Alors ce fut, de la part de Claire, au lieu des réticences, des

paroles arrachées une à une, le soudain débondement de son cœur, le

flot lâché de la confidence amère. Elle se hâtait à présent de tout

dire, pour ne pas laisser à Régine le loisir des interprétations

sévères, pour présenter son histoire inouïe sous le jour le moins

déplorable.

Son amie écoutait, consternée, mais non sans indulgence. L'explication,

ce n'est pas toutefois le récit trépidant, désordonné, involontairement

illusoire, de Claire, qui pouvait la lui fournir. L'explication,

elle était bien plutôt dans le geste, dans la physionomie, dans

l'accent, sur les traits dissymétriques, partout où se trahissait le

déséquilibre, la dégénérescence, l'excitabilité du système nerveux.

C'était presque un phénomène d'hypnotisme que racontait Mᵐᵉ Varouze,

cette hasardeuse idylle, ces rendez-vous avec un inconnu, dont tout de

suite, dès la première rencontre, le regard l'avait hantée, fascinée,

la volonté l'avait conquise et dirigée malgré elle.

—«Les jours, les rares jours, où je m'étais engagée à le rejoindre,»

expliquait-elle, «j'avais beau prendre la résolution de n'y pas

aller... Quand l'heure arrivait, il me fallait partir... C'était comme

une force qui me poussait.»

Elle donnait à cela des raisons romanesques: coup de foudre,

irrésistible fatalité du sentiment, attraction des âmes... Et elle

revenait sur son isolement, sur les blessures de sa vie conjugale, sur

la beauté, le charme de ce passant, qui, d'une heure à l'autre, était

devenu tout pour elle.

—«Et,» demanda Régine d'une lèvre tremblante, «vous croyez que cet

homme, cet inconnu, dont vous ne savez pas le vrai nom... ce serait...

Miguel Almado?...»

Tout bas, dans un chevrotement de honte, Claire avoua:

—«L'idée m'en est venue, d'après un indice, puis un autre. Et d'abord,

depuis la disparition d'Almado, qui s'est caché plusieurs semaines, je

n'ai plus eu de nouvelles.

—Quand avez-vous reçu les dernières?

—La veille de cet horrible crime.

—Mais les journaux ont publié son portrait. Ne l'avez-vous pas reconnu?

—J'ai eu peur de le reconnaître... Almado porte sa barbe, tandis que

l'autre... Puis les portraits des journaux sont si fantaisistes!

—Alors qu'est-ce qui vous a fait croire?...

—Des descriptions... Ses yeux, sa voix prenante, ses manières

câlines... On le peint comme si séduisant, ce monstre!...»

Était-ce une horreur sincère, ou une attraction morbide qui se

traduisait par ce mot où sonna l'équivoque?... Régine oscilla entre la

compassion et la révolte écœurée.

—«Quel nom vous donnait cet inconnu comme étant le sien?

—Armand. Un jour il a signé «Armando». Cela ressemble à Almado.

—L'avez-vous vu souvent?

—Cinq ou six fois. Et toujours dehors, dans des musées, des parcs... à

la mare d'Auteuil. Jamais je ne me suis trouvée seule avec lui dans une

chambre close. Me croyez-vous, Régine? me croyez-vous?...

—Comment ne vous croirais-je pas? C'est le contraire dont je ne

pourrais me persuader. Ce serait tellement invraisemblable que vous,

Claire Varouze, si honnête, si fine, vous, une mondaine délicate, femme

d'un haut magistrat, vous vous soyez mise à la merci du premier venu,

parce qu'il avait des yeux noirs et de jolies moustaches?... Quels

risques effroyables!... Sans compter l'impossibilité morale. Ce que

vous avez fait me confond assez, sans que j'imagine autre chose.

—Mais, Régine, ce que vous n'imaginez pas, Paris entier va le crier à

tous ses échos comme une vérité incontestable, si le scandale éclate.

