L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, ses larges yeux de

velours, ses boucles sombres, faisait la joie de la colonie de Solgrès.

Protégé contre tout mal par l'affection universelle, il circulait

librement dans le parc, ne considérant comme domaine interdit qu'un

bâtiment très écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies

contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, c'était une

partie restée sauvage, un coin de forêt accidenté, raviné, qui, tout au

fond, près du mur de clôture, se confondait presque avec les futaies du

dehors. Son indépendance enfantine exultait, comme en quelque région

déserte et lointaine dont il se figurait être le Robinson Crusoé.

Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait dans sa chère

solitude, il lui arriva quelque chose d'extraordinaire.

Descendu dans un fossé très broussailleux, il faisait la cueillette

des mûres. Là, dans le fouillis des ronces énormes, elles étaient plus

abondantes et plus grosses que partout ailleurs. Michel en remplissait

une petite brouette, soigneusement tapissée de feuillage. Il s'animait,

rouge d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, qu'il

allait voiturer fièrement tout à l'heure à travers l'admiration des

foules, jusqu'à la grande maison où sa mère s'extasierait. Avec son

joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, où les cheveux bouclés

s'emmêlaient, et parmi l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un

jeune Bacchus.

A un moment donné, il se trouvait si hardiment juché sur un

escarpement, et si bien retenu par l'agrippement des ronces, qu'il ne

savait plus trop comment redescendre au fond du ravin et regagner le

sentier qui en sortait.

Et ce fut alors que survint la chose fantastique.

En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, la muraille de terre

parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement des plantes grimpantes. Un

pan carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant une cavité

noire... Puis dans l'embrasure béante, une silhouette d'homme surgit.

Toute grande personne, à la place de cet enfant, eût éprouvé en cette

conjoncture, un saisissement des plus désagréables. Michel eut peur.

Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, où les contes de

fées représentaient la réalité de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié

de voir sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout en cette

retraite de sauvagerie délicieuse, que son imagination transformait en

royaumes enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon génie, celui qui

survenait là, d'une physionomie si séduisante et si grave.

L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de la caverne, explora les

alentours d'un regard circonspect. Toutefois il n'aperçut pas d'abord

l'enfant, immobile de stupeur sous un rideau de verdure. Il referma à

clef derrière lui ce qui était bien une porte, malgré l'aspect terreux

et rouillé qui la confondait avec le talus environnant. Et ce fut alors

que, se tournant, il distingua le petit visage effaré, les yeux noirs

braqués sur lui avec plus de curiosité que de frayeur.

Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à la pâleur qui décolora

sa face déjà si pâle, un observateur moins naïf que ce garçonnet de

sept ans eût compris que, de la chair mâle ou de la chair puérile,

c'était la première qui se hérissait d'effroi. Pourtant l'intrus se

reprit vite. Il venait de reconnaître à qui il avait affaire.

—«Michel!» appela-t-il avec douceur. «Mon petit Michel. Viens... C'est

moi... C'est papa. Tu ne me remets donc pas?»

Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans aucune crainte. Il

s'approcha, balbutia: «Papa...» ses grands yeux dilatés d'incertitude

et de surprise. Mais aux caresses, aux appellations familières, à la

voix, au regard, il s'assura qu'on ne le trompait pas.

—«Papa... Oui... C'est bien toi!... Oh! comme maman va être contente!

Mais... il y a si longtemps que je ne t'avais vu! Et tu as laissé

pousser ta barbe...»

Il promenait sa petite main sur une barbe de deux ou trois semaines,

qui, frisant de près, ne déparait pas le visage viril si pareil au

sien, soulignant finement l'ovale des joues.

«Je vous ai cherchés rue de l'Épée-de-Bois,» dit le père. «Juge de mon

étonnement quand je ne vous ai plus trouvés, quand on m'a dit que vous

étiez ici.»

Étonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer. Ici... C'est-à-dire

à Solgrès, dans ce domaine où se rattachait sa propre destinée, où il

avait vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner en maître...

Solgrès, le berceau de ses ancêtres maternels, Solgrès, où ses parents

martyrs étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur, sur le

même gazon, à la même place. Voilà qu'un stupéfiant hasard y ramenait

son fils, l'y installait comme le petit roi d'un peuple débile et plein

d'amour, lui restituait le séjour héréditaire par une dispensation

merveilleuse de la charité.

