Gustave Flaubert était, avant tout, par-dessus tout, un artiste. Le
public d'aujourd'hui ne distingue plus guère ce que signifie ce mot
quand il s'agit d'un homme de lettres. Le sens de l'art, ce flair si
délicat, si subtil, si difficile, si insaisissable, si inexprimable,
est essentiellement un don des aristocraties intelligentes; il
n'appartient guère aux démocraties.
De très grands écrivains n'ont pas été des artistes. Le public et même
la plupart des critiques ne font pas de différence entre ceux-là et les
autres.
Au siècle dernier, au contraire, le public, juge difficile et raffiné,
poussait à l'extrême ce sens artiste qui disparaît. Il se passionnait
pour une phrase, pour un vers, pour une épithète ingénieuse ou hardie.
Vingt lignes, une page, un portrait, un épisode, lui suffisaient pour
juger et classer un écrivain. Il cherchait les dessous, les dedans des
mots, pénétrait les raisons secrètes de l'auteur, lisait lentement,
sans rien passer, cherchant, après avoir compris la phrase, s'il ne
restait plus rien à pénétrer. Car les esprits, lentement préparés
aux sensations littéraires, subissaient l'influence secrète de cette
puissance mystérieuse qui met une âme dans les œuvres.
Quand un homme, quelque doué qu'il soit, ne se préoccupe que de la
chose racontée, quand il ne se rend pas compte que le véritable pouvoir
littéraire n'est pas dans un fait, mais bien dans la manière de le
préparer, de le présenter et de l'exprimer, il n'a pas le sens de l'art.
La profonde et délicieuse jouissance qui vous monte au cœur devant
certaines pages, devant certaines phrases, ne vient pas seulement de ce
qu'elles disent; elle vient d'une accordance absolue de l'expression
avec l'idée, d'une sensation d'harmonie, de beauté secrète, échappant
la plupart du temps au jugement des foules.
Musset, ce grand poète, n'était pas un artiste. Les choses charmantes
qu'il dit en une langue facile et séduisante laissent presque
indifférents ceux que préoccupent la poursuite, la recherche, l'émotion
d'une beauté plus haute, plus insaisissable, plus intellectuelle.
La foule, au contraire, trouve en Musset la satisfaction de tous
ses appétits poétiques un peu grossiers, sans comprendre même le
frémissement, presque l'extase que nous peuvent donner certaines pièces
de Baudelaire, de Victor Hugo, de Leconte de Lisle.
Les mots ont une âme. La plupart des lecteurs, et même des écrivains,
ne leur demandent qu'un sens. Il faut trouver cette âme qui apparaît
au contact d'autres mots, qui éclate et éclaire certains livres d'une
lumière inconnue, bien difficile à faire jaillir.
Il y a dans les rapprochements et les combinaisons de la langue écrite
par certains hommes toute l'évocation d'un monde poétique, que le
peuple des mondains ne sait plus apercevoir ni deviner. Quand on lui
parle de cela, il se fâche, raisonne, argumente, nie, crie et veut
qu'on lui montre. Il serait inutile d'essayer. Ne sentant pas, il ne
comprendra jamais.
Des hommes instruits, intelligents, des écrivains même, s'étonnent
aussi quand on leur parle de ce _mystère_ qu'ils ignorent; et ils
sourient en haussant les épaules. Qu'importe! Ils ne savent pas. Autant
parler musique à des gens qui n'ont point d'oreille.
Dix paroles échangées suffisent à deux esprits doués de ce sens
mystérieux de l'art, pour se comprendre comme s'ils se servaient d'un
langage ignoré des autres.
Flaubert fut torturé toute sa vie par la poursuite de cette
insaisissable perfection.
Il avait une conception du style qui lui faisait enfermer dans ce mot
toutes les qualités qui font en même temps un penseur et un écrivain.
Aussi, quand il déclarait: «Il n'y a que le style», il ne faut pas
croire qu'il entendît: «Il n'y a que la sonorité ou l'harmonie des
mots.»
On entend généralement par «style» la façon propre à chaque écrivain
de présenter sa pensée. Le style serait donc différent selon l'homme,
éclatant ou sobre, abondant ou concis, suivant les tempéraments.
