D'une main il désignait son compagnon, tandis que, de l'autre, il

entrouvrait son pardessus, qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore.

Denise devint fort pâle, et se mit à trembler, le regardant sans mot

dire.

—«Remettez-vous, madame,» fit le commissaire avec courtoisie.

«L'établissement que vous dirigez inspire un tel respect, que nous

prendrons à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel de Solgrès,

tout ce que notre mission a de pénible. Avertissez votre mari qu'il

dépend de lui d'éviter un scandale.»

En même temps, son regard se dirigea au dehors, et Denise, le suivant,

aperçut au loin, sur la route, à quelque distance de la grande grille,

les silhouettes de deux gendarmes à cheval.

Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce fut un enveloppement

d'angoisse, comme si tout ce qu'elle redoutait confusément depuis des

jours s'abattait sur elle d'un seul coup.

Elle ne dit rien, monta à la chambre de son mari. Les deux hommes, sans

qu'elle protestât, la suivirent. Ils s'arrêtèrent dans le corridor,

devant la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha du

lit, toucha l'épaule du dormeur. Quand il eut ouvert les yeux, elle

prononça, glaciale:

—«On vient pour t'arrêter.»

Intensément elle épiait le premier geste, pour deviner combien pesait

le fardeau de cette conscience. Mais elle était loin de prévoir l'effet

foudroyant de ses paroles.

Occana se dressa sur son séant, hagard.

—«Laisse-moi fuir!...

—Impossible!

—Où sont-ils?

—Là... dans le couloir.

—Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre... Laisse-moi!... Tu ne

sais pas... J'ai la clef du passage secret... du souterrain... Une

minute d'avance, et je suis sauvé!

—Qu'as-tu donc fait?...»

Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait rien, voulant la

terroriser, l'intéresser sinistrement à sa fuite:

—«J'ai tué.»

Elle chancela, comme frappée à mort. Mais elle se raidit.

—«Je ne peux rien pour toi. Cette seconde porte, tu le sais, donne sur

une chambre sans issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi que tu

tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux qui t'attendent sont prêts à

ménager l'honneur de cette maison.»

Le mot atteignit Occana comme d'un choc. Il s'était vêtu en hâte, et

maintenant prenait un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa

l'arme.

—«L'honneur de cette maison... » murmura-t-il. «L'honneur de

Solgrès...» Puis avec un âpre sourire: «Il m'aura coûté cher, depuis

que je suis au monde, cet honneur-là.»

A ce moment, des coups impérieux résonnèrent contre la porte. Occana

cria:

—«Entrez!»

Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté s'introduisirent dans la

pièce.

—«Veuillez nous suivre sans esclandre, par égard pour Madame, et pour

la marquise de Malboise, chez qui vous vous trouvez.

—Messieurs,» dit Occana d'un ton singulier, mais calme, presque digne,

«vous ne savez pas à quel point ce nom de marquise de Malboise m'est

sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne crains rien. J'ai hâte d'aller

avec vous éclaircir ce malentendu. Marchons.»

Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une façon si effrayante, qui

venait d'entendre l'aveu dont elle frissonnait encore, crut perdre le

sens. Elle passa ses deux mains sur son visage trempé de sueur froide,

puis elle balbutia, indiquant la pièce du fond:

—«Ton fils...»

Comprit-il ce qu'elle voulait dire? Le savait-elle bien elle-même?...

Il se tourna, paisible.

—«Embrasse-le pour moi. A quoi bon le réveiller pour lui dire adieu?

Cette gaffe judiciaire ne peut me retenir longtemps.»

Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres.

Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à la croisée. Elle le vit

descendre le perron, gagner la grille, et monter avec ses deux gardes

du corps dans une voiture, qui attendait. La portière claqua, les roues

grincèrent. A l'instant même, les gendarmes prirent le trot, et tout

disparut.

Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte temporaire de Solgrès.

Le petit Michel garda le secret de l'arrivée mystérieuse par le

souterrain. Les recommandations de son père et le fantastique de

l'aventure lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir. Il

continuait à ne pas se rendre compte de l'existence d'une porte, et à

croire que le talus s'était miraculeusement ouvert par la volonté des

fées. Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le courage tout seul.

Mais la curiosité le dévorait. Sa puérile imagination s'enfiévrait

en des rêves mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à le

conduire dans le merveilleux domaine, ne pouvait-il, sans raconter

l'aventure, inciter quelqu'un à l'y accompagner?

