporello.)

Mouvement d'Anna Maria entourant don Juan de ses deux bras.--Le

gras de l'avant-bras porté sur les carotides et les poignets au bout

des mains raidies, plus petites pour atteindre à lui; une boucle

des cheveux de don Juan, en se baissant vers elle, se prend dans le

bouton de sa chemise.

La nuit animée,--feu de pâtres sur les montagnes. Là aussi on parle

d'amour.--C'est l'amour qui les occupe. Tu ne connais pas la joie

simple. Le jour vient.

Aspirations de vie d'Anna Maria à l'époque des moissons. Matinées

de dimanche les jours de fête dans l'église.--Les directeurs

la tourmentent.--J'aimais beaucoup le confessionnal. Elle s'en

approchait avec un sentiment de crainte voluptueuse parce que son

cœur allait s'ouvrir.--Mystère, ombre.--Mais elle n'avait pas de

péchés à dire, elle aurait voulu en avoir. Il y a, dit-on, des femmes

à vie ardente,--heureuse.

Un jour elle s'évanouit toute seule dans l'église, où elle venait

mettre des fleurs (l'organiste jouait tout seul), en contemplant un

vitrail pénétré de soleil.

Désirs fréquents qu'elle a de la communion. Avoir Jésus dans le

corps, Dieu en soi!--A chaque nouveau sacrement il lui semblait

qu'une soif serait apaisée.--Elle multipliait les œuvres,

jeûnes, prières, etc.--Sensualité du jeûne.--Se sentir l'estomac

tiraillé, faiblesses de tête.--Elle a peur, elle s'étudie à se

donner des peurs, etc.--Mortifications.--Elle aimait beaucoup les

bonnes odeurs.--Elle flaire des choses dégoûtantes.--Volupté des

mauvaises odeurs.--Elle en est honteuse devant don Juan, que ça

enthousiasme.--Anna Maria s'étonne de son désir.--Qu'est-ce? Comment

se fait-il que je désire et qu'elle désire ce qu'elle ne sait pas?

La volupté se glisse partout en elle (comme le dégoût chez don

Juan).--J'entendais parler du monde.--Parle-moi! parle-moi!

La lampe s'éteint faute d'huile.--Les étoiles éclairent la chambre

(pas de lune).--Puis le jour paraît.--Anna Maria retombe morte.

On entend des chevaux brouter et faire sonner leur selle sur leur

dos. Don Juan s'enfuit.

Ton du caractère d'Anna Maria: _doux_.

_Ne jamais perdre de vue don Juan._ L'objet principal (au moins de la

seconde partie), c'est l'union, l'égalité, la dualité, dont chaque

terme a été jusqu'ici incomplet, se fusionnant, et que chacun montant

graduellement aille se compléter et s'unir au terme voisin.

Gustave Flaubert n'écrivit point d'un seul coup _Bouvard et Pécuchet_.

On peut dire que la moitié de sa vie s'est passée à méditer ce livre et

qu'il a consacré ses six dernières années à exécuter ce tour de force.

Liseur insatiable, chercheur infatigable, il amoncelait sans repos les

documents. Enfin, un jour, il se mit à l'œuvre, épouvanté toutefois

devant l'énormité de la besogne. «Il faut être fou, disait-il souvent,

pour entreprendre un pareil livre.» Il fallait surtout une patience

surhumaine et une indéracinable volonté.

Là-bas, à Croisset, dans son grand cabinet à cinq fenêtres, il geignait

jour et nuit sur son œuvre. Sans aucune trêve, sans délassements,

sans plaisirs et sans distractions, l'esprit formidablement tendu,

il avançait avec une lenteur désespérante, découvrant chaque jour de

nouvelles lectures à faire, de nouvelles recherches à entreprendre.