Gustave Flaubert estimait que la personnalité de l'auteur doit
disparaître dans l'originalité du livre et que l'originalité du livre
ne doit point provenir de la singularité du style.
Car il n'imaginait pas des «styles» comme une série de moules
particuliers dont chacun porte la marque d'un écrivain et dans lequel
on coule toutes ses idées; mais il croyait au _style_, c'est-à-dire à
une manière unique, absolue, d'exprimer une chose dans toute sa couleur
et son intensité.
Pour lui, la forme, c'était l'œuvre elle-même. De même que, chez les
êtres, le sang nourrit la chair et détermine même son contour, son
apparence extérieure, suivant la race et la famille, ainsi, pour lui,
dans l'œuvre le fond fatalement impose l'expression unique et juste, la
mesure, le rythme, toutes les allures de la forme.
Il ne comprenait point que le fond pût exister sans la forme, ni la
forme sans le fond.
Le style devait donc être, pour ainsi dire, impersonnel et n'emprunter
ses qualités qu'à la qualité de la pensée et à la puissance de la
vision.
Obsédé par cette croyance absolue qu'il n'existe qu'une manière
d'exprimer une chose, un mot pour la dire, un adjectif pour la
qualifier et un verbe pour l'animer, il se livrait à un labeur
surhumain pour découvrir, à chaque phrase, ce mot, cette épithète et ce
verbe. Il croyait ainsi à une harmonie mystérieuse des expressions, et,
quand un terme juste ne lui semblait point euphonique, il en cherchait
un autre avec une invincible patience, certain qu'il ne tenait pas le
vrai, l'unique.
Écrire était donc pour lui une chose redoutable, pleine de tourments,
de périls, de fatigues. Il allait s'asseoir à sa table avec la peur et
le désir de cette besogne aimée et torturante. Il restait là, pendant
des heures, immobile, acharné à son travail effrayant de colosse
patient et minutieux qui bâtirait une pyramide avec des billes d'enfant.
Enfoncé dans son fauteuil de chêne à haut dossier, la tête rentrée
entre ses fortes épaules, il regardait son papier de son œil bleu, dont
la pupille, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile. Une
légère calotte de soie, pareille à celle des ecclésiastiques, couvrant
le sommet du crâne, laissait échapper de longues mèches de cheveux
bouclés par le bout et répandus sur le dos. Une vaste robe de chambre
en drap brun l'enveloppait tout entier; et sa figure rouge, que coupait
une forte moustache blanche aux bouts tombants, se gonflait sous un
furieux afflux de sang. Son regard ombragé de grands cils sombres
courait sur les lignes, fouillant les mots, chavirant les phrases,
consultant la physionomie des lettres assemblées, épiant l'effet comme
un chasseur à l'affût.
Puis il se mettait à écrire, lentement, s'arrêtant sans cesse,
recommençant, raturant, surchargeant, emplissant les marges, traçant
des mots en travers, noircissant vingt pages pour en achever une, et,
sous l'effort pénible de sa pensée, geignant comme un scieur de long.
Quelquefois, jetant dans un grand plat d'étain oriental rempli de
plumes d'oie soigneusement taillées la plume qu'il tenait à la main,
il prenait la feuille de papier, l'élevait à la hauteur du regard,
et, s'appuyant sur un coude, déclamait d'une voix mordante et haute.
Il écoutait le rythme de sa prose, s'arrêtait comme pour saisir une
sonorité fuyante, combinait les tons, éloignait les assonances,
disposait les virgules avec science comme les haltes d'un long chemin.
Une phrase est viable, disait-il, quand elle correspond à toutes les
nécessités de la respiration. Je sais qu'elle est bonne lorsqu'elle
peut être lue tout haut.
Les phrases mal écrites, écrivait-il dans la préface des _Dernières
Chansons_ de Louis Bouilhet, ne résistent pas à cette épreuve; elles
oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur et se trouvent
ainsi en dehors des conditions de la vie.
Mille préoccupations l'assiégeaient en même temps, l'obsédaient et
toujours cette certitude désespérante restait fixe en son esprit:
«Parmi toutes ces expressions, toutes ces formes, toutes ces tournures,
il n'y a qu'une expression, qu'une tournure et qu'une forme pour
exprimer ce que je veux dire.»