—«Vous ne savez pas,» dit-il à ses petites amies, Louise et Lucie

Montier, les jumelles, «il y a des cavernes tout illuminées dans la

colline, au fond du parc, et dedans il y a un trésor.

—Qui t'a dit ça?» questionnèrent les fillettes.

—«C'est les fées,» dit le petit homme avec aplomb.

—«Menteur!»

Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi d'«épater des filles»,

suivant son langage d'écolier, s'excita dans l'affirmation.

—«Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé, quand je cueillais des

mûres. Et si on y retournait, on trouverait le trésor.

—Qu'est-ce que c'est, un trésor?

—Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau comme les choses en or qu'il y

a sur l'autel, quand monsieur le curé dit la messe.

—Si on demandait à Léon d'y aller avec nous?»

Léon était un apprenti de Montier, garçon de quinze ans, joyeux et

dégourdi, dont les farces, les tours d'adresse, faisaient le bonheur

des enfants. D'abord il se moqua d'eux et les envoya promener. Mais

le mot de «trésor», avec sa puissance magique, hanta la cervelle du

jeune paysan. «Le gosse a peut-être entendu conter quelque chose sur

les cavernes du bois,» pensa-t-il. «Qui sait si les gens qui ont tué

monsieur de Malboise, voici tantôt deux ans, n'y ont pas caché leur

aubaine.»

Dans le pays, des légendes commençaient à courir sur ce crime

inexpliqué, à mesure que les détails s'effaçaient dans les mémoires.

Les grottes en avaient conservé un prestige sinistre. On ne s'y

aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence, une tentation de plus

pour un adolescent hardi, tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des

enfants dont les racontars lui avaient mis martel en tête, il résolut

d'explorer les souterrains au premier dimanche.

C'est ce qu'il fit.

Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se rendit dans le bois sans

en rien dire à personne, et passa quelques heures à fouiller les

recoins des galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y restait.

L'instruction close, on avait gratté sur le mur la main sanglante. Et

jamais ce lieu d'obscurité, de silence, ne livrerait le secret de ce

qui s'était passé là.

Le jeune Léon ne se sentait pas très à son aise durant son exploration.

Mais le désir de réaliser une découverte extraordinaire le rendait

intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en douter, tout près

de la porte de fer communiquant avec le parc de Solgrès, il fut

frappé de l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous une

pierre surplombante, qui figurait vaguement une tête de bélier, un

petit monticule semblait fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait

par des traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y mêlait

à la poussière blanchâtre du grès—preuve qu'on avait remué assez

profondément.

Léon se mit en devoir de disperser à coups de soulier ce petit tas,

puis de creuser en dessous avec son couteau. Il ne tarda pas à

sentir le heurt de la pointe contre une surface métallique. Alors il

s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement le couvercle d'une

boîte en acier. Son émotion fut si grande que la tête lui tourna

presque.

C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité l'animait moins que

l'idée de jouer un rôle, de se donner de l'importance. D'ailleurs,

l'aspect de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le rendait

plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre rébarbatif? Peut-être des

objets précieux. Mais peut-être aussi quelque chose de dangereux et

d'effroyable.

Léon rejeta précipitamment un peu de terre pour le recouvrir, battit en

retraite, galopa jusque chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta

la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinement sa conduite. Il le

prit avec lui et s'en alla prévenir le commissaire de police d'Étampes.

Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice de la plus haute

gravité, qui donnerait enfin la clef du mystérieux attentat dont le

marquis de Malboise avait jadis été victime.

Le commissaire de police pria Montier lui-même de l'accompagner

avec les outils nécessaires, et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter

l'aventure.

Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en présence du juge de

paix, découvrait son contenu. A la grande stupéfaction des assistants,

ce ne fut rien de relatif à l'affaire de Malboise qui s'offrit à

leurs yeux, mais des bijoux, que le commissaire de police reconnut

immédiatement. Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix,

tandis que le juge de paix identifiait sur la description les colliers,

les bagues, les bracelets, qu'ils avaient sous les yeux.

—«Qu'est-ce donc que cette liste?» demanda ce magistrat.

—«C'est,» répondit le commissaire de police, «l'énumération des bijoux

volés chez madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée il y a

quelques semaines, rue La Boëtie, à Paris. Tous mes confrères l'ont

reçue comme moi.»

Le juge de paix demanda:

—«Ne soupçonne-t-on pas un des amants de cette femme, une espèce

d'aventurier, connu dans certains milieux interlopes sous le nom de

Miguel Almado.

—C'est cela même.