L'homme qui revenait sur cette terre fatidique après avoir marché dans

des chemins de fange et de sang, n'était guère capable de philosophie

généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois quelque chose en lui de

meilleur que lui-même, l'âme d'une race haute, parfois obscurément

réveillée sous le linceul de ses vices, frémissait d'une délectation

indéfinissable à constater que le séculaire patrimoine ne passerait pas

en des mains violatrices, et qu'une destination sublime consacrait le

sol où ses parents agonisèrent, victimes de l'héroïsme ou de l'amour

maternel.

Cependant le petit Michel questionnait:

—«Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par la porte, que tu es sorti

de dedans la terre?

—Chut!... Il ne faut pas le dire. Il y a dans la terre de belles

grottes illuminées, et un beau trésor, que je te montrerai si tu ne

racontes pas que tu m'as vu venir par là?...»

Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients, faux avec un

fond de vérité, comme en prononcent les lèvres gonflées de secrets

oppressants. Le père insista:

—«Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans le parc...

—Non,» fit le petit. «Les fées ne seraient pas contentes.

—Quelles fées?

—Celles qui t'ont conduit à travers la terre et qui gardent le trésor.

—Justement. Elles nous feraient beaucoup de mai à tous les deux si tu

parlais.

—Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le trésor.

—Si les fées permettent aux petits garçons de pénétrer dans la terre.

Je n'en suis pas sûr,» reprit Occana, s'avisant de son inconséquence.

«Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses terribles. Et

conduis-moi près de ta mère.»

Ils se mirent en route à travers le domaine, d'abord par des sentiers

de forêt, puis le long de pelouses vastes comme des prairies, où

paissaient les vaches superbes qui donnaient leur lait aux enfants

et aux malades, puis sous la voûte des avenues développant leurs

perspectives majestueuses.

Dans une clairière, des chalets groupaient leurs gaies architectures

toutes neuves.

—«C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant. Ceux qui sont là, on les

appelle «les surmenés du travail». Tu comprends?... Ainsi regarde...

Cette jeune fille assise devant une porte, c'est une pauvre infirme

qui travaillait toute la journée à faire des petites boîtes en carton,

dans une chambre sans air... près de là où nous étions, tu sais, à

l'Épée-de-Bois. Et puis elle est devenue comme si elle allait mourir,

parce qu'on a tué sa sœur... Tu vois, elle est en noir...»

L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses souvenirs, en parcourant ces

allées dont il reconnaissait tous les détours. Cependant un mot le fit

tressaillir. Il leva les yeux.

—«Cette jeune fille?...» murmura-t-il.

Une ressemblance peut-être le troubla, car ses traits devinrent livides.

—«Elle s'appelle Charlotte Cardevel,» ajouta le petit. «Pense donc!...

Des méchants ont tué sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça.»

Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge. Il écarquilla les yeux et

tira sa langue rose en un jeu lugubre.

—«Finis!...» cria le père, qui tremblait.

—«Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?...

—Cette malheureuse pouvait te voir.»

Occana précipita le pas. Un instant ce fut comme une fuite.

—«Je ne peux pas te suivre,» haleta Michel.

Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur considérait un

accident en apparence bien dénué d'intérêt: deux ou trois pierres

disposées là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient occuper

cette même place depuis des années, à en juger par leur enfoncement

dans le sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base d'une

puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il jouait dans ce parc

sous le nom d'Armand-Michel Bellard.

Ce jour-là, il avait excité la première colère sérieuse du marquis de

Malboise. Il le revoyait, la canne levée. Et, à côté du maître haineux,

la figure si blanche et si alarmée de sa mère...

Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre, que le petit garçon

n'osait plus lui parler.

Cependant, quand ils eurent fait une autre rencontre, deux fillettes

toutes pareilles, avec des teints de fleur, des yeux de ciel et des

cheveux d'or envolés, Michel se remit à bavarder.

—«Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes petites amies, les filles à

monsieur Montier, et qui n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à

l'Épée-de-Bois?»

Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie.

—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? Ce grand barbare blond, à

l'air si arrogant, dont ta mère avait peur?

—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle disait qu'il était très bon,

mais qu'il était malheureux.

—Oui... je sais pourquoi,» grommela le mari de Denise.

Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux à tout le quartier

là-bas, ce qu'il y devait surprendre si peu qu'il y vînt, l'adoration

humble, distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont brûlait le bel

ouvrier pour sa femme, à lui. Denise même, dans sa droiture, le lui

avait fait comprendre, lui demandant de l'emmener ailleurs, pour ne pas

torturer de sa présence ce cœur loyal. Occana en avait ri. La pitié,

comme la jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, ce fut avec

énervement qu'il demanda:

—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous a donc suivis?