Et, la joue enflée, le cou congestionné, le front rouge, tendant ses
muscles comme un athlète qui lutte, il se battait désespérément contre
l'idée et contre le mot, les saisissant, les accouplant malgré eux, les
tenant unis d'une indissoluble façon par la puissance de sa volonté,
étreignant la pensée, la subjuguant peu à peu avec une fatigue et des
efforts surhumains, et l'encageant, comme une bête captive, dans une
forme solide et précise.
De ce formidable labeur naissait pour lui un extrême respect pour la
littérature et pour la phrase. Du moment qu'il avait construit une
phrase avec tant de peine et de tortures, il n'admettait pas qu'on
en pût changer un mot. Lorsqu'il lut à ses amis le conte intitulé:
_Un cœur simple_, on lui fit quelques remarques et quelques critiques
sur un passage de dix lignes, dans lequel la vieille fille finit par
confondre son perroquet et le Saint-Esprit. L'idée paraissait subtile
pour un esprit de paysanne. Flaubert écouta, réfléchit, reconnut que
l'observation était juste. Mais une angoisse le saisit: «Vous avez
raison, dit-il, seulement... il faudrait changer ma phrase.»
Le soir même, cependant, il se mit à la besogne; il passa la nuit pour
modifier dix mots, noircit et ratura vingt feuilles de papier, et, pour
finir, ne changea rien, n'ayant pu construire une autre phrase dont
l'harmonie lui parût satisfaisante.
Au commencement du même conte, le dernier mot d'un alinéa, servant
de sujet au suivant, pouvait donner lieu à une amphibologie. On lui
signala cette distraction; il la reconnut, s'efforça de modifier
le sens, ne parvint pas à retrouver la sonorité qu'il voulait, et,
découragé, s'écria: «Tant pis pour le sens; le rythme avant tout!»
Cette question du rythme de la prose le lançait parfois en des
dissertations passionnées: «Dans le vers, disait-il, le poète possède
des règles fixes. Il a la mesure, la césure, la rime, et une quantité
d'indications pratiques, toute une science de métier. Dans la prose,
il faut un sentiment profond du rythme, rythme fuyant, sans règles,
sans certitude, il faut des qualités innées, et aussi une puissance de
raisonnement, un sens artiste infiniment plus subtils, plus aigus, pour
changer, à tout instant, le mouvement, la couleur, le son du style,
suivant les choses qu'on veut dire. Quand on sait manier cette chose
fluide, la prose française, quand on sait la valeur exacte des mots, et
quand on sait modifier cette valeur selon la place qu'on leur donne,
quand on sait attirer tout l'intérêt d'une page sur une ligne, mettre
une idée en relief entre cent autres, uniquement par le choix et la
position des termes qui l'expriment; quand on sait frapper avec un mot,
un seul mot, posé d'une certaine façon, comme on frapperait avec une
arme; quand on sait bouleverser une âme, l'emplir brusquement de joie
ou de peur, d'enthousiasme, de chagrin ou de colère, rien qu'en faisant
passer un adjectif sous l'œil du lecteur, on est vraiment un artiste,
le plus supérieur des artistes, un vrai prosateur.»
Il avait pour les grands écrivains français une admiration frénétique;
il possédait par cœur des chapitres entiers des maîtres, et il les
déclamait d'une voix tonnante, grisé par la prose, faisant sonner
les mots, scandant, modulant, chantant la phrase. Des épithètes le
ravissaient: il les répétait cent fois, s'étonnant toujours de leur
justesse, et déclarant: «Il faut être un homme de génie pour trouver
des adjectifs pareils.»
Personne ne porta plus haut que Gustave Flaubert le respect et l'amour
de son art et le sentiment de la dignité littéraire. Une seule passion,
l'amour des lettres, a empli sa vie jusqu'à son dernier jour. Il les
aima furieusement, d'une façon absolue, unique.
Presque toujours un artiste cache une ambition secrète, étrangère à
l'art. C'est la gloire qu'on poursuit souvent, la gloire rayonnante
qui nous place, vivant, dans une apothéose, fait s'exalter les têtes,
battre des mains, et captive les cœurs des femmes.