O Dieu! Il n'y aura pas au monde une femme plus avilie que moi!... Mon

mari pourra me rejeter comme la dernière des créatures... On m'ôtera

ma fille... Non... Mais tout ce que je dis là n'est encore rien. Il

n'y a pas de mots pour peindre l'ignominie où je sombrerai. Et cela

pourquoi, Seigneur! pourquoi?... Pour avoir échangé quelques lettres et

écouté quelques mots grisants, pour une intrigue imprudente et folle,

mais innocentes... Quel châtiment, quelle torture!... Jamais pareille

catastrophe n'aura écrasé une femme!... Jamais...» Elle s'interrompit,

éclata d'un rire grinçant. «Madame Varouze, femme d'un conseiller à

la Cour de Cassation, la maîtresse d'un assassin, d'un voleur... d'un

guillotiné, peut-être!...»

Sa voix s'étrangla, ses mains se tordirent. Elle glissait à la crise

de nerfs ou à l'accès de folie. Régine eut la plus grande peine à la

ramener au calme. Il lui fallut sortir elle-même de cette mesure, de

cette lucidité tranquille, réglant les mouvements de son âme et leur

expression habituelle. Tout en s'efforçant, avec une sobre autorité,

de modérer l'effervescence de désespoir où s'affolait Claire, elle dut

se répandre en affirmations et en protestations qui dépassaient sa

pensée. Elle ne pouvait croire, déclarait-elle, que l'inconnu et Almado

fussent le même homme. Mais si cela était, les magistrats certainement

étoufferaient cette triste affaire. On sauverait Mᵐᵉ Varouze.

Elle-même, Régine, interviendrait, agirait, userait de l'influence que

son rôle philanthropique lui donnait, malgré sa jeunesse. D'ailleurs

ces messieurs du Parquet se garderaient de compromettre l'honneur d'un

homme de robe. Ils se tairaient par esprit de solidarité.

En formulant cette hypothèse, Mᵐᵉ de Malboise se représentait avec

inquiétude cet homme de robe, dont elle parlait,—cet André Varouze,

gonflé de morgue, ambitieux, féroce quand son orgueil se croyait

atteint, et qui serait implacable. Elle se le rappelait, directeur du

cabinet ministériel de Bardal, jouant le garde des sceaux,—qu'il était

alors effectivement, grâce à la timidité, à la nullité de son chef.

Dans quel piège atroce il avait failli la broyer, à ce moment-là, lui

donnant le choix entre sa haine et son désir, ayant bien pris ses

mesures, n'ayant pas reculé devant un faux pour envoyer une marquise

de Malboise à Saint-Lazare, si elle ne consentait à tomber dans ses

bras. Le misérable!... Si Régine lui avait échappé, c'était grâce au

sacrifice de Claire. Cette pauvre femme, qui pleurait maintenant,

abîmée de honte, s'était jadis écrasé le cœur, avait renoncé à toute

illusion de bonheur conjugal, bravé la rancune sans fin d'un tel mari,

pour la sauver, sans la connaître, d'ailleurs, autrement que comme une

rivale. Même c'est à cause de cela que, dans le désarroi de sa vie,

elle était devenue sans résistance contre les sollicitations des rêves

hasardeux. L'abîme où elle glissait ne s'était-il pas ouvert quand,

pour voler au secours de Régine, elle avait brisé tout ce qui abritait

sa faiblesse, sa chancelante nature de nostalgie et de névrose?

«Ah!» se dit Régine, «il faut que je la sauve!...»

—«Voyons,» reprit-elle tout haut, avec une douceur tendre, «que

devons-nous faire tout de suite? Aviez-vous une idée en venant ici?

Que comptiez-vous me demander?

—De m'accompagner chez le juge d'instruction. Jamais je n'oserai y

aller seule, en songeant à ce qu'il peut avoir à me communiquer. J'en

tomberais morte sous ses yeux.»