—Les journaux le décrivent comme un bellâtre, type du Midi, l'air

fatal, la moustache noire conquérante?...

—Il porte depuis peu sa barbe,» affirma tranquillement Montier.

Les autres sursautèrent.

—«Vous l'avez vu?

—J'ai des raisons pour le croire.

—Miguel Almado?...

—Sous un autre nom.

—Lequel?»

Montier courba la nuque et se tut.

—«Votre devoir, monsieur Montier,» prononça le commissaire, «est

d'éclairer la justice.

—Et si je me trompe?...» dit le maître forgeron, dont le visage

énergique exprimait un grand trouble.

—«On n'agira pas sans confirmation.

—Comment cela?»

Le commissaire de police réfléchit.

—«Je vais aviser la Sûreté et prier qu'on m'envoie immédiatement la

femme de chambre de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise si ce

sont bien là les bijoux de sa maîtresse. Cette femme de chambre pourra

reconnaître l'homme que vous nous désignerez.

—Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa barbe. Et sa personnalité

ici est tout autre,—personnalité attestée par sa propre femme. Une

femme au-dessus de tout soupçon, respectée de la région entière. Si

vous saviez!... A supposer que mon intuition soit juste, c'est dans un

asile presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer le criminel.

—Agissons avec prudence et rapidité,» dit le commissaire. «Je vais

réclamer d'urgence l'envoi d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme

de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous leur désignerez votre

homme, monsieur Montier, sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment

personnel vous retienne. C'est votre devoir. Nous verrons ce qui en

résultera.»

Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de chambre de la malheureuse

Lina, habillée en dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure,

et accompagnée par l'inspecteur de la Sûreté, qui passait pour son

mari, se présenta à Solgrès. Tous deux semblaient des bourgeois cossus,

venant s'informer des conditions requises pour faire admettre comme

nourrice à la Pouponnière du sanatorium une pauvre fille abandonnée

par son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les renseignements, ils

s'extasièrent avec tant de conviction sur la belle organisation de

l'œuvre, qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi bien dans

le château que dans le parc.

Au détour d'une allée écartée, un homme, assis sur un banc, semblait

méditer, le front bas, dessinant sur le sable, avec sa canne, de

vagues figures. Quand les deux visiteurs passèrent, accompagnés par

un chef de service, il leva la tête. Ses yeux,—de magnifiques yeux

noirs,—pleins d'une flamme inquiète, dévisagèrent ces étrangers,

surtout la femme.

Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les lourdes ramures, et à

travers la dentelle de la voilette,—cette sorte de dentelle blanche à

dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable,—il ne distingua

pas ses traits. Elle, cependant, avait vu en plein ce visage d'une

pâleur mate, aux lignes charmantes, dans la douceur veloutée des

cheveux, des sourcils, des cils d'ombre. Malgré la barbe nouvellement

poussée, l'experte chambrière des boudoirs équivoques ne pouvait se

tromper sur cette physionomie de séducteur, dont elle avait constaté

autour d'elle, et peut-être par elle-même, le charme irrésistible.

—«Allons,» dit-elle à celui qui, momentanément, passait pour son mari,

«pressons-nous un peu. N'oublions pas que nous reprenons le train de

Paris tout à l'heure.»

L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une indication convenue.

Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais, quelque diligence qu'ils

fissent, la soirée se trouva trop avancée pour agir quand ils eurent

rendu compte de leur mission et que les mesures furent prises.

Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion tempéra le zèle du

commissaire de police, malgré sa hâte de mettre la main sur une si

belle proie. Le lendemain matin seulement, presque à l'aube, alors que,

sauf l'active directrice de Solgrès, bien peu de gens étaient debout,

et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation de Michel-Armand

d'Occana, dit Miguel Almado.

Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la rue La Boëtie, volait dans

toutes les bouches, fut le seul dont retentirent aussitôt les journaux

du monde entier.

«ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO»

Telle fut l'émouvante annonce que toutes les feuilles arborèrent en

caractères énormes à leur manchette.

Par une entente tacite, et surtout peut-être parce qu'on ne change

pas une étiquette adoptée par la foule, personne, dans la presse, ni

au Palais, ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana, sous

lequel on l'avait découvert. C'était Almado qu'on soupçonnait et

qu'on recherchait depuis l'assassinat de Mᵐᵉ de Cardeville. C'était

Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver les témoins de cette

affaire. Almado seul aurait à se disculper de l'accusation qui pesait

sur lui. L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire de son autre

personnalité. Mais, comme celle-ci ne jetait aucune lumière sur le

crime, les circonstances aidèrent, pour la laisser à l'écart, au

scrupule des magistrats, soucieux d'épargner à Solgrès, à sa fondatrice

et à sa directrice, une flétrissure inutile.