—Oui. Il a une maison sur la route, en face de la grande grille.

Oh! une forge magnifique, toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup

d'ouvriers... Et on ne ferre pas seulement les chevaux, chez lui... On

y fait des masses de choses... des choses...»

L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer. Car, en effet, Montier,

actif, intelligent, plein d'initiative, déjà si habile dans son métier

et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires pour tout ce qui

concernait les pieds des chevaux, avait encore étendu son entreprise.

Il fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie

métallique. En cela aussi, tout de suite, il affirmait ses qualités

d'adresse, de conscience, de goût inventif. Les architectes lui

donnaient leurs commandes pour les nombreuses constructions de Solgrès.

Et sa réputation s'étendait aux environs, dans les châteaux et dans les

bourgs.

L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. Il flairait

l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être déjà heureux,—qui lui

rendrait son rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les

précautions, la moindre fissure du masque.

L'accueil que lui fit Denise le confirma dans son inquiétude. Pour

la première fois, cette pauvre esclave de son caprice ne le reçut

pas, comme après chaque absence, avec la joie de celle qui attend

sans cesse, et que le retour extasie sans la déconcerter. Pourtant

Mᵐᵉ d'Occana restait fidèle à cet étrange mari, revenu à elle, par

intervalles, d'une existence qu'elle ne soupçonnait pas. Seulement

elle n'était plus seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche,

à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une vie nouvelle la

soulevait, l'enlaçait. Des perspectives s'ouvraient à ses yeux,

des responsabilités s'imposaient à sa conscience. En acceptant de

représenter à Solgrès la marquise Régine, elle s'interdisait l'égoïsme

d'un amour exclusif et aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant

d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon plaisir cessait d'être sa

loi. Pouvait-elle même l'admettre dans ce gouvernement de charité, avec

la mission dont elle était investie?... Que savait-elle de lui, après

tout? Le doute, qui ne l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur,

jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, la dressait, méfiante,

en face de l'être suspect, maintenant qu'elle détenait des intérêts

sacrés.

—«Je pensais,» lui dit Occana, «que tu serais plus contente de me voir.

J'ai terminé les affaires qui me retenaient loin de vous. Elles m'ont

procuré un petit capital. L'avenir est libre devant moi. Je puis vous

emmener, ou rester avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que

j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux m'offrir l'hospitalité

ici.

—Je n'y suis pas chez moi.

—Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris.

—Non. La maîtresse est la marquise de Malboise, et je la représente.

—La marquise de Malboise ne me refusera pas un abri à Solgrès,» dit

Occana d'un ton bizarre en appuyant sur les deux noms.

—«Pourquoi?»

Il ricana:

—«C'est assez grand.

—Ne crois pas cela. Nous manquons de place. Les édifices projetés ne

sont pas tous construits. Le château reçoit en attendant le plus grand

nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit, il y suffit à peine,

d'autant qu'il faut compter avec l'isolement obligatoire de certains

services.

—Tu as ta chambre,» dit Occana.

Denise rougit et se tut.

Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse à installer

son intimité conjugale dans cette demeure où elle n'était qu'une

mandataire, à introniser par surprise ce mari, dont, hélas! elle ne

pouvait répondre, et que sa bienfaitrice n'avait jamais associé à leurs

projets.

Mais le petit Michel déclara:

—«Il faut que papa reste avec nous. Quand il part c'est pour trop

longtemps.

—Mon Dieu,» fit Denise en regardant son mari, «je veux bien. Mais

pourquoi n'irais-tu pas à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie

prévenu madame Régine? J'ai si grand'peur qu'elle ne nous trouve bien

sans gêne, qu'elle ne te juge mal en pensant que tu reviens à moi pour

profiter de la situation qu'elle m'a faite.

—Je n'irai pas à l'hôtel,» dit Occana. «C'est ici que je veux être.

N'insiste pas. Tu ne sais pas quelle importance j'attache à un séjour

dans cette maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement, s'il

le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai de l'argent. Mais, par ruse ou

par prière, obtiens de me garder quelques jours. Tu éviteras peut-être

un grand malheur.»

Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à cette minute, elle n'avait

senti près de cet homme une oppression intolérable de mystère.

—«Soit,» dit-elle. «Je vais téléphoner à madame de Malboise.

—Tu as le téléphone ici?...

—Oui.

—Un mauvais système de communication. Les gens peuvent dire «non» trop

vite, avant d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer, comme dans une

lettre.

—Je n'ai pas peur que la marquise me refuse un service. Tout ce que je

crains, c'est qu'elle ne prenne de toi une opinion fâcheuse.