Plaire aux femmes! Voilà aussi le désir ardent de presque tous. Être
par la toute-puissance du talent, dans Paris, dans le monde, un être
d'exception, admiré, adulé, aimé, qui peut cueillir, presque à son gré,
ces fruits de chair vivante dont nous sommes affamés! Entrer, partout
où l'on va, précédé d'une renommée, d'un respect et d'une adulation,
et voir tous les yeux fixés sur soi, et tous les sourires venir à soi.
C'est là ce que recherchent ceux qui se livrent à ce métier étrange
et difficile de reproduire et d'interpréter la nature par des moyens
artificiels.
D'autres ont poursuivi l'argent, soit pour lui-même, soit pour les
satisfactions qu'il donne: le luxe de l'existence et les délicatesses
de la table.
Gustave Flaubert a aimé les lettres d'une façon si absolue que, dans
son âme emplie par cet amour, aucune autre ambition n'a pu trouver
place.
Jamais il n'eut d'autres préoccupations ni d'autres désirs; il était
presque impossible qu'il parlât d'autre chose. Son esprit, obsédé par
des préoccupations littéraires, y revenait toujours, et il déclarait
inutile tout ce qui intéresse les gens du monde.
Il vivait seul presque toute l'année, travaillant sans répit, sans
interruption. Liseur infatigable, ses repos étaient des lectures,
et il possédait une bibliothèque entière des notes prises dans tous
les volumes qu'il avait fouillés. Sa mémoire, d'ailleurs, était
merveilleuse, et il se rappelait le chapitre, la page, l'alinéa où il
avait trouvé, cinq ou dix ans plus tôt, un petit détail dans un ouvrage
presque inconnu. Il savait ainsi un nombre incalculable de faits.
Il passa la plus grande partie de son existence dans sa propriété
de Croisset, près Rouen. C'était une jolie maison blanche, de style
ancien, plantée tout au bord de la Seine, au milieu d'un jardin
magnifique qui s'étendait par derrière et escaladait, par des chemins
rapides, la grande côte de Canteleu. Des fenêtres de son vaste cabinet
de travail, on voyait passer tout près, comme s'ils allaient toucher
les murs avec leurs vergues, les grands navires qui montaient vers
Rouen, ou descendaient vers la mer. Il aimait à regarder ce mouvement
muet des bâtiments glissant sur le large fleuve et partant pour tous
les pays dont on rêve.
Souvent, quittant sa table, il allait encadrer dans la fenêtre sa
large poitrine de géant et sa tête de vieux Gaulois. A gauche, les
mille clochers de Rouen dessinaient dans l'espace leurs silhouettes
de pierre, leurs profils travaillés; un peu plus à droite, les mille
cheminées des usines de Saint-Sever vomissaient sur le ciel leurs
festons de fumée. La pompe à feu de la Foudre, aussi haute que la plus
haute des pyramides d'Égypte, regardait de l'autre côté de l'eau la
flèche de la cathédrale, le plus haut clocher du monde.
En face s'étendaient des herbages pleins de vaches rousses et de vaches
blanches, couchées ou pâturant debout, et là-bas, à droite, une forêt
sur une grande côte fermait l'horizon que parcourait la calme rivière
large, pleine d'îles plantées d'arbres, descendant vers la mer et
disparaissant au loin dans une courbe de l'immense vallée.
Il aimait ce superbe et tranquille paysage que ses yeux avaient vu
depuis son enfance. Presque jamais il ne descendait dans le jardin,
ayant horreur du mouvement. Parfois pourtant, quand un ami venait le
voir, il se promenait avec lui le long d'une grande allée de tilleuls,
plantée en terrasse, et qui semblait faite pour les graves et douces
causeries.
Il prétendait que Pascal était venu jadis dans cette maison et qu'il
avait dû aussi marcher, rêver et parler sous ces arbres.
Son cabinet ouvrait trois fenêtres sur le jardin et deux sur la
rivière. Il était très vaste, n'ayant pour ornement que des livres,
quelques portraits d'amis et quelques souvenirs de voyages; des corps
de jeunes caïmans séchés, un pied de momie qu'un domestique naïf avait
ciré comme une botte et demeuré noir, des chapelets d'ambre d'Orient,
un bouddha doré, dominant la grande table de travail, et regardant de
ses yeux longs, dans son immobilité divine et séculaire, un admirable
buste de Pradier, représentant la sœur de Gustave, Caroline Flaubert,
morte toute jeune femme, et, par terre, d'un côté un immense divan turc
couvert de coussins, de l'autre une magnifique peau d'ours blanc.