Claire parlait facilement de la mort, comme toutes les personnes de

mentalité débile, qui empruntent ainsi une apparence de force et un

factice héroïsme à la Reine des épouvantements.

—«C'est entendu,» accéda Régine. «Pour quel moment vous a-t-il

convoquée?

—Pour trois heures, cet après-midi.

—Voulez-vous rester avec moi jusque-là?

—On s'étonnerait à la maison. Ma fille s'inquiéterait. Je viendrai

plutôt vous prendre.

—Soit. Mais pas dans votre voiture. Évitons le moindre commentaire. La

mienne sera devant votre porte à trois heures moins vingt.»

Lorsque les deux jeunes femmes pénétrèrent dans le cabinet de M.

Treille, juge d'instruction, celui-ci s'étonna de les voir ensemble.

—«Je n'ai convoqué que vous seule, madame,» dit-il à Claire, après

s'être incliné devant sa compagne.

—«Y a-t-il une difficulté judiciaire à ce que madame de Malboise

assiste à notre entretien?

—Aucune. La difficulté ne sera que pour vous, madame. Ce que j'ai à

vous dire est très délicat.

—Je n'ai pas de secret pour mon amie.

—Vous en êtes bien sûre?» dit le juge, la regardant au fond des yeux.

—«Tout à fait sûre.»

M. Treille hésita un instant.

—«C'est donc tellement grave?...» balbutia Mᵐᵉ Varouze, qu'un suprême

espoir abandonnait.

—«Vous allez voir...»

Il prit une clef, ouvrit dans son bureau un tiroir à secret, et, d'une

cachette intérieure, tira un menu paquet de papiers pliés. Claire

tourna vers Régine des yeux d'égarement.

—«Reconnaissez-vous ces lettres, madame?» demanda le magistrat d'un ton

glacial.

Elle ne répondit pas.

—«Persistez-vous à ce que nous nous entretenions du contenu devant

Madame?...

—C'est fini!...» murmura Claire. «Je suis perdue!»

Elle fouilla dans un petit sac qu'elle tenait à la main... M. Treille

et Mᵐᵉ de Malboise se précipitèrent ensemble... La malheureuse femme

venait de diriger contre elle-même un revolver,—arme de luxe, fine

comme un bijou, mais très capable de donner la mort. Le coup partit

tandis que le juge lui écartait vivement le bras. Personne n'eut de

mal, la balle étant allée se perdre dans la boiserie.

—«Quelle folie, madame!» s'exclama M. Treille, mais d'une voix moins

dure que tout à l'heure. «Voulez-vous donc provoquer le scandale que

nous pouvons peut-être éviter?

—L'éviter?...» répétèrent les lèvres blanches prêtes à divaguer

d'effroi.

Cependant le dernier mot amollit l'affreuse tension des nerfs. Les

larmes jaillirent.

—«Je ne vous aurais pas parlé ainsi quand vous êtes entrée, madame. Je

ne voyais aucune raison d'atténuer les suites de votre inconséquence.

Et mon devoir est formel. Cependant votre désespoir me touche.»

Régine prit la parole:

—«Ah! monsieur le juge d'instruction, ce désespoir vous toucherait

davantage encore si vous en connaissiez toute l'amertume, si vous

saviez quelles fatalités ont pesé sur cette âme exaltée et sans

défense, laissée à elle-même par des désastres intimes... Si vous

compreniez de quelles fascinations peuvent être victimes ces natures

crédules et nerveuses...»

Elle n'en pouvait expliquer davantage. Mais le juge eut, vers elle, un

coup d'œil d'intelligence, et murmura, hochant la tête:

—«Je comprends...»