Et la phrase aussi le tourmentait, la phrase si concise, si précise,

colorée en même temps, qui devait renfermer en deux lignes un volume,

en un paragraphe toutes les pensées d'un savant. Il prenait ensemble un

lot d'idées de même nature et, comme un chimiste préparant un élixir,

il les fondait, les mêlait, rejetait les accessoires, simplifiait

les principales, et de son formidable creuset sortaient des formules

absolues contenant en cinquante mots un système entier de philosophie.

Une fois il lui fallut s'arrêter, épuisé, presque découragé, et comme

repos il écrivit son délicieux volume intitulé: _Trois Contes_.

On dirait qu'il a voulu faire là un résumé complet et parfait de son

œuvre. Les trois Nouvelles: _Un Cœur simple_, _la Légende de saint

Julien l'Hospitalier_ et _Hérodias_, montrent d'une façon courte et

admirable les trois faces de son talent.

S'il fallait classer ces trois bijoux, peut-être mettrait-on au premier

rang _Saint Julien l'Hospitalier_. C'est un absolu chef-d'œuvre de

couleur et de style, un chef-d'œuvre d'art.

_Un Cœur simple_ raconte l'histoire d'une pauvre servante de campagne

honnête et bornée, dont la vie va tout droit jusqu'à la mort, sans

qu'une lueur de bonheur vrai l'éclaire jamais.

La _Légende de saint Julien l'Hospitalier_ nous montre les aventures

miraculeuses du saint, comme le ferait un vieux vitrail d'église d'une

naïveté savante et colorée.

_Hérodias_ nous dit l'accident tragique de la décollation de saint

Jean-Baptiste.

Gustave Flaubert avait encore plusieurs sujets de nouvelles et de

romans.

Il comptait écrire d'abord le _Combat des Thermopyles_ et il devait

accomplir un voyage en Grèce au commencement de l'année 1882 pour voir

le paysage réel de cette lutte surhumaine.

Il voulait faire de cela une sorte de récit patriotique simple et

terrible, qu'on pourrait lire aux enfants de tous les peuples pour leur

apprendre l'amour du pays.

Il voulait montrer les âmes vaillantes, les cœurs magnanimes et les

corps vigoureux de ces héros symboliques, et, sans employer un mot

technique, ni un terme ancien, dire cette bataille immortelle qui

n'appartient pas à l'histoire d'une nation, mais à l'histoire du monde.

Il se réjouissait à l'idée d'écrire en termes sonores les adieux de

ces guerriers recommandant à leurs femmes, s'ils mouraient dans la

rencontre, d'épouser vite des hommes robustes pour donner de nouveaux

fils à la patrie. La pensée seule de ce conte héroïque jetait Flaubert

dans un enthousiasme violent.

Il songeait encore à une sorte de _Matrone d'Éphèse_ moderne, ayant été

séduit par un sujet que lui avait raconté Tourguéneff.

Enfin, il méditait un grand roman sur le second Empire, où on aurait vu

le mélange et le contact des civilisations orientale et occidentale,

le rapprochement de ces Grecs de Constantinople, venus à Paris si

nombreux pendant le règne de Napoléon et jouant un rôle important dans

la société parisienne, avec le monde factice et raffiné de la France

impériale.

Deux personnages principaux l'attiraient, l'homme et la femme, _un

ménage parisien_, astucieux avec naïveté, ambitieux et corrompu.

L'homme, fonctionnaire supérieur, rêvait d'une haute fortune qu'il

atteignait lentement, et, avec une rouerie égoïste et naturelle, il

faisait servir sa femme, fort jolie et intrigante, à ses projets.

Malgré les efforts de toute nature de sa compagne, ses désirs n'étaient

point satisfaits à son gré. Alors, après de longues années de

tentatives, ils reconnaissaient tous deux la vanité de leurs espérances

et finissaient leur vie en honnêtes gens déçus, d'une façon tranquille

et résignée.

Il voyait encore en projet un autre grand roman sur l'administration,

avec ce titre: _Monsieur le Préfet_, et il affirmait que personne

n'avait jamais compris quel personnage comique, important et inutile

est un préfet.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet · 第 60 / 97 题