Il se mettait à la besogne dès neuf ou dix heures du matin; se levait
pour déjeuner, puis reprenait aussitôt son labeur. Il dormait souvent
une heure ou deux dans l'après-midi; mais il veillait jusqu'à trois ou
quatre heures du matin, accomplissant alors le meilleur de sa besogne,
dans le silence calme de la nuit, dans le recueillement du grand
appartement tranquille, à peine éclairé par les deux lampes couvertes
d'un abat-jour vert. Les mariniers, sur la rivière, se servaient, comme
d'un phare, des fenêtres de «Monsieur Gustave».
Il s'était fait dans le pays une sorte de légende autour de lui. On
le regardait comme un brave homme, un peu toqué, dont les costumes
singuliers effaraient les yeux et les esprits.
Il était toujours vêtu, pour travailler, d'un large pantalon, noué
par une cordelière de soie à la ceinture et d'une immense robe de
chambre tombant jusqu'à terre. Ce vêtement, qu'il avait adopté non
par pose, mais à cause de son ampleur commode, était en drap brun
l'hiver, et l'été, en étoffe légère, à fond blanc et à dessins clairs.
Les bourgeois de Rouen, allant déjeuner à la Bouille, le dimanche,
rentraient déçus dans leur espoir quand ils n'avaient pu voir, du pont
du bateau à vapeur, cet original de M. Flaubert, debout dans sa haute
fenêtre.
Lui aussi prenait plaisir à regarder passer ce bateau chargé de monde.
Il portait à ses yeux une jumelle de théâtre qui traînait toujours
au bord de sa table ou sur le coin de sa cheminée et contemplait
curieusement tous ces visages tournés vers lui. Leur laideur l'amusait,
leur étonnement le dilatait; il lisait sur les figures les caractères,
le tempérament, la bêtise de chacun.
On a beaucoup parlé de sa haine contre le bourgeois.
Il faisait de ce mot _bourgeois_ le synonyme de _bêtise_ et le
définissait ainsi: «J'appelle bourgeois quiconque pense bassement.» Ce
n'est donc nullement à la classe bourgeoise qu'il en voulait, mais à
une sorte particulière de bêtise qu'on rencontre le plus souvent dans
cette classe. Il avait, du reste, pour le «bon peuple» un mépris aussi
complet. Mais, se trouvant moins souvent en contact avec l'ouvrier
qu'avec les gens du monde, il souffrait moins de la sottise populaire
que de la sottise mondaine. L'ignorance, d'où viennent les croyances
absolues, les principes dits immortels, toutes les conventions, tous
les préjugés, tout l'arsenal des opinions communes ou élégantes,
l'exaspéraient. Au lieu de sourire, comme beaucoup d'autres, de
l'universelle niaiserie, de l'infériorité intellectuelle du plus
grand nombre, il en souffrait horriblement. Sa sensibilité cérébrale
excessive lui faisait sentir comme des blessures les banalités stupides
que chacun répète chaque jour. Quand il sortait d'un salon où la
médiocrité des propos avait duré tout un soir, il était affaissé,
accablé, comme si on l'eût roué de coups, devenu lui-même idiot,
affirmait-il, tant il possédait la faculté de pénétrer dans la pensée
des autres.
Vibrant toujours, impressionnable aussi, il se comparait à un écorché
que le moindre contact fait tressaillir de douleur, et la bêtise
humaine, assurément, le blessa durant toute sa vie, comme blessent les
grands malheurs intimes et secrets.
Il la considérait un peu comme une ennemie personnelle acharnée à
le martyriser, et il la poursuivit avec fureur ainsi qu'un chasseur
poursuit sa proie, l'atteignant jusqu'au fond des plus grands cerveaux.
Il avait, pour la découvrir, des subtilités de limier, et son œil
rapide tombait dessus, qu'elle se cachât dans les colonnes d'un journal
ou même entre les lignes d'un beau livre. Il en arrivait parfois à un
tel degré d'exaspération, qu'il aurait voulu détruire la race humaine.