Il connaissait la fragilité humaine, et surtout féminine, les

détraquements de la volonté, les influences demi-hypnotiques sous

lesquelles tombent de pauvres créatures trop vibrantes après

d'excessives meurtrissures de leur sensibilité. Peut-être aussi

connaissait-il André Varouze. Il eut pitié. S'asseyant à son bureau,

et les yeux vers ses dossiers pour éviter la gêne de son regard à sa

triste visiteuse, il prononça très doucement:

—«Veuillez me répondre, madame. Je suis obligé de vous interroger,

car vous êtes ici comme témoin. Votre déposition—à moins qu'elle ne

comporte quelque renseignement relatif à la cause, ce qui me paraît peu

probable—ne sera pas versée aux débats. Quant à vos lettres, je suis

obligé d'en faire prendre copie. Mais je transcrirai moi-même celle ou

se trouve votre véritable nom, c'est-à-dire la dernière... Et je vous

rendrai les originaux... Ou bien nous les brûlerons ici, devant vous.

Êtes-vous plus tranquille?...»

Un faible «merci» traversa le mouchoir sous lequel Claire étouffait

ses sanglots. Puis, tout de suite, cette exclamation navrée:—«Mais

lui?... Ne parlera-t-il pas?... Ne me nommera-t-il pas?... Et en pleine

audience peut-être!...»

Le juge ne répondit que pour demander:

—«Comment, madame, avez-vous eu l'imprudence de livrer à un inconnu

le secret de votre personnalité?... Lui-même montrait plus de

méfiance. Vous ne le connaissiez que sous le nom d'Armand. Et votre

correspondance, poste restante, s'adressait à des initiales.

—Il ne m'écrivait plus,» balbutia-t-elle. «Je pensais que ma

résistance à révéler mon nom l'éloignait pour toujours. J'étais affolée.

—Il ne vous écrivait plus parce qu'il avait changé de masque et qu'il

se préparait à fuir hors de France. Savez-vous, madame, où l'on a

retrouvé ces lettres?»

Et le juge tapota de la main la petite liasse. Claire secoua la tête.

—«Dans une cassette, enterrée au fond d'un souterrain... Dans la

cassette qui contenait les bijoux de la malheureuse Lina de Cardeville.

Ah! ce galant chevalier paraissait tenir à ses souvenirs amoureux!...

—Monsieur!...» gémit la torturée, tandis que Mᵐᵉ de Malboise reprochait

d'un signe au magistrat cette ironie cruelle et inutile.

—«Mon Dieu!» reprit M. Treille, «on peut supposer qu'il gardait ces

papiers pour quelque chantage futur, plutôt que par un sentiment de

troubadour. Déjà son insistance à s'introduire, par vous, dans votre

monde, indique le calcul. Sans doute, il méditait d'y faire des dupes,

malgré les explications qu'il m'a données.

—Quelles explications?... Qu'a-t-il dit de moi?...

—Madame, il m'a parlé de vous en galant homme, et sa façon de

s'exprimer, sa réserve, semblent indiquer, chez ce garçon mystérieux,

une absence totale de vulgarité. C'est un être plein de contradictions.

Il affirme qu'il est de haute race... Et ce ne serait pas impossible.

Quant à son but, en vous poursuivant, c'était, à ce qu'il affirme, de

rentrer par vous dans la société, dans le milieu qui devrait être le

sien. La réussite, prétend-il, lui aurait permis de faire peau neuve,

de jouer son véritable personnage, de renoncer aux expédients. Si, dans

un mouvement de jalousie,—c'est du moins sa thèse,—il n'avait pas vu

rouge, et serré trop fort le cou de sa...

—Il avoue donc?...» s'écria Régine.

—«Oui, parce qu'il ne peut plus faire autrement. Les lettres mêmes de

Mᵐᵉ Varouze l'ont désigné. On l'a confronté avec l'employé du bureau où

elles étaient adressées poste restante, et celui-ci l'a parfaitement

reconnu, surtout après qu'on lui eut rasé la barbe. Nul autre que lui

n'a donc volé et caché les bijoux qui accompagnaient ces lettres.

—Mais,» observa Mᵐᵉ de Malboise, «ce vol doit l'empêcher de plaider la

jalousie.