Tandis que se déroulaient les premières phases de cette cause

retentissante, la femme et l'enfant qu'aurait pu saisir et broyer

l'horrible engrenage, demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité

prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait comme un exemple inouï de

générosité privée. L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuil.

Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait se convulser

d'angoisse et saigner un sang d'agonie. Du moins la honte imméritée ne

l'atteignait pas, non plus que son fils.

Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de l'autre côté de la

route, dans le reflet vermeil et le pétillement de la forge, un être

en qui s'incarnaient le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce

rêve: la guérir un jour d'avoir tant souffert au contact du vice, de

l'inconscience et de la haine.

XV

_HASARDEUSE IDYLLE_

Un matin d'hiver, Régine de Malboise, qui, souffrante, s'attardait au

lit, laissa glisser un journal qu'elle venait de lire et se perdit dans

ses réflexions. Son visage exprimait une anxiété profonde. Parmi les

nouvelles du jour, il y en avait deux dont tous les détails étaient

pour elle matière de préoccupation soucieuse. La session des assises où

comparaîtrait Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de graves

désordres, provoqués par une grève, faisaient consigner les troupes,

empêchaient le lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.

Par instants, elle songeait aux dangers que Hugues courrait peut-être,

et, fermant les yeux, elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant

la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, si le procès avait

lieu sans que son cousin pût la rejoindre, elle fixait dans le vide ses

larges prunelles bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.

Tous deux avaient convenu d'attendre ce que révélerait l'audience pour

décider s'ils feraient connaître leurs soupçons relatifs au drame de

Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement le secret.

Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, dans le Midi, auprès de Lina

de Cardeville, son infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait

trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans le souterrain le soir

où le marquis de Malboise fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il

avait jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, devait

être, en effet, le meurtrier qui avait fait de Régine une veuve le jour

même de ses noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison de ce

crime, tellement désintéressé en apparence? Quel rapport pouvait-il

y avoir entre cet aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique

espagnole, dont il était originaire, et le marquis Pascal de Malboise?

Mystère insondable! Mystère que ce bandit étrange emporterait peut-être

à jamais dans la tombe, s'il était condamné à mort pour l'assassinat de

sa maîtresse.

Cette idée, oppressante comme un cauchemar, accablait Régine.

D'ailleurs, le doute subsistait toujours. Les présomptions réunies

par Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance, pour

que sa cousine et lui arrivassent à une certitude, même approximative.

L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina avait découvert au

prix de sa vie: l'identité de la chaîne, brisée par Hugues, le soir du

crime, sur la poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de savoir,

sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? Parleraient-ils?... Mais

parler, si tard! après deux ans,—pour avouer des circonstances où se

ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation loyale en serait

inadmissible pour le monde, plus inadmissible que jamais après ce long

silence...

Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina, mais qui, de ce fait,

sauverait peut-être sa tête,—allait être convaincu du meurtre de M.

de Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait à mort, qui

éclabousserait de sang, de honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise

et le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à ses propres yeux,

de justifier l'être cher entre tous, l'élu de son cœur, ce Hugues

adoré, qu'elle avait un moment cru capable d'une aberration d'amour

homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? Mais non!... Elle

n'avait plus besoin de le justifier. L'épreuve le lui avait montré

si soumis, si généreux, d'une force douce et d'un amour infini, sans

la violence égoïste de passion, sans le délire brutal, qui incite au

crime.

Rien au monde maintenant n'insinuerait un doute en elle. Et pourquoi se

refuser désormais au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le poids

de son sanglant veuvage et refusé la liberté si tragiquement acquise.

C'était fini. Bientôt elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait

ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était vraiment le sien. Car

la marquise de Malboise lui restait une étrangère. Sous ce titre elle

éprouvait une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. Tout s'effacerait

donc du sombre passé... Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait

insoluble, l'ombre du mystère continuerait à dominer l'horizon de sa

vie.

C'était donc à une rêverie en même temps suave et troublée que

s'abandonnait Régine.

L'entrée de sa femme de chambre, qui, après avoir frappé, pénétrait

auprès d'elle, lui rappela l'heure et son habituelle activité.

—«Il doit être bien tard, Fanny.

—Près de dix heures. Madame la marquise se trouve-t-elle mieux?

—Encore un peu de migraine. Mais je vais me lever.