La misanthropie de ses œuvres ne vient pas d'autre chose. La saveur
amère qui s'en dégage n'est que cette constante constatation de la
médiocrité, de la banalité, de la sottise sous toutes ses formes. Il la
note à toutes les pages, presque à tous les paragraphes, par un mot,
par une simple intention, par l'accent d'une scène ou d'un dialogue.
Il emplit le lecteur intelligent d'une mélancolie désolée devant la
vie. Le malaise inexpliqué qu'ont éprouvé beaucoup de gens en ouvrant
l'_Éducation sentimentale_ n'était que la sensation irraisonnée de
cette éternelle misère des pensées montrée à nu dans les crânes.
Il disait quelquefois qu'il aurait pu appeler ce livre «les Fruits
secs», pour en faire mieux comprendre l'intention. Chaque homme, en
le lisant, se demande avec inquiétude s'il n'est pas un des tristes
personnages de ce morne roman, tant on retrouve en chacun des choses
personnelles, intimes et navrantes.
Après l'énumération de ses lectures effrayantes, il écrivait un jour:
«Et tout cela dans l'unique but de cracher sur mes contemporains le
dégoût qu'ils m'inspirent! Je vais enfin dire ma manière de penser,
exhaler mon ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, déterger
mon indignation!»
Ce mépris d'idéaliste exalté pour la bêtise courante et la banalité
commune était accompagné d'une admiration véhémente pour les gens
supérieurs, quel que fût le genre de leur talent ou la nature de
leur érudition. N'ayant jamais aimé que la Pensée, il en respectait
toutes les manifestations; et ses lectures s'étendaient aux livres qui
semblaient ordinairement le plus étrangers à l'art littéraire. Il se
fâcha avec un journal ami où on avait maladroitement critiqué M. Renan;
le nom seul de Victor Hugo l'emplissait d'enthousiasme; il avait pour
amis des hommes comme MM. Georges Pouchet et Berthelot; son salon de
Paris était des plus curieux.
Il recevait le dimanche, depuis une heure jusqu'à sept, dans un
appartement de garçon, très simple, au cinquième étage. Les murs
étaient nus et le mobilier modeste, car il avait en horreur le bibelot
d'art.
Dès qu'un coup de timbre annonçait le premier visiteur, il jetait
sur sa table de travail, couverte de feuilles de papier éparpillées
et noires d'écriture, un léger tapis de soie rouge qui enveloppait
et cachait tous les outils de son travail, sacrés pour lui comme les
objets du culte pour un prêtre. Puis, son domestique sortant presque
toujours le dimanche, il allait ouvrir lui-même.
Le premier venu était souvent Ivan Tourguéneff, qu'il embrassait comme
un frère. Plus grand encore que Flaubert, le romancier russe aimait le
romancier français d'une affection profonde et rare. Des affinités de
talent, de philosophie et d'esprit, des similitudes de goûts, de vie et
de rêves, une conformité de tendances littéraires, d'idéalisme exalté
d'admiration et d'érudition, mettaient entre eux tant de points de
contact incessants qu'ils éprouvaient l'un et l'autre, en se revoyant,
une joie du cœur plus encore peut-être qu'une joie de l'intelligence.
Tourguéneff s'enfonçait dans un fauteuil et parlait lentement, d'une
voix douce, un peu faible et hésitante, mais qui donnait aux choses
dites un charme et un intérêt extrêmes. Flaubert l'écoutait avec
religion, fixant sur la grande figure blanche de son ami un large
œil bleu aux pupilles mouvantes, et il répondait de sa voix sonore,
qui sortait comme un chant de clairon, sous sa moustache de vieux
guerrier gaulois. Leur conversation touchait rarement aux choses de
la vie courante et ne s'éloignait guère des choses et de l'histoire
littéraires. Souvent Tourguéneff était chargé de livres étrangers et
traduisait couramment des poèmes de Gœthe, de Pouchkine ou de Swinburne.
D'autres personnes arrivaient peu à peu: M. Taine, le regard caché
derrière ses lunettes, l'allure timide, apportait des documents
historiques, des faits inconnus, toute une odeur et une saveur
d'archives remuées, toute une vision de vie ancienne aperçue de son œil
perçant de philosophe.