—Le vol, d'après lui, n'était qu'une ruse pour simuler le cambriolage,

après son acte de violence, qu'il voudrait faire passer pour un

homicide involontaire. Mais, madame, je vous demande pardon si je vous

arrête dans cette voie. Je n'ai pas à vous exposer l'instruction. Je

dois écouter les révélations de votre amie.»

Claire n'avait pas la force de dire grand'chose. D'ailleurs, sa triste

aventure n'éclaircissait en rien ni le fond de l'affaire, ni la

véritable personnalité de l'assassin.

Elle avait rencontré Almado en allant faire des visites de charité, rue

de l'Épée-de-Bois. Une première fois, c'était avec Mᵐᵉ de Malboise.

L'inconnu avait fait impression sur elle par sa façon tenace de la

regarder, comme par la séduction de sa physionomie. Mais ils ne

s'étaient pas parlé. La seconde fois, elle était seule. L'étranger

avait sauté dans un fiacre pour filer sa voiture. Inquiète de le voir

s'attacher à sa poursuite et ne voulant pas qu'il découvrît où elle

demeurait, Mᵐᵉ Varouze avait fait arrêter dans la cour du Carrousel,

puis était entrée au musée du Louvre. Bientôt il l'avait rejointe,

s'attachant à ses pas, osant enfin lui adresser la parole. Et c'est

alors que, par la mélodie saisissante de sa voix, par l'originalité

de ses discours, le magnétisme de ses regards, ses protestations de

respect, la mélancolie de son âme désenchantée, il avait capturé ce

cœur malade. Mᵐᵉ Varouze avait consenti à une correspondance, puis à un

rendez-vous dans un endroit écarté du Bois de Boulogne. Almado l'avait

conduite à la mare d'Auteuil. C'était à une fin de jour. Le décor était

délicieux, d'un charme de lointain, de dépaysement, d'outre-vie, avec

les reflets mourants, la grâce immobile des choses, leur silence...

Là, cet homme jeune, beau, et qui paraissait sincère, avait murmuré

des phrases si tristes et si tendres qu'à les évoquer seulement sans

même les redire, Claire frissonna d'un frisson qui n'était pas tout de

répulsion et d'effroi.

Les deux témoins qui l'observaient en l'écoutant, échangèrent

un regard. Évidemment, la représentation intérieure, chez cette

imaginative, se dédoublait. L'homme d'Auteuil n'était pas l'inculpé de

la Conciergerie. Rien n'effacerait le rêve d'une heure que le premier

lui avait fait goûter. Malgré le crime avoué, l'appareil judiciaire, la

guillotine imminente, une poésie resterait autour du sombre héros, dans

ce souvenir de femme, une auréole parerait le front infâme.

Cependant elle avait encore tout à craindre de lui. Au fond de sa

prison. Almado tenait son honneur entre les mains. A quel prix

l'empêcherait-on de livrer ce nom aux risées de la foule?...

—«A aucun prix dont nous disposions, madame,» déclara le juge

d'instruction. «Nous ne pouvons même pas avoir l'air de souhaiter le

silence d'Almado, de le dicter, de le solliciter. Car le gredin s'en

ferait une arme. Il nous proposerait un marché. Or, si dévoué que je

puisse vous être comme homme, il m'est impossible de vous servir comme

magistrat.»

A ce moment Régine s'interposa.

—«Monsieur le juge d'instruction,» demanda-t-elle, «pourriez-vous

m'accorder l'autorisation de m'entretenir en particulier avec

l'inculpé?»

M. Treille sursauta et fixa sur celle qui parlait des yeux effarés.

Quoi! elle aussi!... Cette jeune femme d'un si haut et si ferme

caractère, d'un esprit si sage!... Subissait-elle en quelque mesure

l'attraction malsaine? Il ne s'y trompa pas longtemps.