—C'est que je venais dire à madame la marquise... Il y a là madame

Varouze qui désire parler à Madame, tout de suite, pour une affaire

importante.

—Madame Varouze?» répéta machinalement Régine, étonnée d'une visite si

matinale.

—«Oui... Ce qui l'amène est tellement urgent, qu'elle demande si madame

la marquise ne la recevrait pas au lit.

—Mais... sans doute... A l'instant même... Priez madame Varouze de

monter.»

«Pauvre femme!...» pensa Régine, tandis qu'on allait prévenir son amie.

«Le moment est-il arrivé de cette aventure que je crains sans cesse

pour elle?... Avec sa sentimentalité maladive, son imagination toujours

en fièvre, elle ne peut vivre sans amour près de ce mari qu'elle a

adoré et dont la froideur haineuse l'affole. En vain ai-je voulu

détourner vers la charité ces sources tumultueuses de tendresse...

Les malheureux, pas plus que son enfant, ne suffiront à remplir ce

cœur, non seulement vide, mais brisé, détraqué, ouvert à toutes les

suggestions périlleuses.»

Ses appréhensions furent dépassées par l'aspect de Claire Varouze, que

la femme de chambre venait d'introduire. Celle qui entrait, avec une

figure de morte où brillaient des yeux de délire, s'avança jusqu'au

lit, se laissa tomber sur un siège tout proche, puis s'abattit de tout

le buste contre les couvertures, en sanglotant.

—«Claire!... Ma pauvre Claire!...» murmura la jeune marquise, posant

une main de pitié sur l'épaule frémissante.

—«Oh! Régine!... Si vous saviez!...

—Je vous écoute... Que se passe-t-il?...

—Je n'oserai jamais vous le dire!

—N'êtes-vous pas venue pour cela?...

—Si. Mais c'est au-dessus de mes forces. Ah! je n'ai plus qu'à mourir!

—Mourir!... Et votre petite Marcelle?...»

Au nom de sa fille, Mᵐᵉ Varouze versa des larmes plus véhémentes.

—«Les enfants,» gémit-elle, «sont de petits êtres lâches. Ils

n'admirent que le succès et la force. Marcelle, je le sens, est avec

son père contre moi.

—Maintenant peut-être... Mais plus tard?... D'ailleurs, est-ce pour

vous ou pour elle-même que vous l'aimez?...

—Qui m'aimera donc, moi?...» dit la désolée, levant son visage en

pleurs, que dévorait la flamme des sombres yeux inégaux. «Être aimée...

Être chère à quelqu'un en ce monde... C'était ma folie... Mais où

m'a-t-elle menée?

—Voyons... Confiez-moi toute votre peine,» prononça Régine, d'une voix

dont l'intonation apaisait, caressait l'âme en détresse.

Claire, avec son mouchoir, tamponna ses paupières ruisselantes.

Puis elle tira d'un porte-cartes un papier, qu'elle tendit à Mᵐᵉ

de Malboise, et que celle-ci considéra avec stupeur. C'était une

invitation à se rendre auprès d'un juge d'instruction, en son cabinet,

au Palais de Justice.

—«Connaissez-vous ce juge, monsieur Treille?...

—C'est celui qui est chargé de l'affaire Almado,» observa Régine. Car

elle n'ignorait aucun détail de cette cause.

A ce nom d'Almado, une rougeur intense envahit les traits de Mᵐᵉ

Varouze, puis se dispersa, en laissant des plaques brûlantes sur

le fond blafard du teint. Et elle se taisait, après avoir incliné

affirmativement la tête, tandis que ses regards suppliaient qu'on la

devinât, qu'on l'aidât.

Régine, interdite, finit par demander en hésitant:

—«Vous... vous avez quelque renseignement à donner sur cette

affaire?...»

L'autre, brusquement, éclata:

—«Oh! Régine... qu'allez-vous penser?... Vous ne comprendrez pas...

Vous me jugerez sans excuse... N'est-ce pas une chose horrible?... J'ai

peur que ce misérable n'ait des lettres de moi.

—Des lettres qu'il vous a volées... ou qu'il a volées chez quelqu'un? A

qui s'adressaient-elles, ces lettres?...

—Il ne les a pas volées.

—Trouvées alors?... Interceptées?... Mais à qui, ces lettres? A qui?...

—A lui-même,» dit la malheureuse femme, en courbant la tête.

Mᵐᵉ de Malboise demeura muette de stupeur.

Le meurtre d'une âme · 第 19 / 21 段