—Bah! Elle en reviendra.»

La directrice de Solgrès se leva, traversa la pièce où son mari l'avait

trouvée—un parloir découpé par des cloisons dans l'immense vestibule du

château. La hauteur du plafond aux voussures de pierre, sa somptuosité

architecturale, contrastaient avec les dimensions restreintes, comme

avec le mobilier presque rustique, de cette chambre. Le luxe intérieur

du château avait disparu. Son aménagement correspondait à sa nouvelle

destination utilitaire. Seules, les nobles lignes de ses façades,

de ses grands toits aux cheminées sculptées, de sa tour, demeuraient

un perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve ou l'effort des

laborieux qui s'abriteraient à son ombre, des enfants qui empliraient

leurs prunelles neuves de sa majestueuse poésie.

—«Denise!

—Quoi donc?

—Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi s'il y a du nouveau.

—A quel sujet?

—N'importe!... Les nouvelles, les accidents, les crimes... Que

sais-je?... Vous ne recevez pas de journaux ici?

—Tu plaisantes, le _Petit Journal_ nous arrive à plusieurs exemplaires.

Que deviendraient nos braves gens sans lui?

—Il ne contenait rien de sensationnel ce matin?

—Je ne l'ai pas lu.

—Tu ne pourrais pas me le procurer?

—C'est un peu difficile de mettre la main dessus, quand il circule d'un

bout à l'autre du domaine.»

Le petit Michel proposa:

—«Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à monsieur Montier?»

Avec une rougeur légère, Denise donna la permission. Le marmot décampa,

joyeux d'aller raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce, que son

papa était revenu, et qu'il allait demeurer avec eux.

—«Tu n'arrives donc pas de Paris?» demanda la jeune femme après le

départ de l'enfant, «puisque tu ne sais pas ce qui se passe.»

Occana, sans répondre, dit négligemment:

—«Oh! il y a une chose qui m'intéresse, comme un roman-feuilleton.

C'est ce drame de la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale.

As-tu suivi ça, Denise?

—Certes!» s'écria-t-elle. «Cette malheureuse était la fille et la sœur

de mes pauvres voisines, les Cardevel,—de bien braves femmes! Nous

demeurions porte à porte, rue de l'Épée-de-Bois. La vieille grand'mère,

qui ne pardonnait pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait

plus son nom, est morte de saisissement quand elle a lu, brusquement,

l'horrible fait divers.

—On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs,» fit Occana.

—«Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs. N'as-tu pas lu qu'on

accuse l'amant de cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a disparu

depuis le crime?

—Bah! on n'a pas l'ombre d'une preuve contre lui, sauf cette absence.

Et même si on le pinçait... il aurait beau jeu à se défendre.

—Pourquoi se cache-t-il?

—C'est son tort. Moi, à sa place, je me montrerais. Rien n'indique sa

culpabilité. Les domestiques l'ont laissé au mieux avec la dame, après

une petite dispute de rien. Il est parti à son heure habituelle, a

demandé le cordon d'une voix calme, s'arrêtant pour tapoter en familier

de la maison aux carreaux de la loge...

—Que me racontes-tu là?» dit Denise étonnée. «Tu as donc appris les

journaux par cœur.

—Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des amis qui se passionnaient

pour cette affaire. Tout le monde en parle.»

Denise eut un léger sourire entendu.

—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. Cela t'ennuie que

j'aille téléphoner à madame Régine.»

Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras de s'adresser à la

marquise, dans le cas délicat qui survenait, se fit sentir davantage

quand elle entendit vibrer au récepteur la voix si douce, mais si

ferme, à laquelle on ne résistait pas.

Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait la joie grisante

où la jetait d'habitude le retour de son mari? Une autre pensée se

glissait en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci, comme coupable.

En imagination, elle suivait son enfant, son petit Michel, courant

accomplir sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait à

la forge. Il criait, avec sa hardiesse de petit homme qui se sait le

bienvenu, sûr d'accorder une faveur en réclamant quelque chose:

—«Monsieur Montier, je viens vous demander le _Petit Journal_?

—Pour votre maman?» faisait l'homme au visage de loyauté, l'être soumis

et fort dont elle avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété grave.

—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui est revenu.»

Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, cette physionomie de

guerrier gaulois, enfantine et rude. Et elle avait un pincement au cœur

de la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.

—«Tiens, mon mignon, voilà le _Petit Journal_.»

Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à la fournaise, se

brûlant l'âme à l'impossible amour. Pauvre Montier!...

Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui d'une pitié si

compréhensive, si lancinante, qu'elle s'en étonnait, s'en voulait

presque?...

Cependant l'accent de Régine au téléphone changeait. Une froideur

perçait dans ses paroles. Elle ne refusait pas à M. d'Occana

l'hospitalité dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait être que

passagère. A aucun titre, elle n'accepterait dans sa grande famille, où

chacun accomplissait un devoir, celui qui n'avait pas compris le devoir

dans sa petite famille, à lui.

Denise ne répéta pas textuellement ces paroles à celui qu'elles

intéressaient. Elle les lui laissa deviner.

—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement son mari. «Je n'abuserai

pas de sa bonne grâce, à ta marquise. Mon intention est de partir à

l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu... quelques jours...

Tiens,» ajouta-t-il encore avec un ricanement bizarre, «le temps de

laisser pousser ma barbe. Et je ne serai pas gênant.»

En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on la présence de ce nouvel

hôte. Silencieux, ne s'occupant de rien, ne parlant à personne, il

s'enfermait dans sa chambre ou s'enfonçait dans les retraites les plus

solitaires du parc. D'interminables réflexions semblaient l'occuper,

surtout quand il parcourait les allées du domaine, ou s'arrêtait pour

contempler de loin la masse imposante du château. Son petit garçon le

distrayait seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. Cependant,

l'enfant même s'écarta de lui, quand il l'eut rudoyé parce que Michel

lui demandait qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât «le

trésor».

Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, vraiment il n'aurait

pu choisir un asile plus calme, plus sûr, que ce séjour d'exception,

consacré par la bonté humaine, abrité par la magnificence de la nature.

Un matin, il dit à sa femme:

—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez longue? En la taillant

ainsi, en pointe, cela m'irait bien, n'est-ce pas?

—Je t'aimais mieux avec les moustaches seules,» observa Denise.

Il répliqua vivement:

—«Cela me change donc beaucoup?

—Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé. Je ne te rencontrerais

que maintenant, j'aurais peine à te reconnaître.»

Un moment après, et comme s'il ne songeait plus à cette remarque,

Occana déclara qu'il allait quitter Solgrès.

—«Ta marquise a eu le bon goût de ne pas me faire souvenir que son

invitation était courte. Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux

crochets des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans ce domaine,

dont toi et Michel vous êtes presque les châtelains. Le dernier

loqueteux y est accueilli, tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la

destinée s'obstine...»

Denise ne devina aucune signification secrète dans l'amertume de cette

dernière phrase. Elle dit:

—«Cette maison est un établissement de bienfaisance. Tu ne voudrais

pourtant pas...

—Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne prends pas encore mes

invalides, ma chère. Le monde est grand, et l'humanité bien petite. Je

me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est pas moi qui mendierai ce

que je peux conquérir. Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui

qui ose et qui veut.

—Tu as des projets?» demanda-t-elle.

—«J'ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir est à moi.

—Il te séparera de nous?...»

Occana dit froidement:

—«Je n'oublierai jamais mon fils.»

Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien pour elle-même. Les

semaines passées auprès de cet homme venaient de lui montrer quel abîme

le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère elle avait

gardé son cœur pendant des années. Était-ce possible qu'elle eût versé

tant de larmes sur l'indifférence et l'absence de celui que, à présent,

elle ne retrouvait plus?... Quand il était loin, elle le voyait tel

qu'aux premiers jours de leur mariage, tel que toujours elle l'aurait

aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle le perdait. Avait-elle

été aveugle? Est-ce lui qui avait changé?... De quel rêve insensé se

réveillait-elle?... Pour garder quelque tendresse, quelque illusion,

elle souhaitait qu'il s'éloignât.

L'heure du départ, que tous deux appelaient, arriva plus tôt encore

qu'ils ne l'avaient prévu.

Le lendemain, de grand matin, Occana étant encore au lit, quelqu'un

vint le demander. La domestique transmit le message à Denise, qui

s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit.

En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs qu'elle ne

connaissait pas.

—«Madame,» dit l'un, «c'est à monsieur d'Occana que j'ai affaire.

—Il repose encore, monsieur.

—Voulez-vous le réveiller?

—Mais...

—C'est très urgent,» insista le personnage.

—«Qui dois-je lui faire annoncer?

—Annoncez-lui vous-même, madame, et avec toute la discrétion qui

conviendra pour votre entourage, le... commissaire de police d'Étampes,

accompagné d'un inspecteur de Paris.»

Le meurtre d'une âme · 第 18 / 21 段