—«S'il était en mon pouvoir, par une simple argumentation, de persuader

à ce grand coupable qu'il ne doit parler à personne, pas même à son

avocat, de l'irréprochable mondaine qu'il a un instant éblouie par ses

mensonges, y aurait-il dans mon intervention quelque chose d'interdit,

d'illégal?

—Mon Dieu... pas précisément. C'est difficile, imprévu... mais faisable.

—Alors, monsieur, voulez-vous me mettre à même...

—Vous lui parleriez seule?...

—Tout à fait seule.

—Vous ne craindriez pas?...

—Que voulez-vous que je craigne?...

—Mais... avec un bandit si dangereux?...»

Régine eut un léger rire.

—«Ce serait plus dangereux pour lui que pour moi d'essayer quelque

violence. D'ailleurs je ne refuse pas d'être protégée, mais je refuse

d'être entendue par personne autre, car mon seul espoir d'influencer

Almado tient au mystère de notre conversation.

—Voyons...» dit le juge, risquant une facétie, «je ne peux pourtant pas

vous faire accompagner par un agent qui serait sourd.

—Postez l'agent de l'autre côté d'une porte vitrée, d'où il verra tout

sans saisir un seul mot. Placez-moi à portée d'une de ces sonneries

électriques qu'on déclenche en appuyant le pied sur le tapis, comme

vous devez en avoir au Palais. Mettez les menottes au prisonnier. Que

sais-je?...»

Le magistrat se grattait le front.

—«Madame, vous pouvez bien dire que si je consens à une aussi

extraordinaire démarche, c'est seulement à cause de l'admirable

mission de bienfaisance à laquelle vous vous consacrez. Votre zèle

humanitaire...»

La marquise l'interrompit.

—«Vous consentez, monsieur?... Combien je vous remercie! Quand puis-je

parler au prévenu?

—Mais... tout de suite, si vous le souhaitez. Je vais prendre les

mesures nécessaires.

—Chère amie,» dit Régine à Mᵐᵉ Varouze, «rentrez chez vous. Aussitôt

de retour rue de Babylone, je vous téléphonerai. Et vous viendrez me

retrouver pour savoir le résultat de ce que je tente. J'espère rendre

quelque sécurité à votre pauvre cœur.»

Le juge d'instruction, avec son habitude de noter les moindres détails,

remarqua que la marquise de Malboise ne proposait pas de courir

elle-même chez Mᵐᵉ Varouze en sortant du Palais. Cela le dérouta, dans

un si vif élan d'activité généreuse. «Il doit y avoir une raison,»

pensa-t-il. «Ah! peut-être... le mari...» Il devina quelque roman là où

gisait un drame.

Jamais la marquise de Malboise n'avait remis les pieds dans la maison

d'André Varouze depuis l'inoubliable scène. Jamais elle n'avait adressé

la parole à cet homme. Parfois elle l'avait rencontré dans la rue ou à

quelque messe funèbre—seule cérémonie officielle où elle allât depuis

son mariage qui fut en même temps son veuvage. L'ancien directeur du

cabinet au Ministère de la justice, maintenant conseiller à la Cour de

Cassation et officier de la Légion d'honneur, lui adressait toujours un

salut profond. Elle ne répondait pas et détournait la tête.

XVI

_LA RÉVÉLATION_

Lettre de Régine, marquise de Malboise, au lieutenant Hugues d'Ambarès.

«_Mon cher Hugues, mon cher fiancé_,

«_Je puis vous appeler de ce nom._

«_O mon ami! le mystère est dévoilé, l'ombre s'évanouit... Nous

nous réveillons du lourd cauchemar. C'est ce réveil que je vous

apporte. Oui, c'est la lumière du jour après la nuit._

«_Vous ne savez pas ce que ces mots représentent pour moi. Vous

les lirez avec une fièvre joyeuse, car ils vous annoncent notre

union prochaine, le rêve de nos cœurs enfin réalisé. Mais ils ont,

dans ma pensée, une signification de délivrance plus profonde.