Voici MM. Frédéric Baudry, membre de l'Institut, administrateur de la
bibliothèque Mazarine; Georges Pouchet, professeur d'anatomie comparée
au Muséum d'histoire naturelle; Claudius Popelin, le maître émailleur;
Philippe Burty, écrivain, collectionneur, critique d'art, esprit subtil
et charmant.
Puis, c'est Alphonse Daudet, qui apporte l'air de Paris, du Paris
vivant, viveur, remuant et gai. Il trace en quelques mots des
silhouettes infiniment drôles, promène sur tout et sur tous son ironie
charmante, méridionale et personnelle, accentuant les finesses de son
esprit verveux par la séduction de sa figure et de son geste et la
science de ses récits, toujours composés comme des contes écrits. Sa
tête, jolie, très fine, est couverte d'un flot de cheveux d'ébène qui
descendent sur les épaules, se mêlant à la barbe frisée dont il roule
souvent les pointes aiguës. L'œil, longuement fendu, mais peu ouvert,
laisse passer un regard noir comme de l'encre, vague quelquefois par
suite d'une myopie excessive. Sa voix chante un peu; il a le geste vif,
l'allure mobile, tous les signes d'un fils du Midi.
Émile Zola entre à son tour, essoufflé par les cinq étages et
toujours suivi de son fidèle Paul Alexis. Il se jette dans un fauteuil
et cherche d'un coup d'œil sur les figures l'état des esprits, le
ton et l'allure de la causerie. Assis un peu de côté, une jambe
sous lui, tenant sa cheville dans sa main et parlant peu, il écoute
attentivement. Quelquefois, quand un enthousiasme littéraire, une
griserie d'artistes emporte les causeurs et les lance en ces théories
excessives et paradoxales chères aux hommes d'imagination vive, il
devient inquiet, remue la jambe, place de temps en temps un «mais...»
étouffé dans les grands éclats; puis, quand la poussée lyrique de
Flaubert s'est calmée, il reprend la discussion tranquillement, d'une
voix calme, avec des mots paisibles.
Il est de taille moyenne, un peu gros, d'aspect bonhomme et obstiné.
Sa tête, très semblable à celles qu'on retrouve dans beaucoup de vieux
tableaux italiens, sans être belle, présente un grand caractère de
puissance et d'intelligence. Les cheveux courts se redressent sur un
front très développé, et le nez droit s'arrête, coupé comme par un
coup de ciseau trop brusque, au-dessus de la lèvre ombragée d'une
moustache noire assez épaisse. Tout le bas de cette figure grasse, mais
énergique, est couvert de barbe taillée près de la peau. Le regard
noir, myope, pénétrant, fouille, sourit, souvent ironique, tandis qu'un
pli très particulier retrousse la lèvre supérieure d'une façon drôle et
moqueuse.
D'autres arrivent encore: voici l'éditeur Charpentier. Sans quelques
cheveux blancs mêlés à ses longs cheveux noirs, on le prendrait pour
un adolescent. Il est mince et joli garçon, avec un menton légèrement
pointu, nuancé de bleu par une barbe drue soigneusement rasée. Il porte
la moustache seule. Il rit volontiers d'un rire jeune et sceptique
et il écoute et promet tout ce que lui demande chaque écrivain qui
s'empare de lui et le pousse en un coin pour lui recommander mille
choses. Voici le charmant poète Catulle Mendès, avec sa figure de
Christ sensuel et séduisant, dont la barbe soyeuse et les cheveux
légers entourent d'un nuage blond une face pâle et fine. Causeur
incomparable, artiste raffiné, subtil, saisissant toutes les plus
fugitives sensations littéraires, il plaît tout particulièrement à
Flaubert par le charme de sa parole et la délicatesse de son esprit.
Voici Émile Bergerat, son beau-frère, qui épousa la seconde fille de
Théophile Gautier. Voici José-Maria de Hérédia, le merveilleux faiseur
de sonnets, qui restera un des poètes les plus parfaits de ce temps.
Voici Huysmans, Hennique, Céard, d'autres encore, Léon Cladel le
styliste difficile et raffiné, Gustave Toudouze.