Car vous aurais-je donné un bonheur digne de vous, de votre fidèle

et patient amour, si mon âme était demeurée assombrie par cette

sanglante équivoque?_

«_Tout cela est fini, Hugues._

«_Je connais l'énigme d'un drame plus tragique cent fois que

nous ne l'eussions imaginé, mais dont l'horreur ne saurait

nous atteindre. Quand je vous aurai dit ce que je vous en peux

révéler,—ce qui suffira pour effacer nos scrupules,—nous en

détournerons notre esprit, nous n'aurons plus qu'à plaindre et à

oublier._

«_Écoutez ce récit, qui vous confondra d'étonnement._

«_Mais, tout d'abord, laissez-moi vous remercier de m'avoir si

promptement envoyé le débris de chaîne sur l'identification duquel

reposait toute notre espérance. Je vous l'avais demandé la semaine

dernière, parce que j'avais cru découvrir un rapport entre le

travail très particulier des chaînons et le dessin d'un des fameux

bijoux volés à Mᵐᵉ de Cardeville. Mon intention était d'obtenir du

juge instructeur la permission de comparer sous ses yeux._

«_Je me hâte de vous dire que cette idée m'abandonna dès que j'eus

l'objet entre les mains. Le seul examen sur le journal illustré me

fit constater mon erreur._

«_Toutefois, dans l'irrésistible espoir que cette pièce de

conviction n'était pas étrangère au passé d'Almado, je l'emportai

hier en me rendant au Palais._

«_Au Palais!...», vous exclamez-vous, mon cher Hugues. Et vous

croyez peut-être que, sans m'entendre avec vous, j'ai pu risquer

une intervention dans le procès. Non. Il ne s'agissait d'aucune

déposition de ma part. Je ne l'aurais pas fait sans votre aveu

formel. Désormais je n'y songe plus, et vous ne le demanderez pas._

«_Une femme du monde,—que je ne puis vous nommer, bien

entendu,—avait commis l'inconséquence d'écrire naguère à Almado.

Vous n'ignorez pas que ce criminel fut un don Juan, charmeur,

audacieux, de distinction réelle, et qu'il porta bien des masques.

La malheureuse, affolée, eut recours à moi. Le juge d'instruction,

ayant saisi ses lettres dans la cassette même où se trouvaient

les bijoux de Mᵐᵉ de Cardeville, la convoquait. Elle perdait

complètement la tête, et n'osait se rendre seule à une si pénible

entrevue._

«_Cette femme avait des droits à mon dévouement. Je résolus

de l'aider dans la mesure de mes moyens. Et, tout d'abord, je

l'accompagnai auprès de M. Treille._

«_Ce que fut la scène, vous le devinez. Quand elle reconnut le

paquet de ses lettres dans les mains du juge, la pauvre créature,

dont le mari occupe une haute situation officielle et possède

une âme de bourreau, se crut perdue. Elle essaya de se tuer

avec un petit revolver, que M. Treille lui enleva vivement. Ce

magistrat, d'abord fort mal disposé pour elle, s'attendrit un

peu, en constatant la disproportion d'une catastrophe inouïe avec

une faute restée toute d'imagination, et dont la cause était

dans des chagrins intimes et un déséquilibre mental voisin de

l'irresponsabilité. Il se montra un homme généreux et un galant

homme. En tout ce qui dépendait de lui, le secret fut promis,

assuré._

«_Mais il y avait Almado. Celui-ci pouvait parler, livrer le nom

en pleine audience, par fanfaronnade, astuce ou dépit... que

savait-on?_

«_C'est alors, Hugues, que la pensée me vint d'obtenir une

entrevue avec cet homme, seul à seule. Vous saisissez mon

projet... D'ailleurs, qu'importe? La suite vous le fera

comprendre._

Le meurtre d'une âme · 第 20 / 21 段