Alors entre, le dernier presque toujours, un homme de taille élevée et
mince, dont la figure sérieuse, bien que souvent souriante, porte un
grand caractère de hauteur et de noblesse.
Il a de longs cheveux grisâtres, comme décolorés, une moustache un
peu plus blanche et des yeux singuliers, envahis par une pupille
étrangement dilatée.
Il a l'aspect gentilhomme, l'air fin et nerveux des gens de race. Il
est (on le sent) du monde, et du meilleur. C'est Edmond de Goncourt.
Il s'avance, tenant à la main un paquet de tabac spécial qu'il garde
partout avec lui, tandis qu'il tend à ses amis son autre main restée
libre.
Le petit salon déborde. Des groupes passent dans la salle à manger.
C'est alors qu'il fallait voir Gustave Flaubert.
Avec des gestes larges où il paraissait s'envoler, allant de l'un à
l'autre d'un seul pas qui traversait l'appartement, sa longue robe de
chambre gonflée derrière lui dans ses brusques élans comme la voile
brune d'une barque de pêche, plein d'exaltations, d'indignations,
de flamme véhémente, d'éloquence retentissante, il amusait par ses
emportements, charmait par sa bonhomie, stupéfiait souvent par son
érudition prodigieuse que servait une surprenante mémoire, terminait
une discussion d'un mot clair et profond, parcourait les siècles d'un
bond de sa pensée pour rapprocher deux faits de même ordre, deux hommes
de même race, deux enseignements de même nature, d'où il faisait
jaillir une lumière comme lorsqu'on heurte deux pierres pareilles.
Puis ses amis partaient l'un après l'autre. Il les accompagnait dans
l'antichambre, où il causait un moment seul avec chacun, serrant
les mains vigoureusement, tapant sur les épaules avec un bon rire
affectueux. Et quand Zola était sorti le dernier, toujours suivi de
Paul Alexis, il dormait une heure sur un large canapé avant de passer
son habit pour aller chez son amie Mme la princesse Mathilde, qui
recevait tous les dimanches.
Il aimait le monde, bien qu'il s'indignât des conversations qu'il y
entendait; il avait pour les femmes une amitié attendrie et paternelle,
bien qu'il les jugeât sévèrement de loin et qu'il répétât souvent la
phrase de Proudhon: «La femme est la désolation du juste»; il aimait le
grand luxe, l'élégance somptueuse, l'apparat, bien qu'il vécût on ne
peut plus simplement.
Dans l'intimité, il était gai et bon. Sa gaieté puissante semblait
descendre directement de la gaieté de Rabelais. Il aimait les farces,
les plaisanteries continuées pendant des années. Il riait souvent, d'un
rire content, franc, profond; et ce rire semblait même plus naturel
chez lui, plus normal que ses exaspérations contre l'humanité. Il
aimait recevoir ses amis, dîner avec eux. Quand on allait le voir à
Croisset, c'était un bonheur pour lui et il préparait la réception de
loin avec un plaisir cordial et visible. Il était grand mangeur, aimait
la table fine et les choses délicates.
Cette misanthropie attristée dont on a tant parlé n'était pas innée
chez lui, mais venue peu à peu de la constatation permanente de la
bêtise, car son âme était naturellement joyeuse et son cœur plein
d'élans généreux. Il aimait vivre enfin, et il vivait pleinement,
sincèrement, comme on vit avec le tempérament français, chez qui la
mélancolie ne prend jamais l'allure désolée qu'elle a chez certains
Allemands et chez certains Anglais.
Et puis ne suffit-il pas, pour aimer la vie, d'une longue et puissante
passion? Il l'eut, cette passion, jusqu'à sa mort. Il avait donné, dès
sa jeunesse, tout son cœur aux lettres, et il ne le reprit jamais. Il
usa son existence dans cette tendresse immodérée, exaltée, passant des
nuits fiévreuses, comme les amants, frémissant d'ardeur, défaillant de
fatigue après ces heures d'amour épuisant et violent, et repris, chaque
matin, dès le réveil, par le besoin de la bien-aimée.
Un jour enfin, il tomba, foudroyé, contre le pied de sa table de
travail, tué par elle, la Littérature, tué comme tous les grands
passionnés que dévore toujours leur passion.